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Le blog d'Alexandre Clément

Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

 Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

Voilà un film qui a une réputation épouvantable non pas à cause de Charlotte Rampling, mais parce qu’il serait une sorte d’hybride entre le guide touristique vantant les mérites de la Sardaigne, et le poliziottesco.  C’est évidemment ce qui m’attire, savoir si ce qu’on dit est bien vrai. Gianfranco Mingozzi a fait sa carrière sur une cinquantaine d’années, mais peu de choses émergent de sa filmographie. Le poliziottesco étant par nature imprégné d’un grand réalisme, il arrive souvent à présenter des spécificités locales sociales ou géographiques pour nourrir son propos. De fait peu de films ont s’intéressent à la Sardaigne, c’est le coin le moins utilisé de l’Italie et de ses îles. Le seul film vraiment célèbre est Banditi a Orgosolo de Vittorio de Seta, film néo-réaliste tardif qui date de 1961. Ici nous sommes en 1968, et le film traite d’une question centrale dans la modernisation de la Sardaigne : l’industrie du kidnapping qui comme on le comprend a commencé avant le mouvement social de 68 qui bouleversera toute l’Europe et plus particulièrement l’Italie et ses îles. Cette industrie du kidnapping qui semble avoir commencé en Sardaigne et qui prendra des dimensions totalement extravagantes dans les années soixante-dix, en Sicile, ou en Calabre, n’est pas gratuite, elle a un but : investir dans des complexes hôteliers qui commencent à se développer en Méditerranée pour recevoir un tourisme de masse venant des pays du nord de l’Europe. La CEE et ensuite l’Union européenne arroseront ce processus de larges subventions pour accélérer cette division du travail. L’Italie sera obligée d’envoyer régulièrement la troupe pour tenter de rétablir un semblant d’ordre. Mais au bout du compte la Sardaigne se transformera effectivement pour le plus grand plaisir des touristes du nord de l’Europe.

 Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968 

Christina et Francesco ont été arrêtés par un troupeau de moutons 

Christina et Francesco se sont connus à Rome où ils étudient. Alors qu’ils viennent passer leurs vacances en Sardaigne, Francesco va être enlevé sous les yeux de son amie. Il lui demande de ne pas prévenir la police. Les parents de Francesco sont rapidement prévenus. Ils doivent donner une rançon de 80 millions de lires s’ils veulent revoir leur fils vivant. Marras, le père de Francesco, demande à Gavino qui est l’ami de Francesco de l’aider à régler cette affaire. Il va faire appel à ses amis et réunit péniblement 20 millions de lires. Gavino lui dit que cela servira à les faire patienter et donc à gagner du temps. Il demande également à Christina de ne pas aller chercher la police. Bientôt elle doit porter elle-même cette première partie de la rançon dans un train. Voyant l’homme qui récupère la valise pleine de billets, elle va passer outre les consignes de Gavino et prévenir la police. Celle-ci se met en mouvement et ratisse les zones de montagne où elle croit pouvoir retrouver Francesco. Mais elle ne trouve rien. Gavino cherche de son côté, tandis que Marras tente de vendre ses terrains du bord de mer pour payer la rançon. Mais en cherchant Francesco, Gavino commence à se poser des questions sur les véritables commanditaires du kidnapping. Il va d’ailleurs croiser Osilo, celui qui se propose d’acheter les terrains de Marras, à un endroit où il ne devrait pas être. Sur une route obscure, il va croiser un camion où il reconnaît Francesco. Mais le camion s’enfuit, et il est blessé à la main. Tandis qu’il téléphone au père de Francesco pour lui dire que son fils est en vie, le camion croise une patrouille de carabiniers qui tente d’intercepter le véhicule, une fusillade s’ensuit, et si les bandits arrivent à s’échapper, Francesco est mort. Mais Marras ne le sait pas et se débrouille de vendre ses terrains à Osilo et vont déposer la rançon à l’endroit dit. La police enquête, elle arrête tout azimut et même Gavino que Christina retrouve au commissariat lorsqu’on lui demande d’identifier les bandits qui ont enlevé Francesco. Ils vont avoir une idylle. Mais Gavino a un plan. Il va faire mettre tous les biens de son père à son nom et il va se faire enlever. Son but est de contacter les ravisseurs de Francesco et de leur dévoiler ce qu’il a compris des combines d’Osilo. Les policiers ont retrouvé le corps de Francesco. Gavino va se faire enlever et prendre langue avec les bandits qui finissent par comprendre qu’Osilo les a manipulés et n’a pas partagé équitablement les produits des kidnappings. Le chef de la bande décide de se venger et convoque tous ceux qui ont trempés dans cette affaire, il tue un de ses hommes qui a trahi, mais il laissera Osilo à Gavino, son père et Marras qui vont l’éliminer.

 Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

Gavino attend Christina après la remis de la rançon dans le train 

On a beaucoup reproché à ce film de ne pas être un film d’action. Mais en vérité le propos de Mingozzi était plutôt de construire une atmosphère de peur et de mystère où l’ennemi peut être n’importe qui plutôt que d’aligner des prouesses physiques. Le danger est indirect et caché. Le but est de montrer une division de l’espace et de la société, d’un côté il y a les bergers qui cherchent par leur action criminelle à obtenir des pâturages au moindre prix, de l’autres des notables qui se font rançonner, et enfin un groupe d’individus qui veut exploiter tout le monde pour accumuler du capital et transformer l’île. Ces trois groupes luttent entre eux, et ils vont former des alliances à géométrie variable. L’Etat est impuissant, ici non pas parce que la loi l’empêche d’agir, mais parce qu’il ne comprend pas le pays qu’il prétend gérer. Il se comporte comme une armée d’occupation, harcelant les Sardes en espérant qu’un jour quelqu’un parlera. Cette politique est vouée à l’échec malgré un déploiement de forces très conséquent. D’ailleurs même Gavino, un natif de l’endroit, ne comprend pas tout de suite ce qui se passe vraiment. Cette incompréhension est aussi représentée par le personnage de Christina qui raisonne avec des critères qui n’ont cours que sur le continent.

 Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

L’armée investit les villages de montagne 

A côté de ce thème principal, il y en a au moins deux autres. D’abord la détermination de Gavino qui va tout faire pour retrouver Francesco, et qui ensuite le vengera. On comprend que ces critères concentrés autour de ce qu’on pourrait appeler le sens de l’honneur, sont pour lui comme une sorte de prison dont il ne peut pas s’évader. Certes il y a son amitié avec Francesco, mais il semble que la pression familiale soit encore plus forte. Ensuite, il y a que l’idylle qu’il entame avec Christina reste ambiguë et inachevée, non seulement elle est la fiancée de Francesco, mais elle tournera court car Gavino comprend qu’il ne peut pas partir avec elle et qu’il ne peut se dérober à ses devoirs. Ce n’est pas un trio ordinaire qui se trouve à l’écran, et d’ailleurs, on comprend au début de l’intervention de Gavino que Francesco et lui-même ont eu par le passé des oppositions à cause de leurs familles proprement dites. Il semble que l’intervention de Gavino serve aussi à réconcilier les deux familles. Mais Christina reste, elle, attirée par Gavino à cause de sa position mystérieuse dans l’affaire. Elle sera très surprise de voir qu’il a été pris également dans la vaste rafle que l’armée a organisée, mais elle ne l’en aimera que davantage. C’est donc une jeune femme émancipée qui suit ses propres désirs, incapable d’écouter quiconque. Du reste en intervenant auprès de la police, elle menacera directement la vie de Francesco. 

Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

Gavino a repéré Osilo 

La mise en scène est plutôt atypique et un peu déroutante pour les amateurs de poliziotteschi, mais elle finalement adaptée aux principes scénaristiques développés ci-dessus. Mingozzi adopte généralement deux partis-pris visant une forme de vérité brute. D’abord il choisit de filmer son histoire dans des décors réels arides, peu apprêtés, et sans effets. Il ne cherche pas le pittoresque, mais plutôt une forme de réalisme sauvage. Il jouera donc des contrastes entre la plaine et la montagne, les espaces nus et caillouteux et les paysages plus civilisés de la ville ou les ombres des arbres. Le second principe est de filmer d’une façon extrêmement mobile, caméra à l’épaule, sans prendre toujours beaucoup de distance avec les protagonistes, et si souvent ce choix est bon, il est quelquefois gênant parce qu’il nuit à l’immobilité nécessaire des paysages endormis. On pourrait dire qu’il s’agit là d’une forme de néo-réalisme appliqué au sujet des kidnappings. Cet usage singulier de la caméra est souvent très efficace quand il s’agit de décrire le comportement ou la trajectoire des protagonistes, il l’est beaucoup moins dans les scènes plus intimes comme cette longue séquence représentant Gavino et Christina en train de faire l’amour. Mingozzi en vient en effet à filmer non plus le mouvement des amants emportés par la fièvre de leurs désirs, mais des morceaux de peau, un fessier ou un sein sur lequel la main se pose, quelques poils par ci par là. Généralement on reprochera à Mingozzi l’usage trop abondant des gros plans et un manque de variété dans les angles de prises de vue. On verra d’ailleurs souvent les détails gênants des maquillages ce qui éloigne forcément de la vérité documentaire à laquelle prétend le réalisateur. Dans l’ensemble on passe le plus souvent du plan général au gros plan sans transition. Mais c’est assez bien compensé par un bon rythme et un bon découpage. 

Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

Après la fusillade avec les ravisseurs, la voiture des carabiniers est hors d’usage 

Le film a été tourné en anglais, patois que maitrise très bien Franco Nero. Même si le nom de Charlotte Rampling est important sur l’affiche, c’est évidemment lui qui est le véritable sujet du film. C’est un acteur qui n’est pas toujours très bon. Mais ici dans le rôle de Gavino, il est très bien, même si on lui a teint les cheveux pour le rembrunir, le faire un peu plus Sarde. Charlotte Rampling n’a pas grand-chose à faire et le fait plutôt mal. Elle est Christina, une anglaise qui fait du tourisme estudiantin. A cette époque les cinéastes italiens étaient attirés par l’Angleterre, comme Antonioni qui y avait tourné Blow Up, Antonioni avec qui Mingozzi avait travaillé. A cette époque Charlotte Rampling n’était pas encore connue, et on peut dire que c’est ici qu’elle a commencé véritablement sa carrière européenne. Mingozzi s’en sert pour tirer des images de ses cheveux dans le vent ou de son visage pour les opposer à la rudesse des Sardes et de l’île. Beaucoup ont été sévères avec l’écriture de ce rôle, disant qu’elle ne servait à rien, et encore moins à faire progresser l’intrigue. C’est faux d’abord parce qu’elle révèle à Gavino les contours de sa propre prison, et ensuite parce qu’elle souligne l’irréconciliable division entre le continent et l’île. Et puis en allant à la police, la recherche de Francesco va changer de dimension. Frank Wolff, acteur américain ayant débuté chez Roger Corman, fera l’essentiel de sa carrière en Italie. Il est ici le louche Osilo. Mais il est moins remarquable que le taciturne Ennio Balbo qui interprète le père tourmenté de Francesco.   

Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

Christina est venue attendre Gavino 

Comme on le comprend, si ce film n’est pas un chef-d’œuvre, il est très intéressant et très original, un film à réhabiliter donc. Encore faut-il pour l’apprécier se débarrasser de ses préjugés sur ce que doit être le poliziottesco, et comprendre ce sous-genre du film noir dans sa diversité qui le force à s’adapter au terrain : on ne filme pas la Sardaigne comme on film Naples ou Milan ! Il ressort de Sequestro di persona plus qu’une sourde mélancolie, une forme de vrai désespoir qui va au-delà de la simple fatalité. Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate comme dirait Dante !  

Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

Le corps de Francesco a été retrouvé  

Le séquestré, Sequestro di persona, Gianfranco Mingozzi, 1968

Osilo ne s’en sortira pas

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A
Je ne sais pas comment cette séquence a été tournée, évidemment si un vrai mouton a été tué, vous avez raison, c'est injustifiable. Il est vrai que dans el temps on se préoccupait un peu moins de la santé des bêtes dans le cinéma. 
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L
La séquence du début où la voiture emboutit (réellement !) un troupeau de moutons est injustifiable...
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