12 Février 2021
C’est un projet plutôt curieux, en effet il s’agit d’une adaptation d’un roman célèbre de John Dikson Carr un écrivain américain qu’on pourrait qualifier de maître du roman criminel en vase clos. Mais le traitement en est encore plus curieux puisqu’il s’agit d’une version modernisée qui va rompre avec les habitudes de Duvivier dans sa manière de travailler. Outre qu’il va faire un usage abondant des décors naturels et des extérieurs, il travaillera avec des acteurs qui ne sont pas vraiment de son milieu. Est-ce une tentative de se renouveler, de se moderniser ? Ce film vient également après deux échecs commerciaux retentissants, La grande vie, une coproduction franco-allemande sans saveur, et Boulevard où il employa le jeune Jean-Pierre Léaud qui lui fit la misère sur le tournage. Si vers cette époque Duvivier commence à être considéré comme un homme du passé, c’est moins à cause de son âge, il n’a que soixante-cinq ans, et nous voyons aujourd’hui des réalisateurs comme Clint Eastwood tourner au-delà de 90 ans, que du fait qu’une jeune génération s’empare du pouvoir par le biais de la critique et que l’apparente nouveauté de la Nouvelle Vague va entraîner les producteurs à mettre en œuvre d’autres méthodes, par exemple ils vont s’appuyer de plus en plus souvent sur les exploitants pour financer leurs films et cela va avoir un effet sur la taille des budgets et donc sur le choix des sujets. Alors que la Nouvelle Vague dit militer pour une politique des auteurs, Duvivier va avoir de plus en plus de mal à monter des projets personnels et va devoir se rabattre sur des sujets qui l’intéressent peut-être moins.
Les deux frères Desgrez viennent au château de leur oncle dont ils espèrent un héritage car il est très riche. Ils sont tous les deux fauchés et tout le temps en dispute. Marc est venu avec sa femme Lucy. Mais l’oncle est en réalité un descendant de l’amant de la Marquise de Brinvilliers la célèbre empoisonneuse qu’il a dénoncée. Passionné de sciences occultes, il a également invité un historien, Michel Boissard et sa femme Marie. Mathias Desgrez partage cette passion avec le docteur Hermann. Le vieil est soigné, eut égard son grand âge par Myra Schneider, son infirmière. Mais Marie d’Aubray qui ressemble à la Marquise de Brinvilliers est troublée par les lieux qu’elle croit reconnaître et bien sûr par l’ambiance qui règne dans le château. Bientôt tout le monde est invité à un bal costumé, sauf évidemment Mathias et son infirmière. Celle-ci est en effet congédiée par Marc qui trouve qu’elle se mêle un peu trop de ce qui ne la regarde pas. Alors que tout est calme, la cuisinière Augusta qui veut porter son verre de Porto à Mathias, aperçoit dans les escaliers une silhouette qui ressemble à celle de Lucy. Elle monte à l’étage, et aperçoit cette même silhouette qui après avoir fait boire son verre à Mathias, semble disparaître dans le mur. Le lendemain Marc et Stéphane vont découvrir que l’oncle est mort. Le médecin donne le permis d’inhumer, mais Marc pense que c’est un meurtre. Marc apprend le lendemain que c’est lui qui hérite de la fortune du vieux, et que Stéphane n’aura rien. Marc va rejoindre Myra qui est en réalité sa maîtresse. Elle prétend avoir empoisonné l’oncle au cyanure en lui faisant ingérer peu à peu des petites doses. L’enterrement est un peut curieux, il a lieu dans une crypte, après qu’on est donné une sorte de bal ainsi que le demandaient les dernières volontés de Mathias. Mais Stéphane qui est jaloux de Marc prétend demander une autopsie. Marc qui ne sait plus très bien ce qu’il doit faire, d’autant qu’Augusta insiste pour avoir vu une personne traverser les murs, amène tout le monde pour prélever une preuve de l’empoisonnement. Mais le cadavre a disparu. Sur ces entrefaites, Marie pense qu’elle est coupable et sombre dans la dépression. Lucy a de son côté acheté des bijous à un nommé Kramer qui exige auprès de Marc le paiement. Mais survient un inspecteur de police qui semble au courant de tout ce qui s’est passé et qui enquête. Il va découvrir notamment une bibliothèque secrète de l’oncle Mathias. Puis Stéphane explique à Marc comment la vieille Augusta a pu penser qu’une personne traversait les murs. Marc va comprendre qu’en réalité c’est Myra qui a tout fait pour que l’on soupçonne Lucy car elle veut se faire épouser. Devant ces révélations, Marc la tue. Il se rend ensuite à la police et avoue son crime, mais il apprend qu’en réalité l’oncle était mort de sa belle mort, sans l’aide de personne.
