• Ultime Razzia, The Killing, Stanley Kubrick, 1956

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    Johnny qui vient de sortir de prison monte un gros coup : il veut voler les recettes de l’hippodrome. Pour cela il a besoin d’une équipe et de complicités à l’intérieur du champ de course. Il va recruter un caissier qui lui ouvrira la porte, un policier qui récupérera le sac plein de billets ce qui lui permettra de fuir le lieu du vol facilement. Le coup est assez simple, bien monté, mais évidemment le grain de sable va apparaître avec l’entrée en scène de Sherry, la femme de George. Son allure lascive et dominatrice montre bien qu’elle est cupide et trompeuse. Fourbe, elle l’est car quand elle comprend que son pauvre petit mari est en train de monter un hold-up, elle n’envisage pas moins de le déposséder du fruit de son curieux labeur. Cela va finir très mal bien sûr car le malheureux George va tuer tout le monde… sauf Johnny qui pour des raisons d’embouteillage est en retard pour le partage du butin. Nécessité faisant loi, Johnny part pour Boston avec sa femme et le magot enfermé tant bien que mal dans une valise qui ne ferme pas très bien. Et bien sûr une autre femme, une vieille horreur celle-là, une femme à petit chien – les pires, celles dont il faut particulièrement se méfier – va causer la perte du magot puis de Johnny. La fin est un peu téléphonée tout de même, facilité de scénariste elle manque cruellement de crédibilité, ce qui la met en porte à faux avec le reste du film qui prétend justement à une sorte de vérité clinique. 

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    The Killing est un film très surfait, une simple caricature du film de John Huston, Asphalt jungle. A première vue, et sans précaution le film peut plaire, il a du rythme, une tension soutenue. Mais en y regardant d’un peu plus près, on en perçoit vite les vieilles ficelles. Ce n’est pas tant le scénario qui choque, il en vaut bien un autre, adapté d’un roman de Lionel White par Jim Thompson, c’est une nouvelle variation sur un casse qui tourne mal, que la façon désinvolte avec laquelle il est mis en images. Six ans après Asphalt jungle Kubrick en reprend les principes pour en faire des stéréotypes. Si le film est saturé de figures de styles, il ne possède pas la rigueur formelle de celui de Huston, et les rebondissements de l’action sont plutôt téléphonés : est-il réaliste et honnête par rapport au spectateur de faire du triste et frêle George le liquidateur de la bande ? N’est-ce pas un peu lourd que d’insister sur l’ivresse de Marvin ? Comme on dit le scénario tire à la ligne et ça se voit. Ce n’est ni le meilleur de Lionel White, ni le meilleur de Jim Thompson. On ne reconnait pas vraiment l’univers de ce dernier dont ce sera à peu près l’unique participation à un film qui ne soit pas adapté d’un de ses romans. 

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    Sherry sème le trouble dans la tête du pauvre George

     Kubrick ne fait que recycler les principes et les éléments du film noir sans beaucoup de convictions dans cette œuvre à petit budget, tournée rapidement. On peut juger que c’est un exercice de style brillant, mais on peut penser aussi que cela procède de la malhonnêteté intellectuelle. Kubrick prend quelques figures du film noir, Sterling Hayden, Marie Windsor, Elisha Cook jr, Jay Flippen ou Ted de Corsia, la thématique, mais aussi des choses plus personnelles qu’on trouvait dans le film de Huston comme par exemple la symbolique du cheval et de la liberté. En tous les cas tous ces acteurs habitués du noir sont bien un cran en dessous de ce qu’ils sont dans les autres films, à commencer par Sterling Hayden qui certes n’avait pas la vie facile dans les années cinquante à cause de ses difficultés avec l’abominable HUAC, mais il présente un manque d’enthousiasme certain. 

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    Sherry et son amant Val combinent un mauvais coup 

    Si on doute de la sincérité du scénario et de la conviction du réalisateur, c’est parce qu’au cours de l’action la personnalité des personnages s’efface jusqu’à disparaître. Ce qui est exactement le résultat inverse de celui obtenu par Huston avec Asphalt jungle. C’est essentiellement parce que Kubrick ne sait pas gérer le caractère choral du film. En fragmentant l’histoire entre les divers protagonistes, il la vide de sa dimension humaine. Ce n’est plus une méditation sur l’échec, si le conformisme de la morale bourgeoise qui veut que le crime soit finalement puni. 

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     La préparation du coup est minutieuse et demande l’addition de nombreux talents 

    Quelques scènes sont complètement ratées sur le plan cinématographique, comme celles où on voit le tireur d’élite abattre un cheval pour semer la confusion pendant le hold-up. Le faible budget n’explique pas la médiocrité de la transparence qui est utilisée, comme il n’explique pas la lourdeur du harcèlement du gardien du parking qui finit par énerver le tireur. Même chose pour la mise en cause de Sherry quand elle se fait attraper par Johnny. Elle n’est pas convaincante dans la peau d’une femme qui craint  que son mari ne la trompe. Mais les gangsters qui sont pourtant si méfiants semblent se contenter de ses explications. Ce déséquilibre est renforcé par la passivité de la mise en scène qui présente Sherry, simplement allongée, attendant que les gangsters se lassent de l’interroger. Egalement on trouvera plutôt lourd cette présentation lénifiante des gangsters : tous ont de bonnes et honnêtes motivations pour commettre ce hold-up : l’un c’est pour soigner sa femme qu’il aime tant, l’autre parce qu’à court d’argent il est pressionné, le dernier pour refaire sa vie et oublier l’ensemble de ses échecs. Seuls Sherry et Val sont vraiment mauvais et simplement cupides, mais ils sont les ennemis de la première bande. 

