• 14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

     14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Henry Hathaway est un réalisateur trop sous-estimé. Certes il a beaucoup tourné, et souvent il s’est dispersé dans des genres très différents, ce qui fait qu’on a du mal à voir l’unité de son œuvre. Pourtant il y en a bien une, c’est une sorte d’humanité sans apprêt, une attention à l’autre et à ses problèmes intimes. Fourteen hours est inspiré d’une histoire vraie. En 1938 John William Warde qui avait déjà fait une tentative de suicide à coups de couteau, s’était installé pendant de longues heures sur le rebord d’une fenêtre d’un hôtel newyorkais[1]. Cet évènement sensationnel avait mobilisé les froces de l’ordre et les pompiers, mais au bout du compte Warde avait sauté dans le vide et était décédé. En 1949 John Sayre avait écrit un long article sur ce sujet[2], et c’est cet article qui fut le point de départ du scénario. Mais si beaucoup de choses ont été changées par rapport à la réalité, il y a bien eu un policier, Charles V. Glasco, qui a parlementé pendent quatorze heures avec le suicidaire. Ici il s’appellera Dunnigan. Mais si on a refusé une fin plus dramatique dans le film, et si on a modifié les raisons, ce n’est pas seulement parce que c’était plus vendeur, mais parce que foncièrement cela correspondait mieux sans doute au devoir d’humanité de Hathaway. La prouesse technique de ce film est d’arriver à tenir le public en haleine à partir d’une histoire qu’on pourrait résumer en trois lignes, et sans faire pour autant de remplissage. Souvent classé parmi les films noirs, ce drame confirme en effet qu’en la matière Hathaway fut un maître. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Robert Cosick hésite à se jeter dans le vide 

    Robert Cosick après avoir commandé son petit déjeuner, monte sur le rebord de la fenêtre du Rodney Hôtel en hésitant à se jeter dans le vide. Le groom de service signale l’incident tandis qu’une femme hurle. Dunnigan, un simple policier qui passait par là lève la tête et l’aperçoit dans cette situation dangereuse, rapidement il grimpe au 15ème étage et tente de parlementer avec Robert. L’entreprise s’avère difficile, Cosick se révélant très méfiant. La police a été appelée, les pompiers aussi et la foule commence à se masser au bas de l’immeuble. L’étage où logeait Robert est évacué et la police s’installe. Dunnigan va tenter d’attirer Robert pour l’attraper et lui sauver la vie. Mais il le fait parler, lui offre des cigarettes, à boire, l’incite à parler. Il va installer une corde à sa jambe et tenter de capturer le neurasthénique. Mais ça ne marche pas. La police s’occupe de trouver son identité. Au bas de l’immeuble la jeune Ruth commence à parler avec Danny qui manifestement la trouve à son goût. La rue est bloquée. Les chauffeurs de taxi sont réduits au chômage, tandis que débarque Louise Fuller qui vient consulter son avocat pour divorcer. Des médecins, dont un psychiatre sont dépêchés sur place. En faisant parler Robert Dunnigan va apprendre que ses parents sont divorcés, et que c’est peut-être là l’origine de son traumatisme. Il va presqu’arriver à le faire entrer quand surgit inopinément un faux pasteur qui le fait fuir illico presto sur son rebord de fenêtre. Tandis que la presse et la radio se font envahissantes, la police retrouve la mère de Robert. Celle-ci exaspère son fils par ses déplorations, et se révèle être une femme difficile et compliquée. Puis c’est le tour du père de tenter de dissuader son fils de faire le grand saut. On comprend que la mère de Robert l’a monté contre son père qu’il a fini par considéré comme un raté. Dunnigan continue cependant à parler avec Robert de tout et de rien, tandis que la police tente par le haut d’intervenir. Mais Robert s’en aperçoit, et elle doit renoncer. On a enfin retrouver Virginia la fiancée de Robert. Elle aussi tente de le sauver. La police a mis en place un filet de protection pour le protéger s’il venait à sauter. Mais Robert s’en aperçoit, glisse et tombe dans le filet. Les policiers le récupèrent, les médecins le prennent en charge, et Dunnigan peut retrouver sa femme et ses enfants. Si personne ne le remercie, il a le sentiment du devoir achevé. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Le policier Dunnigan va tenter de dissuader Robert 

