10 Août 2015
C’est un film qui a mauvaise réputation depuis sa sortie. Adapté du célèbre ouvrage d’Albert Camus, c’est une production haut de gamme. Visconti à la réalisation, Marcello Mastroianni dans le rôle de Mersault. Pourtant Visconti était tout à fait qualifié pour cette adaptation, en effet, avec Ossessione il avait déjà porté à l’écran d’une manière remarquable un des ouvrages maîtres de la littérature noire. L’étranger est le roman qui a fait le plus pour la renommée d’Albert Camus. Lui-même racontait qu’il avait été inspiré des romans noirs américains. Le succès du roman a été immédiat, et depuis sa parution en 1942 il ne s’est jamais démenti, preuve que son style n’a pas vieilli. En vérité cela vient de la technique narrative choisie par Camus, l’ouvrage est écrit à la première personne et le récit est construit en flash-back à la manière des romans noirs américains. Des imbéciles comme François Truffaut qui n’en perdait jamais une pour dire des saloperies considérait que ce roman valait bien moins que n’importe quel roman de Simenon. Il est en effet à la mode dans la petite bourgeoisie, depuis Sartre, de dénigrer Camus qui venait d’un milieu très pauvre. Truffaut qui comme la plupart des auteurs de la Nouvelle Vague se situait très à droite et sans guère d’admiration pour la Résistance, n’entendait rien ni au style cinématographique, ni au style littéraire. Simenon a toujours été un auteur qui bâclait, mais son style plaisait assez à la petite bourgeoisie. Je n’ai évidemment pas besoin de défendre Camus qui est mort depuis longtemps, et encore moins son livre qui le fait très bien tout seul.
Lorsque la réalisation de L’étranger est mise en route, l’ouvrage est déjà considéré comme un monument ce qui peut être intimidant. C’est Dino de Laurentis qui en avait acquis les droits. Plusieurs réalisateurs ont été proposés, on a parlé de Joseph Losey, de Mauro Bolognini. Il est curieux qu’aucun réalisateur français ne ce soit vraiment intéressé à un tel sujet. La veuve d’Albert Camus a arrêtée finalement son choix sur Visconti. Mastroianni n’a été aussi qu’un second choix. Auparavant Alain Delon – très lié à l’époque à Visconti – et Belmondo avaient été envisagés dans le rôle de Meursault. On regrettera évidemment que le film de Visconti soit très difficile à voir aujourd’hui, il n’en existe pas, à ma connaissance, de copie en DVD.
Meursault aux funérailles de sa mère
L’histoire est bien connue. Meursault qui vient d’enterrer sa mère avec une grande indifférence, va se trouver embringué, pour rendre service à une vague relation, dans le meurtre d’un Arabe sur la plage. Cela l’amène en prison et passant devant le tribunal il ne manifestera ni regret, ni émotion. C’est ce qui le condamnera à la peine de mort, les juges insistant sur le fait que lors de l’enterrement de sa mère il n’ait pas manifesté le moindre chagrin. A partir de cette brève intrigue, Camus développe une méditation sur l’absurdité et le chaos de la vie, le peu de choix qu’elle suppose. La solitude de Meursault n’est jamais compensée par ces personnages qu’il croise au hasard de ses déambulations. On a vu dans ce roman une sorte de conte philosophique, mais on peut y voir aussi une sorte de roman noir, Albert Camus ayant reconnu qu’il avait écrit ce texte dans un but de divertissement.
Meursault a beaucoup de désir pour Marie
La première difficulté de l’adaptation cinématographique est que le texte est écrit à la première personne et au passé composé. Cela donne un style à la fois oral et mélancolique au récit, proche de la technique des grands romans noirs américains. Visconti utilise la voix off en partie pour essayer de rendre le style oral de Camus.
Tout le récit de Camus étant fondé sur une sorte de tragédie solaire, Visconti allonge sans doute inutilement les scènes donnant l’image d’une chaleur accablante. Le film a été tourné en partie en Algérie, histoire de donner une sorte d’authenticité au film. Les plages, les rues d’Alger servent de décor. Mais tout cela ne suffit pas. Malgré tout le film présente des longueurs, ou plutôt des outrances. Les scènes du procès frisent le grotesque. Tout ce qui dans le roman passait à cause de la distance affichée entre le héros et le récit qu’il racontait, se trouve saturé d’effets.
