10 Novembre 2020
Joseph Losey a eu une carrière très difficile. Il avait débuté par des films noirs excellents aux Etats-Unis, comme The prowler, ou M un remake original du film de Fritz Lang. Il les a plus ou moins reniés. Pourtant c’est sans doute ce qu’il a fait de meilleur. Mais en outre, c’est de ce côté-là que reviendra le succès et la reconnaissance. Exilé au Royaume Uni pour cause de Chasse aux sorcières, il était communiste, il peinait à travailler sur des sujets qui le motivent vraiment. Mais à la fin des années cinquante et au début des années soixante, il va faire trois films noirs avec Stanley Baker qui sera l’acteur avec lequel il aura le plus tourné. Ces trois films vont attirer l’œil de la critique, notamment en France et faire redémarrer sa carrière. C’est dans les années soixante qu’il devint un réalisateur de premier plan pour la critique internationale. La consécration vint avec une Palme d’Or à Cannes pour The Go Between en 1971. Mais entre temps son association avec Harold Pinter, un dramaturge célèbre, avait été saluée comme exemplaire, bien que le succès des films les associant ait été relativement modeste. Il revient en quelque sorte au film noir de ses débuts, ce pour quoi il était fait selon moi à cause de son intérêt pour les perversions et le mal, avec des œuvres originales, notamment les deux films qu’il tourna avec Alain Delon, The Assassination of Trotsky et l’incontournable Mr Klein. Il est un peu oublié aujourd’hui, et c’est très dommage parce qu’il avait vraiment un style très original. Le scénario de Blind date est dû à Millar Lampell, mais aurait été selon Losey réécrit entièrement par Ben Barzam un autre exilé de la Chasse aux sorcières qui avait même été déchu de la nationalité américaine, avant que l’administration américaine revienne sur sa décision. Losey disait qu’il avait eu la maitrise totale de son film et seule une scène érotique entre Hardy Krüger et Micheline Presle aurait été coupée par le producteur qui le regretta ensuite. Notez que le titre français de l’ouvrage traduit très bien le sujet du film.
Jan Van Rooyen est un jeune peintre qui a rendez-vous avec Jacqueline Cousteau qui est sa maitresse depuis quelques semaines. Guilleret et plutôt léger il prend le bus pour se rendre chez sa maitresse. Il ne la trouve pas, mais comme la porte est ouverte, il fait le tour de l’appartement puis s’installe sur le canapé pour l’attendre après avoir mis un disque de jazz sur le tourne-disque, et aussi après avoir trouvé une enveloppe contenant de l’argent et qui lui est destinée. Il est brutalement dérangé par des policiers qui lui demandent ce qu’il fait là. Très surpris, il ne répond pas. Mais l’inspecteur Morgan arrive, il lui explique que Jacqueline Cousteau a été assassinée et git sur le lit, dans la chambre. Rapidement les soupçons se portent sur Jan Van Rooyen, un peintre hollandais exilé à Londres. Celui-ci commence par raconter comment il a connu Jacqueline dans une galerie de peinture où il travaille le matin, l’après midi étant consacré à la peinture dabs un atelier qu’il loue. Peu à peu une relation amoureuse va se nouer entre Jan et Jacqueline sous le prétexte que trouve Jacqueline pour apprendre à peindre et à dessiner. Tandis que l’inspecteur Morgan est incité à mettre la pédale douce sur son enquête qui pourrait toucher des représentants de la haute société, il commence à douter du fait que Van Rooyen soit le coupable. Il l’embarque au commissariat. En montrant la photo de la morte, Jan déclare en fait ne pas la connaître. Au comble de la confusion, l’histoire va pencher finalement vers un diplomate, Lord Fenton. L’inspecteur Morgan embarque avec lui Van Rooyen et l’emmène à l’aéroport où Lord Fenton doit arriver de Düsseldorf. Quand celui-ci arrive, il ne reconnaît personne, mais dans la voiture qui l’emmène, Van Rooyen pense reconnaître Jacqueline. Mais celle-ci déclare froidement s’appeler Lady Fenton et ne pas connaître Jan. Qui la supplie de l’innocenter. Mais l’inspecteur Morgan est plutôt du genre obstiné, il va laisser les deux amants en tête à tête, et après avoir longtemps nié qu’elle ne connaissait pas Jan, Lady Fenton reconnaît implicitement le meurtre. L’enjeu de celui-ci était le fait que son mari allait probablement la quitter pour sa jeune maîtresse, la vraie Jacqueline Cousteau, et se sentant désemparée, elle avait combiné pour que le crime retombe sur les épaules der Jan. Mais elle dira qu’elle n’avait pas anticipé de tomber amoureuse de Jan. Celui-ci sera libéré et reprendra le bus pour rentrer chez lui après avoir jeté le bouquet de violettes fané dans la Tamise.
