1 Octobre 2020
Giuseppe Rosati est un réalisateur plutôt obscur. Il n’a tourné que 6 films et sur ces 6 films 5 sont des poliziotteschi, et le sixième un western spaghetti avec Gianni Garlo et Stephen Boyd. D’origine napolitaine, on peut le rapprocher par son engagement politique de Francesco Rosi, Damiano Damiani ou encore Elio Petri. Le sujet d’Il testimoni deve tacere c’est la mafia et la corruption de la société italienne en général sur fond de magouilles immobilières. Ça se passe à Naples 10 ans après Le mane sulla citta[1], et rien n’a changé au fond, sauf la manière de filmer et le point de vue choisi. Rosi travaillait plutôt sur les conséquences sociales de la spéculation immobilière, Rosati lui s’intéresse plus à la possibilité de lutter contre cette mainmise mafieuse sur l’économie. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il verse vers le poliziottesco, parce que forcément lutter contre cette emprise de la mafia, c’est risqué et dangereux et que les cadavres accompagnent forcément cette guerre singulière.
Le commissaire De Luca est assassiné
Le commissaire De Luca prévient l’ingénieur Marchetti qu’il va envoyer son rapport au ministère pour dénoncer des magouilles immobilières. Mais le chauffeur de Marchetti l’abat. Marchetti et son homme de confiance s’en vont. Pendant ce temps le docteur Giorgio Sironi s’occupe de soigner la jeune Adriana qui est mineure et se prostitue. Il lui fait une ordonnance et lui donne même un peu d’argent. Puis il s’en va rejoindre sa famille. Mais sur la route il est doublé par la Mercedes de Marchetti qui va avoir un accident. Le chauffeur est mort, et le docteur donne les premiers soins à Marchetti avant de partir chercher un téléphone pour alerter la police. Il rencontre une patrouille de police, et les conduit sur les lieux de l’accident, mais la voiture a disparu. Adriana pendant ce temps se fait draguer par deux petits voyous avec qui elle passe la nuit, mais l’un des deux l’étrangle. Sironi va raconter son aventure à la police, mais le commissaire croit qu’il ment pour couvrir autre chose. Marchetti est maintenant parvenu à une propriété où va se tenir une réunion d’urgence pour savoir ce qu’ils doivent faire. Ils décident de faire disparaître le corps du chauffeur et d’expédier Marchetti en Amérique latine, on apprend que le dossier de De Luca a été récupéré. Lorsque le corps d’Adrian est retrouvé le commissaire Santi parce qu’il a retrouvé l’ordonnance que Sironi avait faite à Adriana, pense de plus en plus que le docteur est coupable. Le juge semble prendre son affaire à cœur et tente de creuser la piste suggérée par Sironi. Mais la mafia intervient, d’abord elle commence à faire pression sur le juge et sur le commissaire, puis c’est le docteur qui est révoqué, après un simulacre d’enquête, pour une sombre histoire qu’il a eu dans le passé et qui impliquait le jeune frère de sa femme. Cette pression augmente encore quand il reconnaît à la télévision Marchetti. Le commissaire commence cependant à se poser des questions, surtout qu’il apprend que Adriana a été tué par deux petits voyous de bas étage. Mais la mafia qui a des ramifications jusque dans le gouvernement va augmenter la pression. Cela va aller d’une manière graduelle jusqu’à la promotion du juge et du commissaire pour les détacher de l’affaire Marchetti. Puis les voyous vont s’introduire chez le docteur, le menacer de mort et violer sa femme sous ses yeux. Dès lors ayant très peur pour sa famille, il va demander conseil à un ancien professeur qui lui explique qu’il n’a pas le choix. Il se rétractera et l’affaire sera enterrée au profit de la mafia bien entendu.
