• L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Dans les années cinquante, la RKO s’était fait une spécialité des films noirs de série B. Ces formats particuliers ont permis le lancement de carrières importantes, celle d’Anthony Mann ou de Richard Fleischer. The narrow margin est un film tourné rapidement, mais avec un scénario solide et simple, mais terriblement inventif. Film à tout petit budget, il est par contre étonnant dans sa manière de tourner et de se servir des décors. Nous sommes au début des années cinquante, et le film noir a bien évolué. Il est maintenant plus ancré dans des histoires dures où l’action domine. Les personnages masculins se sont renforcés moralement et les femmes sont bien moins fatales. Autant dire qu’il y aura une large place donnée à un aspect pseudo-documentaire, et à une violence spectaculaire. Il va rester un des aspects fondamentaux du film noir : la grande ville comme un ensemble hétéroclite qui engendre une criminalité dangereuse qui se dissimule à tous les coins de rue. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Gus et Walter viennent chercher le témoin 

    Gus et Walter sont deux policiers qui sont chargés de convoyer un témoin, la veuve d’un gangster, Frankie Neall, qui doit déposer contre l’organisation. Ils doivent prendre le train qui les mènera de Chicago à Los Angeles. Mais des gangsters les guettent. Alors qu’ils descendent de l’appartement pour aller prendre le train, Gus est tué par Densel, un tueur appointé qui visait la veuve. Walter part à sa poursuite mais ne peut le rattraper. Rapidement il se retrouve dans le train, mais il a surpris qu’il était suivi. Il se méfie de tout le monde, et particulièrement d’un gros homme qui semble se trouver tout le temps sur son chemin.  La cohabitation avec la veuve Neall, arrogante et vulgaire, parait difficile tant elle a mauvais caractère et manifeste de la peur. Durant le voyage il va faire la connaissance d’une jeune femme, Ann Sinclair, qui est accompagnée d’un jeune garçon un peu turbulant, et d’une gouvernante qui est sensée s’occuper de l’enfant. La tâche de Walter n’est pas aisée parce qu’il doit en même temps éviter les pièges que lui tendent les gangsters qui veulent le soudoyer et abattre la veuve Neall, et gérer ses relations qui deviennent compliquées avec les deux femmes. Le voyage est très agité. Mais les choses ne sont pas ce qu’on croit : ainsi le gros homme, Jennings, dont il se méfiait est un policier chargé de la surveillance des trains. Walter va arrêter le sinistre Kemp, mais Jennings va malheureusement le laisser échapper. Sur le parcours, le tueur Densel va rejoindre le convoi. Avec Kemp, ils vont repérer la veuve Neall et l’assassiner. Mais en fouillant ses affaires pour trouver la fameuse liste qui pourrait compromettre le gang, ils vont se rendre compte que celle qui se fait passer pour une femme de gangster est en réalité un agent de la police qui n’est là que comme un leurre. Les tueurs vont comprendre qu’ils ont été bernés et pensent maintenant que c’est Ann Sinclair qui est le témoin à abattre, elle avouera qu’elle a choisi ce subterfuge avec la police pour voyager tranquillement. Les tueurs ne désarment pas et arrivent à repérer la jeune femme. Mais Walter veille au grain, et alors que Densel tente de tuer Ann, puis de marchander pour obtenir la fameuse liste, il suit ses évolutions dans les reflets que lui offrent les fenêtres du train, et il l’abat. Dès lors, Anne et Walter pourront arriver à temps au tribunal pour témoigner.

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Densel tente une première fois d’assassiner la veuve Neall 

    Le scénario plutôt ingénieux est signé Earl Felton, un collaborateur régulier de Richard Fleischer à cette époque, c’est lui qui avait écrit l’excellent The armored car robbery. Bien qu’il ait collaborer à des films importants, à la fin des années cinquante, il peine à trouver du travail. Atteint de poliomyélite, il se suicidera d’une balle dans la tête en 1972. C’est un film particulier parce que l’essentiel de l’histoire se passe dans le train, les rares scènes en dehors de ce véhicule sont seulement des raccords ou des respirations dans un ensemble particulièrement claustrophobique. Ce film est en outre clairement la source d’inspiration d’une grande partie de North by northwest d’Hitchcock qui sera réalisé en 1959. Au-delà de l’histoire elle-même très simple d’une course contre la montre d’un policier et de son témoin, il y a bien d’autres thèmes qui sont abordés ici. D’abord le fait que Walter, débarrasser de son comparse Gus par la force des choses se retrouve dans un univers hostile entre deux femmes. Mais ces deux femmes ne sont pas ce qu’on croit, la vulgaire et sensuelle veuve Neall est en réalité un agent des forces de l’ordre, au contraire, la très sage mère de famille est la veuve d’un gangster. Walter choisira la deuxième parce qu’elle est plus conforme à ce qu’on attend d’une femme dans l’idéal américain. Walter est évidemment atteint de paranoïa dans cet espace confiné du train. Il voit des ennemis de partout… sauf où ils se trouvent évidemment. Tout est trouble pour lui. On le verra se déplacer dans des volutes de fumée et de vapeur, puis guetter dans les reflets des images de Densel et de Ann pour essayer de comprendre ce qui se passe et d’agir efficacement. Le train est un résumé en miniature de ce qu’est la société : il fonce vers une destination apparemment connue, mais il peu bifurquer aussi vers l’inconnu. Mais surtout il met aux prises des personnages très différents dont l’obligation de voyager ensemble va révéler le caractère. Cet enfermement au lieu de protéger, fragilise et menace. Les gares et les trains sont de forts symboles dans le film noir. C’est en effet un endroit où se croisent et s’intriquent des personnages différents et souvent hostiles. Mais c’est aussi un lieu d’indifférence que ce soit à la gare ou dans les trains, on peut assassiner n’importe qui sans que personne ne bouge.  

