• Victor S. Navasky, les délateurs, Balland, 1980

     

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    Certainement un des ouvrages les plus importants sur la chasse aux sorcières à Hollywood, notamment parce qu’il utilise un matériel inédit, composé d’interviews des protagonistes de cette tragi-comédie. Si l’ouvrage de Navasky n’ignore pas le contexte socio-politique de la Chasse aux sorcières, il s’attarde essentiellement sur l’aspect moral de cette affaire. Comment l’HUAC a-t-elle pu avilir autant les hommes pour les contraindre à dénoncer sans retenue ?

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    Howard Da Silva refusa de donner des noms

     

    Il souligne d’une part que c’est assez rare qu’une forme de société mette en son cœur la nécessité de dénoncer ses amis, sa famille ou ses collègues de travail et que d’autre part, la menace communiste était plus supposée que réelle. Certes on ne peut pas ignorer le fait que le Parti communiste américain était un parti stalinien, rigide et fermé, s’appliquant à suivre les errements de la ligne tortueuse du Parcti communiste soviétique, mais est-ce que cela justifiait que l’Etat se mette à dénoncer, à encourager la délation ? Il est facile de comprendre qu’ex-post l’imbécilité du parti communiste américain a bien aidé la Chasse aux sorcières, Staline était un tel repoussoir que la peur du rouge était facile à faire enfler, mais amalgamer tous les communistes américains avec Staline et surtout laisser croire qu’ils étaient tous des espions à la solde de Moscou, relève de l’escroquerie intellectuelle.

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    Budd Schulberg trahit tout le monde et lui-même puis écrivit l’immonde scénario du film de Kazan Sur les quais

     

    Il apparait ex-post que la Chasse aux sorcières avait des buts cachés. L’activité de l’HUAC reposait d’abord sur un mensonge éhonté. En effet, manipulé par la canaille d’Edgar Hoover, elle faisait mine de faire avouer des témoins plus ou moins bienveillants, comme si elle avait besoin de connaître des noms q’uen réalité elle connaissait déjà par le biais des dossiers fournis et montés par le FBI. C’était donc une comédie qui se jouait : en effet, le témoin et ses inquisiteurs avaient auparavant répété la scène qu’ils rejouaient devant les journalistes et les caméras. Le but de ce cirque était tout simplement la révolution culturelle : reprendre la maîtrise des codes et des valeurs culturelles diffusés par les mass médias. On pourrait dire d’ailleurs que c’est à ce moment là que la contre-révolution conservatrice qui triomphe aujourd’hui, a commencé. Cette croisade a été en effet emmenée par l’extrême-droite américaine. On oublie trop souvent que des hommes comme Martin Dies qui se lança le premier dans cet exercice en 1940, ou John Rankin, étaient non seulement des antisémites notoires, mais encore pro-nazis et contre l’intervention des Etats-Unis dans le conflit européen. En outre, ils avaient tous une rancœur très particulière contre Franklin Roosevelt et le New Deal qu’ils considéraient comme illégitime, une sorte de dictature. En s’attaquant aux films produits par Hollywood ils pouvaient faire une propagande active pour leurs idées moisies. Et c’est ça qui les intéressaient. Derrière cette manœuvre scabreuse qui visait à éliminer finalement la liberté d’expression, on retrouvait encore cette canaille d’Hoover, l’omnipotent et inamovible directeur du FBI.

    L’autre objectif visé par la clique de l’HUAC était d’enlever toute dignité aux témoins coopératifs : en échangeant de leur déchéance morale ils pouvaient ainsi retrouver un emlpoi bien rémunéré

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    Larry Parks témoignant devant L’HUAC

     

    La Chasse aux sorcières fut très efficace, non pas parce qu’elle permit de démontrer factuellement l’étendue de la pénétration des rouges dans le système de divertissement des masses, ni non plus parce qu’elle démontra que tous les témoins furent des vendus – Navasky démontre que seulement 1/3 ont témoigné contre leurs amis et connaissances (ce qui nous laisse espérer en l’Humanité),  mais parce qu’elle a ancré dans la population :

    1. l’idée que la menace des rouges était bien réelle et qu’il était bien nécessaire de la combattre au prix d’une restriction des libertés individuelles

    2. parce qu’elle a orienté durablement la production cinématographique vers un cinéma infantile et infantilisant.

    Et puis elle a mis en place un sentiment de peur

     

    Les conséquences de la chasse aux sorcières sur le plan créatif sont de deux ordres. D’abord quelques films, comme Sur les quais vont tenter de justifier l’injustifiable et présenter la délation comme un devoir résultant d’une prise de conscience rationnelle des dangers d’une situation particulière. Si le film de Kazan est vraiment répugnant c’est par la métaphore qu’il opère entre la menace rouge et la mafia. Les syndicats sont l’image de l’un et de l’autre. Que Marlon Brando se soit commis dans cette ignominie montre qu’il ne possédait guère plus de conscience politique qu’une mouche. Cette vieille canaille de Kazan non seulement était un menteur patenté, mais elle oublie que la mafia et les syndicats véreux travaillaient main dans la main avec Hoover et les grandes firmes justement pour détruire toute forme offensive de lutte syndicale. Dans ce film on peut voir également Lee J. Cobb, né Lee Jacoby, qui lui aussi avait pas mal balancé, tenir le rôle du syndicaliste corrompu. Ensuite, la transformation du champ cinématographique. C’est un vieux thème qui avait déjà été évoqué par Adrian Scott, une des victimes de la chasse aux sorcières, en 1955 dans la revue Hollywood review. Pour lui après celle-ci, le manque de liberté de ton est patent. Il cite la dégénérescence de la cinématographie de John Ford qui passe de The informer (1935), Les raisins de la colère (1940) et Quelle étrait verte ma vallée (1941) à L’homme tranquille (1952) et Ce n’est qu’un au-revoir (1954). Mais bien entendu c’est aussi la fin du film noir.

    C’est intéressant d’ailleurs de souligner qu’en quelques années on passe d’un film de Ford Le mouchard qui stigmatise la délation à Sur les quais de Kazan qui au contraire la justifie et l’encourage.

     

    « Stéphane Zagdanski, La mort dans l’œil, Maren Sell éditions, 2004Du polar, François Guerif, Manuels Payot, 2013 »
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