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Le blog d'Alexandre Clément

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

 Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

Je n’ai rien écrit sur Boisset, mais comme j’aime bien ce qu’il a fait, j’ai décidé de m’y mettre enfin. Si tout n’est pas du meilleur, il y a suffisamment de bonnes choses pour ne pas l’oublier.  Après avoir tourné un film d’espionnage des plus quelconques, Coplan sauve sa peau, officiellement son premier film, mais en réalité son deuxième, puisque selon lui, Yves Boisset avait réalisé presqu’entièrement Coplan ouvre le feu à Mexico, signé Riccardo Freda[1], il va tourner un film plus personnel. En effet Boisset aime le film noir, le polar, dur. Il va se tourner vers un roman de Scerbanenco, qui, s’il n’a pas de gros succès en France, est un auteur très populaire en Italie, mais reconnu aussi pour la qualité de son style qu’on dit glacé et chirurgical. L’ouvrage Venere Privata est publié en 1966, il sera traduit en français chez Plon en 1968. C’est également à ce moment que la littérature populaire sort de son purgatoire et qu’on commence à avancer que le roman noir vaut bien le roman de tradition, et qu’au moins il va se saisir de thèmes et de personnages plus près de la réalité ordinaire que les romans bourgeois. Venere Privata est sans doute le roman le plus connu de Scerbanenco, il fait partie d’une série d’ouvrages centrée sur le personnage de l’enquêteur-toubib Duca Lamberti, il y aura quatre romans avec lui. Incidemment c’est ce personnage qui a été le support du premier poliziottesco de Fernando di Leo, I ragazzi del massacro, avec Pier Paolo Capponi dans le rôle de Duca Lamberti. Le film eut un grand succès en Italie. Tout ça pour dire que l’émergence de la carrière d’Yves Boisset se fait en même temps que celle du poliziottesco, et même elle y participe. Non seulement Cran d’arrêt s’inspire de Scerbanenco, mais il est tourné à Milan et une partie de la distribution est italienne. Tout cela semble signifier que certains, Boisset et son producteur Francis Cosne, avait compris l’importance de ce genre. Cependant il ne faudrait pas croire que Boisset s’inscrive dans ce courant par opportunisme. Il faut se souvenir qu’en tant que cinéphile puis en tant qu’assistant réalisateur de Melville et de Sautet, ou même de Robert Hossein, c’est un grand amateur de films noirs parce qu’il y trouve des motivations stylistiques. Une partie de son originalité consistera à faire passer des messages politiques explicites de gauche, anti-police et anti-corruption, alors que le poliziottesco est plutôt marqué par une volonté de dénigrer les voyous et de les présenter comme des bêtes sauvages dont il faut se débarrasser. 

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

Une jeune femme, Alberta, pose pour des photos un peu tordues où le photographe déverse son sadisme en l’effrayant et en l’enchainant. Mais elle ne risque rien. Elle fait ça pour l’argent, en quittant le studio, elle emporte le rouleau de pellicule. En sortant, elle rencontre le jeune David qui l’embarque dans sa voiture décapotable. L’année suivante, le docteur Carrua vient accueillir le docteur Duca Lamberti à la gare de Milan. Ce dernier vient tout juste de sortir de prison, il a été condamné pour l’euthanasie d’une femme qui voulait cesser de souffrir. Il est là pour aider le jeune David qui a sombré dans l’alcoolisme. Lamberti va l’apprivoiser, puis il va le faire parler. David se sent responsable de la mort d’Alberta qui semble-t-il s’est suicidée parce qu’il ne voulait plus d’elle. Mais en fouillant dans le sac d’Alberta, Lamberti va trouver le fameux rouleau de pellicule. En le faisant développer, il va découvrir le côté scabreux de l’affaire. En cherchant à mieux connaître Alberta, David et Lamberti vont tomber sur Livia, une sociologue qui va les aider à progresser. Comprenant qu’Alberta a été probablement assassinée, ils vont chercher l’assassin, un homme aux cheveux blonds et longs. L’enquête est difficile parce que le studio où Alberta posait est maintenant fermé. Le trio enquêteur va donc tenter de piéger l’assassin en déguisant Livia en Alberta et en espérant qu’en se baladant dans Milan, ils vont finit par lui tomber dessus. Ce travail long et harassant n’est pas récompensé, ils vont de déconvenue en déconvenue. David a repris l’alcool, bien aidé par Livia. Il fait une crise et Lamberti demande à Livia d’aller chercher du camphre pour lui faire une piqure. Mais en allant à la pharmacie, Livia va tomber par hasard sur le tueur, photographe à ses heures. Elle prend rendez-vous avec lui pour une séance de photographies. Elle doit se rendre dans un quartier isolé, en construction. David et Lamberti l’ont suivie. Tandis que l’homme aux cheveux blonds la brutalise les deux hommes surgissent, le tueur prend la fuite. Une course poursuite s’en suit qui se dénoue avec la mort accidentelle du tueur. Le trio semble ainsi avoir retrouver la paix.  

