• Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 1957

    Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195 

    C’est un film un petit peu oublié. Bien que le nom de Frédéric Dard n’apparaisse pas, il semble pourtant très proche des thématiques qu’à cette époque il développait pour le cinéma français. Il s’agit encore d’un homme faible, Simon Belin, un acteur, face à un homme fort, Lino Ferrari, le faux coupable. De surcroit, il est protégé et aimé sans doute par une femme forte. C’est exactement le thème de L’étrange Monsieur Steve, qui peut sans conteste être attribué à Frédéric Dard, mais aussi celui de M'sieur la Caille, film d'André Pergament dont Dard a fait les dialogues et le scénario. On remarque également que la distribution est un peu similaire, Jeanne Moreau, Lino Ventura, mais Daniel Gélin remplace ici Philippe Lemaire. On rappelle que Daniel Gélin fut l’interprète de Frédéric Dard dans l’adaptation théâtrale que celui-ci écrivit du roman de Georges Simenon, La neige était sale. Il saute également aux yeux que Peter Vanett est un écrivain totalement inconnu qui n’aurait que produit cet ouvrage. Et bien sûr on peut se demander s’il n’y aurait pas la patte de Frédéric Dard derrière cet ouvrage. D’autant que la technique de l’écriture le laisse entendre. On remarque que si l’adaptation et les dialogues sont signés de Michel Audiard, Guy Bertret le pseudo auteur du scénario est tout aussi méconnu que Peter Vannett, enfin pas tout à fait inconnu, c’est un chansonnier qui écrivait des romances légères. Lui aussi n’aurait signé que ce seul scénario, ce qui semble assez invraisemblable d’autant que Trois jours à vivre avait assez bien marché. Bref il y a un mystère autour de ce film, et comme à chaque fois on soupçonne Frédéric Dard de l’avoir alimenté.L'ouvrage est publié en 1955 au Fleuve noir, soit avant que Frédéric Dard se lance dans son cycle de romans noirs, à une époque où il publie sous des pseudonymes très variés, et très peu sous son nom.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Simon Belin est un jeune acteur dans une troupe de seconde catégorie. Un soir il croit être le témoin d’un règlement de comptes entre deux truands. Pour fanfaronner il va laisser entendre qu’il peut reconnaitre le tireur. Cela le met en valeur, les journalistes tirent son portrait, et son directeur lui donne le premier rôle dans Lorenzaccio. Alors qu’il est en tournée et qu’il entame une liaison avec Jeanne, il est convoqué par un juge d’instruction qui lui demande de reconnaître un homme, Lino Ferrari, un truand qui est soupçonné de ce meurtre. Après quelques moments d’hésitation, il dit le reconnaître, Ce qui est bien sûr un mensonge. Réitérant son témoignage quelques mois plus tard aux assises, il envoie clairement Lino Ferrari en prison pour vingt ans. Tout semble continuer tranquillement lorsqu’on apprend que Lino Ferrari s’est évadé. La peur va s’installer chez Belin, et surtout elle va le transformer. Cette angoisse est d’autant plus diffuse que Ferrari se débrouille pour l’appeler et lui signaler qu’il ne lui reste que trois jours à vivre. La police lui donne un garde du corps pour le protéger. Simon avouera à Jeanne qu’il a menti, qu’il a fait condamner un innocent sur la base d’un faux témoignage. C’est lors de représentations au Havre que tout va se dénouer : Lino Ferrari élimine le garde du corps de Simon, et la panique s’installant dans la salle où a lieu la représentation, les spectateurs s’enfuient dans le désordre. Jeanne et Simon tombent nez à nez avec Ferrari. Mais Jeanne pour protéger Simon va cacher Lino Ferrari dans un réduit à accessoires. Elle va ensuite le suivre jusqu’à leur hôtel où Lino prétend attendre Simon pour le tuer. Jeanne va alors séduire Lino, puis, l’ayant tué dans son sommeil, elle va retrouver Simon qui a essayé de se donner la mort en avalant des barbituriques. Elle se livre alors à la police, et fort heureusement Simon sera sauvé par les médecins. Ils pourront reprendre leur petite vie d’acteurs de seconde zone.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Simon prétend pouvoir reconnaître l’assassin 

