• Timetable, Mark Stevens, 1956

     Timetable, Mark Stevens, 1956

    C’est un film qui se trouve à mi-chemin entre le film de hold-up, ici l’attaque d’un train d’une manière astucieuse, et le dévoiement d’un homme presqu’ordinaire qui va choisir la voie de la transgression des règles de la vie bourgeoise. Cette hybridation donne un aspect un peu surprenant. C’est le deuxième film de Mark Stevens en tant que réalisateur, et cette fois il en est en outre le producteur. C’est encore un film à tout petit budget, tombé aujourd’hui dans le domaine public, il est malheureusement très difficile d’en trouver une bonne copie sur le marché. Mark Stevens va montrer ici qu’il connait parfaitement ses classiques, non seulement en ce qui concerne les thèmes qui vont être développés, mais aussi dans la manière de les utiliser sur le plan cinématographique. 

    Timetable, Mark Stevens, 1956 

    C’est le toubib qui braque le wagon postal 

    Le train qui roule vers Phoenix va être victime d’un vol très original. Le docteur Sloane en effet est appelé par les employés du train au chevet d’un malade. Le docteur diagnostique une poliomyélite. Il demande deux choses, d’une part son sac, et d’autre part que le train s’arrête à la première gare venue pour évacuer le malade qu’il prétend être contagieux. Mais dans le wagon postal, il braque les employés, les endort et vide le coffre. Il évacue le produit de son forfait avec le malade qui est emporté par une ambulance. La compagnie d’assurance va dépêcher son meilleur agent, Charlie Norman, sur les lieux afin d’éviter de payer 500 000 $ de prime. Charlie annule les vacances qu’il aurait du prendre avec Ruth au Mexique. Il rejoint Phoenix où il va faire équipe avec Joe Armstrong, un policier chevronné de la compagnie des chemins de fer. Ils commencent patiemment à rassembler les pièces du puzzle. Ils vont trouver que les gangsters se sont enfuis en hélicoptère, mais qu’il y a des traces de sang dans la cabine. Bientôt on apprend que c’est Charlie lui-même qui a organisé le coup. Son but est en fait de prendre la monnaie et de s’enfuir avec Linda, la femme du faux docteur, un alcoolique qui doit à son addiction d’avoir été rayé de l’ordre. Mais les choses avancent et bientôt les deux enquêteurs vont mettre la main sur un certain Wolfe qui a semble-t-il loué l’hélicoptère. Et puis c’est aussi Frankie qui se fait prendre. Mais lui dit ne rien savoir, il n’aurait fait que conduire la voiture. Pour se protéger, Charlie va tuer Wolfe. Mais malgré cela l’étau se resserre. Charlie et Joe vont enquêter à Tijuana. Ils sont sur la piste de Linda. Charlie veut laisser tomber l’enquête et décide d’amener Ruth avec lui. Il lui confie la valise pleine d’argent, valise qu’il a dérobée au docteur Sloane. Ce dernier avait compris du reste que Linda, son épouse, le trompait avec Charlie. Tout cela crée des difficultés supplémentaires, mais elles ne sont pas encore fatales. Le coup décisif va venir d’où on ne l’attend pas. Ruth a la malencontreuse idée de l’avoir ouverte. Par honnêteté, elle renvoie l’argent au chef de Charlie. Celui-ci comprend que cela va être foutu. Il annonce à Ruth qu’il se sépare d’elle et va chercher Linda. Entre temps, il va récupérer les passeports chez Bobik qu’il tue lorsque ce dernier va tenter de se défendre. Mais Joe maintenant a compris que Charlie et dans le coup et il lance avec la police mexicaine la chasse à l’homme. Dans les rues de Tijuana, ils se faufilent, cernés de toute part. C’est sans espoir : Linda et Charlie sont tués sous les yeux de Ruth.

     Timetable, Mark Stevens, 1956

    Charlie et Joe cherchent une piste 

    Le scénario est dû à Aben Kandel, très connu pour son roman City for conquest qui avait donné un superbe film d’Anatole Litvak avec James Cagney. Et puis il s’était laissé aller à écrire des scénarios assez bâclés pour des films de série B. on ne sait pas grand-chose sur lui, si ce n’est qu’il a écrit sous des noms très différents des la science-fiction, des films d’horreur et des épisodes de série télévisée notamment pour Les incorruptibles. C’est sans doute ici ce qu’il a fait de mieux. L’histoire est très dense, très bien ficelée, même si ici et là on reconnait les emprunts à d’autres classiques du film noir, comme par exemple l’enquêteur de la compagnie d’assurance face à un autre enquêteur chevronné qui vient directement de Double indemnity. Le thème principal est celui d’un homme issu de la classe moyenne qui s’ennuie. Son travail ne lui plait pas, ou du moins travailler pour récupérer du pognon pour sa compagnie d’assurances ne l’amuse pas, l’humilie même. Sa femme non plus ne lui plait pas, ou ne lui plait plus. Elle est trop passive, peu sexy. Il a besoin d’autre chose. C’est un esprit rebelle qui veut mettre en échec la logique capitaliste de son organisation. C’est le sens de son affrontement indirect avec Joe à qui il veut démontrer que le crime parfait peu très bien exister. Evidemment si on regarde ce film au premier degré, on se dit que force reste à la loi et que le crime ne paie pas. En vérité avec le film noir, cette apparence cache beaucoup d’autres choses, d’abord l’existence d’un autre monde avec sa logique et sa morale différente. Timetable est fait de telle sorte qu’on comprend très bien les motivations de Charlie, et qu’en outre on admet très bien qu’il veuille se débarrasser de sa femme pour s’enfuir ailleurs avec la belle Linda. Certes cette fuite en avant est peut-être sans espoir, mais on se dit aussi que pour la beauté du geste, cela vaut le coup. D’ailleurs, on a beaucoup de compassion pour son échec. Mais cet échec est-il important ? N’est-ce pas plus important d’avoir brisé cette routine du quotidien ? C’est ce qu’il expliquera à sa femme avant de lui dire qu’il la quitte pour toujours. Comme cet homme n’est pas cruel, il évite de lui dire qu’il part avec une autre femme. Et du reste, il n’est pas certain que Linda ne soit pas autre chose qu’un prétexte.

