• The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974

     The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974

    Le cinéma américain des années soixante-dix intégrait volontiers des éléments subversifs à son discours, comme la conséquence de cette révolution culturelle qui traversa tous les pays développés à la fin des années soixante. On y trouvait donc l’apologie des bandits et des criminels, à tout le moins une explication sociale à leur comportement déviant. On trouvait cela dans Boxcar Bertha de Martin Scorsese par exemple[1], ou dans les tous premiers films de Brian de Palma comme Greetings ou Hi, mom ! dans lesquels apparaissaient un acteur très talentueux, Robert de Niro. Avec l’âge et l’évolution des sociétés, ces réalisateurs ont beaucoup changé. Le succès venu, ils ont oublié aussi les rêves fondateurs de ce qui a été une sorte de révolution culturelle, en Amérique, mais aussi ils se sont pliés aux nouveaux codes développés par la contre-révolution conservatrice initiée par l’élection de Reagan qui a fait du succès monétaire l’alpha et l’oméga de la production cinématographique. Le style s’en ressentira évidemment, Spielberg sombrera dans des grosses productions consensuelles, sans grâce, et Scorsese triturera la forme à l’infini, avec beaucoup de savoir-faire technique, mais sans grande passion.

     The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974 

    Lou vient voir le père de son enfant en prison 

    L’histoire s’inspire d’un fait divers réellement advenu au Texas. Le scénario a été construit à partir des idées de Spielberg. Lou Jean Poplin lors d’une visite à son mari dans un centre de rétention, le convainc de s’enfuir avec elle dans le but de récupérer leur enfant qui a été donné à la garde d’une famille habitant Sugarland. Par un concours de circonstances malheureux, ils vont kidnapper un policier, Slide, et se servir de lui et de sa voiture pour se rendre à Sugarland. Rapidement ils vont avoir des dizaines de policiers à leurs trousses. La poursuite est dirigée par le capitaine Tanner qui cherche avant tout à éviter des morts. Pour arriver jusqu’à Surgarland, les trois fuyards doivent éviter tous les pièges qui vont leur être tendus tout au long de la route. Bien que le capitaine Tanner leur ait donné sa parole qu’il n’interviendrait pas, notamment pour préserver la vie de Slide, d’autres policiers ou des sortes de miliciens n’ont pas les mêmes idées. Plusieurs fois le drame est évité, mais finalement, alors même que le public commence à soutenir la cause du couple Poplin parce qu’ils veulent récupérer leur enfant, Tanner finira par les faire abattre, Clovis mourra et Lou sera arrêtée.

     The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974 

    Les parents de Hubbie ont été abandonnés au bord de la route 

    C’est un film très compliqué pour Spielberg, non pas en ce qui concerne l’histoire, puisqu’il s’agit d’un road movie qui peut rappeler Un monde parfait, ou Thelma et Louise, mais plutôt dans ses intentions sociales et politiques. En effet, le couple Poplin est représentatif d’une jeunesse complètement paumée, un peu délinquante. Le désir de Lou de construire et de vivre dans une famille normale en récupérant son fils de deux ans est contrarié par la rigueur des institutions, car non seulement le pénitencier empêche les deux amants d’être réunis, mais la justice a aveuglément confié la garde de leur fils à un couple de vieux bourgeois qui comptent bien se l’approprier, sans doute parce qu’eux-mêmes n’ont pas pu en avoir. La fourberie de la police causera la perte de Clovis, alors même que celui-ci n’avait plus que quelques mois de pénitencier à purger. L’opposition entre le peuple et les institutions est encore plus nette quand on commence à s’apercevoir que la foule soutient la cause des Poplin, justement parce qu’ils veulent fonder une famille et récupérer leur enfant. Mais au-delà de cette approche évidente, il y en a plusieurs autres moins facilement perceptibles. D’abord il y a le fait que Spielberg présente les Texans comme particulièrement arriérés, car trop proche encore de la terre ! Ensuite on décèle une opposition homme-femme qui est la marque de ce revirement des années soixante-dix qui est le moment de la montée ne puissance du pouvoir féminin et féministe. En effet, c’est Lou qui mène la danse, et elle mène la danse d’une manière hystérique qui entraîne le couple complètement à sa perte. Clovis est plus raisonnable, et s’il marche dans les combines de Lou, il ne se fait aucune illusion, il sait bien qu’il va à sa perte, mais il aime Lou. Et le film est aussi une histoire d’amour où chacun est sensé tout donner à l’autre.