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952

    Walter tente de repérer les truands 

    La réalisation est étonnante d’inventivité et de précision. Il est en effet très difficile d’imprimer des mouvements fluides à la caméra dans un univers confiné qui s’apparente à un tunnel étroit. Visuellement, c’est l’image du tunnel qui domine, par exemple quand la fausse veuve Neall se déplace à grande vitesse avec sa valise dans le couloir du train pour échapper à ses poursuivants, ou quand Walter et Ann Sinclair sortent de la gare de Los Angeles. Le film a petit budget a été tourné rapidement, 13 jours dit-on, et très peu de scènes ont été réalisées en décor réel, seules celles qui concernent la gare de Los Angeles, comme quoi on n’a pas forcément besoin de beaucoup d’argent pour faire un film. La fluidité de la mise en scène est facilitée par l’utilisation d’une petite caméra portative qui permet de conserver les décors intacts. Notez que la bagarre entre Kemp et Walter sera copiée par Terence Young dans From Russia with love, bagarre entre Robert Shaw été Sean Connery. Cette scène est surtout impressionnante parce qu’elle se passe dans un endroit très étroit, et que malgré tout, Richard Fleischer arrive à trouver des angles intéressants et des mouvements de caméra subtils. Du reste ce n’est pas la seule scène que From Russia with love copiera de ce film, il intégrera en effet les scènes relais au moment des arrêts du train quand on ne sait quel personnage nouveau et dangereux va grimper. La photo de George Diskant est excellente, c’était d’ailleurs à cette époque un spécialiste du film noir, il avait travaillé pour Nicholas Rays (They live by night, On dangerous ground), Gordon Douglas (Beetween midnight and Dawn) ou encore John Farrow (The racket). L’arrivée de Gus et Walter dans l’immeuble de la veuve Neall si elle est classique, avec les escaliers en plongée puis en contre plongée est impressionnante tout de même. Les personnages fument presque tous, c’est essentiellement pour tromper leur propre nervosité. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Kemp vient de se faire coincer Jennings va lui passer les menottes 

    Comme c’est un film a petit budget, l’interprétation ne comporte pas de grands noms. Et pourtant elle est excellente. A commencer par Charles McGraw dans le rôle de Walter. C’est un habitué des films noirs, et plus encore des films de série B. On l’a vu notamment dans The killers de Robert Siodmak, mais je crois bien que c’est ici qu’il trouve un de ses rôles les plus importants et les plus denses. Il est excellent en flic taciturne qui se laisse tout de même attendrir par une femme, ou par un enfant. Sa voix graillonneuse donne un accent de vérité peut être encore plus grand. Mais la plus étonnante, celle qui vole la vedette à tout le monde, c’est Mary Windsor dans le rôle de la fausse veuve Neall. Rien que pour les séquences où elle apparaît le film mérite d’être vu. Elle aussi est une demi-star, particulièrement spécialisée dans le film noir où elle tient le plus souvent le rôle d’une garce très sexuée. Son physique étrange, ses yeux immenses, comme sa manière de parler l’amène naturellement dans la lumière, on se demande pourquoi d’ailleurs Walter la snobe et repousse ses avances, sans doute lui fait elle peur. Elle brille dans les dialogues avec Charles McGraw. En tant qu’opposition directe au personnage de Mary Windsor, le choix de Jaqueline White qui n’aura pas fait grand-chose d’autre et dont c’était le dernier film, dans le rôle d’Ann Sinclair est judicieux. Mais on ne peut pas dire que les autres personnages sont mal calibrés ou inexistants, au contraire. Don Beddoe dans le rôle de Gus, le vieux flic, permet de reconstituer le couple de gangsters qui, dans The killers, viennent assassiner Swede. L’idée est évidemment de laisser planer le doute sur ce que sont ces deux individus lâchés dans Chicago. Plus conventionnelle est la silhouette de Jennings incarné par Paul Maxey. En effet, à cette époque, et dans la lignée de The maltese falcon, celui de John Huston, les films noirs abondaient de personnages obèses, cette obésité étant censé donner une ambiguïté entre un caractère rond et mielleux et une menace potentielle. La bande de tueurs est aussi très convaincante, à commencer par Densel interprété par l’anguleux Peter Vigo.  

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952

    Dans le reflet de la fenêtre, Walter suit les gestes de Densel 

    C’est donc un très bon film dont la réputation n’est pas usurpée. Le rythme très soutenu ne doit pas cependant faire oublier qu’il comporte aussi son lot de niaiseries. Le personnage du petit garçon, Tommy, est non seulement très conventionnel, mais ennuyeux. On ne sait pas trop si Richard Fleischer a voulu à travers cette figure dénoncer l’émergence de l’enfant-roi, ou si au contraire il pensait ainsi montrer le caractère humain du flic bourru. A sa sortie, il a été très bien reçu et fut la meilleure recette pour la RKO. Encore que cette sortie n’allait pas de soi. L’extravagant Howard Hugues a retardé cette sortie de deux ans ! Il l’aurait oublié de le visionner dans sa salle de projection privée. Il semble aussi qu’il ait voulu en faire un remake plus friqué avec Robert Mitchum et sa maitresse Jane Russell. Le remake finit bien par se réaliser en 1990 sous le titre de Narrow margin, toujours, avec Gene Hackman et une actrice alors en vogue, Ann Archer. Mais ça n’a donné qu’un film sans grand intérêt. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    A la sortie de la gare deux flics attendent Walter et le témoin pour aller au tribunal

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  •  Lone star, John Sayles, 1996

    John Sayles est un réalisateur assez discret. Mais ses films font leur petit chemin, et il ne tardera pas à être reconnu comme un grand cinéaste. J’avais dit ici tout le bien que je pensais de Matewan, un film à la fibre sociale, voire prolétarienne, ce qui finalement est bien plus fréquent qu’on ne croie[1].  Ici ce n’est pas tout à fait la question prolétaire qui va être au centre du récit, mais les migrants mexicains et la difficile cohabitations des différentes ethnies sur le sol étatsunien. Le fil rouge sera une interrogation sur l’histoire et la mémoire, à travers une histoire d’amour qui traverse les décennies. Lone star, le titre, est à la fois l’étoile du sheriff qu’on retrouve près du squelette et le nom du bistrot de la ville qui semble annoncer que d’aller un peu plus loin conduit forcément au néant. 

    Lone star, John Sayles, 1996

    Sam Deeds découvre une étoile de sheriff près du squelette exhumé 

    Des militaires découvrent sur un terrain de manœuvre le squelette d’un homme qui a manifestement été tué par balles. Le sheriff Sam Deeds se rend sur place et va découvrir rapidement qu’il s’agit très probablement de l’ancien sheriff Charlie Wade qui avait été porté disparu il y a une trentaine d’années. Il commence son enquête plutôt mollement. Il est en effet sheriff parce que son père, Buddy Deeds, était un sheriff très estimé, avec une grande réputation d’honnêteté. Mais en enquêtant sur la mort de Charlie Wade, un personnage antipathique, tyrannique et raciste, il va enquêter aussi sur son propre père. Les raisons de tuer le sheriff corrompu ne manquent pas, il rackettait notamment Otis, le propriétaire d’un bar de noirs – seul Charlie refusait de toucher. Sam va découvrir que son père en vérité n’était pas très honnête non plus, et que c’est probablement lui qui a tué Charlie Wade. Tout en menant son enquête, il va renouer des liens avec Pilar, une enseignante en histoire qu’il connait depuis son enfance et qu’il aime depuis toujours. Celle-ci est veuve, comme sa mère d’ailleurs, et elle a deux enfants. De découverte en découverte, il va apprendre qu’en réalité son propre père était aussi l’amant de la mère de Pilar ! Et donc que Pilar est aussi sa demi-sœur. Il apprendra aussi que le meurtrier de Charlie Wade n’est autre que l’ancien adjoint du sheriff qui a voulu ainsi protéger Otis. 

