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Le blog d'Alexandre Clément

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Losey qui a apprécié le côté rugueux de Stanley Baker sur le tournage de Blind date va retravailler avec lui sur un vrai film noir sans détour. L’histoire d’un gangster de haut vol qui va sortir de prison pour réaliser le hold-up de sa vie. Le scénario de Jimmy Sangster ne plaisait pas à Losey qui le fit réécrire par Alun Owen. Il ne le trouvait pas assez réaliste. Mais pour lui donner du corps, il passa beaucoup de temps à visiter les prisons avec Stanley Baker qui avait été à l’origine de son engagement par la Hammer. Film à petit budget, il fallut tourner très vite et dans des conditions difficiles, notamment le final dans la neige. Losey dit qu’une partie des scènes qui étaient prévues n’ont pas été tournées faute de moyen, principalement en ce qui concerne le personnage de Suzanne qui en devint ainsi très elliptique. Mais à vrai dire ce n’est pas le seul, et ces trous dans le film donnent paradoxalement un aspect nizarre qui n’a pas été prévu par Losey. Le personnage central, Johnny Bannion, aurait été inspiré d’un truand bien réel Albert Dimes qui selon lui aurait mystérieusement disparu, mais qui en réalité est mort d’un cancer en 1972. Dimes était un personnage beaucoup plus important que le Bannion de Losey, on dit qu’il aurait organisé à Londres une réunion entre la mafia newyorkaise et les frères Francisi, avec probablement des questions liées au trafic de drogue transatlantique. Contrairement à Bannion, c’était un homme respecté dans le milieu international, bien inséré dans les réseaux, et pas du tout un individualiste. Tout ça pour dire que la prétention documentaire de Losey tombe un peu à plat, et que ce n’est pas de ce côté qu’on doit regarder le film. Film noir, mais film de prison pour les deux tiers environ de la longueur. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Albert Dimes le criminel qui aurait inspiré Losey pour le personnage de Bannion 

En prison, on amène un certain Kelly avec qui Bannion a un compte à régler. Mais il va le faire par l’intermédiaire de ses amis car il doit sortir le lendemain et il a des projets, un coup qui doit rapporter gros. Kelly se fait effectivement défoncer la gueule et Bannion s’en va. A sa sortie il est récupéré par Carter qu’il n’aime manifestement pas. Celui-ci lui donne de l’argent pour l’aider à reprendre pied. Le soir, lors d’une fête organisée chez lui, Bannion vire son ex-femme, et il va se retrouver avec la belle Suzanne qui est toute nue dans son lit ! Une histoire démarre entre eux sous les yeux jaloux de Maggie. Bannion cependant monte une équipe avec l’aide de carter. Ils vont attaquer la recette d’un hippodrome, et pour cela il devra donner un pourcentage pour blanchir les billets volés. Les choses se passent à peu près bien. Mais Bannion va cacher l’argent au milieu d’un champ, ne prenant que 500 £ pour lui-même. Ces 500 £ cependant vont le renvoyer en prison car Maggie l’a dénoncé à la police, mais il semble d’ailleurs qu’elle ne soit pas la seule. En prison il retrouve sa place, se bat avec des Irlandais qui veulent jouer les caïds, Suzanne vient le voir. Une bagarre générale va permettre cependant à Safron qui règne sur la prison de faire passer Bannion pour un vendu à l’administration. Le but est de le faire transférer dans une autre prison. Sur le parcours, une voiture noire va intercepter le convoi et Bannion est récupéré par les hommes de Carter. Il est retenu sur une péniche, Carter veut l’argent, tout l’argent du hold-up. Une bagarre s’ensuit. Bannion arrive à s’échapper avec Suzanne et tente de récupérer « son » fric. Mais ses poursuivants le rattrapent, et s’il en descend un, Carter finalement aura sa peau. Suzanne repartira seule vers son destin, tandis que Carter va chercher l’argent avec une pelle au milieu d’un vaste champ enneigé. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960

