• Un témoin dans la ville, Edouard Molinaro, 1959

    Un témoin dans la ville, Edouard Molinaro, 1959 

    Pierre Verdier assassine sa maitresse, Jeanne, en la faisant tomber du train. Quelques temps après, il est acquitté de ce meurtre au bénéfice du doute. Soulagé, il rentre chez lui, mais il va tomber sur Ancelin qui est le mari de Jeanne et qui veut venger la mort de celle-ci. Il l’assassine à son tour en faisant croire qu’il s’agit d’un suicide. Il réalise ainsi le crime parfait, mais en sortant de chez Verdier, il croise un chauffeur de taxi que Verdier avait commandé quelques minutes auparavant. Ayant peur d’être reconnu, Ancelin va rechercher Lambert et tenter de l’assassiner. Il le retrouve et le pourchasse. Après avoir agressé Lambert, Ancelin va être à son tour poursuivi par les chauffeurs de taxi à travers toute la ville. Ayant à la fois la police et les chauffeurs de taxi sur le dos, Ancelin va finir par se réfugier dans le jardin d’acclimatation où il va se retrouvé piégé. 

    Un témoin dans la ville, Edouard Molinaro, 1959

    Pierre Verdier assassine Jeanne 

    Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, le film ne s’appuie pas sur un roman de Boileau et Narcejac. Il semble seulement que ce soit eux qui en aient eu l’idée, encore que le ton fasse aussi penser à Frédéric Dard. Le travail sur le scénario est, du moins officiellement, le fait d’une équipe importante qui compte encore Gérard Oury, Edouard Molinaro et  jusqu’à Alain Poiré le producteur de chez Gaumont qui à cette époque orientait l’esthétique de la maison de production. L’originalité de l'histoire est de faire de l’assassin de Verdier le héros de cette tragédie. Ancelin est un homme ordinaire, un camionneur, quelque part un prolétaire, il tue Verdier qui au contraire est un industriel riche autant que cynique qui sait très bien qu’il s’en tirera lors d’un procès parce que les preuves contre lui sont insuffisantes. Même si on peut désapprouver la vengeance d’Ancelin, il est clair qu’il est plus sympathique que l’amant de sa femme. Il reste cependant dans l’ambiguïté parce que dès lors qu’il est en danger, il est capable de tuer. C’est donc un homme obstiné qui se met à la recherche de Lambert parce que celui-ci pourrait le reconnaître. C’est ici qu’intervient le monde des radio-taxis et plus précisément de ce petit peuple laborieux qui travaille la nuit. Car la véritable originalité du film se trouve ici : faire de ce monde de nuiteux un personnage en lui-même sans se fixer sur telle ou telle personne en particulier. Certes Lambert et Liliane ont un rôle un peu plus central que les autres, mais ils se fondent dans cette masse.

     Un témoin dans la ville, Edouard Molinaro, 1959

    Ancelin a retrouvé Verdier 

    La romance qui existe et se développe entre Lambert et Liliane est sans doute ce qu’il y a de plus artificiel dans le film qui par ailleurs s’attache plus au comportement proprement dit qu’à ses motivations. Cette perspective permet d’éclater le récit à travers des petits portraits du patron du bistrot, de la jeune femme qui conduit elle aussi les taxis, ou ces jeunes filles qui sont derrière leur micro pour distribuer la clientèle. Sur le plan technique et malgré la très bonne photo d’Henri Decaë qui va devenir le photographe des films de la Nouvelle Vague tout en restant le photographe attitré de Jean-Pierre Melville,  on peut considérer que la réalisation est moins précise que celle du Dos au mur. Mais cela est compensé par un usage intensif des décors urbains naturels. Edouard Molinaro utilisera de longs plans en mouvement, ce qui permet à la fois de dynamiser l’histoire, mais aussi de donner de la profondeur de champ et de mettre en lumière la densité exceptionnelle de Paris à cette époque. C’est la partie la plus réussie du film : mélanger les décors mouvants des rues et des avenues plongées dans les ténèbres et ceux plus statiques des chambres d’hôtel ou des bistrots.