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Pilar essaie d’apprendre l’histoire à des jeunes qui s’en moquent 

    Le scénario est plutôt compliqué parce qu’à côté de cette intrigue policière, il se mêle aussi les relations difficiles entre Otis, son fils, un militaire de carrière et son petit-fils. C’est un peu comme si tous les protagonistes étaient liés entre eux par le sang et par des oppositions qu’ils ont bien du mal à surmonter. Comme toujours chez Sayles, le contexte social et historique est parfaitement cerné et documenté. C’est ce qui va donner de la force au message. Le récit est articulé sur le questionnement de la mémoire. Si tout le monde se rappelle de Buddy Deeds, le temps a embelli son portrait. Il est devenu presqu’un saint. Et d’ailleurs son lui érigera une statue ! La mémoire c’est ce qui ressurgira du néant pour Mercedes, la mère de Pilar quand elle se verra obligée d’aider des migrants en difficultés qui lui rappelleront ce qu’elle a été, alors qu’elle voudrait bien être une américaine comme une autre. Le film est aussi une méditation sur l’histoire et la mémoire sélective qui la construit. On verra au début du film Pilar aux prises avec des parents d’élèves agressifs : ceux qui sont d’origine anglo-saxonne veulent conserver une histoire mythique et héroïque d’Alamo, ceux qui sont d’origine mexicaine, au contraire, considèrent que les rapports entre Santa Anna et les rebelles enfermés à Alamo n’étaient pas ceux que décrivent l’historiographie populaire. Ces deux approches sont impossibles à concilier. On peut le voir comme un échec du multiculturalisme à l’américaine. John Sayles posera aussi la question de savoir qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire que d’être américain à travers le fonctionnement de l’armée. Le fils d’Otis voudrait bien que les soldats qu’il commande soit pénétrés d’une notion du devoir, mais il va se rendre compte que la plupart des engagés ne sont là que pour se trouver un statut et une source plus ou moins stable de revenus.  

    Lone star, John Sayles, 1996

    Charlie Wade menace de tuer Otis 

    C’est également le modèle familial américain qui vole en éclats, et pas seulement à cause des relations interraciales. Il y a en jeu l’hypocrisie que cela représente. Buddy est honoré comme un bon père de famille, donc un bon américain, mais il a une maîtresse qu’il entretient avec l’argent de son racket. Sam lui-même a divorcé, mais il s’était marié sans entrain, un peu comme on fait une fin. La seule personne qu’il aime profondément c’est en réalité sa demi-sœur qui par ailleurs a eu deux enfants. Et pour couvrir cet amour, ils se proposeront de ne dire à personne quels sont leurs véritables liens de sang. Otis, le propriétaire du bar nègre, vit à la colle avec sa maîtresse, et on croit comprendre que c’est cela qui gêne le sens de l’ordre de son propre fils. Mais celui-ci va évoluer au cours du film et revenir vers son père allant jusqu’à inciter son fils à inviter son grand-père à un barbecue. Ce sont donc toutes les digues péniblement construites du modèle américain qui sautent les unes après les autres. On peut voir également comme cela la mort du sheriff Wade : il n’est pas arrivé à conserver l’ordre social qu’on lui avait légué et qui se trouvait adossé sur une violence ouvertement raciste. C’est donc cette ambiguïté des situations et des personnages qui va baigner le film.

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Buddy Deeds défie Charlie Wade 

    La forme du récit est adaptée à ses objectifs : John Sayles utilisera donc plusieurs retours en arrière, aussi bien pour tracer les portraits des policiers Deeds et Wade, que pour retracer le parcours des migrants mexicains. Notez que la mort de Wade est sensée se passer en 1966, comme si à cette époque le modèle américain qu’il représente disparaissait peu à peu puisque c’était le moment de la mise en place de la great society sous la houlette du président Lyndon Johnson. Il est évident que pour John Sayles l’évolution de l’Amérique entre 1966 et 1996 est positive et va dans le bon sens, même si beaucoup reste à faire. Il n’y a rien de vraiment pessimiste. John Sayles utilise ici l’écran large et insère avec beaucoup de soin les personnages dans un cadre naturel très représentatif de la frontière mexicaine. Sam va d’ailleurs se rendre au Mexique pour y rencontrer un marchand de pneus d’occasion. Ce sera l’occasion d’une réflexion sur la frontière, ce qu’elle sépare et ce qu’elle représente de concret comme d’imaginaire. Il retrouve ici le tropisme des réalisateurs de films noirs pour le Mexique, une contrée qui repousse – y compris ses propres autochtones – mais une contrée qui attire aussi. C’est à travers les femmes de ce pays que les gringos vont s’en rapprocher. Si l’ensemble est bien filmé, il prend souvent l’apparence d’images trop léchées, avec des angles de prise de vue parfois un peu baroques. Mais c’est peu de chose à lui reprocher. 

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Sam revoie les lieux de la mort violente du mari de Pilar 

    L’interprétation est celle qui est habituelle à John Sayles. En premier lieu, il y a Chris Cooper qui incarne Sam Deeds, c’est le principal personnage du récit, c’est le guide. Il est très bon dans ce rôle tourmenté et taciturne. Il y a ensuite Elisabeth Peña dans le rôle de la mélancolique Pilar qui va tout de même finir par s’enthousiasmer lorsqu’elle et Sam pourront enfin se réunir. Elle n’est pas connue pour des rôles très importants. Kriss Kristofferson n’a que le petit rôle du sheriff Wade. Mais il est très impressionnant de méchanceté gratuite. Tous les acteurs sont bons, mais je donnerai tout de même un petit plus à Ron Canada qui incarne Otis lorsqu’il est âgé. On l’avait déjà vu dans Matewan. Il est toujours très juste. On reconnaîtra au passage Frances McDormand, l’égérie des frères Cohen, dans un petit rôle, celui de la femme de Sam dont il a divorcé. Elle déploie une énergie hallucinée en supportrice de football américain, sport spécifiquement étatsunien.  