 Un certain Kelly qui en compte avec Bannion est revenu en prison

C’est donc d’abord l’histoire de la fin d’un truand qui sera broyé par l’organisation criminelle qui ne veut pas le laisser vivre parce qu’il est incontrôlable et trop individualiste. C’est en quelque sorte une allégorie de l’organisation capitaliste qui ne laisse pas vivre les électrons libres. Pour Losey c’est le vieux thème de la fin d’une époque où les truands ne sont plus vraiment des aventuriers. Cependant Bannion est malin, mais ce qui le perd c’est qu’il ait répudié Maggie et qu’il l’ait rendue jalouse en se pavanant dans Londres avec Suzanne. Les femmes deviennent son point faible et le perdent. Le second thème avancé par Losey lui-même est que les truands finalement se sentent très bien en prison, ils y ont leurs habitudes, ils sont entre connaissances, du même milieu. Ils y sont protégés d’eux-mêmes en quelque sorte. C’est le sens des allers-retours de Bannion qui sort de prison pour y rerenter aussitôt. L’aisance que Bannion laisse voir dans ce lieu clos, s’il exprime bien le point de vue de Losey n’est pas cependant la preuve que les truands préfèrent rester dedans plutôt que dehors. C’est juste qu’ils ont une grande faculté d’adaptation. Encore qu’on verra un certain nombre de prisonniers péter les plombs et sombrer dans une forme de folie guère attrayante. D’ailleurs cette idée est en contradiction flagrante avec la relation amoureuse qu’il noue avec Suzanne à laquelle il croit manifestement. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Il retrouve dans son lit la belle Suzanne

Comme je l’ai souligné au début, le personnage de Suzanne reste mystérieux parce qu’on ne comprend pas d’où elle sort, et ce qu’elle cherche. Manifestement elle est séduite par l’aura de Bannion, elle est dans son lit, toute nue, avant même que de le connaître vraiment. On peut souligner aussi qu’elle s’oppose par sa beauté et sa jeunesse à ce laideron de Maggie, ce qui facilite le choix de Bannion. Elle semble pourtant lui être fidèle, elle va le voir en prison et souligne même qu’elle a de l’argent avec lequel ils peuvent prendre la fuite. Mais à vrai dire en dehors de ces deux femmes qui se jalousent et qui enclenchent le déroulement fatal de l’histoire, ce n’est pas un film avec des femmes. Certes on voit beaucoup de jeunes femmes qui ont l’air faciles lors de la fête chez Bannion, mais elles ne sont là que pour le décor. C’est un film d’hommes il y a d’ailleurs au début une allusion assez explicite à l’homosexualité quand Clobber doit abandonner son compagnon de cellule pour régler son compte à Kelly. Que ce soit entre prisonniers ou entre prisonniers et gardiens, c’est toujours d’un affrontement larvé dont il s’agit, comme un jeu pour savoir qui sera le « dominant ». C’est l’esprit de la meute qui est en jeu. Quand Bannion accepte de se battre avec les deux Irlandais, il ne le fait pas par plaisir, mais parce que s’il recule, il ne sera plus rien dans cette prison. Il faut également s’imposer avec les gardiens pour en obtenir des avantages. Losey parlait de corruption des gardiens, c’est en effet un thème fréquent dans le film noir. Mais entre les intentions du réalisateur et ce qu’on voit à l’écran il y a toujours un écart plus ou moins important, cette corruption n’est pas visible ni évidente pour le spectateur. Certe son voit bien que Barrows, le gardien chef, n’est pas très clair et qu’il manigance des petites vengeances contre Bannion qui l’a humilié, mais ça ne va pas plus loin. Curieusement le directeur de la prison semble complètement ailleurs sous une phraséologie de fermeté, il se désintéresse de tout ce qui se passe entre les prisonniers. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Le hold-up réussi 

La mise en scène est originale, d’abord dans ces allers-retours entre l’extérieur et la prison, mais aussi dans l’exposition de la préparation du hold-up et sa réalisation. On voit juste une réunion de la bande dans un jardin public, puis seulement le coup réussi Bannion sortant d’un bureau avec des valises qu’on imagine pleine de fric. Losey sans doute ne voulait pas refaire The killing qui se passait d’une manière compliquée sur un champ de courses[1]. C’était sans doute pour Losey une manière de prendre ses distances avec le cinéma de genre qui utilisait abondamment des longs métrages de pellicules pour décrire l’action violente d’une agression. C’est un peu la même chose avec les scènes de sexe qui sont toujours chez Losey à peine suggérées et jamais vraiment montrées. Cette discrétion, cette pudeur, c’est aussi la marque de ce réalisateur. Il disait « je ne suis pas Peckinpah ». De la même manière la punition infligée à Kelly par Clobber n’est pas vraiment montrée, elle démarre, puis on passe à autre, laissant le spectateur imaginer ce qu’il arrive à ce pauvre garçon. Seule la révolte dans la prison est longuement filmée, mais c’est nécessaire parce que c’est la solution pour que Bannion puisse sortir et s’évader. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Bannion revient en prison 