Sintès qui bat sa compagne attire tout le monde dans l’escalier
Probablement le film souffre de l’interprétation. Marcello Mastroianni n’est pas un personnage grave ou indifférent, ici il donne plutôt l’impression d’un autiste, un rien sautillant qui ne se rend jamais bien compte où il se trouve. Mais c’est lui qui est la vedette du film. Les autres rôles pourtant interprétés par de grands noms tournent rapidement à la bouffonnerie. Seul Georges Géret dans le rôle de Sintès arrive à tirer son épingle du jeu. Georges Wilson est carrément ridicule dans le rôle du juge d’instruction. Anna Karina trimbale sa jolie et fine silhouette sans beaucoup de conviction. Bernard Blier semble s’être trompé de film et croit jouer pour Dino Risi. On ne trouve guère de talent non plus à la prestation de Bruno Cremer dans le rôle du prêtre. Preuve qu’il fait chaud, les acteurs passent leur temps à s’essuyer le visage avec des mouchoirs. Visconti essaie de se rattraper en multipliant les effets esthétisants, comme par exemple cette stylisation de Meursault dans sa cellule.
Meursault tire sur l’Arabe qui en voulait à Sintès
Luchino Visconti est un peu le spécialiste des adaptations littéraires un peu lourdes des grands romans, que ce soit Le guépard de Lampedusa, Ossessione d’après James M. Cain, Les nuits blanches de Dostoïevski et plus tard Thomas Mann avec Mort à Venise. C’est toujours un peu comme ça, chaque fois qu’on essaie d’adapter les chefs d’œuvre de la littérature mondiale, ça donne un côté un peu ampoulé à force de respect de l’œuvre romanesque.
Ici Visconti est plus fidèle à la lettre qu’à l’esprit. Preuve que pour faire un bon film un bon scénario ne suffit pas. Il ne trouve jamais la bonne distance. Il est dommage que les caractères ne soient pas mieux en valeur ou encore que les décors naturels ne soient pas mieux utilisés. Mais sans doute cela vient du fait que Visconti ne cherche pas à tirer l’histoire du côté du naturalisme, il vise d’abord à mettre en valeur le côté méditatif. Mais ce faisant il rate son but parce que cela donne de la lourdeur, un côté didactique que l’ouvrage de Camus justement évitait. Les longs dialogues sur la foi avec le curé sentent l’amidon.
Meursault est troublé par le crime qu’il vient de commettre
Le film a été un assez joli fiasco. La critique a éreinté le film a sa sortie. Il semblerait qu’il ait également rencontré des problèmes financiers et que Marcello Mastroianni ait lui-même assuré une partie du financement. Le public n’a pas suivi, ni en France, ni en Italie. Peut-être que la dureté du public et de la critique n’aurait pas été aussi forte si le texte de Camus n’avait pas été aussi connu. Mais c’est un texte que les adolescents étudient au lycée et que souvent on relie au fil des années. La force du style de Camus emportant toute réticence sur son passage. Certains ont voulu y voir un film raciste, résumant l’intrigue au meurtre d’un malheureux jeune Arabe par un pied-noir. Mais en réalité l’Arabe qui se fait tuer par Meursault n’est pas aussi innocent que ça, comme Sintès dont il est l’ennemi à cause des raclées que celui-ci a mis à sœur qu’il prostitue plus ou moins. En vérité les conflits ethniques qui existaient sûrement au début des années quarante en Algérie ne sont pas la préoccupation de Camus, ni dans un sens ni dans un autre.
Meursault en emprisonné
Meursault reçoit la visite de Marie en prison
Le procès se déroule dans une atmosphère accablante
Pour ceux que cela intéresse, je signale la lecture de L’étranger par Albert Camus lui-même. Le rythme qu’il lui donne est assez inattendu et ouvre des perspectives intéressantes pour ceux qui aiment ce texte. Il y a une ironie sous-jacente qui manifestement a échappé à Visconti.