• Le malin, Wise blood, John Huston, 1979

    La folie de la religion est un des thèmes récurent de la littérature et du cinéma américains. Dans aucun autre pays on pourrait avoir l’équivalent, essentiellement parce que les Américains on construit un pays fait de bric et de broc, où se mêlent des cultures et donc des religions diverses et variées qui se trouvent violemment en concurrence les unes avec les autres. Ensuite parce qu’il y a pour les mêmes raisons une liberté de critique qui reste toujours assez forte dans ce pays. Cette alliance de la littérature et du cinéma a donné au moins trois grands films, Elmer Gantry, roman de Sinclair Lewis publié en 1927 et adapté magnifiquement par Richard Brooks en 1960, The night of the hunter, roman de David Grubb, publié en 1953, et adapté à l’écran par Charles Laughton en 1955, qu’on peut considérer comme un chef d’œuvre du film noir, et enfin, Wise blood, publié en 1952 qui contribua plus que tout à la gloire de Flannery O’Connor et qui fut adapté seulement en 1979 dans cette période post-Guerre du Vietnam, marquée fortement par le désenchantement social. La thématique qui unit ces trois œuvres magistrales est une fascination pour les prédicateurs qui ont pullulé dans les Etats du sud des Etats-Unis et qui existent par la maitrise de la parole. Derrière ces prêches le plus souvent sommaires, se cachent évidemment des mensonges sur les intentions des prêcheurs. Sous le couvert de la rédemption et de libération, ils recherchent avant tout le pouvoir qu’ils pourront obtenir soit par l’argent, soit par le sexe, soit par les deux à la fois. La cupidité et la luxure sont dissimulées sous des sermons hypocrites. Ils ouvrent forcément la voie à des intentions criminelles. Dans les trois œuvres que je viens de citer, il y a cependant encore autre chose, une sorte d’intoxication par la parole : à force de prêcher, ces prédicateurs finissent par croire qu’ils sont effectivement porteurs de la parole de Dieu, ou qu’ils ont une mission essentielle à effectuer sur terre. Ces hommes et ces femmes prêchent d’une manière agressive et virulente, fascinent leur public, mais également les écrivains qui se penchent sur leur cas qui le plus souvent frise la folie ordinaire ! Et s’ils sont aussi fascinants, c’est bien parce qu’ils sont très différents de ce que nous sommes et que nous avons une grande difficulté à saisir leur détermination derrière la folie qui s’est emparé de leur cerveau.    

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979

    Hazel Motes est revenu de la guerre plein d’amertume. Il a été blessé et touche une pension de l’Etat. La maison de sa famille est en train de s’effondrer dans un coin reculé de Georgie dont les habitants cherchent à toute force à s’enfuir. Après avoir été faire une visite à une prostituée, il va se transformer en prêcheur à l’image de son grand-père. Mais comme il a beaucup souffert, il ne croie ni au Christ, ni à la rédemption. Le cœur plein de haine, il invente une Eglise sans Christ. Entre temps il croise la route d’un prédicateur, faux aveugle et vrai escroc qui a un fille qui attire Hazel irrésistiblement. Dans un rassemblement autour d’un camelot qui vend des machines à éplucher les pommes de terre, il fait aussi la connaissance d’un jeune home, Enoch Emory, qui travaille dans un zoo et qui cherche désespéremment à se faire des amis. Il accompagne Hazel qui suit Hawks et sa fille. Mais ils se disputent. Hazel va s’acheter une voiture d’occasion qui est elle aussi à l’article de la mort. Plus tard Hazel va retrouver Enoch qui lui permet de trouver l’adresse des Hawks. Il loue une chambre dans la même maison qu’eux. Dès lors Sabbath Lily fait tout pour le séduire, demandant même à son père de l’aider dans cette tâche difficile. Hazel s’en va prêcher, mais il rencontre la concurrence et refuse de s’associer avec un autre précheur professionnel qui pense qu’Hazel a du potentiel. Comme celui-ci refuse à la fois de s’associer et de prêcher pour de l’argent, Shoates paye un tuberculeux qu’il va habiller comme Hazel. Celui-ci ne supportant pas la concurrence va suivre ce nouveau précheur et l’assassiner. Entre temps Enoch a volé dans le Museum une sorte de momie qu’il veut donner à Hazel pour remplacer en quelque sorte l’effigie du Christ. C’est Sabbath Lily qui intercepte la relique, mais lorsqu’elle la montre à Hazel avec qui maintenant elle cohabite, il la détruit pris d’une bouffée de colère. Mais peu à peu les choses se gâtent vraiment, le sheriff détruit sa voiture, puis il se brûle les yeux à la chaux vive. Devenu aveugle, Sabbath Lily le quitte. Il reste seul avec sa propriétaire qui rêve de l’épouser. Mais lui continue son martyr, il marche avec des cailloux dans les chaussures, il s’entoure le buste de fil de fer barbelé. Un soir, alors que sa propriétaire menace de le mettre dehors, il s’en va sous une pluie battante, la police le retrouvera le  lendemain matin dans un fossé, il mourra peu après. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Hazel retrouve la ferme de ses parents 

    L’œuvre de Flannery O’Connor a été écrite dans un temps long, et plusieurs des chapitres ont été d’abord publiés comme nouvelles dans des magazines, ce qui donne au roman un caractère assez dispersé, bien que finalement cela progresse. En règle générale quand Huston adapte un grand ouvrage de la littérature américaine, il y est très fidèle. Et donc à quelques détails près, le film suit parfaitement l’ouvrage dans sa progression. Dans le roman, publié en 1949, Hazel revient de la guerre de 39-45, le film se passe en 1971 et Hazel revient manifestement du Vietnam. Ça change quelque chose parce que peut-être dans la réalité des années soixante-dix les prédicateurs ont-ils un peu moins d’importance. Le ton diffère aussi légèrement, le livre utilise souvent des personnages et des situations grotesques, dans le film on tendra plutôt vers le tragique. Le personnage de la propriétaire de Hazel et de Hawks est plus développé dans le livre, elle fouille son courrier, augmente les prix quand elle comprend qu’Hazel à un peu d’argent, elle manifeste plus de cupidité. Curieusement c’est le livre qui est plus sulfureux que le film, et pourtant on disait O’Connor très catholique et très croyante. Or il y a plus de retenu chez Huston que chez elle. Le livre est carrément brûlant, que ce soit le personnage de Sabbath Lily ou le personnage de Leora Watts qui vend ses charmes à tout le monde pour 4 dollars. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Un camelot qui vend des éplucheurs de patates attire la foule 

    Mais quel que soit le prétexte, ce qui domine dans le film est la solitude des personnages. Hazel voudrait bien qu’on l’aime à travers ses prêches, Sabbath Lily voudrait aussi un homme qui la garde près d’elle. Enoch cherche un ami, il ira jusqu’à voler le costume d’un gorille de pacotille que tous les enfants aiment, mais il n’arrivera qu’à susciter la peur autour de lui. C’est encore un film matérialiste, comme Fat city, dans le sens où les conditions matérielles du développement des caractères sont posées là, un monde économique qui s’écroule, des contrées qui se dépeuple, et des formes religieuses oppressantes. Tous ces gens sont d’ailleurs un peu fous. La palme revenant bien sûr à Hazel qui faisant de la vérité une sorte hypostase, sera contraint d’aller jusqu’au bout dans la destruction de lui-même. C’est donc en même temps une critique de l’Amérique dans tout ce qu’elle a de malsain et qu’elle tente de masquer sous un optimisme de pacotille. L’hypocrisie est partout et Hazel ne sait plus ce qu’il veut, certes il est attiré par les femmes et le sexe, mais il le refuse en même temps. Parfaite figure du masochisme, il doit payer… du moins est-ce ce qu’il pense et ce qu’il dit. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Asa Hawks, le faux aveugle, mendie et distribue des prêches 

    Il y a une vraie parenté de ton avec Fat city. Il ne faut pas très longtemps à John Huston pour brosser le tableau. Ce sont des annonces foisonnantes pour les différentes églises, des panneaux déversant la parole du Christ, et puis la ferme délabrée des Motes, les magasins qui ferment, des rues sales et des hommes sans occupation. La réalisation n’a pas de faille, fluide, suivant les tressautements des pantins qui s’agitent, elle saisit à la fois le contexte matériel, l’environnement, et les regards plus ou moins troublés. On retiendra les scènes en plongée de la petite ville, avec ses statues, ses places sous la pluie, qui saisissent l’architecture du lieu comme élément déterminant. La mise en scène est d’une sobriété remarquable, et c’est cette sécheresse qui donne encore plus de force à l’histoire, sans jouer sur le pathétique, la fin de Hazel est poignante. Par exemple cette scène en long travelling arrière qui suit Hazel lui-même poursuivant les Hawks, avec sur ses talons le pauvre Enoch Emery qui peine à suivre. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Hazel loue une chambre où habitent les Hawks 

    Bien qu’aucun des acteurs ne soit connu, l’interprétation est exceptionnelle. Brad Dourif dans le rôle d’Hazel joue de son physique aigu, de son regard étrange qui oscille entre cruauté et étonnement. Il sait tout faire, y compris jouer de la position de son corps pour manifester ses sentiments et marquer sa colère. Il ne retrouvera jamais plus un tel rôle. Amy Wright qui est Sabbath Lily est exceptionnelle dans le rôle de cette jeune fille, elle est sensée avoir quinze ans, qui veut se donner corps et âme à ce crétin d’Hazel. Elle non plus ne trouvera aucun rôle aussi important, elle sera condamnée aux seconds rôles, alors que c’est une actrice de caractère. Harry Dean Stanton, un habitué des rôles de paumés, est le père Hawks. Mary Nelle Santacroce sera la propriétaire un rien vicieuse et sournoise, et Ned Beatty le petit escroc Shoates. Mais il y a beaucoup de détails très juste dans la distribution, par exemple les garagistes, qu’ils soient noirs ou blancs ils ont tous une communauté d’attitude dans le jugement qu’ils vont porter sur l’automobile de Hazel. John Huston s’est donné un petit rôle, celui du grand-père prédicateur qui a finalement été le traumatisme de ce pauvre Hazel. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Sabbath Lily veut séduire Hazel 

    C’est le dernier très grand film de John Huston, suivra l’adaptation de Malcolm Lowry, Under the volcano, en 1984, ce sera un échec artistique assez complet, mais sans doute que ce roman ne peut pas être vraiment adapté à l’écran car il s’agit plus d’un rêve éthylique que d’une histoire ; suivra encore le médiocre Prizzi’s honor, et enfin The dead honorable adaptation, sans plus, de l’œuvre de James Joyce, une courte nouvelle tirée des Dubliners. Wise blood est un film très noir, ironique, mais pas drôle du tout, un film très dérangeant. On n’y trouvera aucun personnage positif ou naïf, il n’y a pas de victimes si on peut dire, mais seulement des assassins en puissance, des dégénérés. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Hazel est maintenant dépendant de sa propriétaire

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  •  L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979

    Le film de prison et de prisonnier est constitutif du film noir. Parmi les réussites du genre, on peut citer Brute force de Jules Dassin en 1947 aux Etats-Unis, ou encore Le trou, le chef d’œuvre de Jacques Becker en France en 1960. L’univers carcéral permet à la fois d’exprimer le désir de liberté et de développer des caractères singuliers mis à l’’épreuve de la cohabitation avec les autres détenus et d’affronter la hiérarchie sociale représentée le plus souvent par des gardiens ou un directeur plutôt sadiques. Mais également en mettant l’accent sur les difficultés d’une évasion, il est possible de faire ressortir l’ingéniosité humaine dès lors qu’il est question de survie. Escape from Alcatraz est la cinquième et dernière collaboration entre Clint Eastwood et Don Siegel.  

    L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979

    Frank Morris est transféré à Alcatraz. Délinquant récidiviste, il a tenté plusieurs fois de s’évader. C’est donc une manière de punition que de l’enfermer ici. Le directeur de la prison, Warren, est un homme arrogant et dur qui ne cherche qu’à humilier les prisonniers. Morris va trouver un emploi à la bibliothèque où il va se lier d’amitié avec English, un noir condamné à une lourde peine, mais qui semble avoir beaucoup d’influence sur les autres prisonniers. Mais Morris va se heurter au brutal Wolf avec qui il se bat, ce qui l’amène directement au cachot. A sa sortie du cachot, il va retrouver les frères Anglin. C’est avec eux et Butts qu’il va imaginer une évasion en passant par les conduits d’aération du bâtiment. Mais cela ne suffit pas, il faudra aussi confectionner patiemment des gilets de sauvetage et un radeau pour tenter de gagner la côte en face d’Alcatraz. Wolf qui est sorti du cachot veut se venger, mais English l’en empêchera. Le directeur cependant se méfie de Morris et décide de le changer de cellule. C’est justement ce moment que choisissent les quatre complices pour s’évader. Cependant, Butts restera en prison à cause de ses atermoiements. Morris et les frères Anglin ne seront jamais retrouvés. 

    L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

    Frank Morris est enfermé à Alcatraz après de nombreuses tentatives d’évasion 

    C’est basé sur une histoire vraie qui s'est passée en 1962, et si pendant longtemps on a cru que les trois évadés s’étaient noyés, une photo venant du Brésil semble avoir démontré que les frères Anglin avaient réussi à s’échapper au Brésil[1]. Aucun corps n’a été retrouvé. Le scénario s’est inspiré de l’ouvrage de J. Campbell Bruce qui a été un grand succès, mais on ne sait strictement rien sur son auteur qui n’a écrit que ce livre. Son livre n’a pas été traduit en français. Dans sa manière, il semble que ce film ait été directement inspiré du Trou de Jacques Becker. On y reconnait les mêmes malices pour camoufler le trou qu’on creuse pour accéder aux conduits d’aération ou pour laisser croire aux gardiens que les prisonniers dorment. De même la traversée des conduits d’aération qui amène les prisonniers de surprise en surprise s’apparente à ce qui se passe dans les égouts du film de Becker. Les thèmes traités seront ceux de l’ingéniosité pour inventer des manières de s’évader, l’amitié entre des hommes forts, le courage et bien sûr les conflits que génèrent l’enfermement. Le film a besoin évidemment de ces conflits car on ne peut pas passer près de deux heures à démonter les rouages d’une évasion. Il y a trois conflits qui viennent émailler le récit. D’abord celui entre Wolf et Morris, puis celui entre Morris et le directeur, et enfin celui qui existe entre le directeur et le doc qui a eu le malheur de caricaturer le directeur. 

    L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

    Il trouve à s’occuper à la bibliothèque 

    Le décor particulier d’Alcatraz qui a été plusieurs fois utilisé – Birdman of Alcatraz de John Frankenheimer en 1962, Point Blank de John Boorman en 1967, utilisant la prison désaffectée – est exceptionnel. Que ce soit les couloirs et les étages, ou que ce soit les extérieurs où se promènent les prisonniers. Cela permet à Don Siegel de montrer sa virtuosité à tirer des lignes géométriques et de belles diagonales en utilisant parfaitement la profondeur de champ. La caméra est précise, capte le mouvement sans emphase, même dans les pires moments de tension. On remarque que peu d’attention est accordé à la psychologie, comme il y aura peu d’éléments pour rappeler que les prisonniers sont aussi des êtres humains qui ont eu une vie avant la prison. On verra English rencontrer sa fille au parloir, ou Butts apprendre par sa femme que sa mère va mourir. Mais des évadés proprement dits, on ne saura rien, à peine qu’ils ont un passé de criminels. Les deux affrontements entre Wolf et Morris sont proprement filmés, avec toute la brutalité qu’il faut, mais aussi sans s’attarder sur l’aspect spectaculaire de la chose. 

    L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

    Wolf tente de tuer Morris 

    Le film a été produit par Clint Eastwood et Don Siegel. C’est d’ailleurs disons-le tout net le meilleur film de l’équipe Don Siegel-Clint Eastwood. Et probablement le meilleur de Clint Eastwood, ce qui n’est pas très difficile. Clint Eastwood est ici bon, pour une fois, rien à voir avec les bouffonneries de l’inspecteur Harry. Peut-être qu’on le trouve bon parce que le scénario est bon. Tous les autres acteurs sont des faire-valoir. Patrick McGohan dans le rôle du directeur sadique en fait un peu trop, mais ça passe parce que son rôle n’est pas décisif. Plus intéressants sont les prisonniers, que ce soit Robert Blossom dans le rôle de doc ou Paul Benjamin dans celui d’English, ils sont excellent. Bruce M. Fischer qui joue le rôle de Wolf est juste mauvais comme il faut. Presque pas de présence féminine donc, si ce n’est les deux visites au parloir, un peu comme si c’était une marque de faiblesse que de recevoir en prison. Le film rappellera que la prison d’Alcatraz dut désaffectée quelques mois après l’évasion, elle deviendra un lieu de visite touristique

    L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

    Butts aimerait bien s’évader 

    Don Siegel avait déjà abordé le film de prison avec, en 1954, avec Riot in cell block 11 qui racontait la révolte de prisonniers. Sans être un chef-d’œuvre, Don Siegel a fait mieux, Escape from Alcatraz est un très bon film. Son succès a été très bon aux Etats Unis, mitigé en France. 

    L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

    Au réfectoire, Morris développe son plan 

    L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

    Le directeur de la prison est effondré

     L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

     L’évadé d’Alcatraz, Escape from Alcatraz, Don Siegel, 1979 

     


    [1] http://www.sfgate.com/news/article/Does-this-photo-prove-the-most-famous-Alcatraz-6568415.php

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  •  L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971

    Don Siegel est un réalisateur important dans l’histoire du film noir, et même un des initiateur de ce qu’on appelle le film néo-noir. Auteur de films excellents à petit budget, avant les années soixante – par exemple le très méconnu et très excellent Private hell 36[1]il est surtout connu pour les films qu’il a tourné avec Clint Eastwood et qui ont été pour la plupart de grands succès. Il a réalisé avec cet acteur cinq films, mais la plupart sont mauvais voire très mauvais. Les seuls qui résistent au passage du temps sont Escape from Alcatraz et peut être The beguiled. Le premier film qu’ils tournèrent ensemble est Coogan’s bluff en 1968, film fort justement oublié aujourd’hui, oscillant entre comédie niaiseuse et film policier. Dirty Harry est le quatrième film réalisé par ce tandem, et c’est le plus célèbre des cinq. Ce film a une importance capitale dans l’histoire du film noir, et c’est lui qui a révélé les options politiques réactionnaires de Clint Eastwood en en faisant le prototype du flic obsédé et vindicatif, qui pense que la loi est bien trop clémente avec les criminels.  

    L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971 

    Scorpio tue avec un fusil à lunette 

    Scorpio est un assassin en série qui opère à San Francisco. Il tue une jeune femme, puis, il menace de tuer d’autres personnes si la ville ne lui verse pas une rançon de 100 000 $. L’inspecteur Harry Callahan est chargé de l’affaire. En même temps, alors qu’il prend son déjeuner, il est témoin de l’attaque d’une banque. Il n’hésite pas une seconde, après avoir appelé des renforts, il sort son Magnum 357 et va flinguer les gangsters les uns après les autres. La police piste Scorpio et manque l’arrêter quand il s’apprête à tuer un homosexuel. Elle va encore le piéger quand Scorpio décide de tuer un prêtre. Mais c’est encore raté pour la police, chaque fois il s’en tire. Harry va prendre aussi le temps de sauver un candidat au suicide qui menace de sauter du haut d’immeuble. Comme Scorpio a aussi tué un adolescent noir, le maire décide de payer la rançon. C’est Harry qui est chargé de la livrer. Pour cela il est aidé par l’inspecteur Gonzales qui le couvre. La remise de la rançon se passe mal, car quand Scorpio obtient finalement le sac de billets, il ne peut s’empêcher de vouloir tuer Harry. Mais Gonzales intervient en tirant des coups de feu. Harry blesse Scorpio d’un coup de couteau dans la jambe. Celui-ci s’enfuit en abandonnant la rançon. Harry a été sérieusement amoché, et Gonzales aussi. Celui-ci décide d’abandonner la police, notamment sous la pression de sa femme. Harry se fait soigner, mais il continue à penser à Scorpio. Il va retrouver sa trace à l’hôpital où il s’est fait soigner pour le coup de couteau. Il l’arrête, mais comme il a violé un certain nombre de règles pour l’arrêter on va le relâcher ! Harry décide de le suivre. Pour s’en débarrasser, Scorpio se fait casser la figure par un grand noir costaud, et il désigne Harry comme le coupable de cette vengeance. Ensuite Scorpio va enlever un bus de ramassage scolaire et recommencer son chantage, exigeant cette fois 200 000 $ et un jet privé pour partir. Le maire va céder. Mais Harry reste en embuscade, il va rattraper le bus, et tuer Scorpio, puis il jette son insigne de policier.  

    L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971 

    Harry trouve un message de Scorpio 

    Comme on le voit la trame est plutôt simple, voire simplette, et peu subtile. On ne saura quasiment rien des motivations de Scorpio, ni même de celles de Harry. On raconte ici et là que cette historiette a été inspirée par la fameuse affaire du Zodiac qui n’a jamais été résolue. Le rôle de l’inspecteur Harry aurait été inspiré par l’inspecteur qui conduisait l’enquête sur le Zodiac, David Toschi. Mais ce sont là des détails sans grand intérêt, parce qu’en réalité ce qui saute d’abord aux yeux c’est le manque de crédibilité factuelle. Il est en effet bouffon de faire intervenir Harry sur toutes les scènes criminelles de la ville de San Francisco. De même c’est à peine s’il coopère avec ses collègues policiers, ce qui est incongru dans une enquête longue et difficile. Le film se voudrait « comportemental » et donc éviter les bavardages. Mais il faut toujours qu’au milieu des dialogues traine des morceaux de philosophie un peu lourde. Harry prend le temps de discuter du nombre de balles dans son revolver avant de tuer ses ennemis qui eux-mêmes menacent de le tuer. Ou alors il prend le temps de discuter le bout de gras avec la femme de l’inspecteur Gonzales pour la déculpabiliser pour avoir poussé son mari à démissionner de la police. Les extravagances du scénario et de la mise en scène font que le film hésite entre parodie et film noir.  

    L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971 

    Harry élimine à lui tout seul un gang de pilleurs de banque 

    Le film s’inscrit effectivement dans un renversement réactionnaire qui commence à s’affirmer au début des années soixante-dix, et certainement parce qu’il fait partie de cette réaction intellectuelle contre le laisser aller de la révolte de la jeunesse, il ne peut être qu’important – suivra la réhabilitation du libéralisme économique et la nécessité de défendre la propriété privée contre les pilleurs de banque. Si à la fin des années soixante ce sont plutôt les bandits qui sont à l’honneur, Dirty Harry va au contraire affirmer que les gangsters sont entièrement mauvais et qu’il faut soutenir sa police quoi qu’il en coûte pour les éliminer, les tuer le plus souvent possible. C’est évidemment la mentalité des policiers américains. Mais si par exemple on lit les ouvrages de Wambaugh, un ancien flic, qui parle de la police qu’il a connu de l’intérieur, il y a une mise à distance de ce discours simplificateur, même si Wambaugh soulève les problèmes que pose la bureaucratie politicienne à l’exercice d’une bonne police. Et comme le message est simpliste, le film est aussi simpliste dans sa forme. C’est sans doute pour masquer ce vide que sert le gros pistolet brandit par Harry à tout bout de champ. Certains y ont vu un symbole du machisme en action, et il est vrai que l’inspecteur Harry, mécanique pantin, n’a pas de vie sexuelle, ou plutôt il semble partager celle-ci avec son Magnum 357. On tombe alors facilement dans la mise en œuvre d’effets visuels au détriment de toute forme de crédibilité matérielle ou psychologique. C’est sans doute ce manque de sobriété plus ou moins bien assumé qui en fait un film important sur le plan de l’histoire du film noir : ça ne se faisait pas avant, mais ça se fera abondamment après. Siegel introduit des effets dignes du western spaghetti : la discussion sur le nombre de balles qui lui reste renvoie à la sentence bouffonne de Blondin qui explique à Tuco que le monde se divise en deux, ceux qui creusent et ceux qui ont un revolver. Ces jeux de mots insipides paraissent sortis de la cervelle d’Audiard tant ils sont mauvais. Ce n’est donc pas tellement la violence en elle-même qui pose problème – Peckinpah ira bien plus loin – que la façon dont elle est représentée. Je passe sur l’image que le film donne de San Francisco ville peuplée de fous et d’homosexuels. Je passe aussi sur le symétrique entre le tueur et le policier qui tous les deux sont obsédés par leur mission, cette relation infernale entre un policier le tueur en série est une des ficelles récurrentes de ce genre de film.  

    L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971

    La police essaie de piéger Scorpio 

    En général j’aime bien la manière de filmer de Don Siegel, notamment dans sa capacité de saisir les décors urbains. Ce n’est pas le cas ici. La réalisation est plate, on retombe sur le sempiternel Golden Gate pour bien nous faire voir à quel point on est à San Francisco. Sans doute ce défaut ressort-il parce que Siegel fait porter son effort sur des détails de l’action plutôt que sur l’action elle-même. Par exemple vers la fin du film Harry attend Scorpio perché sur un pont. Ce qu’on détaille c’est sa haute silhouette qui est sensée marquer à quel point il poursuit de son ombre le sinistre tueur et lui faire peur. Ou encore la façon dont est filmée la scène de l’attaque de la banque : ce qu’on retient, c’est surtout l’énorme revolver pointé en avant par Harry, puis la haine dans l’œil du casseur lorsqu’il se rend compte que le policier n’avait plus de balle dans son arme. Ce manque d’inspiration est compensé par des effets plus ou moins adéquat, voir la séance de tabassage de Scorpio par un noir qui est payé pour ça. La photographie n’est pas terrible, particulièrement les scènes qui se passent dans la nuit. Don Siegel ne tire guère parti de l'écran large. Et Lalo Shiffrin est assez peu inspiré pour illustrer musicalement l’ensemble.  

    L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971

    Harry est amer, une adolescente a été violée et tuée 

    Certainement le film est plombé par l’interprétation monolithique de Clint Eastwood. A force de ne rien manifester, il finit par être transparent, mais surtout sa voix est assez difficile à supporter. Les défenseur du jeu d’Eastwood avec la mauvaise foi qui les habite, parlent de « jeu minéral », au lieu de dire qu’il n’exprime rien que le vide. Le film n’a pas été prévu pour Clint Eastwood, même si par la suite il fera du personnage d’Harry son fétiche puisqu’il l’incarnera cinq fois, allant toujours un peu plus bas dans le pire pour épuiser cette rente de situation. Mais Dirty Harry était au départ une production de Don Siegel, prévue pour Frank Sinatra. Celui-ci dut abandonner le projet pour cause de santé, puis on songea à Paul Newman – alors au sommet de sa gloire – qui eut l’intelligence de décliner la proposition. C’est donc ce troisième choix qui assura le succès du film et une grande partie de la gloire de Clint Eastwood. Le tueur Scorpio est Andrew Robinson. Il en fait des tonnes, donnant dans l’hystérie. C’est malvenu, mais je suppose que c’est ce qu’on lui a demandé de faire. Ce rôle semble l’avoir marqué, il est par la suite devenu abonné aux rôles de tordu, au cinéma et surtout à la télévision. On retrouve quelques vétérans du film néo-noir des années soixante-dix, John Vernon, toujours excellent, dans le rôle du maire. Henri Guardino dans le rôle du lieutenant Bressler. Le très pâle Reni Santoni endosse le costume de l’équipier d’Harry, Gonzales, mais sans beaucoup de conviction. Pour les cinéphiles, ils reconnaîtront dans un petit rôle le frère du grand Robert Mitchum, John Mitchum. On est évidemment frappé par l’absence de rôle féminin, sans trop savoir ce qu’on doit en penser.  

    L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971 

    Scorpio kidnappe un car de ramassage scolaire 

    Tout ce que je viens de dire ne plaide pas en faveur de ce film. Plus encore que son idéologie sous-jacente, ce qui agace ce sont les faiblesses du scénario et de la réalisation, sans parler de l’interprétation de Clint Eastwood. Mais force est de reconnaître que ce film a marqué un tournant dans le film de flics, c’est un modèle si je puis dire de la violence qui va se propager dans ce sous-genre du film noir par la suite. S’il n’a guère d’intérêt artistique ou moral, s’il n’a aucune dimension réflexive sur la violence qui gangrène la société américaine, il a une place de choix dans l’histoire du film noir.

    L’inspecteur Harry, Dirty Harry, Don Siegel, 1971  

    Don Siegel et Clint Eastwood sur le tournage

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/ici-brigade-criminelle-private-hell-36-don-siegel-1954-a114844696

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  • Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943

    Ce film, le premier réalisé par Visconti, est considéré aussi comme le premier film néo-réaliste italien, bien que le caractère criminel du récit l’éloigne d’une vision plus directe des formes de la vie quotidienne des classes pauvres. Peu importe si cette assertion est justifiée[1], pour ce qui nous concerne, elle permet de raccorder le film noir au mouvement qu’il y a en France et en Italie dans les années trente – le naturalisme poétique, le néo-réalisme – et qui se prolonge dans les années quarante. On sait qu’avant de devenir réalisateur, Visconti avait fréquenté Jean Renoir dont il fut l’assistant à la fin des années trente, cela l’avait marqué. Ce serait même Jean Renoir qui aurait incité Visconti à adapter le roman de James M. Cain en lui faisant lire une version de l’ouvrage à peine paru en français. En vérité il semble probable que Visconti se soit aussi inspiré du film de Pierre Chenal.  

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943

    Gino Costa, un vagabond, se fait débarquer sans ménagement d’un camion devant une station-service qui fait aussi trattoria. Elle appartient à un homme rustre, Guiseppe Bragana, qui est marié avec la belle et encore jeune Giovanna. Au premier regard une vraie passion va naître entre Giovanna été Gino. Ce dernier se fait apprécier de Guiseppe pour ses talents de mécanicien et de bricoleur. Pendant que le mari s’en va à la chasse au canard avec le curé, les deux jeunes gens deviennent amants et commencent à faire des plans d’avenir. Ils vont d’ailleurs partir ensemble, mais Giovanna va abandonner rapidement, elle est fatiguée, et elle craint de se retrouver sans le sou, obligée de se prostituer, comme elle l’a fait dans le passé. Gino continue tout seul son chemin. Dans le train il rencontre l’Espagnol, un jeune homme qui fait les foires, celui-ci lui paye son billet, puis à Ancône ils vont partager la même chambre, le même lit. Gino malgré ses velléités renonce à s’embarquer. Quelques temps plus tard, il retrouve dans la foule Giovanna et Guiseppe. Ce dernier est venu à la ville pour un concours d’art lyrique auquel il va participer. Il va gagner le premier prix, et pour fêter sa victoire, il va boire plus que de raison. Les deux amants qui sont heureux de se retrouver vont en profiter pour l’assassiner et camoufler cet acte crapuleux en un accident de voiture. Alors qu’une enquête est ouverte, les deux amants vont revenir ouvrir la boutique. Gino est obsédé par le meurtre, il veut partir avec Giovanna, mais celle-ci veut se marier et rester. L’Espagnol a retrouvé Gino, mais Gino ne veut pas partir avec lui et le frappe. A Ferrare, Giovanna apprend que Guiseppe avait pris une assurance-vie, ce qui lui laisse 2 millions de lires, une somme énorme pour l’époque. Cette nouvelle rend furieux Gino qui pense qu’elle l’a utilisée pour se débarrasser de son mari. Il la quitte pour Anita une jeune prostituée, mais Giovanna l’a suivi, et une nouvelle dispute à lieu entre les deux amants. Pendant ce temps la police poursuit son enquête et fait témoigner deux camionneurs qui laissent entendre que quand la voiture a été renversée, Giovanna en était déjà sortie. Gino croit que Giovanna l’a trahi et l’a dénoncé à la police, il la retrouve et il apprend que Giovanna est enceinte ! Après leur réconciliation, Giovanna apprenant que la police suit Gino comme son ombre, décide de prendre la fuite. Ils ferment la station-service, prennent la voiture. Mais alors que la police les poursuit, ils vont avoir un accident à cause d’un camion. Giovanna meurt dans les bras de Gino, et la police vient arrêter Gino. 

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    Gino est séduit par Giovanna 

    De toutes les adaptations de l’ouvrage de James M. Cain, c’est celle qui sans doute s’en éloigne le plus, peut-être moins dans la progression de l’intrigue que dans l’intention. Plusieurs points de divergence sont à noter par rapport à la version de Pierre Chenal. D’abord les relations entre le vagabond et le mari ne sont jamais marquées d’une quelconque sympathie entre les deux hommes. Bragana est brutal et pingre, il ne cherche pas à plaire, et c’est même à contre-cœur qu’il embauche Gino. Or dans le roman de Cain, comme dans la version de Chenal ou celle de Garnett, Nick apparait comme un homme bon et naïf, Cora et Frank comme des êtres cyniques qui ont perdu tout sens moral. Visconti lui va insister sur le remord de Gino. C’est clairement un retour à la morale catholique, d’ailleurs symbolisée par le curé qui apparait au côté de Guiseppe dont le diminutif est Peppone ! Le second point est l’introduction un peu bizarre d’une liaison homosexuelle entre Gino et l’Espagnol. On ne sait pas trop si c’est conscient, mais il semble qu’on doive interpréter cela comme une lecture de l’homosexualité latente qui se trouve dans le trio. A travers Giovanna, ce n’est pas la femme que Gino cherche à atteindre, mais principalement son mari, et c’est justement la relation homosexuelle de Gino avec l’Espagnol qui va le révéler. Par rapport au livre et aux autres adaptations, cette relation remplace la tentative de chantage. L’autre point important de divergence, est qu’ici l’enquête de la police aboutit, et au moment de l’accident qui voit la mort de Giovanna, l’arrestation de Gino est imminente. C’est un point capital, parce que la fatalité joue un rôle décisif dans le roman de Cain, le vagabond va être arrêté et condamné pour un crime qu’il n’a pas commis. Ici on retombe sur le thème du « crime qui ne paie pas ».  

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    Gino et Giovanna sont devenus amants 

    Si on examine le caractère de Gino, contrairement à Frank, on lui trouvera des traits féminins – du moins répondant à l’idée qu’on se fait de ces traits. Il est extrêmement passif, c’est, dans une inversion curieuse, Giovanna qui prend toutes les initiatives, et quand ce n’est pas elle, c’est Anita la jeune prostituée. Peu sûr de lui et de ses désirs, Gino passe son temps à fuir. Il se laisse aller et ne lutte guère pour sa liberté. Qui le désire, le prendra ! Giovanna lui explique qu’il lui a plu tout de suite et que c’est bien elle qui l’a retenu. L’Espagnol lui sert de guide et sans doute d’amant, mais c’est lui qui fait le premier pas vers Gino. C’est la même chose pour Anita, alors qu’il lui a payé une glace, elle l’enjoint à la rejoindre là où elle se prostitue, et c’est elle qui se retourne alors qu’elle s’en va pour lui envoyer un salut de la tête. Très souvent il a les yeux dans le vague, même à la fin quand il joue la comédie d’être très content de la grossesse de Giovanna. Il apparaît assez veule et Giovanna lui fera remarquer qu’il n’est pas très courageux quand il l’accuse de l’avoir utilisé pour se débarrasser de son mari : « si j’avais simplement voulu me débarrasser de mon vieux mari, j’aurais choisi quelqu’un d’un peu plus courageux que toi ». Le thème du courage renvoyant toujours ici à celui de la virilité. Gino est un homme enfant, irresponsable.

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    Ils partent à l’aventure 

    Bien que de nombreuses scènes aient été empruntées au film de Pierre Chenal – la fuite des deux amants sur la route, avec la fille qui boite, ou encore le retour du trio vers la voiture après que Guiseppe se soit pris une méchante cuite, la scène de l’accident de voiture final – le film a un ton très personnel. Visconti n’a eu droit qu’à un petit budget, et la censure mussolinienne lui a fait les pires ennuis, trouvant le film trop démoralisant pour le moral du peuple. C’est le Visconti d’avant les grosses pâtisseries style Senso ou Le guépard, ou les pensums comme Ludwig, ou le crépuscule des Dieux. C’est le Visconti que je préfère, celui de La terra trema ou de Rocco. Tourné très rapidement, il utilise des décors naturels, et même fait appel à des habitants du cru pour faire de la figuration. De nombreuses scène sont filmées sans éclairage, notamment quand à Ferrare Gino part à la recherche d’Anita. L’utilisation des décors naturels est très bonne et donne un caractère spécifiquement italien à cette histoire imaginé par un américain. Le passage du concours de chant lyrique amplifie cette idée, et la salle dans laquelle se trouve une foule confuse est filmé en plongée pour en saisir à la fois le mouvement et la profondeur. On retrouvera les mêmes principes quand vers la fin, Giovanna fait venir des musiciens et organise une fête pour remplir un peu son escarcelle. Il n’empêche que Visconti utilise en 1943 déjà des éléments qui vont être constitutifs de l’esthétique du film noir, les jeux des ombres et des lumières, les volets qui strient la lumière de bandes noires et blanches. Mais aussi la manière de filmer les escaliers. Il y a une influence manifeste de l’expressionnisme allemand, Fritz Lang notamment et son M le maudit. On peut supposer qu’il a travaillé ces thèmes au côté de Jean Renoir dont il a été l’assistant sur plusieurs de ses films. Néanmoins, si tout cela donne un style fortement marqué, avec beaucoup de poésie, la réalisation est moins inventive que celle de Pierre Chenal. Elle est bien plus sage en quelque sorte, plus posée et plus conformiste. Il y a un abus de gros de plan, peu de mouvements de caméra. Il y a même des incongruités : par exemple, Anita se rhabille pour aller parler au policier, suivant en cela les instructions de Gino, mais elle ne remet pas son soutien-gorge, quand elle arrive sur la place, elle a par contre un soutien-gorge dont on voit la marque sous son tricot. 

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    L’assassinat de Guiseppe a été camouflé en accident de voiture 

    L’interprétation est excellente. Massimo Girotti, une sorte de Jean Marais un peu plus viril, incarne Gino. Manifestement Visconti était amoureux de lui, il le fera jouer au théâtre sous sa direction et l’emploiera à plusieurs reprises dans ses films. Il apprécie de le filmer en tricot de corps pour donner un aspect érotique à ses épaules larges autant que velues. Il semble que pour ce film Visconti l’ait teint en blond, et qu’au naturel il avait une chevelure plus foncée. Mais on est pendant la guerre à un moment où les blonds aux yeux bleus paraissent incarner l’avenir. Clara Calamai est Giovanna. Elle se sert parfaitement de son physique un peu étrange, un peu fané. Tous les deux n’auront plus jamais des rôles aussi importants. Clara Calamai avait fait scandale en 1942 quand elle avait montré sa poitrine menue à l’écran. Elle disparaitra progressivement à la fin des années quarante. Le plus convaincant dans ce film est Elio Marcuzzo dans le rôle ambigu de l’Espagnol. Il est remarquable dans la jalousie contenue, ou dans les petites attentions qu’il prodigue à Gino. Lui aussi disparaîtra des écrans, mais pour de toutes autres raisons, il a en effet été pendu à la fin de la guerre, à l’âge de vingt-huit ans. Sa mort est très controversée et certains avancent qu’il s’agirait d’un malentendu, Marcuzzo ayant toujours manifesté des sentiments antifascistes[2]. Anita est incarnée par une actrice, Dhia Cristiani, qui disparaîtra elle aussi rapidement des écrans. Et pour elle aussi ce sera son meilleur rôle, elle est très juste. Le mari bafoué est joué par Juan de Landa, un acteur espagnol qui a fait l’essentiel de sa carrière en Italie. Il est remarquable principalement dans la scène du concours de chant lyrique. 

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    L’Espagnol a retrouvé Gino 

    On pourrait dire que c’est dans cette capacité à saisir la poésie du quotidien des âmes simples et des pauvres, que Visconti excelle, ce qu’ils mangent, leurs visages, leurs chants, leurs amusements. Si ces gens-là sont matériellement désavantagés, ils ne sont pas rien et vivent avec peut-être beaucoup plus d’intensité que ceux qui ont réussi à être socialement quelque chose. On remarquera au générique le nom de Guiseppe de Santis, le génial réalisateur de Riso amaro et de Non c'è pace tra gli ulivi. Il est noté comme assistant, mais aussi comme scénariste, et de fait il y a des résonances certaines entre  Ossession et Riso amaro, aussi bien dans cette tendance à parler de la misère matérielle comme une condition de la misère morale, que dans cette manie qu’ont les femmes d’être forcément attirées par les mauvais garçons. 

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    Gino pense que Giovanna l’a dénoncé 

    Ce n’est pas la version que je préfère des adaptations de The postman always rings twice. Mais elle est très bonne et très intéressante, même si elle sombre un peu trop dans le drame passionnel et digresse parfois. Sa bonne réputation est très justifiée, il est cependant dommage qu’il soit si difficile de trouver aujourd’hui sur le marché un DVD qui rende grâce à toutes ses qualités. Le plus souvent l’image est mauvaise, et le son ne vaut guère mieux, selon moi ce film mériterait une restauration et une sortie en Blu ray[3]. 

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    Anita est chargée de dire au policier que Gino est parti

     Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943 

    Giovanna affirme à Gino qu’elle ne l’a pas trahi  

    Les amants diaboliques, Ossessione, Luchino Visconti, 1943

    Visconti sur le tournage d'Ossessione 

     


    [1] Pour ces raisons, ceux qui aiment les classifications un peu rigides préfèrent dater la naissance du néo-réalisme de 1945 avec Roma, città aperta de Rossellini.

    [2] Sergio Sciarra, Il quizario del cinema italiano, Dino Audino Editore, Roma 2006.

    [3] Les Etats-Unis ont sorti un Blu ray, mais il n’est plus disponible et ne semble pas avoir atteint le public français.

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  •  Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939

    C’est la première adaptation du chef d’œuvre de James M. Cain, The Postman Always Rings Twice, archétype du roman noir, et un des meilleurs films de Pierre Chenal, réalisateur trop négligé selon moi. Il y en aura quatre en tout, trois bonnes, celle de Pierre Chenal, celle de Luchino Visconti en 1943 et celle de Garnett en 1946[1], et une très mauvaise, celle de Bob Rafelson avec la malheureuse interprétation de Jack Nicholson. Une cinquième version due au cinéaste hongrois György Feher intitulée Szenvedély (Passion) a été tournée en 1998 mais elle ne m’est pas parvenue.  Les deux premières versions ont été tournées en dehors des Etats-Unis, et avant la guerre, c’est-à-dire, avant le développement du cycle classique du film noir. L’ouvrage était sorti en 1934, c’est-à-dire à une époque où on mesurait encore les ravages de la Grande dépression tant sur le plan économique que sur le plan du moral et des mœurs. Il fit scandale à sa sortie, et c’est sans doute pour cela qu’Hollywood qui commençait à se soumettre au diktat de la censure, le fameux code Hays, ne le portât pas à l’écran tout de suite, il fallut attendre 1946, et encore après avoir insisté et édulcoré le scénario. Rapidement l’ouvrage qu’on peut considérer comme une forme de « littérature prolétarienne », fut compris et analysé comme une forme révolutionnaire. Gallimard le traduisit en 1936 et le publiât dans la blanche. Du reste les romans de Dashiell Hammett qui étaient aussi publiés chez Gallimard commençaient à avoir du succès bien avant le Front Populaire et bien avant que la Série noire se spécialise dans la promotion du roman noir. La moisson rouge et La clé de verre sont publiées en 1932, Sang maudit en 1933. On peut associer le succès du roman noir américain avant la Seconde Guerre mondiale, non seulement à la transformation du mode de production en Europe vers une industrialisation rapide, mais aussi au fait que le roman américain est apprécié en général – voir le succès d’Ernest Hemingway par exemple – pour son style direct et pour s’intéresser à ce que pensent et ce que font aussi les classes sociales dites inférieures. Il se développe d’autant plus facilement que le cinéma devient le premier loisir populaire urbain.  

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939

    Le roman de James M. Cain fait partie de ces œuvres qui seront fondatrices d’une thématique et d’une esthétique particulière au roman noir. On ne compte pas les ouvrages qui se sont inspirés de la trame qu’il a inventé, par exemple, Frédéric Dard qui publia Le pain des fossoyeurs sous son nom en 1957 ou encore James Hadley Chase, dont le roman Come easy, go easy écrit en 1960[2], a été adapté au cinéma par Duvivier sous le titre Chair de poule[3]. Dans le roman de Frédéric Dard, Délivrez nous du mal, 1956, qui inaugure son cycle noir dans la collection « Spécial police », on peut aussi voir l’influence de ce grand roman de Cain dans la manière dont le héros accepte finalement sa condamnation à la peine capitale. Il est très intéressant de comprendre que les premières adaptations du Facteur sonne toujours deux fois sont le fait d’européens, et que ces adaptations précèdent le développement du cycle du film noir américain. En effet, cela montre que la rigueur de la classification de Borde et Chaumeton, si elle est intéressante, est bien trop restrictive[4], car non seulement elle ne se préoccupe pas du film noir avant la guerre, mais elle ne relie pas le film noir américain aux autres cinématographies. Il est remarquable que les premières adaptations de ce chef d’œuvre du roman noir soient venues de France et d’Italie, s’inscrivant dans le développement du réalisme poétique français ou du néo-réalisme à venir en gestation de l’autre côté des Alpes. Curieusement ces deux adaptations conserveront leur caractère spécifique national, ce qui semble consolider le statut universel du film noir. 

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 

    Nick a plutôt bon cœur et va nourrir Frank, puis lui donner du travail 

    Frank est un vagabond qui n’a pas trop envie de travailler. Sans argent, il échoue dans un coin perdu où il va rencontrer Nick Marino le propriétaire débonnaire d’une station-service. Celui-ci qui a bon cœur, va lui offrir à manger, puis il va l’embaucher. Frank ne serait pas rester s’il n’avait entraperçu la belle et jeune Cora, la femme de Nick. Celle-ci semble s’ennuyer avec cet homme qu’elle juge trop âgé et peu moderne, et rêve de partir vers des contrées plus riantes. Rapidement Frank la séduit tandis que le naïf Nick est parti à la ville commander une enseigne au néon. Ils vont se mettre à rêver d’une vie meilleure qui passerait par la disparition de l’encombrant mari. Ils commencent par échafauder une combine foireuse, le mari étant sensé glisser dans la baignoire et se fendre le crâne. Mais ça ne marche pas. Pendant que Nick est à l’hôpital, Frank et Cora veulent s’en aller, ils tentent une fugue, mais Cora renonce et revient chez son époux. Celui-ci va toutefois partir à la recherche de Frank jusqu’à Marseille et le ramener chez lui. Peu après Frank et Cora assassinent Nick et maquillent le crime en accident de voiture. Nick est blessé dans l’accident. Mais le juge les soupçonne fortement à cause d’une assurance sur la vie que Nick avait contractée. Cependant grâce au témoignage d’un assureur, ils sont blanchis, ils doivent maintenant faire face à un cousin maître-chanteur.  Ils vont arriver à s’en débarrasser, et puis Cora annonce à Frank qu’elle est enceinte. Alors que tout semble s’arranger, Cora et Frank ont un accident de voiture, non simulé cette fois : la jeune femme décède. Mais Frank sera condamné pour ce crime qu’il n’a pas commis et finira sur l’échafaud. 

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 

    Frank suggère à Nick de mettre une enseigne plus moderne

    Le scénario qui est dû à Charles Spaak, suit à quelques détails près l’ouvrage de James M. Cain. Il y a quelques simplifications sur la fin, par exemple l’arrivée du cousin maître-chanteur, ou encore la rapidité avec laquelle la culpabilité de Frank est assurée par la justice pour la mort pourtant accidentelle de Cora. Egalement si Le dernier tournant traite d’une passion amoureuse entre deux paumés, l’aspect sexuel de l’histoire passe relativement au second plan. Dans l’ouvrage de Cain, la crise économique est très présente, ici c’est plutôt l’esprit du Front Populaire, l’accordéon et les flonflons du bal du 14 juillet. Mais il reste que le sujet c’est bien la rencontre de deux cynismes qui se font piéger par leur passion et qui ne peuvent plus se passer l’un de l’autre. Plus que de la cupidité, c’est une question de liberté : en effet, les deux amants maudits n’apprendront qu’ex post que la mort de Nick va leur rapporter beaucoup d’argent. Cette passion folle qui va les mener à l’anéantissement est sans espoir, même si elle les fait exister de manière très éphémère. Frank va perdre volontairement sa liberté de vagabond et se passer lui-même la corde au cou dans cette union de deux solitudes. 

