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Le blog d'Alexandre Clément

Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019

 Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019

Netflix est en train de devenir le plus gros studio hollywoodien. Ils arrivent à monter de très grosses productions qui sortiront au cinéma pour être ensuite diffusées sur leur réseau télévision. On a vu ainsi la dernière production des frères Coen, The ballad of Buster Scruggs, qui fut aussi une grosse déception malgré les gros moyens mis à disposition[1], et on attend dans quelques jours The irishman qui devrait consacrer les retrouvailles de Robert de Niro et de Martin Scorsese. Triple frontier apparait dans son principe comme un exercice étrange, un film qui navigue justement aux frontières de plusieurs genres. C’est à la fois un film de casse, un film noir, un film d’aventures et un film sur la drogue et ses barons. Le scénario a été écrit dans un premier temps par Mark Boal pour Kathryn Bigelow, et il dévait être interprété entre autres par Tom Hanks et Tom Hardy. Puis Paramount a laissé tomber le projet qui est revenu chez Netflix. Les moyens sont importants, et l’ensemble du projet est confié à J.C. Chandor, ce qui est sensé lui donner le vernis d’un film de prestige. 

Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019

Pope et la police vont passer à l’attaque d’une planque de Lorea 

Santiago Gomez, dit Pope, est un mercenaire, missionné par les Etats-Unis pour aider la police à traquer le puissant patron d’un cartel de la drogue, Lorea. Au cours d’une opération de démantèlement d’une partie du réseau, pour laquelle Yovanna qui est aussi son amante, lui sert d’indic, il lui vient à l’idée d’attaquer pour son propre compte le repaire de Lorea et de le dépouiller de sa fortune. Pour cela il va recruter quatre anciens soldats, des durs, en qui il a confiance, et s’aider également de Yovanna qui les aidera à pénétrer chez Lorea. Dans cette équipe il y a Tom Redfly Davis qui est en quelque sorte le cerveau de l’équipe, les deux frères Miller qui vivotent comme ils peuvent de petits boulots, et Francisco Catfish Morales. Tous ont un impérieux besoin d’argent, et si au début ils sont très réticents, ils vont se laisser convaincre : d’abord pour repérer les lieux, puis ensuite pour exécuter le casse. Le repaire de Lorea est très bien gardé, il faudra donc aussi se débarrasser des gardes qui protègent le magot. Mais ils vont y arriver, contrairement à ce qu’ils pensaient, il y a encore plus d’argent que prévu, plusieurs tonnes de billets de 100 dollars qu’ils vont évacuer par hélicoptère. Mais la charge est trop importante, et l’hélicoptère va se crasher, au milieu d’un champ de coca. Ils devront faire le coup de feu pour récupérer leur butin. Mais n’ayant plus d’hélicoptère, il va leur falloir traverser la Cordillère des Andes pour retrouver le bateau qui les attend. C’est très dur, d’autant plus qu’ils sont poursuivis par une partie des hommes de Lorea, mais ils y arriveront tout de même, sauf que Tom y laissera la vie. Ils abandonneront la plus grosse partie du butin, et reviendront aux Etats-Unis où ils remettront les restes de l’argent à la famille de Tom. 

Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019 

Pope leur fait découvrir le matériel qu’ils utiliseront 

Je ne sais pas quelles étaient les intentions du réalisateur qui a semble-t-il participé à l’écriture du scénario. Mais si l’histoire est assez convenue, l’intérêt de ce film est d’être un condensé des obsessions de l’Amérique. Ces cinq hommes désabusés se dresse à la fois contre le trafiquant de drogue, mais aussi contre les Etats-Unis parce qu’ils ont été les jouets d’illusions guerrières. Ils vont retourner contre leur ancien employeur leur savoir faire qu’ils ont acquis difficilement dans les guerres que l’Oncle Sam les a envoyés faire. Ils constituent donc un groupe à part, un groupe qui par sa morale et sa solidarité est l’égrégore d’un nouveau monde à venir. La preuve qu’ils représentent l’avenir, c’est qu’ils vont se débarrasser de l’argent, le jeter dans un gouffre, et que celui qu’ils arriveront à ramener ils l’offriront à la famille de Tom. On pourrait dire que la mort de Tom est un bon prétexte pour se débarrasser de cet argent maudit. L’argent est en effet au cœur de tout le film, il est tellement envahissant qu’il est incorporé dans les murs qui entourent Lorea. Certes la possibilité de mettre la main sur ces montagnes de fric est enthousiasmante dans un premier temps, mais l’euphorie passée, elle se ramènera à des difficultés sans nom, puisqu’ils seront même obligés de tuer des paysans frustes, des producteurs de coca. On verra d’ailleurs que dans les montagnes, l’argent est devenu un véritable boulet qui les empêche d’avancer. Il y a donc une dénonciation de cette cupidité sans fond qui consiste à toujours vouloir accumuler plus au-delà de ses besoins réels. 

Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019 

C’est dans les murs même de la maison que Lorea planque son fric

Le groupe reste soudé et partage malgré les difficultés les mêmes aspirations. Il représente une forme de communisme embryonnaire qui bat en brèche l’individualisme possessif remis au goût du jour par la mondialisation. Ce groupe ne montre d’ailleurs ses valeurs morales qu’en niant la puissance de l’argent. Il sera confronté du reste à des paysans pauvres qui sont sans doute exploités par les cartels de la drogue. La triple frontière se trouve au confins du Brésil, de l’Argentine et du Paraguay. Si à première vue ce territoire est une zone de non droit, abandonnée de tous, en vérité, elle appartient, via la mondialisation, au système dominant dont elle est un appendice. C’est évidemment le dollar qui l’y rattache. Quand le groupe donnera de l’argent, beaucoup d’argent, au village pour compenser les morts et les mules dérobées, le chef du village comprend tout de suite de quoi il s’agit. Il ne cherche même pas un prétexte moral à son acceptation. La vie comme la mort a un prix en dollars ! A travers ce paysage pluvieux d’une jungle inextricable, il y a manifestement une opposition frontale entre le Nord et le Sud, une incompréhension définitive, comme si les valeurs s’étaient inversées, les Yankees manifestant finalement plus de conscience sociale que les misérables paysans latinos. C’est ce qui fait d’ailleurs que le groupe de nos héros n’appartient plus à aucun monde. A la fin on les verra indécis sur leur propre devenir. Iront-ils rechercher l’argent enfoui dans une crevasse ? Se reverront-ils seulement ? On ne sait. 

Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019 

La fuite est semée d’embûches 

D’un point de vue cinématographique il n’y a pas grand-chose à dire, si ce n’est que c’est proprement filmé, mais sans style. Avec évidemment une belle photo, des paysages bien choisis. La scène d’ouverture, l’attaque d’une planque de Lorea par Pepe et son équipe, est vivement menée, mais elle ressemble assez à ce qu’on a vu avant dans des films comme Sicario[2]. Ensuite on assiste aux étapes de la mise en place du coup proprement dit, ce qui permet de mettre en scènes les compétences techniques du groupe. Plus intéressant est sans doute la fuite à travers la Cordillère des Andes, ça ressemble à un western, plus précisément au très bon film d’Henry Hathaway, Garden of evil. La bataille dans la montagne où Tom y laissera la vie, se passe avec des ennemis invisibles, comme les indiens dans les westerns de l’ancien temps, ils n’ont pas de véritables visages. Ils restent anonymement soudés à la dureté physique de l’espace traversé. D’ailleurs de ces autochtones on ne sait pas qui ils sont, même Yovanna qui est sensée être l’amante et l’indic de Pepe, ne montre pas grand-chose de ce qu’elle est. 

Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019 

Tom est mort, il faudra ramener le corps 

C’est un casting haut de gamme autour duquel le film est construit. Tom est interprété très mollement par Ben Affleck, et d’ailleurs pour le punir de cette mollesse, le réalisateur le fait apparaître tardivement, mais il le fait disparaître très tôt également. C’est Oscar Isaac, dans le rôle de Pepe, qui occupe l’écran du début jusqu’à la fin. Cet acteur de petite taille ressemble un peu à Charles Denner, il a toujours ce côté sombre en lui qui lui tient lieu de jeu. Mais comme ce sont des rôles très physiques, les grimaces n’ont que très peu d’importance. On retrouve Charlie Hunnam que certains voudraient nous faire passer pour une réincarnation de Steve McQueen dont il a repris de façon catastrophique le rôle dans la nouvelle mouture de Papillon. Mais malgré un physique athlétique, il reste assez mou. On remarquera que des rôles féminins il n’y en a guère. Adria Arjona dans le rôle d’Yovanna a du mal à exister. C’est donc un film d’hommes, mais plus précisément de 5 hommes qui n’existent que parce qu’ils coopèrent entre eux.  

Triple frontière, Triple frontier, J.C. Chandor, 2019

Les quatre survivants ont abandonné leur butin 

Dire que c’est un film décevant, comme l’a fait la critique, est erroné, qu’attendre en effet de J.C. Chandor ? Mais comme je l’ai dit en commençant cette chronique, c’est plus dans ce que ce film révèle des obsessions de l’Amérique que dans l’histoire elle-même, ou les intentions du réalisateur que se trouve l’intérêt. Il y a une vision crépusculaire de la puissance des Etats-Unis qui traverse l’ensemble et qui lui donne un caractère finalement très noir. Pour le reste, on pourra se contenter de quelques scènes d’action bien menées.



[1] http://alexandreclement.eklablog.com/the-ballad-of-buster-scruggs-joel-ethan-coen-2018-a151006964

[2] http://alexandreclement.eklablog.com/sicario-denis-villeneuve-2015-a119674594

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