Jan visite l’appartement de Jacqueline Cousteau
Avec Joseph Losey les choses sont très claires, son film est politique, il le revendiquait en tant que tel[1]. Selon lui il décrit les rapports de classes dans une Angleterre conservatrice. Morgan et Jan étant d’origine inférieure, tandis que Lady Fenton et le supérieur de Morgan représentent les classes plus élevées et qui se croient avoir le pouvoir d’imposer une loi spécifique à leurs turpitudes. Mais justement l’inspecteur Morgan, même s’il hésite et s’il est écartelé entre sa volonté d’avancement et la quête de la vérité, va pencher du côté de Jan Van Rooyen. On peut d’ailleurs se demander si sans la pression qu’il subit de sa hiérarchie il aurait eu autant à cœur de trouver le vrai coupable. Toute la mécanique du film va être orientée sur ce thème. Cependant, au-delà des intentions de Losey lui-même, il y a ce que voit le spectateur et qui est un tout petit peu différent. D’abord parce que les personnages existent et que leur ambiguité les transforment dans le cours même de l’histoire. Jan Van Rooyen est un petit profiteur, fauché il comprend très vite qu’il peut s’attacher Jacqueline Cousteau et l’exploiter, mais en même temps il culpabilise, il en a honte et va se révéler à lui-même de crais sentiments. La fausse Jacqueline Cousteau se sert de Jan pour piéger son mari, pour cela elle le paye. Mais elle finira par se dénoncer elle-même parce qu’elle a aussi au-delà de ce désir de manipulation des sentiments amoureux que sa situation de femme mariée à un Lord ne lui permettait pas de dévoiler. Cette ambivalence est évidemment l’essence même du film noir. Le rôle de Morgan sera de dévoiler cette ambiguité et donc de mettre de l’ordre non pas sur le plan de la morale, mais sur le plan des sentiments.
L’inspecteur Morgan arrive
C’est aussi pour le spectateur un film sur la peinture, sujet récurrent du film noir. La peinture ce sont des objets artistiques que seuls les riches peuvent se payer, mais aussi c’st le résultat de la créativité d’un artiste. En somme c’est le portrait en creux de Joseph Losey qui s’est voulu avant tout un artiste dont le rôle est de dénoncer les tares de la société moderne. Jan est en effet un fils de mineur qui est devenu peintre, on le verra travailler avec ardeur à une toile représentant des mineurs remontant de la mine. Comme Losey, c’est un exilé qui se sent seul à Londres et qui est assez content de rencontrer une femme d’origine française qui elle aussi est en exil, non seulement dans un pays qui n’est pas le sien, mais aussi dans son propre mariage qui prend l’eau de tous les côtés. L’usage de la peinture dans le film noir est extrêmement compliqué à analyser. Il y a d’abord qu’elle représente l’art le plus élevé qui soit, c’est donc une manière de rapprocher le cinéma d’un art véritable, ce qui a toujours été son complexe d’infériorité. Mais les toiles sont aussi des objets inanimés, sans vie et sans mouvement, figés dans leur prix. Morgan montrera d’ailleurs deux objets artistiques sous cloche comme la preuve du rapport entre la vraie Jacqueline Cousteau et Lord Fenton. Ce sont des objets momifiés, de très grande valeur monétaire. Cette approche de la peinture signifie aussi que l’art doit avoir un sens au-delà de son esthétique, ou plutôt que l’esthétique doit être adaptée au message qu’on désire apporter. Donc il s’agit évidemment de justifier indirectement l’esthétique du film noir, même si, comme on va le voir, Losey s’en éloigne quelque peu.