Le docteur raconte son aventure à la police
La fin est plus qu’amère, et il est rare qu’un film noir ne donne strictement aucune espérance au spectateur. Sans doute est-ce ça qui a dérouté le plus le public. Cette démonstration que la mafia est tellement puissante qu’il n’y a rien à faire d’autre que de se plier à ses exigences. Il y a un point de vue original d’abord parce que la mafia est le plus souvent présentée comme un élément extérieur qui ronge l’Etat et les institutions judiciaires. Ici la mafia, l’Etat et l’oligarchie financière sont une seule et même chose, et donc finalement qu’on ne peut pas se débarrasser d’elle sans tout dynamiter finalement. Nous ne sommes pas dans un Etat démocratique. La façon dont l’information circule est édifiante. Toute le monde est sous la surveillance de cette entreprise qui est un nouveau stade du capitalisme. Souvent en effet quand on présente la mafia comme une forme de capitalisme peu ou pas achevée, brute, on ne tient pas compte du fait qu’elle est une simple partie d’un système qui est plus vaste qu’elle et qui exerce de fait un contrôle sur les populations. L’homme qui espionne le juge, le policier et le docteur est le représentant de la mafia, il est aussi le go between, le porteur de message de l’oligarchie qui se sert de son entregent pour contrôler la population et la faire taire. C’est une sorte de Big brother si on veut qui décide qui il doit récompenser et qui il doit punir. Il le fait savoir presqu’ouvertement, et se trouve toujours aux premières loges pour assister au supplice des sacrifiés. Evidemment en arrière-plan, il y a toujours cette cupidité, mais ici elle n’est pas simplement liée à l’appât du gain, elle est aussi une forme de pouvoir.
Une réunion d’urgence se tient
Le second thème développé c’est celui de la ville de Naples. Rosati qui a été partie prenante de l’écriture du scénario, présente cette ville comme ultra-violente. Le commissaire Santi est tellement effaré de ce qui s’y passe, qu’il va se faire muter en Sardaigne ! Or la Sardaigne, à cette époque, est considérée comme la pire chose qui soit dans la République italienne, on l’a vu avec Sequestro di persona de Mingozzi. Le portrait qu’il tire de la ville est saisissant, sous des dehors plus ou moins policés, la ville est criminelle et personne ne peut échapper à son emprise. Elle n’est pas réformable. Mais le film sous-entend que cela n’a pas toujours été le cas. D’ailleurs il filmera des vestiges de ce glorieux passé pour le démontrer, sans que pour autant il verse dans une vision touristique. Dans cette ville ce sont des fantômes qui s’agitent derrière les belles façades ou derrière les fenêtres closes. L’essentiel se passe ailleurs, dans les couloirs, dans les salons dorés de la République où on passe son temps à conspirer et à fomenter des mauvais coups. Cette rigidité des structures urbaines marque la pérennité du crime et façonne les criminels. On remarquera que bien que Rosati parle de spéculation immobilières éhontées, il se gardera du simplisme consistant à opposer la misère dans laquelle vit la population avec l’opulence des beaux quartiers.
Le docteur est outré qu’on puisse le soupçonner de quoi que ce soit
L’ensemble repose sur une étude de caractères. On pourrait dire que le film s’attaque aux formes d’une politesse qui va virer à l’obséquiosité. De cela les principaux protagonistes vont en prendre conscience. Le juge finira par accuser le commissaire de lâcheté, maie le commissaire se défendra en disant que le juge non plus ne se rebelle pas. Il sera plusieurs fois fait allusion à la nécessité de ménager des personnes haut placés, ce qui veut dire que si elles ont atteint ce rang, c’est qu’elles le méritaient. Mais l’histoire qui se déroule sous nos yeux démontrent le contraire, leur seul mérité c’est d’avoir utilisé la ruse et la force pour arriver à leurs desseins. Il vient cependant à l’esprit que si le juge, le commissaire et le médecin marchaient la main dans la main pour affronter l’oligarchie, les choses pourraient bien changer, même à Naples. Mais le docteur Sironi reste englué dans sa famille qu’il tente de protéger en abdiquant toute forme possible de contestation de la vérité officielle. Ce point de vue est partiellement réaliste, partiellement parce que dans la réalité quotidienne, de nombreuses personnes en France comme en Italie se lèvent aussi contre les injustices et les conduites criminelles de l’oligarchie. Mais si Rosati emploie ce point de vue très radical, c’est sans doute pour secouer le spectateur et l’obliger à voir ce que généralement il ne veut pas voir. Il y a des petits détails significatifs, par exemple le mafieux qui est comme un poisson dans l’eau au cœur des institutions de la République, et l’image de la conséquence des passe-droits auxquels les Italiens, sans doute un peu plus que les autres sont habitués depuis trop longtemps.
