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Le blog d'Alexandre Clément

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947

Robert Wise a débuté dans le film noir à petit budget, et il en a été un des créateurs parmi les plus marquants. Il compte à son actif quelques chefs-d’œuvre, comme The set-up ou encore Odds against tomorrow. Dans ses débuts à la RKO il avait développé avec Jacques Tourneur sous la houlette de Val Newton, une sorte de style à mi-chemin entre le film noir et le film fantastique. On va en voir des traces aussi dans Born to kill par exemple dans cette mise en scène d’une forme de cruauté. Ici il s’agit de l’adaptation d’un ouvrage de James Gunn qui par ailleurs travaillera comme scénariste pour le cinéma et la télévision, dans tous les genres. Quelques-uns de ses ouvrages sont traduits en français, mais il est oublié des deux côtés de l’Atlantique. Il faut dire qu’il est décédé assez jeune. Parmi les scénarios intéressants qu’on lui doit, il y a le sinistre All I desire de Douglas Sirk ou encore Two of kind d’Henri Levin. C’est sans doute ce côté acide de James Gunn qui va faire de Born to kill une œuvre un peu à part dans la filmographie de Robert Wise. 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947 

Helen Brent vient à Reno pour divorcer de son mari et refaire sa vie. Le soir elle va jouer au casino et rencontre un individu qui semble gagner tout ce qu’il veut et qui la défie du regard. Cet homme est un tueur. En effet, il voit une fille sur qui il avait jeté son dévolu au bras d’un autre garçon. Cette fille, Laura, loge dans la même pension de famille qu’Helen. Elle invite son petit ami à prendre un dernier verre. Mais Sam est déjà là, il tue d’abord Danny à coups de tisonnier, puis il règle son compte à Laura. Quelques instants plus tard, Helen découvre les cadavres. Mais elle ne dit rien. Elle prend ses affaires et quitte la résidence. Elle retrouve Sam à la gare. Ils prennent tous les deux le train pour San Francisco. Sam la drague ouvertement et commence à montrer qu’il est très ambitieux, il veut devenir riche et avoir beaucoup de pouvoir. Manifestement il attire Helen qui pourtant dit qu’elle est fiancée à un homme très riche. Ils décident de se revoir. Sam va finir par s’incruster dans l’entourage d’Helen qui vit avec sa sœur, la très riche et très belle Gloria, propriétaire d’un journal a fort tirage. En fait Helen n’est que la demi-sœur de Gloria, c’est ce qui explique qu’elle n’a pas un sou et vit aux crochets de sa sœur. Mais pendant ce temps-là, la vieille madame Kraft a mis un détective un peu véreux, Albert Arnett, sur la piste du meurtrier de Laura. Celui-ci a choisi l’option de suivre Marty, l’ami de Sam. Cela le mène dans les parages de Sam lorsque celui-ci se marie avec Gloria. Ce jour-là, Helen fait une vraie scène de jalousie à Sam qui est très content de la voir enragée. Le détective commence à s’intéresser sérieusement à Sam. La vieille madame Kraft s’est maintenant installée à San Francisco et presse Arnett d’obtenir des résultats. Mais celui-ci ne se presse pas pour la bonne raison qu’il veut gagner beaucoup d’argent avec cette affaire. Comme il est très perspicace, il se rend compte qu’Helen est très attirée par Sam. Il lui propose donc de laisser l’enquête en plan en échange de 15000 $. Helen refuse. Entre temps Marty a compris que la commanditaire d’Arnett était madame Kraft. Il va lui donner un rendez-vous sur une route obscure. Mais au moment où il va la tuer, Sam intervient et tue Marty. Madame Kraft arrive à s’échapper. Cette fois c’est Helen qui va lui faire peur et la dissuader de continuer. Enfin pour se venger de Sam qui la dédaigne, elle va laisser Arnett prévenir la police en refusant une nouvelle fois le chantage, et en même temps elle va prouver à Gloria que Sam en pince pour elle. Cette révélation met le feu aux poudres. Gloria veut chasser tout le monde, mais Sam veut tuer Helen qui va la priver de sa réussite sociale. La police intervient, elle abat Sam. Mais celui-ci a eu le temps de tirer sur Helen qui est mortellement touchée. 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947 