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          Sherry tombe sur os

     Il n’empêche que quelques éléments sont intéressants. Et que si le film souffre d’une réévaluation, il passe assez bien à la première vision. D’abord cette manie qui semble venir plus de Jim Thompson que de Kubrick de présenter Sherry comme une femme castratrice de ce pauvre George petit bonhomme fluet qui va se lancer dans un hold-up qui le dépasse pour satisfaire sa cupidité, elle le torture avec une cruauté mentale consommée ; de même c’est une autre bonne femme assez odieuse qui fait basculer le destin de Johnny. Egalement cette idée d’aller chercher un catcheur chez les joueurs d’échecs pour déclencher une bagarre, ça il semble bien que cela vienne plutôt de Kubrick qui aimait le jeu et l’ambiance qui allait avec. Et puis Kubrick, même s’il n’est pas un grand réalisateur, possède un sens du mouvement comme ce traveling arrière-avant quand Mike va chercher le fusil à la consigne, ou la vivacité qui apparaît dans le moment du hold-up proprement dit. Aussi cette scène où on découvre la profondeur de la salle de jeu d’échecs, cette capacité à saisir la lumière d’aquarium qui s’y glisse.

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     Pourquoi ne pas aller chercher de la main d’œuvre chez les joueurs d’échecs ? 

    A mon sens la plus grande difficulté de Kubrick est qu’il n’arrive pas à gérer le caractère choral de l’histoire : en fragmentant la continuité, il vide les personnages de leur personnalité. C’est donc le résultat inverse de celui d’Huston qui au contraire malgré le grand nombre de personnages supportant la trame de l’histoire, arrivait à donner à chacun d’eux un vrai caractère. 

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          Il faut aussi un bon tireur qui ne pose pas de question

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          Fay a peur pour Johnny

     Malgré tout ça, on ne boudera pas le plaisir de retrouver des acteurs tellement emblématiques du film noir, même si c’est dans des rôles sans surprise et qu’ils ont déjà occupé antérieurement. Et d’abord Hayden, même s’il n’est pas à son meilleur niveau, il trimballe sa grande carcasse usée, désabusée. Ensuite la pulpeuse Marie Windsor qui incarne le mal et la fourberie avec ses grands yeux habillés de faux cils. L’étonnant Vince Edwards est ici trop peu utilisé, mais il faut dire aussi que le film est particulièrement court, à peine plus d’une heure vingt. Elisha Cook jr reste le mari cocu et faible qui plonge dans l’univers du crime à cause de ses faiblesses. C’est lui d’ailleurs qui abattra toute la bande adverse. Les autres sont des vrais gueules : Jay Flippen aux sourcils étranges, Joe Sawyer, usé jusqu’à la corde par les tourments de la vie, Ted de Corsia le flic corrompu, Timothy Carey avec ses yeux fous qui pourtant endosse ici les habits d’un simple criminel motivé par l’argent, et qui se découvrira au fil des années un intérêt pour les rôles de sadiques violents et tourmentés. Seule la plate Coleen Gray dénote dans cette distribution 

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          C’est le moment de quitter sa planque 

    Pendant longtemps on a considéré ce film non seulement comme un film mineur dans la carrière de Kubrick mais aussi comme mineur par rapport au genre lui-même. Kubrick lui-même le laissait entendre. Ce n’est que très récemment, avec l’abaissement des critères de qualité dans le jugement critique qu’on le redécouvre comme un classique du film noir. C’est au mieux un exercice tardif et appliqué 

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          Le plus compliqué est de pénétrer dans les lieux pour y prendre l’arme

     A sa sortie le film connu un succès important par rapport à l’investissement qui allait permettre à Kubrick de travailler sur des projets jugés plus ambitieux notamment avec Kirk Douglas qui lui proposa Les sentiers de la gloire, puis Spartacus. Le mauvais caractère de ces deux hommes allait faire de cette rencontre quelque chose d’explosif. Quoi qu’il en soi, Kubrick ne retournera pas vers les formes fictionnelles et esthétiques du film noir. Il s’en est bien servi que pour un support de son apprentissage. 

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          Le braquage est simple 

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          Il faut ensuite évacuer le butin 

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          La sortie peut être mouvementée 

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          Mais Johnny a du répondant 

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          Val croit qu’il a touché le gros lot, mais c’est un billet pour l’enfer qu’il récolte 

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          Johnny a perdu 

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    Stanley Kubrick et son producteur sur le tournage de  The Killing

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          Stanley Kubrick et Stirling Hayden sur le tournage de The Killing 

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