    L’histoire est très simple, mais le traitement ne l’est pas du tout. Le premier point qui nous frappe, c’est New York, cela n’aurait pas pu se passer ailleurs. C’est un film sur le vertige, et New York est par définition une ville qui se définit par sa verticalité. Le drame de Cosick, c’est l’occasion pour les Newyorkais de regarder en l’air, au dessus de leurs chaussures, ce qui leur fait rompre avec leur quotidien. Il va s’instaurer un dialogue sur trois plans. D’abord bien entendu le bas communique avec le haut, comme deux plans qui jusqu’ici s’ignoraient. En remontant vers le haut, on quitte les niveaux des sombres magouilles, les chauffeurs de taxi qui parient sur l’heure à laquelle Robert va sauter, les journalistes qui essaient de trouver du sensationnel dans ce drame. Quand on regarde d’un côté à l’autre de l’avenue, on se rend compte du gouffre bien réel qui existe entre les deux. Sur le plan horizontal, on a l’envahissement de l’étage par la police et aussi par les journalistes qui viennent jeter le trouble. La hauteur des immeubles s’oppose visuellement à l’étroitesse relative des rues et des avenues. En bas la foule grouille, attendant la conclusion du drame, en haut on s’active à la dénouer. Entre ces deux plans, il y a une forme de solidarité, la foule se passionnant pour cette affaire et souhaitant qu’elle se conclut au mieux. L’affrontement a lieu horizontalement, c’est d’abord l’opposition entre Dunnigan et Robert, puis Robert avec les membres de son entourage familial. Et puis il y a l’affrontement entre le père et la mère de Robert, celle-ci tentant de s’appuyer comme elle le peut sur les journalistes présents pour se mettre en valeur. Le père a le vertige, il a des difficultés à se tenir sur le rebord de la fenêtre, mais il le fait tout de même. La ville devient alors un personnage à part entière, pas forcément malveillant d’ailleurs, mais un personnage qui compte tout de même. Ces différentes façon d’appréhender l’espace vont converger vers cette idée d’incommunicabilité. On verra la belle Louise Fuller derrière sa vitre, regarder le drame qui se passe de l’autre côté de l’avenue, incapable d’en parler, situation qui la renvoie vers sa tentative de divorcer de son mari qui lui parait finalement vaine. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    La foule commence à s’amasser en bas de l’hôtel 

    La seconde approche de cette histoire, c’est la question de la famille. Elle apparaît comme une forme ambiguë, le lieu où peut se développer la joie ou se développer le drame. Quand Dunnigan discute avec Robert celui-ci lui demande quelles seraient les bonnes raisons de continuer à vivre, il lui raconte les joies simples de sa famille, ses enfants, sa femme qui n’est peut-être pas très belle, mais qui est sa femme, son point d’appui et son équilibre. Il raconte comment il lui a appris aussi à aimer la bière. Avant même l’arrivée des médecins, il a compris que le point clé du traumatisme de Robert, c’est l’absence du père qui a été dévalorisé. La mère éliminant le père il s’est trouvé seulement confronté à l’amour naturel mais envahissant qu’il ressentait pour elle. Il ne veut pas mêler Virginia à ses angoisses et il a préféré rompre, comme si il ne se sentait pas capable de faire autre chose que de copier les errements de ses parents. Le contrepoint de cette relation inaboutie entre Robert et Virginia est an bas au milieu de la foule,  la manière dont Ruth et Danny se rencontrent, s’apprécient et s’en vont finalement ensemble, en toute simplicité.   

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Les caméras filment le drame 

    En regardant du côté de la démarche de Robert, on s’interroge sur la signification du suicide. En effet, si Robert met autant de temps à se décider, c’est qu’au fond il ne désire pas mourir, il veut qu’on vienne l’aider. Mais sa détermination le pousse à rendre les choses compliquées pour asseoir sa crédibilité. Dunnigan qui n’a pas fait beaucoup d’études, s’en rend compte et à un moment donné, il va s’énerver après lui, lui intimant l’ordre de sauter, lui énonçant qu’il exerce un chantage insupportable sur son entourage. Sa colère agit fortement sur Robert qui semble alors se poser la question de savoir à quoi correspond son acte. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951 

    Les reporters commentent pour la radio 

    C’est un film où on sent le grouillement un peu hystérique de la foule. Cette foule a plusieurs fonctions, d’abord elle isole un peut plus Robert et Dunnigan qui ne se sentent pas vraiment concernés par elle. Mais elle est aussi le levain du mercantilisme de l’information. C’est par elle que les radios, les télévisions et les journaux existent. Et en grossissant l’évènement non seulement ils le déforment, mais ils le vide de son sens, le drame devient un spectacle creux. Cette foule compacte devra être dispersée par la police à cheval lorsque le spectacle sera terminé. La vie sociale est paralysée pendant le drame. La foule est un personnage important de ce drame et doit cependant, comme le montre le couple qui se forme avec Ruth et Danny, être dissociée des individus qui la compose. Le côté barnum médiatique rappelle bien sûr Ace in the hole de Billy Wilder tourné exactement la même année et qui mettait encore plus en évidence les dérives de la médiatisation de n’importe quel évènement, quitte à le déformer où à l’inventer. Que ce soit en ce qui concerne la famille ou les médias, il s’agit bien d’une critique du mode de vie américain. Mais cette critique n’est jamais amère et désespérée. Le personnage du faux pasteur, vrai illuminé certainement qui s’introduit subrepticement dans la pièce où Robert pourrait débarquer, renforce cette critique de la crédulité malsaine des Américains. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    La mère de Robert tente de le raisonner 