L’homme de la mafia est chez lui partout, il connaît tout le monde
La mise en scène est sèche et directe, sans glamour, sans effet de style particulier. C’est là une tendance affirmée du poliziottesco, on l’a déjà dit, rien n’est fait pour magnifier les acteurs et les décors. Au contraire, Rosati va filmer au plus près la déconfiture et l’abdication de Sironi, le montrant comme un pauvre type qui a perdu toute dignité après le viol de sa femme. Il n’y a pas vraiment un personnage auquel on puisse se rattacher. Quand ils ne sont pas dans une position d’homme ordinaire, ils sont guidés essentiellement par des intérêts de court terme. Ce ne sera donc pas un film d’action, car l’essentiel se passe dans les non-dits. Et c’est d’ailleurs là la réussite de Rosati, faire apparaître ce décalage entre ce qui est dit et ce que les personnages pensent. Sur le plan cinématographique il y a cependant quelques scènes remarquables, notamment quand l’homme de la mafia déambule à l’intérieur des longs couloirs labyrinthiques de la questure. Il semble être le seul à s’y retrouver. Il y a une belle rapidité dans le mouvement de la caméra, de bons travellings adossés à une lumière diffuse et dissimulatrice de toutes turpitudes. Le film s’ouvre et se ferme sur la même scène : un jeune livreur apporte les courses pour Luisa Sironi, mais entre temps le drame a eu lieu, et les traits de Luisa son un peu plus décomposés.
Le juge est félicité par son supérieur pour une promotion qu’il n’a pas demandée
L’interprétation est bonne, avec en tête Bekim Fehmiu dans le rôle du docteur Sironi qui dans un premier temps se laisse guider par sa conscience comme s’il en avait les moyens. Ce n’est pas son meilleur rôle on se souviendra plus de lui dans J’ai même rencontré des Tziganes heureux[2]. Mais il n’est pas mal. A ses côtés il y a la superbe Rosana Schiaffino dans le rôle de sa femme. On regrette qu’elle n’ait pas un rôle plus important. Aldo Giuffre est le commissaire Santi, oscilant entre rigidité et sens du devoir. C’est un très bon acteur dont on se souvient dans le rôle du capitaine alcoolique qui ne sait pas comment franchir le pont pour avancer dans Il buono, il brutto, il cattivo de Sergio Leone. Il tournera aussi dans de nombreux poliziotteschi. La bureaucratie corrompue est interprétée notamment par Guido Alberti qui était déjà dans le film de Francesco Rosi, Mani sulla citta. Donnons aussi une mention spéciale à Barbara Betti dans le rôle d’Adriana. Elle aurait pu être une très bonne actrice, elle avait beaucoup de luminosité, mais elle se perdit dans des films pornographiques de second ordre.
Les enquêteurs du ministère vont destituer Sironi
On retiendra que ce film est original dans son point de vue plus que dans son sujet lui-même, c’est ça qui en fait le prix. Il vaut donc le détour. Il démontre aussi que le poliziottesco s’il dénonce la violence n’est pas forcément un point de vue de droite. Mais on voit aussi avec ce film combien le poliziottesco est apte a engendré des formes esthétiques diverses et variées.
Le commissaire reçoit à son tour une promotion