• Sueurs froides, Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958

    Sueurs-froides.png

     Vertigo est un des films les plus célèbres d’Hitchcock. C’est sans doute un des plus analysés. Jean-Pierre Esquenazi lui a même consacré un ouvrage entier en 2001 aux éditions du CNRS. Il en fait une métaphore sur Hollywood, au-delà de l’aspect noir et policier que contient le film.

     Sueurs-froides-2.png

     Un homme en suspension

     

    Le sujet est relativement simple, un policier, John Ferguson, démissionne pour cause de vertiges consécutivement à la mort d’un de ses collègues qui a plongé dans le vide. A la retraite, il s’ennuie, jusqu’à ce qu’un de ses amis lui demande d’enquêter sur sa femme Madeleine qui parait être folle et avoir des tendances suicidaires. Il en tombe amoureux après l’avoir sauvée d’une tentative de suicide dans la baie de San Francisco. Dès lors il va être victime d’une machination, car Gavin Elster s’est servi de lui pour se débarrasser de sa femme et hériter de sa fortune. Ferguson va être à nouveau choqué par la mort de Madeleine. Il va même se retrouver dans une clinique psychiatrique. On en est à la moitié du film.

     Sueurs-froides-3.png

    La quête de Ferguson

     

    La seconde partie débute avec un nouveau traumatisme : en se promenant dans les rues de San Francisco, Ferguson va croiser une fille, Judy Barton, qui lui rappelle Madeleine. Il la suit, la traque et va finalement la traquer, la forcer à ce qu’elle devienne Madeleine pour lui en prenant sa manière de se coiffer, de s’habiller. Nous savons pourtant que Madeleine et Judy ne font qu’un. L’obsession de Ferguson, plus amoureux de l’image que de la réalité de Madeleine, pour cette femme va finalement la conduire à la mort. Car en effet, au lieu de s’éloigner de cet homme qui sombre peu à peu dans la folie, elle en devient amoureuse, trouve son obsession touchante et s’oblige à céder à tous ses caprices. Cette tendance masochiste la mènera directement à la mort.

    Evidemment ce qui a fait le succès de Vertigo c’est d’abord son scénario, tiré d'un ouvrage excellent de Boileau et Narcejac, D’entre les morts, il est dû à un scénariste brillant, Samuel A. Taylor, avec qui Hitchcock travaillera à nouveau sur Topaz. De nombreuses astuces y cont incluses, comme cette manière de faire ressortir la débilité intrinsèque de Ferguson face au juge qui finalement le dédouane en le considérant seulement comme quelqu’un de lâche. Ou encore, cette manière de montrer combien il a peu de goût pour les femmes de chair et de sang lorsqu’il dédaigne les charmes pourtant évidents de Midge.

     Sueurs-froides-4.png

    Le Golden Gate bridgeoù Madeleine tente de se suicider

     Sueurs-froides-5.png

    Scottie sauve Madeleine

     

    En revoyant le film plus de cinquante ans après sa sortie, on a un sentiment très mitigé. Le film possède un charme indéniable qu’on ne retrouve pas dans les autres films d’Hitchcock, pourtant on est gêné par la mise en scène racoleuse d’Hitchcock. Par exemple les effets spéciaux plus que médiocres qui sont censés représenter la folie de Ferguson dans ses cauchemars, ou encore la débauche de couleurs vulgaires, des rouges criards, des verts hideux. Jusqu’à la façon très artificielle de filmer les escaliers pour figurer le vertige qui ne passe guère aujourd’hui. Mais il est vrai que l’esprit de finesse n’a jamais trop travaillé Hitchcock, et c’est sans doute pour cela qu’il eut un succès important autant que durable.

    Quel que soit les mérites du metteur en scène, sa logique, ses idées sur la morale et la société font qu’il n’est pas un auteur de films noirs. Il accorde bien trop d’importance au rétablissement d’un ordre social profané comme ici par l’apparition bouleversante d’une femme, compensé par l’apparition à la fin d’une sœur, représentante de l’Eglise, qui est le bras armé de la méchanceté de Ferguson et qui précipite sans le vouloir Judy-Madeleine dans le vide,  la punissant ainsi de ses nombreuses fautes et erreurs.

     Sueurs-froides-6.png

    Promenade romantique dans la forêt des séquoias géants

     

    L’interprétation de James Stewart pose aussi problème. En effet, Judy/Madeleine est censée avoir 26 ans, or James Stewart a déjà cinquante ans au moment de Vertigo, et avec sa moumoute, ses cheveux gris, outrageusement maquillé, et sa démarche tremblotante, il en fait quinze de plus. Egalement faire de Ferguson un grand bourgeois vivant de ses rentes, ce qui est assez dans les opinions réactionnaires d’Hitchcock, éloigne le film du domaine du « noir ». Surnage chez Hitchcock, comme toujours, un côté assez niaiseux qui fusille ses meilleures intentions.