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Sam apprend à Pilar qu’ils sont frère et soeur

    Le film est très solide, cohérent et bien structuré. On peut lui préférer Matewan. En effet le scénario est ici un peu trop compliqué et en rajoutant comme un ultime rebondissement le fait que Sam et Pilar sont frère et sœur, ça fait un peu trop. Mais dans l’ensemble c’est un grand film réalisé avec beaucoup de cœur qui vaut le détour. John Sayles démontre une fois de plus qu’on peut faire des films passionnants avec des sujets difficiles, utiliser les codes du néo-noir pour traiter des questions sociales.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/matewan-john-sayles-1987-a119711218

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  •  Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017

    On partira du principe que Le Caire ne fait plus rêver personne, et surtout pas les Egyptiens. Ce film a été salué un peu de partout comme un excellent film noir, original et de haut niveau. En vérité il faut être très précautionneux avec ce genre de production, d’abord parce que ce n’est pas un film égyptien, mais un film financé par les Européens du nord, Suédois, Danois et Allemands, et donc le film dépend de l’idée que ces gens du Nord se font du Caire. Le metteur en scène, Tarik Saleh, est bien d’origine égyptienne, mais il est né en Suède. Fares Fares l’acteur principal est d’origine libanaise, mais Suédois également. Le film faute des autorisations nécessaires n’a pas pu se tourner en Egypte, mais il a été réalisé au Maroc, à Casablanca plus précisément. L’actrice principale, Hania Amar, est une actrice franco-algérienne. Bref nous sommes en face d’une production « mondialisée » qui si elle prend prétexte du printemps arabe égyptien comme cadre exotique pour une histoire policière, ne peut pas vraiment avoir la prétention de représenter le cinéma égyptien, voire la sensibilité de ce pays. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Une chanteuse est retrouvée égorgée dans une chambre d’hôtel 

    Noureddine Mostapha est un policier qui travaille mollement sous les ordres de son oncle. Sa femme est morte dans un accident. Mélancolique, il participe de la corruption ordinaire de son commissariat où une sorte d’entente solidaire joue pour se partager les bénéfices des rackets et bakchichs de toute sorte auxquels se livre la police égyptienne. Une femme a été égorgée à l’hôtel Nile Hilton. Il y a un témoin : la femme de chambre, une jeune soudanaise qui a vu le meurtrier et qui prend peur. Elle va prendre la fuite. L’affaire va être confiée à Noureddine. Son oncle lui a bien précisé qu’il ne faut pas faire des vagues selon les ordres venus d’en haut. Mais curieusement ce solitaire nonchalant va s’attacher à la chanteuse assassinée. Il va notamment trouver un ticket d’un photographe qui va lui permettre de remonter sur la piste d’un député et homme d’affaire, Hatem Shafiq. On lui précise cependant que l’affaire a été classée par le procureur comme un suicide ! Ce qui peut paraître drôle pour quelqu’un qui s’est fait égorger. Nourredine va redresser la piste de Salwa, la jeune soudanaise femme de chambre. Il va tenter de la trouver dans le quartier misérable où logent les Soudanais. Il rencontre à cet effet Clinton qui fait un peu office de chef de quartier : Noureddine lui confisque ses papiers et lui demande de se magner le train s’il veut les revoir. Clinton va apprendre que Salwa a été témoin d’un crime, et il envisage naïvement d’exercer un chantage sur l’homme qu’elle a vu qui n’est autre qu’Hatem Shafiq dont la photo se trouve dans le journal parce que c’est un homme d’affaire connu. De son côté Nourredine avance : il rencontre la chanteuse Gina avec qui il entame une liaison. Elle est chanteuse, mais aussi un peu pute, il faut bien vivre. Clinton va être tué lui aussi, alors qu’il croit avoir décroché le gros lot. Salwa arrive à échapper au tueur aux yeux verts. Nourredine comprend que Gina en connait plus qu’elle ne dit. Mais elle va être aussi assassinée. Entre temps, Hatem Shafiq va le persuader de son innocence.  C’est presque par hasard qu’il va retrouver Salwa. Celle-ci est en effet raflée en même temps que d’autres Soudanais que le pouvoir chancelant veut renvoyer chez eux. Après avoir échappé à une tentative d’assassinat, Noureddine va récupérer Salwa. Connaissant la vérité, il va donner de l’argent pour que Salwa puisse quitter l’Egypte. Hatem Shafiq a été finalement arrêté, mais il a donné de l’argent à l’oncle de Noureddine pour que celui-ci le laisse partir. Au milieu des émeutes, Nourredine va tenter d’arrêter son propre oncle, mais la foule se rue sur lui et l’oncle va pouvoir partir. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Des photos mettent en cause Hatem Shafiq 

    Le scénario est de Tarik Saleh lui-même, il se serait inspiré de l’assassinat d’une chanteuse libanaise dans un palace de Dubaï en 2008. Il y a beaucoup de ressemblance avec des films noirs ou néo-noir dont il tente de recopier le style. La fin est clairement démarquée de Chinatown de Polanski. Les rapports que Noureddine entretient avec Gina ressemble un peu à ceux que le lieutenant McPherson entretient avec Laura dans le film éponyme. En effet, Noureddine recherche dans Gina la chanteuse égorgée dont il écoute les disques très souvent. De même on sait d’emblée que le coupable est Hatem Shafiq, comme on avait compris rapidement que Waldo était le coupable dans le film d’Otto Preminger. Ce qui va changer évidemment c’est l’ambiance, on passe du film noir américain plongé dans les gênes d’une économie capitaliste florissante à un récit ancré dans la pauvreté d’un pays du tiers-monde, et on visitera les Soudanais, pauvres parmi les pauvres. Le Caire est présenté comme une mégalopole délabrée, rongée par la corruption. En même temps c’est une forme de modernité déglinguée : il y a bien des voitures, des téléphones portables, des routes et des tunnels, mais l’ensemble respire la misère. Le contrepoint est bien sûr la révolte populaire, encore que Noureddine ne semble guère s’en préoccuper, c’est comme une sorte de calamité naturelle qui dérange juste un peu l’ordre des puissants. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Gina vient faire un témoignage spontané 

    Ce côté social étant avancé, le film se présente comme le portrait d’un homme sans avenir, désespéré, déconnecté de la réalité de son temps, il reste ancré dans son passé. S’il ne goûte guère la corruption, il ne crache pas pour autant sur les bénéfices de celle-ci. Même s’il n’apparait pas particulièrement intéressé par l’argent, ni même par sa promotion au grade de colonel. Il respecte seulement une hiérarchie plus ou moins fondée sur les rapports familiaux. En tous les cas il sait naviguer dans cette société, on le verra lorsqu’il offrira un bakchich à d’autres policiers d’un commissariat concurrent pour qu’ils lui rendent son prisonnier. Tarik Saleh a la volonté de nous montrer que cette corruption incroyable n’est que le résultat du sous-développement économique, comme si la simple sortie de cet état de sous-développement conduisait automatiquement à la mise en œuvre d’un Etat de droit. Je n’ai pas bien d’avis sur cette épineuse question, mais il me semble que ce pourrait être aussi le contraire et que c’est justement cela qui justifie les révolutions. Le film se veut donc matérialiste au sens le plus strict du terme, même si le rêve l’habite. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Entre Noureddine et Gina se noue une liaison 

