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Le blog d'Alexandre Clément

San-Antonio international, sous la direction de Loïc Artiaga & Dominique Jeannerod, Presses universitaires de Limoges, 2020.

Ce sont les actes d’un colloque universitaire qui s’est tenu à Belfast en 2015 qui paraissent ici. Il s’agit aussi bien de situer San-Antonio à l’international, avec les difficultés qu’il y à traduire ses néologismes et ses jeux de mots, que de regarder comment lui-même a projeté dans son œuvre sa propre vision du monde et donc celle de la France puisqu’il se définissait d’abord comme un auteur français. L’ouvrage fait plus de 400 pages et donc sont analysées aussi bien l’influence des voyages de Frédéric Dard à travers le monde sur son œuvre, que les tentatives de pénétrer le marché international. Dard avait deux handicaps pour cela, d’abord la langue de San-Antonio est très difficile à traduire, bien que l’exemple de l’Italie montre que cela est possible comme le montre l’article de Jean-Marie Le Ray. C’est d’ailleurs dans ce pays que Dard rencontrera le plus de succès. George Simenon qui a eu un succès considérable dans le monde entier pouvait compter sur une écriture simple et facile à traduire. Mais Dard a souffert pour obtenir du succès à l’étranger de l’incompréhension de la critique française qui le cantonnait à un auteur sans intérêt écrivant pour des semi-analphabètes. Simenon avait compris par contre que s’il voulait renforcer son succès, il lui fallait l’assentiment de la critique, et celle-ci travailla pour lui, au premier chef, André Gide. Dard n’a eu que très tardivement cette reconnaissance, et encore au compte-gouttes. Il est vrai qu’il ne s’occupait pas vraiment de gérer sa carrière, on l’a vu avec le cinéma où la plupart des adaptations ont été médiocres. C’est seulement en 1965 que Robert Escarpit l’invita à Bordeaux pour un séminaire universitaire. Les études sur son œuvre se sont multipliées après sa disparition. C’est essentiel pour une reconnaissance internationale. Egalement la célébrité de San-Antonio a occulté l’importance de son œuvre sous son nom. Or nous sommes quelques uns à penser que Frédéric Dard n’est pas seulement le génial créateur de San-Antonio, mais qu’il est aussi un des maîtres du roman noir dans la lignée des grands américains, James M. Cain, William Irish ou encore David Goodis et Jim Thompson[1].

Benoît Tadié a tenté d’approcher la relation que Dard a entretenue avec ces auteurs américains dont il a démarqué certaines œuvres comme The postman always rings twice, notamment dans Le pain des fossoyeurs. Cette inspiration ne veut d’ailleurs pas dire plagiat ou copie puisque Le pain des fossoyeurs par exemple reste typiquement dardien et français justement. Tadié évoque un rapport entre Jim Thompson et Ma sale peau blanche un roman signé Frédéric Dard qui a été écrit après son premier séjour aux Etats-Unis. C’est intéressant, d’autant que ce roman possède un double, La peau des autres, signé Marcel G. Prêtre, mais plus probablement écrit par Frédéric Dard. Les deux romans naviguent au-delà du réel, dans un univers fantastique et rêvé, mais typiquement américain. Si Dard s’était intéressé très tôt à l’Afrique, notamment en rédigeant Calibre 475 express, c’est à partir de son voyage aux Etats-Unis en 1957 qu’il va se saisir de cette question très américaine de la négritude. Elle reviendra d’ailleurs à travers la saga sanantonienne notamment avec le personnage de Jérémie Blanc. Mais que ce soit dans Ma sale peau blanche ou dans La peau des autres, il s’agit d’une prise de distance par rapport à l’Amérique. 

San-Antonio international, sous la direction de Loïc Artiaga & Dominique Jeannerod, Presses universitaires de Limoges, 2020.

Si Frédéric Dard s’est inspiré des grands auteurs de romans noirs américains, il ne s’est pas inspiré de n’importe lesquels. C’est d’abord auprès des auteurs neurasthéniques qu’il a trouvé son chemin. On ne trouve pas dans ses romans de la nuit d’inclinaison vers la prose de Raymond Chandler ou de Dashiell Hammett. Si la prose des grands auteurs de romans noirs américains est un élément décisif dans l’orientation de la carrière de Frédéric Dard, et Tadié rappelle fort justement l’importance d’Horace McCoy à cet égard, il ne s’agit pas cependant de plagiat ou d’une simple démarque, je dirais plutôt un catalyseur. Comme si Dard se méfiait de ce qui venait d’Amérique ou qu’il nous l’annonce comme une calamité à venir. Dans les relations entre les romans noirs de Frédéric Dard et les grands auteurs américains du genre, il faudrait ajouter sans doute la série de L’ange noir qui renvoie directement au livre de William Irich et au film qui en a été tiré par Roy William Neil. Cette série commence dans une Amérique imaginaire et se poursuit et se termine en France. Et puis aussi très certainement la série des Kaput qui doit beaucoup au roman noir américain. 

San-Antonio international, sous la direction de Loïc Artiaga & Dominique Jeannerod, Presses universitaires de Limoges, 2020. 

Frédéric Dard en 1957 au Texas 

Mais je ne veux pas laisser croire que seul l’article de Tadié est intéressant. J’ai trouvé aussi l’article de Thierry Gauthier très complet sur les pays imaginaires de Frédéric Dard. Au fond il procédait de la même manière que lorsqu’il décrivait au début des années cinquante une Amérique qu’il ne connaissait pas encore. Il utilise des situations plausibles, des éléments de réel pour recréer dans la saga sanantonienne des lieux qui n’existent pas. Il joue avec des mots, des sonorités pour donner du corps à ses inventions.



[1] Dominique Jeannerod, présentation des Romans de la nuit, Omnibus, 2014 et aussi Dominique Jeannerod, San-Antonio et son double, PUF, 2010.

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