    Timetable, Mark Stevens, 1956 

    Ils explorent tous les rapports

    Des films de Mark Stevens, c’est sans doute le plus abouti sur le plan cinématographique. La mise en scène est impeccable, avec de très belles scènes, le hold-up, l’enfermement de Joe et de Charlie quand ils épluchent les dossiers pour découvrir une piste, les interrogatoires des Wolfe et de Frankie, et puis surtout la fuite dans Tijuana, comme dans un labyrinthe dont on ne peut sortir, figuré par les arcades et les rues étroites qui semblent se resserrer autour des deux fuyards. La photo de Charles Van Enger est excellente et utilise très bien les codes du noir comme les ombres portées par exemple, ce qui renforce la dureté de l’affrontement entre Linda et Charlie, quand celui-ci commence à douter de son honnêteté. Il semblerait que cette manière de filmer Tijuana soit aussi pour partie une des sources d’inspiration de Touch of evil d’Orson Welles. C’est dire que ce film est très abouti du point de vue esthétique. Le rythme est très resserré pour un scénario très dense : avec une telle histoire aujourd’hui on ferait une série télévisée de 10 épisodes. Notez que la violence est, comme souvent chez Mark Stevens, plutôt crue et directe. 

    Timetable, Mark Stevens, 1956 

    L’hélicoptère porte des traces de sang 

    Le rôle le plus important est celui de Charlie. Le film est donc centré sur l’interprétation de Mark Stevens. Comme dans Cry of vengeance, il gauchit assez bien son côté « classe moyenne » en rébellion en durcissant ses traits, en manifestant une colère aussi permanente que rentrée. Au fil du film, on voit bien qu’il perd un peu les pédales. Il passe du froid calculateur qui ne se mouille pas, au tueur enragé qui ira au-devant de la mort. Mais les autres acteurs sont très bons également. Le cauteleux Joe est interprété par King Calder. Un vieux de la vieille, avec un physique qui parle pour lui. Le couple qu’il forme avec Mark Stevens – Charlie, rappelle celui qu’incarnaient Fred McMurray et Edward G. Robinson dans Double indemnity. Les femmes ne sont pas des caractères très développés. Felicia Farr dans le rôle de Linda, la maîtresse de Charlie pour laquelle celui-ci se damnera, n’a rien à faire d’autre que de paraître, elle est étonnamment discrète. Le rôle de Ruth Norman, tenu par Marianne Stewart. Une actrice d’origine allemande, épouse de Louis Calhern, elle avait un physique assez vieillot qui convient assez bien au rôle d’une épouse un peu encalminée dans son rôle de ménagère sans mystère. Ajoutons quelques vétérans du film noir comme l’étrange Wesley Addy dans le rôle du docteur Sloane, ou le toujours très bon Jack Klugman dans celui de Frankie. Il y a aussi le massif Alan Reed qui se fait remarquer dans le rôle de Wolfe. La distribution est complétée par des mexicains plutôt assez ternes, renforçant l’idée qu’à cette époque le Mexique est plus un fantasme pour les Américains du nord qu’une réalité. 

     Timetable, Mark Stevens, 1956

    Charlie retrouve LInda 

    Il y a de belles scènes émouvantes et désespérées, par exemple quand Charlie cherche à tout prix à justifier ses multiples trahisons par un amour pour Linda, une chanteuse de cabaret. Ou encore quand une relation bizarre va s’ébaucher entre Charlie et une entraîneuse de chez Bobik le propriétaire de la taverne qui est censé fournir des passeports. Dans cette relation s’inscrivent tous les manques d’une vie qui pousse à courir dans tous les sens après des chimères, notamment après l’argent. Ça donne une tournure mélancolique qui souligne l’échec de tout vie individuelle.

     Timetable, Mark Stevens, 1956 

    Joe note toutes les informations sur un tableau noir 

    La réputation de ce film n’est pas usurpée. C’est un excellent film noir que ceux qui ne l’ont pas vu doivent se procurer. Un conseil cependant : comme je l’ai indiqué au début de cette recension, il n’existe pas de copie convenable en DVD, la seule copie américaine qui vaut d’ailleurs très cher est très mauvaise, sans doute effectuée à partir d’un enregistrement télévisuel. Il faudra donc aller le chercher sur la toile et le télécharger tout à fait légalement puisque les droits de ce film sont maintenant dans le domaine public. Il serait bon cependant qu’un éditeur sérieux nous en donne une copie propre, si possible en Blu ray, ce serait selon moi très justifié. Timetable et Cry vengeance sont deux très bons films noirs mis en scène par Mark Stevens qui lui-même avait connu une certaine renommée en tant qu’acteur de film noir dans Dark corner et The street with no name. C’est donc un pilier important pour notre genre d’élection.

      Timetable, Mark Stevens, 1956

    Frankie a conduit l’ambulance  

    Timetable, Mark Stevens, 1956

    Charlie exige de savoir où se trouve Linda 

    Timetable, Mark Stevens, 1956

     Charlie et Linda tentent d’échapper à leur destin

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