• Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943

    Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943

    Dire que ce film est excellent serait exagéré. Mais il se revoit sans déplaisir. La grande question qui est posée aux spécialistes de la filmographie wellesienne, c’est de savoir si on peut en attribuer la paternité à Welles lui-même puisqu’il est signé Norman Foster. La réponse est assez ambiguë. Il est avéré que le film a été conçu par Welles lui-même, et il a, selon le témoignage d’Everett Sloane, tourné directement les scènes où il apparaît, laissant le reste de la réalisation à Norman Foster. Il est par ailleurs assez intéressant de voir que ce film est fabriqué de façon collective puisqu’on y retrouvera l’ensemble de la troupe du Mercury dans les principaux rôles.

     Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943

    Le scénario est de Joseph Cotten qui était à cette époque à la fois un des piliers de la cinématographie wellesienne, mais aussi une vedette très connue qui s’employait facilement un peu de partout. L’histoire est tirée d’un roman très connu d’Eric Ambler, auteur fort intéressant, assurément un des maîtres du roman d’espionnage et qui fournit de la matière à de nombreux films avec plus ou moins de succès. Ambler est le père du roman d’espionnage moderne, le précurseur de Graham Greene et de John Le Carré. Les Humanoïdes associés avaient eu le très bon goût de rééditer presque la totalité de son œuvre. Mais Ambler resta un auteur pour les happy few, et il semble bien que peu de gens le lisent encore aujourd’hui. Il avait cette particularité de lier des histoires avec un fort suspense, avec une distanciation ironique dans l’écriture. Parmi les meilleurs romans qu’il a écrits, il y a The levanter, publié en 1972et Send me no roses qui date de 1976.  Un grand nombre de ces romans ont un côté très exotique et se passent en Méditerranée et plus précisément en Turquie, outre Journey into fear, il y a Topkapi – dont Dassin tira un excellent film à succès, et Le masque de Dimitrios qui fut adapté par Jean Negulesco en 1944 avec dans les principaux rôles l’étonnant duo formé par Sydney Greenstreett et Peter Lorre. La plupart du temps les personnages d’Ambler sont des hommes ordinaires, pas des héros, qui vont se trouver confrontés à des situations angoissantes où ils ne comprennent rien. Joseph Cotten a retenu le principe du film, mais il a modifié un certain nombre d’aspects notamment Graham est dans le film devenu un américain, et il est affublé d’une femme qui l’encombre plus qu’autre chose. En outre dans le livre il prend tout de suite le bateau pour Gènes, tandis que dans le film il n’arrive pas à s’extraire de la Turquie. 

    Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943 

    Howard Graham se laisse entraîner par Kopeikin dans un cabaret 

    Howard Graham, un naïf ingénieur et représentant de commerce pour une grande firme américaine d’armement vient de terminer sa mission à Istanbul et doit repartir le lendemain matin pour la France. Le représentant de sa société, Kopeikin, l’entraîne dans Istanbul dans une tournée des Grands Ducs qui se termine dans un cabaret où il va faire la connaissance de la belle et séduisante Josette, et où pendant un tour de prestidigitation, il est victime d’une tentative d’assassinat. La police secrète dirigée par le colonel Haki intervient. Alors que Graham ne veut pas croire qu’il est l’objet d’une tentative de meurtre pour ce qu’il représente en tant qu’ingénieur de l’armement maritime, le colonel Haki l’oblige à changer les plans de son voyage. Il va donc voyager sur un cargo qui doit aller à Batoumi. Il y retrouve la belle Josette, mais il est surtout entouré de compagnons de voyages plutôt louches. Il va essayer d’échapper à différentes sortes d’attentats, essayant de se défendre comme il peut, le révolver que lui a confié Kopeikin lui ayant été dérobé. Il sera enlevé à sa descente de bateau, mais il s’échappera in extrémis. La fin se réglera par temps de pluie sur la corniche de l’hôtel où l’attend sa femme, avec le retour du colonel Haki.

    Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943  

    Graham apprend que c’est lui qui était visé dans le cabaret 

    Il semble que ce qui ait attiré l’attention de la troupe du Mercury sur ce sujet, soit la possibilité d’allier une forme d’histoire à suspense un peu compliquée et un humour distancié provenant de la personnalité incertaine de Graham. En tous les cas, ce sujet a été choisi par Orson Welles lui-même qui apparait comme le producteur. On retient qu’à cette époque Norman Foster n’est pas un inconnu, il a déjà travaillé de nombreuses fois dans le film noir, notamment en portant à l’écran plusieurs épisodes de Mister Moto. Il n’a pas laissé grand-chose à la postérité cinématographique, si ce n’est le très bon Kiss the blood off my hands en 1948, avec  Burt Lancaster. Il fera ensuite carrière à la télévision.

     Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943 

    Kopeikin souhaite bon voyage à Graham qui s’embarque pour Batoumi 

    Le film est très court, à peine un peu plus d’une heure. Mais c’est dans l’habitude d’Orson Welles de ne pas chercher à en rajouter. C’est cependant un film bien mené, quoique mineur, à cause du manque d’épaisseur des personnages eux-mêmes. Tout le film est centré sur le comportement souvent à contre temps de Graham, et ensuite sur sa révolte contre la condition qui lui est faite par les tueurs qui sont à ses trousses.

    Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943 

    Kuvetli offre une cigarette à Graham 

    La distribution s’est construite autour de la tribu du Mercury Theater. Joseph Cotten est le naïf Graham et son jeu sans être excellent est assez juste, mélange de faiblesse et d’ironie sur son propre sort. Orson Welles campe le colonel Haki, un policier qui n’a aucun scrupule pour arriver à ses fins qui sont ici de sauvegarder la vie de Graham. Il prétendait s’être fait la tête de Staline, on ne sait pas dans quel but. Est-ce parce qu’à cette époque Hollywood rêve d’une alliance Américano-Russe pour contrer Hitler ? Est-ce pour démontrer que Staline au fond n’a pas trop le choix que d’être dur, étant donné les circonstances ? En tous les cas la taille de Staline et celle de Welles ne correspondent pas, le premier n’allant pas au-delà des 1,58 cm, et le second dépassant 1,85 cm. Dolores Del Rio est Josette, elle était à l’époque la compagne d’Orson Welles. Actrice mexicaine, elle est pour beaucoup dans la passion que Welles manifestera pour son pays. On dit que c’est un peu pour elle que Welles monta ce projet. En tous les cas c’est un des rares rôles où elle montrera son talent dans la comédie, elle fut plus souvent abonnée à des rôles dramatiques et passionnés. On va retrouver Everett Sloane dans le rôle de l’ambigu Kopeikin. C’est sans doute le meilleur de la distribution. Comme à l’ordinaire Welles va ajouter des figures grotesques à la distribution, par exemple l’incroyable Jack Moss dans le rôle du tueur Banat qui passe son temps à manger tout et n’importe quoi, en attendant le moment propice pour trucider Graham, ou encore Eustace Wyatt qui incarne le professeur Haller. On reconnaitra encore Agnes Moorehead dans le rôle d’une femme horrible qui harcèle tout le monde en général et son mari en particulier. Ruth Warrick qu’on avait déjà vu dans Citizen Kane est avec beaucoup de discrétion la femme de Graham.

    Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943  

    Un cadavre dans sa cabine 

    Evidemment tout cela n’en fait pas un très bon film, seulement un spectacle plutôt plaisant pour peu comme aime cette résurgence d’un espionnage à la mode ancienne et les histoires de huis clos sur un bateau. Il y a de très bonnes scènes cependant, et le fait que deux réalisateurs différents aient travaillé sur ce film ne nuit pas vraiment à son unité. On retiendra la scène de prestidigitation pendant laquelle Graham doit être assassiné. Ou encore la bataille sous la pluie entre Graham et Haki d’une part et Banat de l’autre.il y a également une forme particulière de représentation de la trop grande place que les femmes s’octroient pour orienter la vie des hommes, notamment leur jalousie maladive qui ruine le couple et le met en péril.

    Voyage au pays de la peur, Journey into fear, Norman Foster et Orson Welles, 1943 

    Banat sur la corniche veut tuer Graham 

    Bien que la critique soit assez indulgente avec ce film, il est moins intéressant que The stranger par exemple. Rappelons que si Welles s’est désintéressé de ce projet, c’est parce qu’zau moins pour partie il était en conflit avec la RKO. Il existe un remake de ce film dû à Daniel Mann qui date de 1977. Mais il n’est pas arrivé encore jusqu’à nous.

    « La menace, Alain Corneau, 1977Police puissance 7, The seven-ups, Philip d’Antoni, 1973 »
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  • Commentaires

    1
    Samedi 1er Juillet à 05:53

    Votre article est très bon, je vais le lire quand j'ai le temps

    plat traditionnel du Vietnam

    2
    Vendredi 14 Juillet à 11:50

    vraiment j'avais peur de ce

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