    Ces principes vont donner des obligations à Hathaway sur le plan technique. C’est la verticalité des prises de vue qui va dominer, quitte à donner le vertige au spectateur assis dans son fauteuil. Plongées et contre-plongées se répondent comme si elles dialoguaient sur la possibilité de porter une espérance. Les ruptures dans cette verticalité de principe interviennent dans les endroits clos, ou dans la représentation de la foule mouvante. Ces ruptures mettent en place un rythme haletant qui maintient le suspense jusqu’à la fin. Les vues plongeantes sont impressionnantes, même lorsqu’il s’agit de prolonger les échanges entre Robert et Dunnigan. En même temps ces plongées interrogent sur la vérité qu’on peut découvrir dans le visage de Dunnigan ou de la  mère de Robert. Mais il y a aussi des belles scènes dans les couloirs de l’hôtel où les travellings doivent être exécutés avec beaucoup de dextérité et de vitesse pour donner plus de force au drame. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Louise Anne Fuller, face au drame va renoncer à divorcer 

    L’interprétation est superbe et augmente la qualité du film. D’abord il y a l’immense Paul Douglas dans le rôle de Dunnigan. On ne dira jamais assez de bien de Paul Douglas. Agent de la circulation, terre à terre donc, il se transforme en grimpant les étages avec comme seul souci de sauver une âme à la dérive. Il a un jeu très nuancé. Il était déjà souffrant à cette époque et serait rapidement emporté par une crise cardiaque. Richard Basehart est aussi très bien dans le rôle de Robert. C’était lui aussi un très grand acteur. Ça n’a l’air de rien, mais dans ce rôle extrêmement statique puisqu’il est coincé sur son rebord de fenêtre, il fait passer énormément de choses dans les mouvements de son corps. Mais on lit aussi beaucoup de nuances sur son visage, passant de la méfiance au regret, avec parfois un sourire enfantin à l’évocation d’un bon souvenir ou d’un moment de détente. A cette époque la femme de Basehart avait été diagnostiquée d’une tumeur au cerveau, ce qui devait renforcer certainement son propre désespoir. Derrière on trouve évidemment les parents. La mère c’est Agnès Moorehead, qu’on croirait presque spécialisée dans ce genre de rôle de femme autoritaire et aigre. Elle a un abattage énorme, sachant aussi se montrer sous un meilleur jour quand il s’agit de se donner en spectacle devant les journalistes. Le père est incarné par le vieux routier de Robert Keith. Et puis il y a les jeunes femmes. Barbara Bel Geddes est très émouvante dans le rôle de Virginia. La jeune Debra Paget dans le rôle de Ruth apporte un peu de fraicheur à cette foule endiablée en tombant amoureuse de Jeffrey Hunter. Il y a aussi Grace Kelly dont c’était le premier rôle, elle a du maintien. On retiendra encore Howard da Silva qui incarne le chef de la police  qui tente de régler au mieux cette affaire qui le contrarie beaucoup. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Tandis que Dunnigan parlemente, les policiers tentent d’intervenir 

    Ce n’est pas du tout un film glamour, c’est un drame réaliste, comme si la fatalité qui pèse sur les épaules de Robert rappelait celle d’Antonio Ricci, le héros malheureux de Ladri di biciclette, le chef d’œuvre de Vittorio de Sica. Ce n’est pas pour autant un film sans émotion. Il y a une forme de tendresse émotionnelle vers la fin du film, aussi bien entre Virginia qui récite un poème et Robert qui l’écoute, mais aussi entre Robert et Dunnigan quand celui-ci parle de sa femme et de la manière dont il la voit. Deux fins de ce film ont été tournées, l’une qui voit Robert s’écraser au sol, comme John William Warde, et l’autre qui est celle qu’on connaît où on voit Robert s’accrocher au filet tendu en dessous de lui par les policiers. Hathaway disait qu’il préférait le suicide, mais la fille du directeur de la Fox s’étant suicidée en se défénestrant, Zanuck commanda une autre fin. Quelle fin est préférable ? C’est bien difficile à dire. La première aurait exagéré le drame et affaibli le contexte dans lequel il se déroule, mais elle aurait été plus conforme à l’histoire originale. La seconde entreouvre une porte sur l’espérance, même si on doute un peu des possibilités de rétablissement de Robert. Howard Hawks avait été sollicité pour réaliser ce film, mais il trouvait le sujet trop déprimant. De même si on n’imagine mal ce film sans Richard Basehart, c’est Richard Widmark qui avait été le premier choix des producteurs. Mais à mon sens il était à cette époque beaucoup trop ricanant pour le rôle. 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Virginia est venue elle aussi pour convaincre Robert de ne pas sauter 

    Si ce n’est pas tout à fait un film noir, c’est en tous les cas un excellent film, très prenant, peut-être un des meilleurs d’Hathaway. Il n’existe pas d’édition de ce film en Blu ray sur le marché français, mais un bon DVD chez ESC Editions.   

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    La police disperse la foule après le sauvetage de Robert 

    14 heures, Fourteen hours, Henry Hathaway, 1951

    Dans la réalité John William Warde qu’on voit ci-dessus en discussion avec Charles V Glasco finira par sauter et s’écraser devant l’entrée de l’hôtel Gotham 



    [1] “Warde Burial Advanced”, New York Times, 30 July 1938.

    [2]  "That Was New York: The Man on the Ledge," The New Yorker,  April 16, 1949.

    « PETITE PAUSEDisparition de Sidney Poitier »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :