10 Décembre 2020
Des raisons de voir ou de revoir ce film, il y en a beaucoup. D’abord parce que c’est un film d’Anatole Litvak, réalisateur très sous-estimé, mais surtout qui a fait quelques incursions dans le film noir tout à fait réussies, notamment des histoires qui croisaient le film de guerre et le film noir, par exemple Decision before dawn[1], ou encore un noir plus classique, Castle on the Hudson[2], avec le grand John Garfield. Ici il a adapté une pièce radiophonique de Lucille Fletcher qui avait eu un très grand succès, avec l’excellente Agnes Morehead et puis ensuite on en a fait une novellisation écrite par Allan Ullman. On dit que la version française de cette novellisation est due à Frédéric Dard, mais je n’ai pas de moyens probants pour le démontrer, et ça ne changera rien au film lui-même, sauf que Sorry, wrong number est le premier film d’une longue série de slasher movie où une personne handicapée est prisonnière de son handicap et isolée du reste du monde, cet handicap peut-être la vue, ou une paralysie des jambes par exemple et Dard utilisera abondamment le fauteuil à roulettes comme un élément central de l’intrigue[3]. En 1947, Litvak avait signé un remake du film de Marcel Carné, Le jour se lève, sous le titre de The long night, avec Henry Fonda et Barbara Bel Geddes. Ce remake est souvent dénigré, mais il est très bon. Litvak avait travaillé un peu partout, en France, avec Jean Gabin pour Cœur de lila, puis en Angleterre et enfin à Hollywood. Il va faire encore The snake pit, qui ouvre la voie aux films sur l’univers concentrationnaire de la psychiatrie. Il tournera ensuite Act of love, en 1953, encore un film qui mêle la guerre et ses séquelles à l’atmosphère d’un film noir. Pour l’anecdote, le film fut tourné en France et c’est sur ce tournage que Kirk Douglas rencontrera celle qui allait être sa femme pour un peu plus de soixante années ! Un des gros succès de Litvak fut The night of the generals qui mêlait enquête policière avec la Seconde Guerre mondiale, d’après un roman de James Hadley Chase. Litvak n’a pas tout réussi, loin s’en faut, il a adapté le roman de Sébastien Japrisot, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, mais ce fut un grand ratage. Ici il a à sa disposition deux acteurs qui sont en pleine ascension, Barbara Stanwyck est une énorme vedette, la femme la plus payée des Etats-Unis, plusieurs fois nommée pour les Oscars, elle n’en obtiendra aucun, et Burt Lancaster qui émerge de plusieurs films noirs comme une star pleine d’avenir.
La richissime Leona Stevenson a épousé le pauvre Henry Stevenson. Mais celui-ci s’étant absenté pour raison d’affaires, elle va intercepter un échange téléphonique effrayant où il est question d’assassiner quelqu’un. Elle essaye vainement de joindre son mari, n’y arrivant pas, elle va téléphoner à droite, à gauche, pour tenter de comprendre ce qui lui arrive. La police ne peut pas intervenir, arguant que les éléments qu’elle lui fournit sont beaucoup trop évasifs. Mais elle va découvrir peu à peu à travers ses conversations une réalité insoupçonnée. D’abord par l’intermédiaire d’un ancien flirt d’Henry qui s’est mariée avec un enquêteur du discrit attorney et qui travaille précisément sur le cas de son mari qui semble être associé à de louches combines. Puis elle reçoit plusieurs coups de fil incompréhensibles de Waldo Evans, un chimiste employé de son père qui tente de prévenir Henry d’une descente de police éminente. Enfin elle va téléphoner à son propre médecin qui lui apprend que son mari est venu le voir il y a peu pour l’interroger sur sa maladie cardiaque et son évolution. Elle va se remémorer sa propre histoire et combler peu à peu les trous. Elle a épousé par caprice Henry en l’enlevant à Sally, et lui a été séduit par son argent et y a vu une possibilité de gravir rapidement les échelons. Elle l’emmène en voyage de noces en Europe, Paris, Venise, Londres. Mais Leona est autoritaire et capricieuse, elle empêche son mari de se dépatouiller tout seul, elle le garde prisonnier. Or Henry voudrait bien voler de ses propres ailes, créer sa propre entreprise et avoir son appartement au lieu d’être obligé de vivre chez son beau père. Leona lui compte l’argent de poche qu’elle lui donne. Cette situation mortifère va le pousser à monter une combine un peu vaseuse pour voler des produits chimiques rares avec la complicité de Waldo Evans, produits qu’il revend à la bande de Morano. Mais Henry tente de le doubler. Morano se rebiffe et exige d’Henry qu’il s’approprie l’assurance vie de sa femme pour leur donner 200 000 $ auquel il estime avoir droit. Henry va donc tenter de la faire assassiner, ce qui parait d’autant plus facile qu’elle est sujette à des crises cardiaques qu’un rien pourrait déclencher. Mais la police est sur leur piste. Et tandis que l’assassin s’introduit dans la maison où Leona est seule et alitée, et tandis qu’Henry tente de pousser sa femme à se lever et à se défendre, la police vient l’arrêter, tandis que Leona meurt littéralement de peur.
Leona va tout faire pour séduire Henry
On pourrait croire que cette histoire est simple et se résume aux intrigues d’un mari vénal qui veut mettre la main sur la fortune de sa femme. En vérité cet aspect est secondaire. C’est un film sur le droit de propriété ! Il y a d’abord Leona qui croit que son mari est sa propriété et qu’elle vole à une femme plus pauvre qu’elle, et donc elle l’achète parce qu’il est vénal ! Pour se sortir de ce piège, Henry veut s’approprier une petite galette pour échapper à la tyrannie de sa femme. L’originalité du scénario est que la femme malade n’est pas vraiment sympathique, elle joue au contraire de son rôle de malade imaginaire pour imposer ses choix, à son père comme à son mari. Mais même dans ce rôle elle est compliquée au possible. Car c’est elle-même qui produit sa propre maladie et qui en joue comme d’une arme. Sally, la fiancée délaissée par Henry, ne s’est jamais remise vraiment que celui-ci l’ait quittée. Elle le croyait à elle. Et bien que mariée par la suite avec un homme important, elle vient en aide non pas à Leona mais à Henry en trahissant les secrets de son mari. Elle joue un jeu risqué, mais il est vrai que son mari est une sorte de rustre qui la cantonne à des tâches ménagères et qui la rabaisse en permanence à la renvoyant à des tâches domestiques, en réclamant par exemple qu’elle apporte de la bière à son collègue de bureau. Lui aussi se croit propriétaire et titulaire de droit spécifique sur sa femme. Sally et Henry au fond son un peu pareils, ils sont révoltés parce qu’ils sont pauvres et qu’on leur fait sentir leur pauvreté. Mais Henry, même s’il rejette Sally, conservera la photo de celle-ci dans son portefeuille. Henry est enchaîné doublement, par sa femme et son beau-père. Mais il ne veut pas quitter la position sociale qu’il a acquise, il est devenu vice-président de la société Cotterel. Partir, divorcer, ce serait retourner d’où il vient de Grassville, avoir fait tous ces efforts pour rien. Il y a donc un aspect lutte des classes, et même critique de l’aliénation. C’est d’autant plus fort que la solitude de Leona comme celle d’Henry est renforcée par les objets qui les entourent, la magnifique maison, les costumes de luxe, l’automobile. Tout cela est enchâssé dans une histoire policière, la vente de produits chimiques rares et l’enquête de la justice qui met en cause Henry. C’est cette double approche qui renforce la logique de l’histoire et qui montre le caractère très risqué de l’appropriation d’autrui. La bande à Morano est volontairement opaque et peu décrite, elle n’est là en fait que pour faire ressortir l’impasse dans laquelle se trouve Henry qui ne peut plus jouer les fiers à bras. Les relations presqu’incestueuses entre Leona et son père sont seulement esquissées, mais elles en disent long sur le traumatisme de la jeune femme, puisqu’en effet elle a quelque part remplacé sa mère disparue, mais qu’en même temps elle reste volontairement dépendante de l’argent de son père.
Sally tente de prévenir Henry que le procureur enquête sur lui
Un des aspects les plus forts du film provient de la mise en œuvre des objets. Le téléphone, symbole de la modernité, et qui est sensé relier les gens les uns aux autres apparaît au contraire comme un instrument qui produit l’isolement et la non-communication. Cette tendance qui est révélée dans ce film, mais aussi dans bien d‘autres comme Chicago calling[4], s’amplifiera de plus en plus, jusqu’à aujourd’hui avec les réseaux sociaux sur Internet. Enfermée dans sa richesse et dans sa maison comme dans une prison, Leona est complètement seule, et croyant que les objets la protègeront. Ce principe d’aliénation va d’ailleurs se retrouver dans la manière de photographier la maison et la chambre où se réfugie Leona, les ombres rétrécissent l’espace et l’emprisonnent. La grammaire visuelle du film noir est connue et respectée. Litvak est très bien secondé dans son entreprise par l’excellente photographie de Sol Polito, un vétéran qui avait travaillé à plusieurs reprises avec Litvak, mais aussi avec Michael Curtiz aussi bien sur l’excellent Sea wolf avec John Garfield que sur le célèbre The adventures of Robin Hood. Il y a souvent une utilisation de formes abstraites qui renforce l’irréalité de l’intrigue, comme si celle-ci était commentée par les protagonistes eux-mêmes qui ne comprennent pas vraiment ce qui se passe sous leurs yeux.