Myra Schneider donne son médicament à Mathias
Le film se veut une sorte de fable sur la richesse et l’envie et l’aveuglement qui s’ensuit, un peu comme Le diable et les dix commandements. Il va donc manier une ironie plutôt un peu lourde au détriment de l’intrigue qui part dans tous les sens. Le premier problème qu’on rencontre avec le foisonnement des personnages est que le film hésite entre la farce grotesque, le film noir gothique et le récit à énigme. Il y a une part de fantastique avec Marie qui se croit la réincarnation de la sanglante marquise, mais cette dernière piste ne mène pratiquement à rien. C’est donc au final un portrait de groupe où tout le monde se déteste ou se hait, sauf peut-être le lunaire Mathias Desgrez. Ce microcosme est évidemment une image des rapports sociaux, d’autant que les questions d’argent attisent les conflits. Cependant il s’agit avant tout d’une histoire de famille et Duvivier nous présente la famille comme un vrai panier de crabes. La haine entre les deux frères, mais aussi l’adultère de Marc montre le peu de conscience de cette engeance.
Augusta la cuisinière surprend une silhouette qu’elle croit être Lucy
Parmi les personnages clés, il y a Michel Boissard qui est comme un témoin. Historien de profession, il enregistre ce qui voit sans trop porter de jugement. Seulement s’il n’est pas directement touché par l’ambiance délétère du manoir, il l’est indirectement par la transformation de sa femme Marie qu’il a finalement abandonnée à la manipulation du Docteur Hermann. Celui-ci est un intriguant aux buts très obscurs qui a apprivoisé le vieux Mathias avec ses connaissances des sciences occultes. L’infirmière Myra est plus traditionnelle, c’est elle qui est le plus près de Mathias et donc on s’attend à ce qu’elle soit impliquée dans sa mort. Elle s’en flattera d’ailleurs auprès de Marc, mais c’est juste une forfanterie car si elle veut bien épouser Marc, elle prétend qu’elle empoisonne l’oncle petit à petit. Mais son but est ailleurs, discréditer Lucy pour se faire épouser. Evidemment elle est la fausse piste de service, car dans ce genre d’intrigue ce n’est pas forcément le plus évident qui est le coupable. On est surpris d’ailleurs par le fait qu’il n’y ait que deux fausses pistes, et que celles-ci soient seulement des femmes. Lucy n’est pas crédible en tant que coupable potentielle, Myra un peu, et Marie assez peu, étant donné son caractère rêveur.