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

Alberta va faire des photos un peu glauques 

Le scénario auquel a participé Antoine Blondin, n’est pas très bon et multiplie les invraisemblances. Les dialogues du même Antoine Blondin sont lamentables et plats. Mais il y a un certain nombre d’aspects intéressants. D’abord l’association entre deux malades – David et Lamberti – qui sont rongés par la culpabilité. Cette relation nécessaire de survie est appuyée par Livia qui est le lien entre les deux hommes. Cet étrange trio est sensé mener une enquête, mais c’est plutôt une thérapie qui passe par l’intermédiaire de Livia dont tous les deux semblent attirés sexuellement. A la fin ils partiront tous les trois ensemble, Livia entre les deux hommes. Le but de cette thérapie devient alors la formation d’un triolet ! La relation entre Lamberti et David n’est plus une relation de père à fils, mais une relation homosexuelle. Livia est celle qui observe et qui domine, c’est bien pour cela que c’est elle qui va se proposer pour servir d’appât : sa force réside dans l’attrait sexuel qu’elle peut produire aussi bien sur le tueur que sur ses poursuivants. Du tueur on ne saura rien, à part que c’est un sadique, mais il n’est qu’un révélateur de ce que sont les autres. 

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

Lamberti arrive à Milan

Plus intéressant est sans doute le principe de mise en scène adopté par Boisset : il fait de Milan un personnage central du film. C’est évidemment un principe dérivé du film noir, mais plus encore un des fondements du poliziottesco. En effet celui-ci met en évidence le fait qu’utiliser comme décor et moteur de l’histoire Milan, Turin, Rome ou Naples, c’est tout aussi valable que d’utiliser New York, Los Angeles ou San-Francisco. Mais plus encore que dans les poliziotteschi d’Umberto Lenzi ou de Fernando Di Leo, Boisset utilise une urbanisation en pleine transformation comme sujet de la dérive du trio qui enquête à la recherche de l’assassin. Et là surgit une forme de contradiction bienvenue, entre la ville indifférente qui poursuit son travail, et les raisons du trio de s’y déplacer. Ce ne sont donc pas seulement les quartiers centraux, le Duomo, ou la gare, mais aussi ces nouveaux quartiers qui poussent périphérie. On verra aussi David et Lamberti enjamber le canal en passant sur un pont démodé, comme s’ils se promenaient aussi à travers les siècles. Les boites de nuit, les bars, apparaissent alors anachroniques dans leur fausse modernité. 

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970 

Dans Milan David et Lamberti cherchent une piste 

Si tout n’est pas maitrisé dans la manière de faire de Boisset, il y a de très belles scènes, par exemple cette vision de Milan vu d’en haut et qui donne le vertige. Ou encore cette longue promenade dans la fête foraine à la recherche du tueur. Dans les séances de photo de l’ouverture et de la fin, il y a une tendance assumée vers le giallo. Genre qui va être surexploité par la suite dans le cinéma italien, mais avec des versions horrifiques et sanglantes qui iront dans une surenchère constante. En dehors de cette bonne utilisation des décors naturels, notamment la gare de Milan – un bon réalisateur doit savoir filmer les trains – il y a tout de même des scènes plus lourdes. Que ce soit la poursuite en voiture ou la démonstration que David fait à Lamberti de ses capacités de pilote automobile, ou la violence déchaîné du tueur, il manque beaucoup de fluidité. Boisset est mal à l’aise. Mais il est toujours un peu mal à l’aise dans les scènes d’action. Même chose pour les scènes de boite de nuit qui sont assez plates finalement. 