Au musée Jan rencontre à nouveau Jacqueline
Mais il y a aussi une autre dimension qui a mon sens n’a pas été assez soulignée : l’intrigue est menée comme un huis clos, une confrontation entre deux hommes. C’est d’ailleurs le thème qui sera repris dans Garde à vue, le film de Claude Miller qui s’inspirait d’un autre roman britannique, Brainwash de John Wainwright[2]. C’est très britannique si je puis dire que cette confrontation qui s’exerce à des pouvoirs de domination, Losey ayant toujours été travaillé par ce thème. Ça donne un côté théâtral au récit, on imagine assez bien cette histoire sur les planches. Mais dans ce cas l’enfermement va conduire les deux hommes l’un vers l’autre – sujet par ailleurs de Figures in landscape[3] - ils s’apprécient, quoiqu’un rapprochement véritable soit finalement impossible de par leur fonction. Cette longue confrontation est donc un examen de conscience, une mise à nue des personnalités. Si Morgan s’interroge sur ce qu’il est et sur ce qu’il fait, Van Rooyen se découvre dans la peau d’un gigolo, et cela lui fait horreur. Cette confrontation violente, même si les policiers usent de moyens très policés, renvoie à une confrontation tout aussi violente entre Van Rooyen et la fausse Jacqueline Cousteau. Dans les deux cas l’un des éléments doit céder.
Jacqueline tente de dessiner et de peindre
La mise en scène, c’est du Losey, c’est toujours compliqué ! C’est donc un film noir avec plusieurs flash-backs qui signifie une interrogation sur ce qu’on est, une forme d’auto-analyse. Mais Losey va s’écarter des canons traditionnels sur plusieurs points. D’abord on remarque que ce film en noir et blanc utilise différemment le noir et le blanc selon les lieux où se passe l’action. Ainsi les interrogatoires de Van Rooyen sont très sombres, presque dans la tradition du film noir, mais les scènes où Van Rooyen et Jacqueline sont face à face, sont surexposées, très blanche. C’est volontairement que Losey a choisi cet éclairage très particulier dans le dessin de réduire la présence des acteurs par rapport au décor qui met en scène la peinture. Le film est par ailleurs saturé de miroir. C’est un tic du film noir, mais s’il est toujours présent chez Losey, il l’est bien plus ici. Le sens du miroir est très compliqué. C’est d’abord une déformation de la vérité, et donc il indique le mensonge et la faute, mais ensuite il met le réel dans une forme abyssale qui démultiplie les portraits presqu’à l’infini, comme pour prouver que la vérité est multiple et que celle à laquelle croit Van Rooyen est des plus subjective et aléatoire. Il y a très peu de plans en extérieur, tout est enfermé, borné. Le principal va se passer dans les dialogues. Losey en vieillissant ira de plus en plus vers le dialogue, surtout quand il fréquentera Harold Pinter. C’est un exercice difficile que de mettre en scène des dialogues longs et laborieux. Mais ici c’est réussi parce que Losey change en permanence les angles de prise de vue, sans que cela semble artificiel. Les corps doivent bouger en fonction de l’évolution des dialogues. C’est pour cela que nous verrons Van Rooyen et Morgan dans des postures différentes, le plus souvent le policier étant situé au dessus du suspect. L’idée est de montrer comment à travers le langage le rapport de forces se modifie au fur et à mesure que la vérité évolue. Losey utilisera donc des légères contre-plongées qui assurent la prééminence du policier. L’autre points remarquable de la mise en scène, c’est l’attention qui sera accordée aux objets. Que ce soit dans l’appartement de Jacqueline Cousteau ou dans l’atelier de Van Rooyen, les objets sont des signes, aussi bien du caractère de l’occupant que de l’aliénation qu’ils prouvent. Evidemment comme le film repose beaucoup sur la parole, le rythme ne peut pas être rapide, et à part la scène de l’aéroport et la poursuite très brève qui s’ensuit, il n’y a pas d’action physique proprement dite. Ce rythme peut-être un peu lent va être en fait compenser par la violence des rapports qui se développent entre les différents protagonistes de l’intrigue. C’est cette violence dans les dialogues qui entretient en quelques sorte le suspense.