     The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974 

    Lou et Clovis ont piqué la voiture de police et kidnapper un policier 

    Le problème le plus important posé par ce film est qu’il ne choisit pas une optique particulière, il verse parfois dans la comédie de mœurs, parfois dans le grotesque, mais aussi dans le drame noir d’une vie sans espoir. Au fond le sujet est trop grave pour le traiter d’une manière aussi désinvolte. Par exemple les disputes entre les parents d’Hubbie, un compagnon de captivité de Clovis, frisent le ridicule, d’autant qu’on en rajoute en présentant deux vieilles personnes au physique défait, le père reniant son fils ouvertement parce qu’il est en prison. Spielberg ne craignant pas les effets de répétition, il remet ça quand le père de Lou affirme que le mieux serait en effet d’abattre sa fille et son gendre. Les miliciens du Texas qui attaquent la voiture des Poplin sont aussi représentés comme des brutes épaisses sans cervelle, je suppose que ces figures grimaçantes représentent l’extrême-droite américaine. Il y a des scènes plus graves et poignantes justement quand Clovis s’avance vers la maison de la famille d’accueil pour récupérer son gosse. Nous ne sommes plus sur le même registre.

     The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974 

    Lou réagit violemment à la tentative d'encerclement

    Spielberg n’a jamais possédé de vrai style, je veux dire une grammaire personnelle et directement identifiable, ce n’est pas Scorsese qui est toujours capable d’innover en la matière, même lorsqu’il filme des scénarios insipides. Son style passe-partout ne dérange pas. Certes il sait filmer « propre » et il a le sens du mouvement, ce mouvement qui lui permet d’utiliser au mieux l’espace. Ici il utilise l’écran large, ce qui est tout à fait adapté pour cette approche de l’envers du rêve américain. Mais il abuse de cette facilité pour saturer son film de courses poursuites et d’automobiles dans toutes les positions possibles et imaginables, ce qui rend le film un peu trop long à mon sens. Il recycle à ce moment-là des idées filmiques qu’il avait utilisées dans le fameux Duel. Evidemment on a droit à des scènes tout à fait attendues qui manifestent l’esprit charognard des médias, et cet engouement pour l’affaire Poplin que les médias montent en mayonnaise, rappelle un peu de loin (mais de très loin) le film de Billy Wilder, Ace in the hole[2]. La famille d’accueil est présentée sans nuance comme mauvaise et résume un peu trop rapidement cette opposition latente entre des marginaux épris de liberté et des bourgeois confortablement installés dans la certitude de leur bon droit qui savent utiliser les services de la justice et de la police à leur avantage. Autre approche convenue, le policier kidnappé qui finit par copiner avec ses ravisseurs. Cet échange est la seule dimension humaine véritablement un peu explorée par Spielberg.

    The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974  

    Les Poplin sont accueillis comme des héros de partout où ils passent 

    L’interprétation est bonne, principalement grâce à l’abattage de Goldie Hawn dans le rôle de Lou. Plutôt habituée des rôles virevoltants et des comédies légères, elle sait pourtant aussi faire passer la tension et la détresse, notamment dans les scènes finales quand elle comprend qu’elle s’est complètement plantée dans sa volonté de forcer les événements. William Atherton est aussi excellent dans le rôle de Clovis, il a une vraie capacité à nuancer ses sentiments. Michael Sacks interprète le policier  Slide qui forme un curieux trio avec le couple Poplin. Il est aussi très bon, il tournera quelques films, puis disparaîtra du monde du cinéma pour finir dans l’industrie. Enfin il y a le capitaine Tanner, incarné par Ben Johnson, le charismatique acteur de Peckinpah, il reste un peu sur sa réserve, hésitant entre un humanisme de bon aloi, et une fourberie tout à fait flicarde. Les seconds rôles sont bien, quoiqu’un peu typés tout de même.

    The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974  

    Le capitaine Tanner cherche à coincer les fuyards 

    Par la suite Spielberg va s’éloigner de cette veine sociale et critique. Sugarland express n’avait qu’un budget de 2 000 000 de $, son opus suivant sera Les dents de la mer, avec une enveloppe de 12 000 000 de $ et le succès que l’on sait. A partir de ce moment-là il cultivera le succès à travers des films un peu niaiseux à la thématique consensuelle. Sugarland express a rapporté de l’argent, mais c’est le film de Spielberg qui a fait aussi le moins d’entrées. Le film est peut-être plus intéressant comme symptôme de la fin d’un cycle, c’est en effet avec Les dents de la mer au succès planétaire que Hollywood va éliminer peu à peu le cinéma contestataire, même si cette contestation n’est finalement pas très dérangeante. Ce n’est pas un grand film, mais c’est sûrement un des meilleurs que Spielberg a réussi à monter. En tous les cas, il se voit tout de même encore assez bien, malgré toutes les réserves qu’on peut faire.

     The Sugarland express, Steven Spielberg, 1974 

    Spielberg et Goldie Hawn sur le tournage

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/boxcar-bertha-martin-scorsese-1972-a114844718

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/le-gouffre-aux-chimeres-ace-in-the-hole-1951-a114844952

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