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

Lamberti rencontre l’amie d’Alberta 

Bruno Cremer est Lamberti. A cette époque il est devenu une vedette importante, souvent employé dans des films noirs. C’est son rôle dans le magnifique film de Pierre Schoendoerffer, la 317ème section, qui l’avait vraiment révélé. Il est très bon et porte le film. Il a une présence solide. A côté de lui, Renaud Verley, jeune premier un peu toc fait pâle figure, il faut dire que son rôle n’est pas aisé, il joue David le fils de famille névrosé et compliqué. Marianne Comtell est Livia. C’est une actrice qu’on n’a guère vue au cinéma. Elle n’est pas mauvaise, mais elle a un physique un peu terne qu’elle n’arrive pas à réhausser avec ses sourires. Derrière ce trio il y a des acteurs de compléments qui sont tous très bons. D’abord Mario Adorf dans le rôle de l’homme blond aux cheveux longs. Lui qui est noir comme le charbon, le voilà en blond ! mais pour nous c’est surtout le lien avec le poliziottesco, genre dans lequel il s’épanouira pleinement. Et puis il y a Rufus, le photographe en blouse blanche qui joue aux échecs tout seul. Il reviendra dans le film suivant de Boisset, Un condé. 

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970 

Alberta sert d’appât en espérant trouver l’assassin d’Alberta 

Ce n’était pas un film à très gros budget. En France il n’a pas fait beaucoup d’entrées et a été ignoré par la critique, c’est un tort, non seulement il possède un intérêt historique certain, mais il a aussi des qualités esthétiques intéressantes. Maintenant il est certain que ce n’est pas un chef d’œuvre et que Boisset ensuite fera bien mieux. C’est un film un peu difficile à trouver à des tarifs abordables, c’est pourquoi j’ai utilisé pour mes captures d’écran un repiquage d’une version présentée à la télévision. 

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

A La pharmacie, Livia rencontre l’homme aux cheveux longs 

Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

Livia est brutalisée



[1] Yves Boisset, La vie c’est un choix, Plon, 2011.

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P
J'aime beaucoup ce film que je considère comme être un "giallo" et de qualité supérieure à beaucoup de ce genre en Italie.<br /> Relation très sensuelle entre les deux hommes, la scène de la douche pourrait se terminer bien autrement sur le lit…<br /> Milan est bien sûr l'attrait principal du film.<br /> À noter Alberta est jouée par Raffaella Carrà qui deviendra célèbre (en blonde) comme chanteuse et présentatrice télé.
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L
Merci beaucoup pour cette analyse du film qui me surprend agréablement par sa richesse et justesse, je m'interesse à l'architecture alors lire que Milan est une partie centrale du film je trouve cela non seulement tout à fait juste, mais très précis et correct...en effet l'alternance entre le vieux Milan et l'urbanisme moderne est fascinant, et propre à ces années 1960-1979.<br /> J'ai revu ce film pour la 3e fois hier soir .. en effet le film n'est pas bon, rien à dire la dessus .. ce medecin qui suit aveuglement ce jeune et cette fille dans une histoire loufoque, cela n'est absolument pas crédible .. par contre il y a du très bon quand meme, et cela vient de la part de Bruno Cremer, de sa force, de son energie, de sa tendresse envers un jeune qui nous semble perdu...le film en fin de compte me plait pour cette humanité entre ce medecin et ce jeune malade, et puis ce film est tellement representatif de cette année 1969 que ca nous fait du bien d'y replongé .. <br /> Film moyen oui c'est vrai, mais tendre quand meme, avec une belle part d'humanité...<br /> En tout les cas bravo car votre analyse est fantastique !  
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A
Oui, je comprends les réserves de Boisset. Mais je trouve que les relations de Boisset avec le poliziottesco ne sont pas très claires, ni éclaircies pour autant. 
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L
Bonjour,Voir ici ce que pensait Boisset de son film :http://roger.martin.ecrivain.pagesperso-orange.fr/Hbd/Html/hbd19_yves_boisset.htm
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