Sam n’a pas supporté que Laura se détourne de lui 

C’est un film assez étrange qui mélange plusieurs thèmes. On pourrait dire que le principal est celui de la jalousie.  Helen et Sam sont maladivement jaloux, non pas parce qu’ils sont amoureux, il semble d’ailleurs que ces deux psychopathes n’aiment personne, même pas eux, mais essentiellement parce qu’ils ne supportent pas l’échec dans quelque domaine que ce soit. Des deux, c’est Sam qui est le plus fondu. Cet antipathique joue à l’homme séduisant et irrésistible, alors qu’il n’est qu’un piètre margoulin qui sait d’instinct profiter de la faiblesse des femmes pour son physique avantageux. Ce film est un assemblage de caractères pitoyables autant que grotesques. Il n’y en a pas un pour redresser l’autre, si Sam et Helen sont motivés par une volonté d’ascension sociale et un instinct de mort, le détective est un champion de la sournoiserie, cupide et menteur. Mais Gloria n’est pas plus positive. Tant que tout semble aller bien pour elle, elle joue les grandes sœurs généreuses et protectrices. Mais quand elle se rend compte qu’Helen flirte avec Sam, elle devient enragé et se sert de sa position sociale et financière pour l’exclure. Et puis il y a Marty, le soi-disant copain de Sam, un peu son poisson pilote, il tente de le guider pour profiter de ses bonnes fortunes, mais il est lui aussi tout autant psychopathe. Il n’hésite pas à tuer madame Kraft pour faire perdurer ses petites combines. Finalement c’est seulement cette madame Kraft qui fait preuve à travers ses larmes d’ivrogne d’un peu de compassion pour la pauvre Laura qui s’est faite occire. Il s’agit bien d’un panorama assez large des turpitudes humaines où le sexe et l’argent sont des moyens malhonnêtes de compétition entre les individus. Les ligues de vertu ne s’y sont pas trompées, elles ont critiqué violemment le film, tentant même de le faire interdire, mais comme les deux malfaisants y laissent la vie, finalement en apparence la morale est sauve. 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947 

Le jour de son mariage avec Georgia, Helen montre sa jalousie 

Si ce film a eu un bon succès aux Etats-Unis, s’il est aujourd’hui considéré comme un classique majeur du cycle du film noir, il n’a pas eu le même succès en France. On le regarde en faisant la fine bouche. C’est pourtant un film très audacieux. Le personnage de Fred, le freluquet que la bouillante Helen veut épouser, est assez répugnant. Il explique à demi-mot qu’il a été bien bon de s’intéresser  à Helen, une fille si peu fortunée, mais que maintenant c’est terminé. Même si elle s’humilie à le supplier de la garder avec lui, Helen se fait rejeter avec délice par un homme plus élevé qu’elle dans la hiérarchie sociale. Gloria rejette de la même manière Sam parce qu’il a la prétention de prendre la direction de son journal, alors qu’elle-même voudrait qu’il fasse le long apprentissage de ce qu’est la réalité d’une telle publication. Quels que soient les défauts de Sam et d’Helen, il ressort que leur attitude est dictée par leur position de classe. Ils sont inférieurs sur le plan social, mais leur bêtise intrinsèque est de tenter de jouer le jeu de l’argent et du pouvoir, au lieu de le nier. On pourrait donc assez facilement y voir une critique marxiste de l’idée de compétition dans le monde moderne, et leur mort signe leur erreur d’analyse dans le combat qui fut le leur. On remarque d’ailleurs que la cupidité – cette volonté de s’enrichir sans travailler – mène au meurtre et à l’autodestruction. 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947