    Tout le monde ou presque a salué la rigueur de la mise en scène, et ses références nombreuses au film noir, les ombres de la nuit, l’escalier en colimaçon. C’est un peu vrai, mais cela donne souvent un côté assez appliqué dans cette distribution des codes visuels. C’est plus intéressant quand Tarik Saleh arrive à saisir la misère du quartier soudanais ou celle des rues que parcourt en permanence Noureddine. Saleh hésite manifestement entre une approche hyperréaliste, et une esthétique plus noire, plus stylisée. Dans la version que j’ai vue, la durée est de 1h51. C’est un peu trop long. Il manque de rythme et on finit par se désintéresser de ces personnages haletants. Si encore on arrive bien à cerner Salwa, Gina nous reste inaccessible, et Noureddine inconnu. Curieusement ce sont les personnages les plus importants du récit qui sont le moins bien dessinés. L’oncle ou Hatem Shafiq sont par contraste bien typés. Il y a tout de même de bonnes séquences, surtout sur la fin avec les émeutes et la police qui tire dans le tas en se planquant sur les toits. Egalement au début quand nous voyons Salwa se cacher dans un placard pour éviter que l’homme aux yeux verts ne la reconnaisse. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Nagui s’échappe 

    Fares Fares incarne Noureddine. Il a un physique plutôt étrange, assez peu glamour. Pourquoi pas, mais surtout sa nonchalance devient au fil des minutes un peu fatigante et difficile à supporter. Il fume beaucoup, à tel point qu’on se demande ce qu’il sait faire d’autre. Mais il est vrai qu’il n’agit pas beaucoup non plus et se laisse porter au fil du courant. Hania Amar par contre est excellente dans le rôle de Gina, elle porte tout à fait l’ambiguïté d’une femme sensuelle et corrompue dans un monde musulman où elle est l’exception qui confirme la règle. J’aime bien aussi Mari Malek qui joue Salwa, malgré son mutisme, elle donne du corps à son rôle. Yasser Ali Maher est très bien dans le rôle de l’oncle, bonhomme et effrayant à la fois. Mais dans l’ensemble ce ne sont pas les acteurs qui sont défaillants, les seconds rôles sont aussi très bien, on les dirait pris dans la foule. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Dans les rues la tendance est à l’émeute

    Le film a été couronné un peu partout essentiellement à cause de son côté exotique. Les Suédois sont d’ailleurs les maîtres de l’exotisme dans le roman noir, Henrik Mankell, Stieg Larsson et quelques autres, ils arrivent très bien à tirer parti de ce décalage entre des histoires finalement très convenues et des décors peu habituels qui étonnent comme un cours de géographie, encore qu’on pourra remarquer quelques enseignes écrites en français car c’est filmé à Casablanca ! The Nile Hilton incident a été récompensé à Sundance et à Beaune. Mais les Américains s’étonnent d’un rien, ce sont des grands enfants. J’en retire donc un sentiment très mitigé. Manifestement un scénario peu imaginatif, assez paresseux, des personnages intéressants pris dans la tourmente de l’histoire de laquelle ils passent volontiers à côté. Cela a beaucoup plus à Télérama et aux Inrockuptibles, c’est le contraire qui eut été étonnant.

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  •  La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jean Négulesco n’a pas une très bonne presse. Il est vrai que sa carrière part un peu dans tous les sens, malgré une bonne maîtrise technique. Mais il a fait quelques incursions dans le noir qui sont assez intéressantes. Under my skin par exemple qui date de 1950 avec John Garfield[1], ou encore le très bon et un peu oublié Nobody lives for ever toujours avec le grand John Garfield en 1946[2], et on peut aussi ajouter le très curieux Three strangers tourné encore en 1946 et dans lequel il avait reconstitué le couple Peter Lorre Sydney Greenstreet, une variation sur le thème du Faucon maltais. Road house est sans doute une de ses meilleures réalisations, en tous les cas c’est dans ce film qu’il va utiliser au mieux les codes du film noir. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete veut que Lilly reparte pour Chicago

    Pete Morgan gère un relais qui fait aussi bowling, pour le compte de Jefty Robbins qui a hérité une fortune de son père. Jefty a engagé une nouvelle chanteuse et il pense que celle-ci relancera ses affaires. Au départ Pete n’est pas trop d’accord et il tente même de la renvoyer chez elle. Mais elle s’accroche, elle chante et obtient un bon succès. Peu à peu elle va séduire Pete qui lui apprend à jouer au bowling. De son côté Jefty s’est mis en tête de séduire Lilly qui pourtant ne répond pas à ses avances. Tandis que Jefty est parti à la chasse pour une semaine, une romance va se nouer entre Pete et Lilly, sous les yeux de Susie qui est secrètement amoureuse de Pete, donc un peu jalouse aussi. Pete est devenu très précieux aux yeux de Lilly, surtout quand il prend sa défense avec virilité lorsqu’elle se fait agresser par un colosse complètement ivre qu’il finit par assommer. Quand Jefty revient de la chasse, il annonce fièrement à Pete qu’il va épouser Lilly et qu’il vient de faire publier les bans, bien que celle-ci n’ait jamais pensé une minute à faire sa vie avec lui. Bientôt Pete lui avoue qu’il va épouser Lilly et que celle-ci est consentante. De rage, Jefty le chasse. Pete décide de partir avec Lilly, mais à la gare la police l’arrête, Jefty a porté plainte contre Pete qu’il accuse de lui avoir volé 2000 $. Le procès a lieu, mais la défense maladroite de Pete fait qu’il est condamné. Cependant avant que la peine soit prononcée par le juge, Jefty va voir celui-ci et lui propose de dispenser Pete de peine et qu’on le mette sous son contrôle. Il laisse entendre qu’il veut encore le protéger malgré tout. Le juge accède à ses demandes. Pete se retrouve sous le contrôle de Jefty et il est obligé de le suivre de partout. Pete et Lilly comprennent que Jefty va tenter de se venger de ses déconvenues sentimentales. La menace va se préciser quand ce dernier va réunir tout le monde, y compris Susie la caissière, dans sa cabane de chasse. Jefty joue avec son fusil et se fait de plus en plus menaçant et provocateur. Il gifle Lilly, Pete se jette sur lui et le rosse. Après avoir détruit les fusils, Lilly et Pete prennent le bateau en espérant pouvoir aller au Canada. Susie entre temps découvre que Jefty a conservé la preuve de son forfait, et donc que Pete est bien innocent. Elle s’enfuit à son tour avec cette preuve, mais Jefty qui est arrivé à retrouver un révolver, la poursuit à travers les bois dans un épais brouillard. Il va réussir à blesser Susie avec son révolver, mais dans la bagarre qui s’ensuite avec Pete, il est désarmé, et c’est Lilly qui va finalement le tuer. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty fait du charme à Lilly 

    L’histoire a au moins le mérite de la linéarité et de la simplicité. Cependant elle contient des variantes intéressantes sur le thème du trio. Au début de l’histoire le trio est un fantasme inventé par Jefty, puisqu’en effet il ne s’est rien passé entre lui et Lilly… sauf dans son imagination. Elle l’a toujours tenu à distance. Mais il se comportera cependant comme si Pete avait profité de son départ pour lui soulever sa promise. Il y a un autre trio en gestation, c’est celui potentiel entre Susie et Pete d’un côté et l’intrusion de Lilly. Mais Susie a le courage de surmonter son dépit, elle sera même très courageuse et aidera Lilly et Pete à échapper aux griffes de Jefty. Il y a donc de la jalousie à la base de ce drame, une jalousie raisonnable du côté féminin – car Lilly est aussi au début jalouse de Susie quand elles vont pique-niquer avec Pete – et une jalousie mortelle du côté masculin. Le cœur de cette affaire est bien sûr représenté par le psychopathe Jefty qui par intermittence se rend compte qu’il ne vaut pas grand-chose. Et d’ailleurs s’il veut se marier avec Lilly c’est aussi pour se sortir de cette situation d’inutilité latente qui l’accompagne. Il voudrait être un homme solide et respecté, un peu à l’image de Pete, et il voudrait pouvoir protéger Lilly. Mais celle-ci est une femme forte qui a appris à faire sa vie toute seule et qui recherche autre chose. Le fait qu’elle refuse à Jefty ce rôle de mâle protecteur va le rendre complètement enragé. Le loyal Pete est plus solide, et tant qu’il pense que Lilly est promise à Jefty, il ne bouge pas d’un iota. Il ne manifeste que des sentiments simples et ne s’engage pas à contre-temps. C’est le prolétaire de cette équipe. Il travaille pour Jefty, et celui-ci lui fait bien comprendre qu’il n’est qu’un employé. Mais Pete pense qu’il est assez bon pour le protéger contre lui-même – ils sont amis d’enfance tout de même. Le dernier aspect de cet affrontement autour d’une femme est l’aveuglement des institutions. Que ce soit la police ou le juge, personne n’est capable de démasquer les intentions criminelles de Jefty. Pete va donc se trouver opposé de fait à la société par des institutions qui la représente bien mal. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete apprend à Lilly à jouer au bowling 

    Le récit est proprement conduit sur le plan cinématographique, quoiqu’on puisse le trouver un peu déséquilibré. En effet cela ne s’anime qu’à partir du dernier tiers, lorsque Jefty refuse de s’avouer battu. La mise en place est assez longue, c’est seulement vers le milieu du récit qu’on a droit à un baiser entre Pete et Lilly. Dans le dernier tiers par contre l’accusation de Pete par Jefty, conduit rapidement au procès, à la mise sous tutelle de Peter, et puis la fuite et la lutte à mort avec Jefty. Ce déséquilibre ne rend pas vraiment compte des raisons qui vont pousser Lilly à rester elle aussi sous la domination de Jefty. On aurait pu en effet imaginer qu’elle parte et qu’elle défende Pete de loin. Il manque également une analyse des raisons qui font que Pete est très mal défendu par son avocat. En effet, la police n’ayant pas retrouvé les 2000 $, on ne voit pas très bien sur quelle base on peut condamner Pete autrement que sur les accusations fantaisistes de Jefty. Négulesco est plus intéressé semble-t-il par le développement des rapports conflictuels de Pete avec Lilly, puis leur nécessaire débouché amoureux, que par les rapports ambigus entre Pete et Jefty, or ce sont pourtant ceux-là qui posent problème et nouent le drame. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty prend très mal le fait que Pete ait l’intention de se marier avec Lilly 

    Cette faiblesse scénaristique est compensée par une mise en scène très solide. Cela repose d’abord sur une bonne utilisation du décor. Ils vivent tous dans une petite ville, encore peu colonisée par la marchandise. Le road house représente cette arrivée de la civilisation marchande et du modernisme. On va jouer sur les décors en opposant, fort bien d’ailleurs, le cadre de la boîte de nuit et de sa vedette qui fume beaucoup de cigarettes – ce qui montre qu’elle est très émancipée – et la cabane dans les bois, le lac où on se baigne, les ballades en bateau. Le décor de la petite ville ressemble assez à celui d’Oust of the past, tourné l’année précédente. On ne peut pas éviter de faire le rapprochement. Dans une figure inversée, c’est Lilly qui représente la fuite. Comme Jef Bailey, elle fuit la grande ville et préfère se ressourcer dans une petite ville simple, comme si c’était déjà le constat de l’échec sur le plan moral du développement des grandes métropoles. Le décor du road house est particulièrement soigné, et introduit comme une forme de modernisme architectural discret qui permet de tirer des angles de prise de vue étranges. L’excellente photo est signée Joseph LaShelle qui avait déjà photographié Laura de Preminger. Il y aura surtout dans la dernière partie du film de très beaux plans, comme le faux départ à la gare, ou encore la confrontation entre la Jefty et Pete, avec une très grande science des points lumineux et des angles de prise de vue. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete et Lilly ont décidé de partir pour Chicago 

    La grande réussite du film dépend énormément de la distribution. Les trois acteurs principaux sont excellents. Ida Lupino à cette époque était une vedette réputée, elle n’avait pas encore touché à la mise en scène. Ici elle est la chanteuse Lilly. Aujourd’hui on la connait surtout pour ses réalisations et un peu moins comme actrice. Or elle a été un pilier du film noir. Entre autres choses, elle a tourné dans High sierra, la version de 1941 avec Bogart. Si elle n’a pas un physique très glamour, petite, très mince, peu de poitrine, elle a un charme indéniable. Elle est très bonne actrice, et sait jouer parfaitement de sa voix grave. Elle n’est pas tout à fait une femme fatale, elle n’en a pas la fourberie. C’est plutôt comme à son habitude une femme émancipée. Notez que c’est elle-même qui chante, elle a refusé d’être doublée. C’est sans doute une performance que malheureusement elle ne renouvellera pas. Ici elle est donc parfaitement à sa place dans ce mélange de détermination et de tendresse pour l’homme qu’elle aime. Elle manifeste un mépris souverain du faible Jefty. Pete est incarné par l’athlétique Cornel Wilde, acteur aujourd’hui oublié, mais une grande vedette dans les années quarante et cinquante. Il a tout fait, du western au film noir en passant par les films d’aventures. Il avait déjà tourné avec Ida Lupino dans High sierra et aussi dans le sulfureux Leave her to heaven de John Dahl aux côtés de Gene Tierney. Son plus grand rôle dans le film noir sera celui du policier tourmenté dans The big combo en 1955, le chef d’œuvre de Joseph H. Lewis, avec Gun crazy bien sûr. Il se révèle ici très solide dans le rôle d’un homme droit et honnête victime de la fatalité. Le clou du film est sans doute Richard Widmark dans le rôle du psychopathe Jefty. Il porte très bien le costume de tweed comme marque de richesse quand Pete reste engoncé dans des habits de pauvre facture. C’était son troisième film et il était déjà connu pour son rire grinçant qu’il réutilise ici de façon très ostentatoire. Il mettra d’ailleurs très longtemps à s’émanciper de ces rôles de mauvais garçon un peu dérangé. Il passe très facilement du ricanement à une attitude humble et discrète face aux autorités qu’il veut convaincre de sa bonté. Le quatrième personnage est celui de la loyale et dévouée Susie, incarné par Celeste Holm. Celle-ci avait été oscarisée l’année précédente pour sa performance dans Gentleman’s agreement d’Elia Kazan. Mais sans doute gênée par un physique un peu quelconque, elle retournera rapidement vers le théâtre. Il n’y a pas grand-chose à dire de sa très bonne prestation, elle est tout à la fois une femme jalouse et une amie dévouée et sincère qui ne craint pas de s’opposer au fantasque Jefty.   

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty porte plainte contre Pete qu’il accuse de l’avoir volé 

    Le film, malgré les déséquilibres qu’, est toujours très agréable à revoir et solide. On passe sur les invraisemblances scénaristiques assez facilement parce que l’interprétation est excellente. On peut tout de même reprocher trop de scènes tournées en studio, notamment ces scènes sensées se passer dans le brouillard et dans les bois. Sans être un chef d’œuvre du genre, il y ajoute quelque chose d’original. Il fait partie de cette série de films noirs tournés par la Fox qui ne voulait pas perdre du terrain par rapport aux autres studios et qui donc avait mis le paquet pour attirer des talents. Son succès ne s’étant jamais démenti, on le trouve facilement dans des très bonnes copies en DVD ou maintenant en Blu ray. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty a obligé tout le monde à se retrouver dans sa cabane de chasse 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete va rosser Jefty



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-belle-de-paris-under-my-skin-jean-negulesco-1950-a114844768

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/nobody-lives-forever-jean-negulesco-1946-a114844862

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  • Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954

    Au début des années cinquante, Siodmak voit sa carrière tourner un peu en rond. Il commence à tourner en Europe avec la volonté d’échapper à la tutelle des studios. Les résultats sont en demi-teinte. Le très sous-estimé Deported n’est pas un grand succès. Mais il s’est lancé avec plus de réussite dans un projet qui lui a été amené par Burt Lancaster, The crimsom pirate, film d’aventure léger et drôle, mais à mille lieues de la thématique habituelle de Siodmak. Le projet est amené par le producteur Michel Safra qui a produit déjà René Clément avec succès, et qui produira par la suite Luis Buñuel et son fameux Journal d’une femme de chambre. Il s’agit de faire un remake en couleurs d’un film qui a eu un grand succès, Le grand jeu de Jacques Feyder. C’est un film de légionnaires avec tout ce que cela peut sous-entendre de « romantique ». Les noms ont été changés et le sujet a été dépaysé en Algérie. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre Martel et sa maîtresse vivent sur un grand pied 

    Pierre Martel et sa maîtresse vivent sur un grand pied dans un hôtel particulier parisien. Il est avocat et trempe dans des combines louches qui lui rapportent de l’argent qu’il dépense sans compter. Mais il va connaître des revers de fortune rapides, et il va être obligé de fuir. Il demande à Sylvia de le rejoindre à Alger. Le temps passe, celle-ci ne vient pas, et bientôt il va avoir épuisé ses fonds. Ne sachant plus quoi faire, et sur l’instigation de Mario, un copain de rencontre, il s’engage dans la légion étrangère et se trouve affecté à une garnison dans le sud de l’Algérie. Rapidement il grimpe les échelons et devient sergent. Il se lie d’amitié avec Fred, un légionnaire allemand qui traîne un lourd passé. Avec Mario, ils forment un trio qui aime boire et s’amuser ensemble. Ils sont souvent à la dernière étape, une sorte de taverne tenue par une femme vieillissante, Madame Blanche. Mario et Fred se retrouvent dans un bordel où travaille une jeune femme, Héléna. D’origine italienne, elle semble avoir perdu la mémoire à la suite d’un accident. Pendant ce temps Monsieur Blanche fait le Grand Jeu avec ses cartes pour Pierre. Elle lui annonce qu’il va retrouver le grand amour, mais que celui-ci ne durera pas. Peu après Pierre voit Héléna, il la persuade qu’elle est Sylvia. Une relation amoureuse se construit entre les deux jeunes gens. Mais Pierre exaspéré par le fait qu’Héléna se souvient de rien la quitte brutalement et retourne vers le bled. C’est là qu’Héléna va le rejoindre grâce à Fred qui ne dira pas à Pierre qu’il a couché avec elle.

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    A Alger, Pierre espère que Sylvia le rejoindra 

    Pierre et Héléna s’installe chez Blanche pour une vie commune, simple mais amoureuse. Plus tard, alors qu’Héléna est seule à l’auberge, Mario va tenter de violer Héléna. Pierre intervient à temps, une bagarre s’ensuit, et Mario est tué. Blanche témoignera devant le commandement de Pierre que la mort de Mario est un simple accident. Dans une opération militaire qui se veut humanitaire, Fred sera tué. Bientôt Pierre songe à quitter la Légion et à rentrer en France avec Héléna. Il est démobilisé, Héléna prépare leurs valises, mais Pierre croise Sylvia ! Elle s’est mariée avec un homme très riche. Il lui propose de partir avec elle, mais elle lui rit au nez, arguant qu’elle préfère la sécurité matérielle à la passion amoureuse. Complètement déboussolé, Pierre abandonne aussi la malheureuse Héléna et se réengage dans la Légion. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre désespère qu’Héléna retrouvera la mémoire 

    Comme on le voit, l’histoire est surannée, elle appartient à une époque du cinéma français – l’entre-deux-guerres – où la figure du légionnaire servait non seulement à flatter les sentiments patriotiques, mais aussi à ouvrir l’imaginaire vers des espaces lointains et exotiques. Cette histoire est très peu réaliste et n’a pas une grande signification. Néanmoins elle recèle quelques éléments thématiques du film noir mais aussi des formes visuelles qui appartiennent au genre. Il y a d’abord les questions d’identité. Pierre doit en effet abandonner son identité parce qu’il sait que la police le cherche. Mais Héléna possède une identité incertaine, troublée par ses pertes de mémoires. Et puis Pierre ne sait plus si Héléna et Sylvia sont une même personne, jusqu’à ce qu’il découvre que celle qu’il a aimée à Paris n’était pas celle qu’il croyait ! Cette fausseté des identités est redoublée par le fait que seule Héléna, malgré un passé tumultueux, est capable de l’aimer. Cette situation paradoxale est révélée par l’engagement dans la Légion. En effet les hommes y abandonnent leur détermination. Faibles ils se contentent d’obéir et de ne décider de rien. Pierre n’aura pas le courage d’affronter Héléna qui est issue du bas peuple et qui ne peut rivaliser dans son élégance et sa mise avec Sylvia. C’est de voir celle-ci qui le fait renoncer. Il y a donc également une analyse des comportements de classes en filigrane. Pierre a pris des habitudes de luxe propre à sa classe. Il peut très bien les surmonter en entrant dans la Légion, mais elles exercent une pression mentale qui l’empêchent d’aimer Héléna qui ne sait pas très bien s’habiller et se coiffer, qui n’est pas à l’aise avec l’argent. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Fred retrouve Héléna et l’amène à Pierre 

    L’autre aspect à retenir est que tous les personnages ont quelque chose à cacher ou à oublier, et c’est pour ça qu’ils se retrouvent au fin fond du désert à transpirer. Blanche reste mystérieuse, s’abritant derrière ses cartes poisseuses, et Fred enferme son passé nazi dans une grande malle en fer. Curieusement le film n’aborde pas les questions d’amitié virile qui très souvent accompagnent les films de légionnaires, même si on comprend que Pierre avait de l’amitié pour Fred le soldat perdu. Seul Mario évoque celle-ci mais c’est pour justifier son inconduite face à Pierre. De bons légionnaires doivent tout partager, y compris leurs femmes ! 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre va retrouver Héléna 

    Le film est souvent considéré comme plutôt creux et sans intérêt du point de vue cinématographique. Ce n’est pas tout à fait vrai. Certes ce n’est pas le film sur lequel Siodmak s’est le plus investi et a fait des prouesses, mais il y a quelques scènes de très bonne qualité. D’abord l’utilisation des couleurs du désert et la profondeur du champ qui va avec, encore que parfois certaines scènes mêlent intempestivement des décors peints assez calamiteux. Il y a ensuite une manière de filmer le luxe de la demeure de Pierre à travers le grand escalier qui mène aux étages qui rappelle évidemment Hollywood. C’est une manière de créer une opposition avec l’austérité de l’auberge de Madame Blanche qui est vide, mal éclairée et crasseuse. Quelques scènes sont directement issues du film noir par exemple quand Pierre rejoint Héléna et passe devant des volets à jalousie qui distribuent une lumière brisée dont les rayures se marquent sur l’uniforme comme une marque du destin. Où l’avancée de Mario vers la chambre d’Héléna, à travers cette succession de portes qui font comme des arcades et renforcent la tension dramatique. On retrouvera cette utilisation de la perspective dans la rencontre finale entre Sylvia et Pierre au milieu de l’hôtel, avec un beau mouvement de caméra. Il y a donc bien la patte du grand Robert Siodmak sur ce film. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Mario profiter de l’absence de Pierre pour violer Héléna 

    Le film a été construit autour de Gina Lollobrigida qui était devenue une grande vedette internationale. Elle joue les deux rôles, celui de la sophistiquée Sylvia, et celui de la malheureuse Héléna. Elle est toujours très bien, particulièrement dans la scène finale où, dans la peau de Sylvia, elle explique pourquoi elle ne suivra pas Pierre, c’est un peu comme un assassinat. Ce n’est pourtant pas elle qui a le rôle principal. Le film, construit d’une manière linéaire, est l’histoire de Pierre et donc présente sa subjectivité. Jean-Claude Pascal qui incarne le jeune avocat, était encore à cette époque une grande vedette. Grand et mince, il avait un physique de jeune premier, mais son jeu était assez statique, et au fur et à mesure que le temps passera il aura de plus en plus de mal à trouver des premiers rôles. Son charme un peu glacé nuit au personnage et à la manifestation des émotions. Madame Blanche est incarnée par Arletty qui reprend le rôle tenu vingt ans plus tôt par Françoise Rosay. Elle se traîne un peu, elle paraît usée, comme si les épreuves qu’elle avait endurées à la Libération pour des faits de « collaboration horizontale » la poursuivaient toujours dix ans après. Elle avait l’air de dire dans ses mémoires que ce film n’était ni fait, ni à faire, et donc qu’elle ne l’aurait tourner que pour alimenter son compte en banque. Les deux compagnons d’armes sont incarnés par Raymond Pellegrin dans le rôle de Mario et de Peter Van Eyck dans celui de Fred. Le premier est un peu cabotin, curieusement coiffé, il en rajoute beaucoup. Le second, habitué aux rôles de mauvais allemand (bien qu’il n’ait jamais participé lui-même à un conflit militaire, il était en effet aux USA durant toute la durée des hostilités) incarne Fred avec allure. C’est un très bon acteur qui a fait une vraie carrière internationale. Ici il est encore impeccable. Oscillant entre amitié et dépit amoureux. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    A l’Hôtel Pierre est interpellé par Sylvia 

    Le film fut présenté à Cannes au nom de la France. Cette sélection fut beaucoup critiquée. On s’est moins posé de questions quand on a sélectionné le calamiteux Fort Saganne en 1984. Mais il est vrai que ce n’est pas un très grand film. S’il a reçu un très bon accueil international de la part du public, la critique a été plutôt sévère avec lui, n’y voyant qu’un simple film de légionnaires. En le revoyant des années après, il conserve cependant un charme assez nostalgique, un peu kitch, et suffisamment de qualités cinématographiques pour qu’il se voit avec un intérêt soutenu. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre ne veut plus partir avec Héléna

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