Le principe est de filmer le maximum de cette histoire à l’intérieur de la prison. Là Losey fait preuve de beaucoup d’imagination pour travailler les angles de prises de vues, dans les escaliers, sur les coursives. Il utilise des plongées et des contre-plongées comme pour absorber ainsi une réalité fuyante et disgracieuse. Il usera même de plans obliques au moment de la bagarre dans la prison pour renforcer cette idée de chaos. Il semble que Losey se soit aussi inspiré du film de Jacques Becker, Le trou qui avait connu un fort succès critique, mais pas commercial, à sa sortie l’année d’avant. On peur le voir dans la manière dont la caméra parcourt les couloirs de la prison avec une vivacité inhabituelle. Les décors sont extrêmement soignés pour mettre en évidence la vétusté de la prison. Les extérieurs sont peu nombreux, mais très bien choisis, que ce soit l’hippodrome ou encore la péniche qui va dériver après que Bannion ait fait larguer les amarres par Suzanne. La fin dans le champ enneigé est très originale. Au milieu du champ gelé, la recherche de l’argent apparaît tout soudain incongrue, comme si elle dérangeait une forme de pureté miraculeusement apparue. Et d’ailleurs il parait que la neige avait surpris l’équipe de tournage, mais que Losey l’avait acceptée comme un hasard miraculeux. L’ensemble est très rythmé, on verra aussi une figure étrange, les prisonniers qui tournent en rond dans la cour de la prison sont filmés par en dessus, et ils donnent l’impression de former une figure qui représente l’escargot de Pythagore, comme une plongée abyssale dans les ténèbres de l’enfermement. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Suzanne est venue le voir en prison 

L’interprétation c’est Stanley Baker dans le rôle de Bannion, le film est fait pour lui. Il représente à la fois la brute impulsive et le rusé criminel. Il est excellent de détermination et de sang froid, ne manifestant aucune peur devant le danger, acceptant même de mourir plutôt que de mettre un genou à terre. Suzanne est interprétée par l’allemande Margit Saad, on ne sait par quel détour elle est arrivée ici. Elle n’a pas fait une carrière énorme dans le cinéma, et son rôle ici est assez étroit, mais elle tient sa place. Sam Wanamaker est le cauteleux Carter, ile st assez difficile à supporter d’ailleurs, certes il est un bandit crapuleux et antipathique, mais ce n’est pas une raison. Losey l’aimait bien. Patrick Magee joue le gardien de prison ambigu Barrows. Il cabotine un peu trop en crispant la mâchoire et roulant des regards pleins de haine et de dégoût. Grégoire Aslan a pris le petit rôle de Safron qui règne sur la prison, et comme toujours il est très bon. C’est une valeur sûre ! Comme souvent dans ce genre de film, ce sont les seconds rôles qui sont les plus intéressants, comme Kenneth J. Warren qui interprète Clobber, l’exécuteur des basses œuvres, ou Noel Willman dans le rôle du directeur de la prison. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Barrows l’a mis avec des Irlandais qui veulent le fracasser 

Le titre anglais est The criminal, soit le criminel. En France on a mis le titre au pluriel. La raison m’échappe. En anglais cela veut dire qu’on s’attache à un criminel en particulier, Bannion, et en Français qu’on décrit un milieu. Aux Etats-Unis où le film est sorti à la sauvette, il s’intitulait Concrete jungle, la jungle de béton, sans doute pour désigner la prison. Il faut signaler que la photo était de Robert Krasker, celui-là même qui photographie The third man, de Caroll Reed. Et en effet la photo est très bonne. Comme le budget du film était étriqué, Krasker a utilisé des miroirs pour dédoubler les décors de la prison et leur donner plus d’amplitude ! Comme pour Blind date, la musique de John Dankworth, c’est du jazz, avec une très jolie ballade interprétée par Cleo Laine qui était la femme du compositeur à cette époque. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960

Une immense bagarre est déclenchée dans la prison 

Bien que ce soit un simple film de commande, The criminal a assis la réputation de Losey comme réalisateur. Le succès critique était là, au moins en France, pour le succès commercial, les avis divergent. Losey disait qu’il n’avait rien gagné sur ce film pourtant pas cher, les producteurs parlant de son insuccès, mais d’autres sources disent qu’il fut un bon succès commercial qui permit justement à Losey de continuer à travailler comme il l’entendait. En tous les cas, malgré les années qui passent, c’est un très bon film noir et un très bon Losey, car celui-ci cherchant beaucoup, innovant souvent, obtenait parfois des résultats très décevants. Contrairement à Blind date, il se trouve facilement sur le marché dans de bonnes copies. 

Les criminels, The criminal, Joseph Losey, 1960 

Banion a été mortellement blessé 



[1] http://alexandreclement.eklablog.com/ultime-razzia-the-killing-stanley-kubrick-1956-a114844796

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