Jacqueline se moque un peu de Jan
L’interprétation a été et approuvée par Losey. Manifestement c’est Stanley Baker dans le rôle de l’inspecteur Morgan qui en est l’épicentre et qui surplombe l’ensemble. C’était son premier film avec Losey, il en fera encore trois autres, et il aurait continué sans doute dans cette association s’il n’était pas mort très tôt, à l’âge de 45 ans. Il était comme Richard Burton d’origine galloise, mais aussi prolétarienne. C’est sans doute pour cela qu’il colle si bien au personnage, encore qu’il soit un grand acteur capable de s’adapter par exemple au rôle d’un universitaire dans Accident du même Losey, tourné en 1967. Ici il varie son jeu, passant de la hargne rentrée face à ses supérieurs, à une forme de compassion pour le suspect qu’il martyrise. On l’a vu chez Cy Enfield aussi être excellent[4]. Hardy Krüger qui était la tête d’affiche, est Van Rooyen, il est nettement moins bon. Il sourit un peu à contretemps, il est un peu trop sautillant pour être réellement décontracté, et ses colères contre la fausse Jacqueline sont surjouées, c’est lui le point faible de la distribution. Losey le présentait comme un réprouvé, un ancien nazi malgré lui. Il avait été inscrit aux jeunesses hitlériennes dans son très jeune âge et fut ensuite à l’âge de 16 ans été fait prisonnier par les américains, passant une année de son temps dans un camp. Micheline Presle joue la française – que voulez vous qu’elle fasse d’autre ? – une femme mûrissante qui a peur d’être abandonnée. Bien que son rôle soit moins important que celui des deux mâles, elle est remarquable. Elle avait fait une partie de sa carrière à Hollywood où elle avait tourné avec John Garfield et Errol Flynn. Ici elle est juste, jamais larmoyante, tout en montrant finalement ses faiblesses. Elle en dit beaucoup d’un regard qu’elle adresse à Van Rooyen dans le final du film. Le reste de la distribution est britannique, totalement et contribue à la couleur locale du film.
Le supérieur de Morgan l’incite à ne pas impliquer Lord Fenton
Le sens de ma chronique est très clair, c’est un excellent film noir, et un très bon Losey dont la carrière est tout de même assez inégale. Ce film a confirmé à juste titre son statut de grand réalisateur, même si le film n’eut pas beaucoup de succès à sa sortie. On a toutes les raisons de le voir et de le revoir. En même temps on peut dire que ce film fait partie de cet ensemble qu’on a prendre ensuite l’habitude d’appeler le néo-noir. Certains des termes abordés, notamment le rapport entre Morgan et sa hiérarchie seront approfondis par le poliziottesco avec toutefois des intentions politiques un peu différentes. L’ensemble est saturé d’une musique de jazz qui est sensée donner un ton moderne.
Morgan tente de faire parler Jan
A l’aéroport, Jan reconnaît Jacqueline
L’étau se resserre sur Lady Fenton
[1] Michel Ciment, Kazan, Losey, édition définitive, Stock, 2009
[2] Publié à la Série noire en 1980, sous le titre de A table.
[3] http://alexandreclement.eklablog.com/deux-hommes-en-fuite-figures-in-the-landscape-joseph-losey-1970-a132099148
[4] http://alexandreclement.eklablog.com/train-d-enfer-hell-drivers-cy-endfield-1958-a166086522