Le détective est près du but

La mise en scène est nerveuse et minutieuse. Il n’y a pas de temps mort. Les meurtres sont filmés avec toute la cruauté nécessaire pour leur donner une vérité très forte – malgré évidemment les invraisemblances de l’intrigue. C’est du studio avec peu d’extérieurs et des transparences de San Francisco avec le Golden Gate évidemment. La photo de Robert de Grasse <qui avait déjà travaillé avec Robert Wise sur The body snatcher est très soignée. Robert de Grasse avait appris son métier en faisant le cadre, et ici cela se sent, il y a une vraie science du cadre. Le montage est serré. Il y a une opposition entre les décors qui représentent la riche demeure de Gloria, très éclairée, lumineuse, et les ruelles ou les cabarets interlopes qui sont plongés dans le noir, comme deux mondes qui s’affrontent pour leur survie. Il y a le monde de Gloria et le monde glauque de Sam, Helen se trouve entre les deus et mourra de ne pas savoir choisir. L’efficacité de Robert Wise est évidente quand il film les gros plans qui figurent une relation sexuelle intense entre Helen et Sam. L’ensemble relève d’une esthétique qui doit beaucoup à Albert S. D’Agostino, grand directeur artistique du cycle classique du film noir 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947

Marty avertit Sam des dangers qu’il court à persécuter Helen

L’interprétation est intéressante. Claire Trevor est excellente dans le rôle d’Helen, et c’est elle qui porte le film de bout en bout. On peut réévaluer son importance dans le film noir. ici elle commençait à être un peu vieillissante, et c’est sans doute ce qui donne ce côté pathétique à son personnage. Mais elle a comme toujours de l’abattage, y compris quand elle tente d’ironiser sur le mariage de Sam avec Gloria. Sam est interprété par Lawrence Tierney, un acteur en bois, tellement raide qu’on le dirait passé à l’amidon, ou qu’il ait été atteint d’un zona de la face. Curieusement ça passe assez bien parce qu’il joue justement le rôle d’un psychopathe, tellement content de lui qu’on dirait qu’il va se pisser dessus à tout moment. Il était un peu comme ça dans la vie, toujours en train de faire des mauvais coups et de se ramasser des gnons avant que de finir au violon. Il se dit que quand Tarantino l’a ressuscité pour le faire tourner dans Reservoir dogs, il a provoqué tous les acteurs plus jeunes que lui, il en serait même venu aux mains avec Tarantino. Ce serait une des raisons qui font qu’il n’a pas fait une grande carrière en dehors des films de série B. Mais en vérité la véritable raison était qu’il était raide comme un piquet et un emmerdeur sur les plateaux. Il faut le voir ici lancer des œillades à la pauvre Claire Trevor qui devait ne pas en penser moins. Il frise le ridicule, mais il joue le rôle d’un homme ridicule. Walter Slezak est un acteur excellent. Il a peu tourné dans des films noirs, mais il s’était déjà fait remarquer dans Cornered d’Edward Dmytrik. Ici il est le louche Arnett, le détective pourri jusqu’à l’os. Il reprend la figure de l’obèse sournois, figure longtemps réservée à Sydney Greenstreet. Et puis il y a le génial Elisha Cook jr dans le rôle de Marty. C’est lui la vraie mascotte du cycle du film noir classique. Ici il s’est endurci et joue un peu les méchants, il est suffisamment ambigu pour qu’on le prenne au sérieux quand il se fait assassin. Esther Howard incarne la vieille ivrogne de madame Kraft, tellement bien qu’on se demande si ce n’était pas naturel chez elle. Elle aussi a fait un grand nombre de films noirs, notamment Murder my sweet d’Edward Dmytryk, The crooked way de Robert Florey, ou encore Detour d’Edgar Ulmer. Si la belle Audrey Long dans le rôle de Gloria est pas mal du tout, on ne peut pas en dire autant du très pâle Philip Terry dans le rôle de Fred, l’inconstant fiancé d’Helen, on se dit qu’un type comme ça il est normal d’avoir envie de le quitter, il respire l’ennui et la suffisance satisfaite des milliardaires d’occasion. 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947 

Marty a donné rendez-vous Madame Kraft dans un coin désert 

L’ensemble donne un film très soigné et bien plus audacieux que ce qu’on pense généralement. Comme je l’ai dit, on préférera d’autres films de Robert Wise, mais dans l’ensemble, soixante-dix ans plus tard, il se voit encore très bien et surprend par son ton résolument cruel, comme par l’absence de personnage positif dans cette fable grotesque. 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947 

Arnett, le détective fait chanter Helen 

Né pour tuer, Born to kill, Robert Wise, 1947

Helen tente d’échapper à la vindicte de Sam

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