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 

    Cora et Frank combinent pour se débarrasser de Nick 

    Tout cela est assez bien connu, mais ce qui est le plus surprenant dans ce film, c‘est l’excellence de la mise en scène qui va anticiper sur l’esthétique qui se déploiera dans le cycle classique du film noir. Le film ayant été tourné juste avant la guerre il est bien difficile de dire que c’est celle-ci qui a produit les formes mêmes qui vont devenir récurrentes par la suite. Un exemple parmi tant d’autres : la longue séquence qui voir à la fin du film le prêtre arriver pour accompagner Frank à l’échafaud. Filmée à travers les barreaux, elle saisit la profondeur de champ grâce à un travelling arrière qui permet de mettre en valeur les formes géométriques du décor. Cette scène semble aussi avoir inspiré Tay Garnett. Egalement les scènes qui sont tournées dans la salle de l’auberge, font preuve d’une grande fluidité en utilisant un angle plongeant qui donne de la respiration et du mouvement. Ce film fait part d’une grande maîtrise de Pierre Chenal. A la manière des cinéastes américains, il s’applique à tirer des diagonales intéressantes, comme quand Frank s’en va en laissant Cora au bord de la route, cette manière de filmer les amants sur la route en train de se défaire, sera reprise dans les autres versions, celle Visconti et de Tay Garnett, ce qui signifie sans doute que ce film était connu et apprécié des réalisateurs étrangers. Même chose quand Frank l’accompagne au train et que celui-ci s’en va. Le jeu des ombres et des lumières, l’équivoque de la nuit sont également très réussis. 

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 

    Après s’être disputé avec Cora Franck part tout seul 

    Pierre Chenal n’est pas un cinéaste mineur, non seulement parce qu’il développe des thématiques intéressantes, mais aussi parce qu’il est un véritable créateur de formes nouvelles. Je l’avais déjà signalé à propos d’un autre de ses films noirs, l’excellent Rafles sur la ville[5]. Il est clairement dommage que sa carrière ait été interrompue pendant l’Occupation et qu’il ait retrouvé ensuite assez peu d’occasion de tourner. Le dernier tournant apparaît bien plus moderne que la plupart des films qui se faisaient à l’époque, il rivalise largement avec Panique de Duvivier par exemple ou le meilleur de Renoir. On notera tout de même une insuffisance matérielle, le son n’est pas très bon, les voix sont criardes et pointues, et l’éclairage parfois insuffisant. 

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 

    Frank pousse la voiture dans le ravin 

    L’interprétation est intéressante. Fernand Gravey trouve ici son meilleur rôle en interprétant Frank. Sans doute à cause de son physique, il était plutôt enclin à jouer les godelureaux ou les aristocrates ruinés, mais moins souvent les voyous et les marginaux. Ici il manifeste une vraie inquiétude, une fragilité. C’est pourtant Corinne Luchaire qui est la plus remarquable. C’était la fille de Jean Luchaire, personnage sulfureux, collaborateur notoire et sans scrupule qui profitait de tout ce que la collaboration pouvait lui offrir : l’argent les femmes, une position sociale avantageuse, en échange desquelles il régnait sur l’ensemble de la presse collaborationniste. Il sera fusillé en 1946. Sa fille connut aussi un destin tragique, mais pour bien d’autres raisons. Droguée, partouzarde, elle fut mariée plusieurs fois et mourut en 1950 de la tuberculose après avoir été condamnée à 10 ans d’indignité nationale pour ses relations sexuelles avec un officier autrichien avec qui elle aura un enfant. Elle n’avait même pas trente ans. Il ne semble pas qu’elle se soit intéressée plus que ça aux questions politiques. Elle avait connu la gloire dans Prison sans barreau de Léonide Moguy où elle partageait la vedette avec un autre acteur, Roger Duchène, dont les implications dans la collaboration l’éloignèrent des studios après la guerre jusqu’à ce que Melville aille le chercher pour le rôle-titre de Bob le flambeur. En tous les cas ici, Corinne Luchaire est grandiose. Il est du reste étonnant qu’elle ne tournât pas durant l’Occupation. Elle représente ici une détermination bornée qui frise l’hystérie sournoise, mais en même temps, elle accède à des sentiments amoureux et passionnés. Elle joue aussi bien la jalousie que l’alanguissement. Son physique curieux l’aide bien. Une mélancolie neurasthénique se dégage de son personnage. Michel Simon dans le rôle du mari cocu, mais content, est sans doute le moins convaincant des membres de ce trio infernal. Il ne connait guère la sobriété dans le jeu. Mais enfin il tient bien sa place. La prestation de Robert Le Vigan, grand délateur, antisémite notoire et pote avec l’infâme Céline, est un peu du même tonneau : beaucoup de cabotinage, un jeu très peu moderne qui sent son théâtre de province d'avant-guerre à un kilomètre. Plus étonnant est sans doute Marcel Vallée dans le rôle du juge d’instruction qui harcèle Frank pour lui faire signer n’importe quoi avec la volonté confuse de perdre le couple en les jouant l’un contre l’autre. Il est excellent. L’action se passant en Provence, Charles Blavette fera un petit rôle de composition. On y verra aussi Marcel Duhamel dans le rôle du témoin pressé, c’est un peu une façon anticipé de rendre hommage au père de la Série noire qui n’existait pas encore. Et puis l’épouse de Pierre Chenal, Florence Marly au physique curieux – elle était d’origine tchèque, dans le rôle de Madge, l’étrange dompteuse de fauves, chasseuse émérite. 

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 

    Cora va voir sa vieille mère souffrante 

    C’est donc un film très important, non seulement parce qu’il est la première adaptation réussie du chef d’œuvre de James M. Cain, mais aussi parce qu’il innove dans le développement d’une esthétique particulière au film noir qui sera reprise et développée ensuite aux Etats-Unis. Il est très dommage que ce film se trouve aujourd’hui difficilement dans une bonne copie, il mérite beaucoup mieux que ça. A l’heure où j’écris ces lignes, il n’est même plus disponible chez René Château en DVD. Une nouvelle version restaurée serait nécessaire pour mieux l’apprécier encore. C’est un film que j’ai vu plusieurs fois, mais jamais dans des bonnes copies ! En tous les cas ceux qui ne le connaissent pas encore auront la chance de découvrir sans doute un des très grands films noirs français. 

    Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 

    Le prêtre vient accompagner Frank à l’échafaud

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-facteur-sonne-toujours-deux-fois-the-postman-always-rings-twice-tay-a114844514 

    [2] James Cain intentera un procès pour plagiat contre Chase, procès qu’il gagnera.

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/chair-de-poule-julien-duvivier-1963-a119337556

    [4] Raymond Borde et Etienne Chaumeton, Panorama du film noir américain, 1941-1953, Editgions de Minuit, 1955.

    [5] http://alexandreclement.eklablog.com/rafles-sur-la-ville-pierre-chenal-1957-a114844814

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