     Sueurs-froides-7.png

    Des effets spéciaux qui frisent le ridicule

     

    On pourrait rajouter à ces fautes de goût, des transparences vraiment médiocres, même pour cette époque, ou encore les trop longues poursuites dans les rues de San Francisco qui allongent le film plus que nécessaire, sans parler des faux raccords quand Ferguson traque Madeleine au musée. La manière de filmer le vertige de Ferguson date terriblement. De même les références mal digérées à la psychanalyse, si elles pouvaient passer pour un trait de modernisme à l’époque, choquent aujourd’hui par leur peu de consistance.

     Sueurs-froides-8.png

    Ferguson prend le pouvoir sur Judy

     

    On peut s’interroger sur le personnage de Barabara Bel Geddes, le seul personnage important en dehors de ceux de James Stewart et K.im Novak. Est-il là pour rompre un face à face trop long entre les deux héros en donnant un tour un peu cocasse à l’histoire ? Vise-t-il à démontrer l’esprit plein de perversion de Scottie ? On n’en sait trop rien.

    En tous les cas la dernière partie du film, celle où Scottie trnasforme Judy et où il manifeste un comportement psychopathe, finit par sortir le film de l’ordinaire et lui donner une dimension que les autres films d’Hitchcock n’ont pas. Ferguson se révèle alors un monstre d’égoïsme, sans amour finalement pour cette femme qui pourtant fait tout pour le satisfaire dans son obsession. Si tout le long du film il est au bord de la rupture, à la fin il se révèle comme le véritable criminel en provoquant la mort de Judy par ses caprices et sa méchanceté.

     Sueurs-froides-9.png

    Une hideuse lumière verte

     

    En dehors du scénario, deux éléments sauvent pourtant le film. D’abord Kim Novak, bien qu’Hitchcock s’efforce de la détruire en la transformant en Judy, elle éclaire le film et le rend crédible. C’est elle qui lui donne ce côté sulfureux et qui révèle la personnalité morbide de Ferguson. En effet qui ne se damnerait pas pour Kim Novak ? La transformation de Madeleine en Judy est cependant un peu trop caricaturale. Une simple teinture et un changement de coiffure et de vêtement aurait suffi, mais Hitchcock s’applique à redessiner les sourcils de Kim Novak qu’il détestait – elle le lui rendait bien, pour lui donner un air encore plus vulgaire d’une femme issue du peuple. Contrairement à une légende répandue par ceux qui ne connaissent guère le cinéma et son histoire, Kim Novak a eu une carrière riche et diversifiée. Elle tourna plusieurs films avec Richard Quine qui en fit son égérie, mais aussi avec Billy Wilder dans l’excellent Kiss me stupid. Sans compter les films avec Aldrich, Phil Karlson ou Preminger. Ces films ont généralement eu plus de succès que Vertigo. Ce qui veut dire que ce n’est pas Hitchcock qui a fait Kim Novak. C’est seulement parce que certains cinéphiles peu aguéris croient Hitchocock plus important que Riochard Quine ou Otto Preminger qu’on attribue très souvent la renomée de Kim Novak à Vertigo. Avant ce film, elle possède un look très facilement identifiable qui va être recyclé par Hitchcock, sans rien changer. Elle est déjà une star de premier plan.

     Sueurs-froides-10.png

    Une hideuse lumière verte

     

    Ensuite, l’utilisation des décors de San Francisco, l’idée par exemple d’utiliser le Golden Gate Bridge en le filmant en contre plongée. Ou encore les rues en pente, le musée et le cimétière où se recueille Madeleine. Contrairement à beaucoup je ne retiendrais pas les travelings compliqués, comme celui du restaurant où Ferguson découvre Madeleine. Ce n’est pas là que se remarque le professionnalisme d’Hitchcock.

    L’ambiguïté reste la qualité dominante du film. Car si on comprend bien que Ferguson est victime d’une manipulation ourdie par des criminels aguerris, cela ne nous le rend pas plus sympathique pour autant. Les femmes sont tout autant ses victimes, que ce soit Barbara Bel Geddes qui est amoureuse de lui en silence ou Kim Novak qui se découvre elle aussi un amour sincère et désintéressé pour ce vieux garçon neurasthénique et geignard. C’est le film le plus noir d’Hitchcock.

     Sueurs-froides-11.png

    Ferguson se venge de Madeleine

     

    Cette méchanceté, cette hargne obsessionnelle de Ferguson qui frise l’impuissance, renvoie évidemment à celle d’Hitchcock pour les femmes et le sexe en général. Les scènes de la transformation de Judy en témoignent. On sait qu’Hitchcock détestait Kim Novak, qu’il lui aurait préféré Vera Miles, ce qui prouve à quel point il manquait de jugement en ce qui concerne le cinéma. En effet qui se souvient de Vera Miles ? Alors que Kim Novak reste dans tous les esprits des bons cinéphiles !

     Sueurs-froides-12.png

    Ferguson contemplant le résultat de sa méchanceté congénitale

     Sueurs-froides-13.png

     

     

     

     

    « Rafles sur la ville, Pierre Chenal, 1957D’entre les morts, Pierre Boileau et Thomas Narcejac, Denoël, 1954 »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :