• Singapour, Singapore, John Brahm, 1947

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

    Ce film assez peu connu de John Brahm vaut bien mieux que sa réputation. Aussi bien pour le scénario nostalgique qu’il développe que pour les acteurs. Il y a un rappel de la thématique de Casablanca à travers la romance ente Matt et Linda, mais aussi avec l’exotisme des lieux, même si le fond reste une histoire criminelle sur fond de trafic de perles.   

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

                    Après la guerre, Matt Gordon revient à Singapour 

    Matt Gordon revient à Singapour après la guerre. C’est un aventurier, trafiquant de perles. Mais il est plutôt amer, en effet, en retrouvant l’hôtel où il loge, il se souvient de son histoire d’amour avec Linda. Ils se sont connus quelques jours avant que le Japon n’attaque Singapour. Très épris l’un de l’autre, ils font le projet de se marier rapidement. Matt de son côté était pourchassé par Mauribus et ses sbires qui veulent mettre la main sur un lot de perles, mais aussi par le commissaire Hewitt qui traque les trafiquants. Dans le bombardement japonais, l’hôtel où il caché les perles a brulé en partie, et il pense que Linda est morte sous les décombres. Il hésite un peu, étant là pour récupérer les perles qu’il a caché, et sur lesquelles Mauribus et Hewitt ont des vues pour des raisons différentes. Il achète un bateau. Mais d’une manière inopinée, il retrouve Linda. Elle danse avec un anglais. Il l’interpelle, mais celle-ci dit qu’elle s’appelle Ann, et surtout qu’elle ne le reconnait pas. En réalité elle est devenue amnésique après le choc du bombardement. L’amertume de Matt est bien réelle, sachant qu’elle est mariée, il n’insiste pas et s’apprête à quitter le territoire. Mais la bande à Mauribus va changer le destin. En effet, persuadé que Matt cache les perles, ils vont enlever Ann (ou Linda) pensant la faire parler. Matt va intervenir, sauver Linda. Mais dans la bagarre elle a été choquée. Son mari la récupère. Tandis que Matt s’apprête à regagner les Etats-Unis, Linda se réveille et son mari comprenant qu’il l’a perdue, qu’elle ne l’aimera jamais aussi profondément qu’elle a aimé Matt, il l’amène à l’aéroport d’où elle s’envolera pour San-Francisco. 

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

    Il se remémore son projet de mariage avec Linda 

    L’argument peur paraitre assez mince il est vrai. Et donc tout va tenir dans la manière dont il va être mis en scène. C’est une fois de plus le thème de l’amnésie qui se trouve au cœur de l’histoire. C’est en fait un test de la sureté des sentiments de Linda pour Matt. Elle lui a offert une bague sur laquelle des inscriptions parlaient d’amour unique et de fidélité. Or comme elle a été internée dans un camp japonais par la force des choses, et qu’elle a été sauvée par Van Leyden, elle a épousé ce dernier. Ce n’est donc pas sa faute si elle a trahi Matt. Il s’ensuit que de revoir celui-ci sera une épreuve sur la sincérité de ses sentiments passés. Dans une ambiance exotique, coloniale, Matt représente la vigueur de l’Amérique face à la mollesse de la vieille Europe représentée ici par un anglais plutôt falot. Van Leyden est propriétaire d’une grande plantation. Il n’a pas vraiment d’avenir avec les mouvements de décolonisation qui s’annoncent. Physiquement et moralement, il ne peut pas rivaliser avec Matt, aussi il s’applique à masquer le passé pour protéger son présent. Il ira même jusqu’à demander à la police d’arrêter Matt ! Mais il y a bien d’autres oppositions sur lesquelles joue le scénario. D’abord cette division entre bons et mauvais asiatiques, les bons ce sont les singapouriens qui peuvent être Chinois ou Malais, chrétiens ou bouddhistes, et les mauvais sont les Japonais. Il y a évidemment une condescendance critiquable vis-à-vis des Singapouriens qui sont présentés comme des misérables, incultes et peu développés, se reproduisant comme des lapins. Certes à cette époque-là le miracle asiatique n’a pas eu encore lieu, mais Singapour va se développer très rapidement et doubler les Etats-Unis en termes de PIB par tête. Le film n’anticipe pas ce mouvement, on verra donc les bons officiers du culte porter la bonne parole chrétienne à des peuplades soumises que l’Occident a eu la bonne idée d’éduquer. Ce n’est cependant que le background, après tout c’est aussi ce genre de background qu’on trouve dans Casablanca. Evidemment on retombe sur le thème du bon délinquant, représenté par Matt, et du mauvais colon respectueux des lois, mais qui hypocritement cache la vérité qu’il connait à sa femme. L’ambiguïté est aussi représentée par Hewitt, le flic qui rêve de coincer Matt, mais qui finalement, plus sentimental qu’il n’y paraît, le laissera partir. C’est un peu la même figure que le capitaine Renault dans Casablanca. 

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

    La guerre venant, Matt incite Linda à partir 

    Malgré le schématisme extrême de l’histoire, le film est très agréable parce que la réalisation est solide et le propos humaniste. Pour une fois John Brahm a bénéficié d’un budget confortable. Il va donc profiter d’abord de décors très soignés. Il prend également son temps pour filmer, c’est-à-dire qu’il ne se contente pas de poser sa caméra et de la laisser aller. Il invente des mouvements intéressants, que ce soit pour donner du champ à l’affaire, ou pour mêler des mouvements de foules qui se font dans un sens contraire. C’est très net dans l’arrivée de Matt à l’Aéroport : on passe sans plan de coupe de Matt à Sascha – l’homme de main de Mauribus – ou de Matt à Hewitt. La scène où Matt découvre que Linda est encore en vie est particulièrement soignée. Cela se passe dans la salle de bal, pendant que tout le monde danse : la caméra se faufile, passe par-dessus les têtes avec des angles assez compliqués à trouver. C’est très fort. La grande fluidité de la mise en scène n’empêche pas Brahm de jouer avec les codes du film noir maintenant bien établis, notamment ces ombres rehaussées par les jalousies des portes et des fenêtres. L’opposition visuelle entre le grand et mince Matt Gordon et le gros et moche Mauribus rappelle aussi celle de Bogart et Sydney Greenstreet dans The maltese falcon. L’utilisation du flash-back au début du film renforce l’aspect film noir de l’ensemble et l’empêche de tomber dans le registre du simple film d’aventure. 

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

    Linda est maintenant mariée à Michael Van Leyden 

    Outre l’élégance de la mise en scène, le film repose sur une très belle interprétation. C’est Fred MacMurray qui tient le film sur ses larges épaules. Je ne rappelle pas ici l’importance de cet acteur du point de vue du film noir. Que ce soit dans le chef-d’œuvre de Billy Wilder, Double indemnity, ou Pushover de Richard Quine, il est au rendez-vous. Sa longue carrière lui a permis d’aborder tous les genres, le drame, comme la comédie, le noir comme le western. Il est très bien encore une fois ici. Mais enfin le clou du film c ‘est Ava Gardner. Car si on la voit moins que lui, c’est elle qui nous fait comprendre l’amertume et la nostalgie de Gordon. Elle est ici au début de la construction de son mythe. Singapore a été tourné juste après le triomphe de The killers. Elle n’est pas encore une actrice confirmée, elle ne maîtrise pas toujours tous les tics de son visage, mais son physique suffit pour éclairer l’histoire. Rien que pour les scènes où elle apparaît on peut voir et revoir ce film. Raymond Culver, acteur anglais incarne l’insipide Van Leyden. Petit de taille, rabougri et flétri, on comprend très bien qu’il craigne la concurrence ! Il est assez transparent à vrai dire. Plus intéressante est la prestation de Thomas Gomez dans le rôle de Mauribus. C’est un très bon acteur, un pilier du film noir. On l’a vu dans Ride the pink horse[1], il sera aussi encore très bon dans Force of Evil[2]. 

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

    Matt part à la recherche de Linda 

    C’est un film qui, s’il n’est pas des plus importants dans le cycle classique du film noir, conserve beaucoup de charme. Il passe bien les années. On y trouve aussi quelques scènes tournées dans le Singapour de l’époque qui servent à illustrer le propos. C’est d’ailleurs un des rares films de Brahm qui comporte autant de scènes d’extérieur. Il y a bien sûr quelques faiblesses dans le scénario, a commencé par le fait que Linda s’appelle Ann, sans qu’on sache pourquoi puisque par ailleurs on apprend qu’elle a discuté avec Van Leyden de ses pertes de mémoire et de son passé, ou encore cette fin un peu trop heureuse. Mais cela n’est pas suffisant pour gâcher le plaisir des yeux d’un film d’atmosphère. 

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

    Mauribus et Sascha veulent les perles  

    Singapour, Singapore, John Brahm, 1947 

    John Brahm préparant la scène du coma avec Ava Gardner 

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/et-tournent-les-chevaux-de-bois-ride-the-pink-horse-robert-montgomery--a127262758

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/l-enfer-de-la-corruption-the-force-of-evil-abraham-polonsky-1948-a114844906

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