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    En sortant de chez Verdier Ancelin croise un chauffeur de taxi 

    La distribution est exceptionnelle. D’abord par la présence presque silencieuse et massive de Lino Ventura. C’est déjà à l’époque une vedette, en effet il fait des succès colossaux avec Le gorille vous salue bien et Le fauve est lâché. Mais l’homme voit loin, et dès cette époque il va diversifier ses rôles de façon à ne pas se faire enfermer dans un idéal-type comme l’a fait Eddie Constantine à la même époque dans les rôles de Lemmy Caution et autres agents américains décontractés. Certes il reste toujours dans le registre grave du film noir, mais il n’hésite pas à jouer des personnages marqués par le destin et par l’absence de morale[1]. On  dit qu'il a choisi lui-même le rôle d'Ancelin quand on lui proposait celui de Lambert. Le couple Lambert-Liliane est bien moins intéressant. Co-production franco-italienne oblige on a choisi deux Italiens – Franco Fabrizzi et Sandra Milo – pour incarner deux parisiens !  Ce ne sont pas deux mauvais acteurs, le premier a eu l’occasion de faire la preuve de son talent chez Fellini, Comencini ou Antonioni, et la seconde sera parfaite dans Classe tous risques de Claude Sautet où elle retrouvera Lino Ventura. Mais ils ne collent pas ensemble, et n’arrivent pas à faire oublier leurs origines transalpines. Les autres petits rôles sont tout à fait excellents, à commencer par Robert Dalban. Certes il a toujours joué les utilités pour la Gaumont, mais là il est un peu plus vivant que l’ordinaire et vaut le détour. On saluera aussi la prestation énergique de Michèle Luccioni en femme chauffeur de taxi. Bref tout ça donne une humanité à l’ensemble. Quelques silhouettes intéressantes viennent aussi se fondre dans le décor : Daniel Ceccaldi en client du taxi, Jacques Monod dans celui de l’avocat de Berthier et même Jean Ferrat passé faire de la figuration dans le métro ! Françoise Brion dans le rôle de Jeanne n’a pas le temps de faire remarquer la qualité de son jeu, elle meurt dès les premières minutes.

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    Ancelin suit Lambert dans le métro 

    Si la scène de la mort de Jeanne n’a rien de remarquable malgré sa violence, la filature de Lambert par Ancelin dans le métro est exceptionnellement bien filmée et rythmée. Elle préfigure ce que Melville fera du métro dans Le samouraï. C’est le clou du film, rien que pour elle on peut revoir le film encore plusieurs fois. La limite du film est cependant liée à son principe : le film se résume à une double traque, Ancelin traque Lambert, et la police et les chauffeurs de taxis traquent Ancelin. Autrement dit le scénario n’est pas assez dense. Les scènes qui voient par exemple Ancelin dans son milieu de camionneurs nous paraissent un peu surajoutées, un peu comme si elles visaient à donner au film une longueur standard.

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    Les taxis de nuit se rejoignent dans un bistrot 

    Le film, à petit budget, a été un très bon succès public et en général la critique l’a plutôt apprécié. Il semble bien que la musique y ait contribué. En effet elle est signée par Barney Wilen et Kenny Dorham un peu sur le modèle de ce qui avait été remarqué l’année précédente avec Ascenseur pour l’échafaud. La musique, très bonne au demeurant, lui a donné cette patine particulière avec le temps d’une modernité finalement très datée : décors extérieurs et musique de jazz étaient les deux ingrédients nécessaires à cette nouvelle forme d’esthétique dans le film noir à la française. Le film reste cependant très intéressant même s’il est moins attachant que Le dos au mur par exemple.

     Un témoin dans la ville, Edouard Molinaro, 1959

    Ancelin essaie de se cacher dans le jardin d’acclimatation

     

     


    [1] Dans Sursis pour un vivant, toujours scénarisé par Frédéric Dard, il sera sous la direction de Victor Merenda le patron d’un étrange hôtel destiné à faire disparaître les personnes déprimées !

    « Le dos au mur, Edouard Molinaro, 1958, adapté de Frédéric DardAction immédiate, Maurice Labro, 1957 »
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