La mort de Mathias Desgrez
Ces errements scénaristiques nuisent tout à fait à la réalisation car Duvivier n’arrive jamais à fixer l’intérêt du spectateur, à cause de sa dispersion. Pour le reste Duvivier abandonne les studios pour les décors de la Bavière et surtout du magnifique château dans lequel la plupart des scènes seront tournées. Le choix de ces lieux sont évidemment en rapport avec le fait que le film est une production franco-allemande. Duvivier avait gardé un excellent souvenir du tournage de Marianne de ma jeunesse auquel le film fait par moment penser qui avait été un triomphe en Allemagne. On va retrouver sa manière de faire, en jouant sur la verticalité des escaliers et des plafonds, le jeu sur les plans d’ensemble. Il y a une belle fluidité dans la mise en scène, bien aidé par une belle photographie de Roger Fellous qui fut longtemps le photographe des films d’André Cayatte. Mais tout cela parapit bien vain à vrai dire. L’ensemble apparaît tout de même assez décousu. Et puis surtout cela manque d’émotion. Duvivier a beau s’essayer à jouer sur le physique étrange d’Edith Scob, ça ne fonctionne guère justement parce qu’il semble de désintéresser d’elle. Le personnage de Jacob Kremer qui passe pour un maitre chanteur, ressemble un peu à celui de L’affaire Maurizius, sauf qu’ici son rôle est très secondaire et qu’il disparaîtra sans trop qu’on sache pourquoi. On peut toujours souligner parmi les points positifs l’excellence des décors retenus, que ce soit le château ou de la petite ville bavaroise très provinciale.
Marc a rejoint sa maitresse
Mais soyons juste, les problèmes scénaristiques ne sont pas les seuls, il y a aussi un problème de distribution des rôles. Il y a un mélange de jeunes acteurs, Brialy et Rich, et d’acteurs plus chevronnés, Nadja Tiller, Balpêtré ou encore Walter Giller. Les deux premiers qui jouent les deux frères ennemis, donnent un côté sautillant et cabotin au film, principalement Claude Rich dans le rôle de Stéphane. Brialy est Marc, mais il surjoue terriblement. Cette emphase dans le jeu est assez peu maîtrisée et provient sans doute d’une mauvaise formation. Rich par la suite trouvera des rôles plus intéressants où il sera plus juste, voire grave, comme dans Le Crabe Tambour par exemple. Brialy restera tout au long de sa carrière sur cet entre-deux qui lui donne l’allure d’un dilettante. Nadja Tiller est l’infirmière du vieux Mathias. Elle est très bien, bien qu’elle soit doublée en franças, mais son caractère reste très flou. Edith Scob joue le rôle de la mélancolique Marie qui se croit la réincarnation d’une femme sulfureuse et criminelle. Quoiqu’abandonnée à son indétermination, elle dégage une présence intéressante. Il y a ensuite Balpêtré dans le rôle du louche docteur Hermann, il est toujours très bien, et donc ici également. On appréciera aussi le jeu de Frédéric Duvalles dans le rôle de Mathias Desgrez. Et puis il y a Claude Piéplu dans le rôle de l’inspecteur Krauss, l’omniscient inspecteur qui attend que l’affaire se décante et que le coupable tombe de lui-même. Perrette Pradier dans le rôle tout de même assez important de Lucy est assez inconsistante.
Marc veut ouvrir le cercueil
L’ensemble est assez pénible à suivre, manque de rythme. On ne peut même pas dire que le film a vieilli, c’est seulement qu’il ressemble à un assemblage de formes hétéroclites qui ne s’assemblent guère. La scène de l’enterrement de Mathias sur laquelle les critiques se sont extasiés, se veut grotesque, elle n’est qu’incongrue et sans signification ni profondeur. Mais Duvivier va se resaisir. La même année il tournera Le diable et les dix commandement, brillant film à sketches, qui sera un vrai succès public, puis il enchainera avec l’excellent Chair de poule. Cependant La chambre ardente s’il ne retiendra guère l’attention de la critique sera un film tout à fait rentable et sera un succès en Allemagne. Certains ont crié à la trahison de l’œuvre de John Dickson Carr, mais je ne crois pas que malheureusement le problème se situe à ce niveau.
Le vieux domestique vient annoncer le retour du cadavre dans la crypte
L’inspecteur Krauss vient examiner les lieux
Marc annonce à Myra qu’il la quitte