Leona trouve une photo de Sally dans le portefeuille d’Henry
Comme il s’agit d’une pièce radiophonique, Litvak va utiliser de nombreux flashbacks pour aérer l’histoire, s’il utilise des scènes qui se passent dans des bureaux, dans des restaurants, il étonne avec celles qui se passent à Staten Island au bord de la mer où il y avait encore dans les années quarante des terres inutilisées, désolées, sur lesquelles on pouvait trouver des cabanes de pêcheurs. Ces constructions qui tombent en ruine, sont prises en légère contre-plongée, et sont comme les rejets d’une civilisation matérialiste, indifférente à toute forme d’humanité. A chaque fois il s’agit de ne pas rester prisonnier de l’aspect radiophonique de l’histoire. Les flash-backs brisent la chronologie et développent un double suspense. Le premier tourne autour de la volonté de mystérieux tueurs de faire la peau à Leona, mais le second qui du reste justifie le premier, est de comprendre comment Henry en est arrivé à cette situation où il est coincé par ses propres manigances. Il y a beaucoup d’ellipses et Litvak utilise aussi beaucoup de transparences pour faire croire aux voyages du couple en Europe. Cela lui permet de resserrer le cadrage sur les protagonistes et de travailler sur l’intensité des visages. Il y a une belle science du découpage, la fluidité de la mise en scène permet de passer du plan d’ensemble au gros plan sans encombre, grâce à un découpage très minutieux, ce qui donne un rythme soutenu malgré la lourdeur des dialogues.
Henry parle de ses projets d’émancipation à Leona qui ne veut rien entendre
L’interprétation est exceptionnelle. D’abord Barbara Stanwyck qui montre ici toute la diversité de son talent, à la fois autoritaire et perverse, fragile et apeurée dans le rôle de Leona. Quand on examine sa très longue carrière, on est saisi par sa capacité de renouvellement. Dans le cinéma elle a à peu près tout fait, du muet au parlant, de la comédie au drame, du western au film noir. Nominée plusieurs fois pour l’Oscar, elle ne l’a jamais eu, sauf un Oscar honoraire pour l’ensemble de sa très longue carrière, soixante ans, mais elle l’aurait méritait plusieurs fois. En face d’elle il y a Burt Lancaster dans le rôle de l’ambitieux Henry. Il était encore au début de sa carrière, mais il avait déjà étoffé son jeu et il tient très bien son rang face à Santwyck. On dit que sur le tournage les disputes avec Litvak ont été nombreuses. C’est qu’il était d’un caractère très difficile et exigeant. Mais tout cela n’a pas d’importance, dans le rôle d’Henry, derrière l’ambition, Burt Lancaster révèle aussi un caractère faible, notamment face à Morano. Les grands films noirs travaillent toujours très bien les seconds rôles. On va retrouver d’abord l’excellent Ed Begley dans celui du père manipulateur de Leona. Il faut le voir étaler sa satisfaction quand il explique à Henry comment celui-ci reste prisonnier dans sa propre maison. Puis, il y a Wendell Corey dans le rôle du docteur Alexander. Il retrouvera encore Barbara Stanwyck dans The file on Thelma Jordon de Robert Siodmak[5], mais il n’arrivera pas à dépasser les utilités et se tournera vers la politique. Son plus grand rôle sera celui du tueur froid et glacial du The killer is loose de Budd Boetticher[6]. On remarque aussi William Conrad dans le rôle du louche Morano, il avait déjà joué dans The killers de Siodmak avec Burt Lancaster d’ailleurs, il était un des deux tueurs. Et puis il y a aussi Ann Richards qui est excellente dans le rôle de Sally qui se meurt d’amour pour Henry qui l’a abandonnée pour satisfaire ses ambitions.
Morano fait signer une reconnaissance de dette à Henry
Cet excellent film noir a été un très bon succès commercial et critique et se revoit très bien malgré les années qui ont passé. Il faut lui reconnaître un caractère pionnier dans le genre. Mais le plus souvent ce film sera copié en retenant plutôt l’aspect de la fragilité d’une handicapée isolée face à l’adversité, oubliant ce qui fait la spécificité du film de Litvak, l’ambiguïté des personnages dont aucun ne sort indemne de cette analyse au scalpel. Pour le reste c’est une leçon de cinéma, avec un vrai style, une grammaire et une esthétique, ce qui me semble manquer le plus dans le cinéma d’aujourd’hui à quelques rares exceptions près.
Leona tente désespérément d’appeler la police
L’assassin est dans la maison
Sur le tournage
Agnes Morehead jouant la pièce à la radio
[1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-traitre-decision-before-dawn-anatole-litvak-1951-a114844880
[2] http://alexandreclement.eklablog.com/le-chateau-de-l-angoisse-castle-on-the-hudson-anatole-litvak-1940-a114844766
[3] http://alexandreclement.eklablog.com/toi-le-venin-robert-hossein-1959-a117526410
[4] http://alexandreclement.eklablog.com/chicago-calling-john-reinhart-1951-a201468928
[5] http://alexandreclement.eklablog.com/la-femme-a-l-echarpe-pailletee-the-file-on-thelma-jordon-robert-siodma-a114844686
[6] http://alexandreclement.eklablog.com/le-tueur-s-est-evade-the-killer-is-loose-budd-boetticher-1956-a114844612