• Une plaie ouverte, Patrick Pécherot, Gallimard, 2015

    Une plaie ouverte, Patrick Pécherot, Gallimard, 2015 

    Si tous les ouvrages de Pécherot ne sont pas des chefs-d’œuvre, certains sont très grands, je pense notamment à L’homme à la carabine dont j’avais rendu compte, et aussi aux pastiches de Léo Malet. Publiés le plus souvent à la Série noire, ils ne ressemblent presque pas à de la littérature policière, sauf peut-être les tout-premiers et Soleil noir qui étaient on peut le dire un peu convenus. Si on voulait le définir plus précisément, on le situerait plus volontiers comme un descendant lointain de la littérature prolétarienne tendance libertaire. Les références aux héros de la Commune sont explicites.

    L’histoire n’est pas tout à fait une histoire, c’est plutôt le récit de la Commune de Paris telle qu’elle s’est enflammée et telle qu’elle est morte, et les séquelles des années qui ont suivi. C’est donc un devoir de mémoire, une manière d’entretenir le souvenir de ceux qui se sont battus et sont morts pour ne pas avoir voulu vivre à genoux, pour construire un monde plus juste et plus fraternel. C’est donc un livre assez triste comme son titre le laisse entendre. Fort bien documenté, on voit que Pécherot a lu beaucoup sur la Commune, et notamment Lissagaray, c’est une sorte de livre d’histoire passionné. Rien ne nous est épargné des naïvetés et des erreurs des Communards, jusqu’aux massacres délibérés perpétré sous la direction de Thiers, cette canaille. 

     Une plaie ouverte, Patrick Pécherot, Gallimard, 2015 

    Paris dévasté après le passage des Versaillais durant la Semaine sanglante 

    A travers cette lecture de la Commune, il y a bien des héros de papier, Dana et Marceau, mais ils ne commencent à prendre leur sens qu’à partir du 2ème tiers de l’ouvrage. C’est d’ailleurs à partir de ce moment-là qu’on va entrer dans la modernité. Ce sont les débuts du cinéma et la vie après les massacres des Communards a repris son cours. La France va devenir moderne et les rêves des Communards s’effaceront. Marceau est un rêveur – il rêve de la femme qu’il n’a pas eu, de Dana, des poètes et des artistes croisés ici et là – mais ce rêve est aussi l’envers de l’idée de révolution. Il court après des ombres, refusant de voir le passé s’effilocher au fil du temps. Il devient vieux sans s’en rendre compte. C’est sans doute à ce titre que cet ouvrage est finalement très moderne, l’histoire a bifurqué au mauvais endroit durant la Semaine sanglante, et depuis nous nous enfonçons dans des bégaiements insolites qui n’amusent plus personne, sans voir l’issue de ce cauchemar qu’on appelle « développement économique ».

    Il y a des ingrédients du roman noir, la quête d’un passé qui est aussi un quête de vérité. On y croise même un détective de chez Pinkerton. Le cirque de Buffalo Bill, Charles Pathé, l’affaire Dreyfus, Verlaine et puis Rimbaud. C’est d’ailleurs Rimbaud qui est le fil conducteur de cette rêverie au rythme des vers du Bateau ivre.

    Une plaie ouverte, Patrick Pécherot, Gallimard, 2015 

    Mais on aurait tort de penser que c’est seulement un ouvrage un peu mélancolique et militant qui à travers un mystère célèbre un événement glorieux du passé prolétaire, parce que Pécherot a un style bien à lui. Les phrases sont souvent très courtes, imprimant un rythme rapide, mais le vocabulaire est particulièrement bien choisi : il fait revivre des mots et des façons de parler populaires qui ont fait justement qu’il existait dans le temps une culture ouvrière qui a disparu et s’est perdue dans les dents et les redents de la marchandisation de la culture. Mais Pécherot est assez fin pour que ça ne tombe pas dans le procédé. A croire qu’il n’y a plus que dans le roman noir qu’on trouve encore du style. La description du cirque de Buffalo Bill est suffisamment sinistre pour décrire clairement ce qu’est cette marchandisation du monde et la fascination qu’elle entraîne. 

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