    Si le film reprend la trame du roman, à savoir un homme médiocre qui fait condamner un innocent, il est cependant très différent, comme une recréation. Dans le roman en effet, le « héros » est un employé de bureau célibataire et étriqué dans tout ce qu’il fait. Il a une petite vie réglée et économe de gratte-papier dans une manufacture. Il subit sa hiérarchie et trouve un peu à se grandir justement dans cette volonté de dénoncer quelqu’un, fut-il innocent. Le ton du roman est assez proche de Jean Meckert, L’homme au marteau[1], ou de Croquignole de  Charles-Louis Philippe[2]. On est plutôt dans le versant noir de la littérature prolétarienne. Les conditions misérables de vie de ce petit bureaucrate sont développées un peu à la manière de Simenon, sèchement, mais précisément. Si dans le film il y a une romance assez peu claire entre Jeanne et Simon, dans le roman c’est le personnage le truand rancunier qui vit une sorte d’amour platonique avec une jeune fille de 16 ans, Mimi. Dans le film on ne sait rien du tout de Lino Ferrari, juste qu’il ne supporte pas l’injustice qui lui est faite, même si par ailleurs c’est un vrai truand. La différence de perspective est de taille. Les noms ont été changés, sans que cela apporte quelque chose, on est passé de Simon Auclair à Simon Belin, d’Aldo Frascati à Lino Ferrari. Le personnage de Jeanne a été ajouté, sans doute pour ne pas conserver l’aspect trop minable de ce célibataire endurci qui ne se satisfait médiocrement que de relations avec des prostituées.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Le juge d’instruction demande à Simon de reconnaitre Lino Ferrari 

    Pour autant est-ce qu’on peut dire que le scénario du film n’est pas de Frédéric Dard ? Pour moi, non. Outre le fait qu’il soit signé d’un obscur inconnu en la matière, d’autres éléments militent en faveur de mon hypothèse. D’abord le film est écrit et tourné en 1957, soit dans la foulée de L’étrange Monsieur Steve. Or Trois jours à vivre reprend exactement le schéma de ce film : un homme médiocre et assez peu viril s’affronte à un homme puissant qui représente son contraire, la peur au ventre, c’est aussi le schéma de M’sieur la Caille. Egalement il est protégé par une femme qui parait plus forte que lui : Jeanne en effet materne Simon, et c'est elle qui le sauve. Comme le Georges Villard de L’étrange Monsieur Steve, Simon veut s’enfuir en prenant un bateau pour les Amériques, sauf qu’ici c’est lui qui veut tromper sa compagne sur ce voyage. Le port du Havre non seulement sert de décor aux deux films – pourtant tournés par des réalisateurs très différents – mais il est le lieu de la résolution de l’affaire. Et que croyez-vous que Simon boive quand le policier paye sa tournée ? Un bon vieux Cinzano comme dans L’Ange noir, ou comme San-Antonio dans les épisodes du milieu des années cinquante ! La distribution accroit le trouble, on est en terrain connu : on retrouve Lino Ventura et Jeanne Moreau, comme dans L’étrange Monsieur Steve, comme dans M’sieur la Caille, mais aussi Daniel Gélin qui fait partie à cette époque de l’univers dardien grâce à sa participation à la pièce La neige était sale, a un rôle semblable à celui de Philippe Lemaire.

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    Le caractère de Simon complique ses rapports avec Jeanne 

    Mais laissons là ces supputations. Revenons au film lui-même. Plus encore que la manière dont il est réalisé, c’est le déséquilibre entre l’intrigue policière proprement dite et la vie de la petite troupe de théâtre qui frappe. Rappelons qu’à cette époque, Dard est encore impliqué dans des activités théâtrales nombreuses et variées. Certes il y a un aspect assez réaliste dans cette description, mais cela donne un côté un peu badin qui rompt avec l'aspect tragique du film. C’est la peur qui se trouve être le personnage principal : la peur qui ne se concrétisera que tardivement dans le personnage de Lino Ferrari. Cette angoisse sourde transforme les personnages, Simon se montre lâche et égoïste, Jeanne très ambiguë dans son flirt avec Lino Ferrari, et elle manifeste dans la dernière partie du film une méfiance condescendante vis-à-vis de celui qu’elle se promet d’épouser. Il y a donc là une vraie ambiguïté des personnages principaux qui rend leur histoire d’amour tout à fait dérisoire. C’est l’aspect le plus réussi du film qui mène l’ensemble au-delà de la morale ordinaire, du côté de la nécessité de survie si on veut.

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    Simon a peur 

    Gilles Grangier a toujours eu le statut d’un réalisateur commercial au service de véhicules pour des grandes vedettes comme Jean Gabin avec qui il a beaucoup tourné. Dans les débuts de sa carrière pourtant, il s’intéresse au film noir et se trouve une sorte de style qui mêle très souvent les caractères ambigus à des situations concrètes ancrées dans un quotidien populaire. Cependant, même s’il n’est pas aussi mauvais que ce que l’a laissé entendre la critique, il n’est jamais très bon pour filmer les scènes d’action, les filatures, mais il est toujours assez juste quand il s’attaque à la description d’un milieu fait de petites gens ordinaires saisis dans leur quotidien. C’est ce qui faisait le prix par exemple d’un film avec Jean Gabin, Gas oil. De même il est plus à l’aise dans l’utilisation des décors naturels, Le Havre, Rouen, que dans les scènes intimistes souvent cadrées de trop près. Il est bien aidé dans son entreprise par l’impeccable photo d’Armand Thirard. L’ensemble donne cependant un aspect assez brouillon, comme un manque de constance et de continuité.

    Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Lino Ferrari a assisté à la représentation 

    La distribution est par contre excellente. Jeanne Moreau est très juste et sait varier ses expressions pour passer de l’angoisse à l’agacement vis-à-vis des insuffisances de son amant, ou pour se faire séductrice vis-à-vis du dangereux Lino. Daniel Gélin est assez égal à lui-même. Il est bien mais il lui arrive d’en faire un peu trop dans la démonstration de sa trouille noire. Et puis il y a Lino Ventura dont le nom commence à grimper sur l’affiche. Il a maintenant la troisième place. Son rôle est plus intéressant que celui de L’étrange Monsieur Steve. Plus dense, il a une autorité naturelle qui fera par la suite merveille dans des premiers rôles. Entre les deux films il semble avoir beaucoup progressé pour arriver à donner de l’humanité finalement à un personnage plutôt borné et suicidaire. Le reste des comédiens, figurants la troupe de théâtre, est très bien choisi, que ce soit Roger Armontel dans le rôle du cabotin Bérimont, ou Aimé Clarimond dans celui de l’extravagant directeur de la troupe de théâtre.

    Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Jeanne cache Lino 

    Sans doute est-ce l’originalité des caractères ambigus des personnages qui a permis à ce film à petit budget d’avoir un bon succès public. Il y manque pourtant la patte d’un réalisateur un peu mieux concerné par son sujet, qui se prenne un peu plus au sérieux. Mais l’ensemble se voit et se revoit assez bien ne serait-ce que parce qu’il parle d’un monde oublié, celui des petites troupes itinérantes de théâtre qui offraient des loisirs peu coûteux aux provinciaux.  On y reverra les vieilles bagnoles, notamment le vieux clou qu’utilise Simon pour se déplacer et y trimbaler ses conquêtes dans les rues de Paris. Mais pour toutes les raisons que j’ai évoquées ci-dessus, il me semble que ce film a une portée historique importante.

    Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Le police interroge Jeanne sur la mort de Lino

     

     


    [1] Gallimard, 1943.

    [2] Grasset, 1906.

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