•  James Crumley, Fausse piste, The wrong case, 1975, réédtion Gallmeister, 2016

    Un des éléments singuliers des romans noirs américains post-soixante-huitards est d’écrire le désenchantement et la fin de l’espérance en des lendemains meilleurs. L’alcool n’est plus ludique, ni même une béquille, c’est une fin en soi pour contempler la vie d’une autre façon et pour la tolérer. James Crumley passe en effet plus de temps à décrire les plaisirs louches que l’alcool procure plutôt qu’à construire une histoire.  Fausse piste est le premier volume des aventures du détective privé, Milo Milodragovitch.  Ecrit au début des années soixante-dix il épouse parfaitement son époque. Si je le mets dans une perspective historique, c’est un peu la queue de la comète en matière d’histoire de détective. Il est dans la lignée chandlerienne, et sans doute encore plus met-il ses pas dans ceux de Ross MacDonald. Ross Macdonald que Gallmeister d’efforce de rééditer est un auteur qui, en France du moins, n’a pas le prestige d’un Chandler ou d’un Hammett. Mais pourtant aux Etats-Unis il est considéré comme un très grand du roman noir et du roman de détective. Pour en avoir souvent discuter avec des amis qui s’y connaissent dans le roman noir, je n’ai jamais trop compris pourquoi Ross Macdonald était si sous-estimé chez nous. Fausse piste s’ouvre d’ailleurs sur une citation de cet auteur. Crumley, c’est un peu la queue de la comète du roman de détective.  Robert B. Parker avec la création du personnage de Spenser l’accompagnera dans cette quête des origines, mais sans doute avec un peu moins ce côté destroy qu’on trouve chez Crumley et qui plait beaucoup.  Spenser boit très modérément des vins français, Milo du whisky avec de la bière du matin jusqu’au soir. Spenser fait de la musculation et de la course à pied, Milo en serait bien incapable. Le premier est amoureux qu’une seule personne, Susan Silverman, une intellectuelle, le second tire tout ce qui passe à sa portée. On voit donc qu’à cette époque le personnage du détective se trouve sur le fil du rasoir. Marlowe le personnage créé par Chandler voulait mettre de l’ordre dans un monde chaotique, Spenser aussi, mais Milo a abandonné cette idée. Il cherche juste à plonger dedans et s’y abimer. 

    James Crumley, Fausse piste, The wrong case, 1975, réédtion Gallmeister, 2016 

    Missoula, le modèle de Meriwether 

    L’histoire se passe à Meriwether, en fait le cadre est celui de Missoula où vivait Crumley. Cela lui permettra de stigmatiser l’évolution de ces contrées montagneuses vers le tourisme, considéré par lui comme la plaie de l’humanité. L’évolution des mœurs est une occasion de gémissements. Crumley regrette les bars et les ivrognes de son temps qui formaient une sorte de famille. L’alcool ayant été remplacée outrageusement par la drogue. Meriwether a été investi par des transplantés qui viennent souvent de zones plus urbanisées et qui cherchent des lieux moins pollués, plus authentiques. Le début de l’histoire ressemble à The little sister une autre référence à Chandler qui à mon sens n’est pas innocente.  

    L’intrigue ne casse pas les briques, on sait tout de suite qui est le coupable du meurtre du jeune Duffy. Après tout c’est un premier roman. Mais sans doute ce n’est pas le problème de Crumley. Il se sert manifestement de la logique du roman de détective pour porter un regard critique sur une société bienpensante imprégnée de mercantilisme et d’attitudes fausses. A cette modernité dérisoire, il oppose l’ivrognerie comme programme. Il recopie la leçon de son père :

    « — Fils, dit-il sans préambule, ne fais jamais confiance à un homme qui ne boit pas, parce que tu peux être sûr que c’est un bien-pensant, quelqu’un qui sait toujours où est le bien et où est le mal. Certains de ces hommes sont bons, mais, au nom de la bonté, ils sont la cause de l’essentiel des souffrances de ce monde. Ils se posent en juges, se mêlent de tout. Et aussi, fils, ne fais jamais confiance à un homme qui boit mais refuse de s’enivrer. Ces hommes-là sont souvent effrayés par quelque chose de très profond en eux. Ils ont peur d’être lâches, ou d’être idiots, ou d’être méchants et violents. Tu ne peux pas faire confiance à un homme qui a peur de lui-même. Mais parfois, fils, parfois tu pourras faire confiance à un homme à qui il peut arriver de s’agenouiller devant une cuvette de toilettes. Il y a des chances pour qu’au passage il apprenne quelques trucs à propos de l’humilité, à propos de sa part de stupidité humaine naturelle, et à propos de l’attitude qui pourrait lui permettre de se survivre à lui-même. C’est foutrement dur de se prendre trop au sérieux quand tu vomis tes tripes dans une cuvette de toilettes sale. »

    Cette ivrognerie lui permet cependant aussi d’assumer des actes violents, allant jusqu’à tuer ceux qui s’en prennent à lui. Il y a une manière d’écrire assez curieuse puisque quand Nickie meurt, on croit que c’est Milo qui l’a tué alors qu’il est simplement mort de peur ! L’alcool permet aussi à Milo d’affronter sans trop de peur la mafia locale à qui il se permet de faire la leçon. Là encore c’est une sorte d’héritage de Chandler, le détective respecte le crime organisé quand il est sérieux, mais un peu moins quand il dérape et déborde de toute logique.

    Si Milo boit comme un trou, sans trop chercher à déguster des alcools fins, il baise aussi tout ce qu’il rencontre pourvu que ce soit une fille qui ne le trouve pas trop moche ! Ce qui n’empêche pas toutefois les sentiments ! C’est cependant clairement un homme du passé qui regrette l’innocence du monde sans toutefois poétiser celle-ci. Il célèbre l’amitié des ivrognes qui se retrouvent au Mahoney, une sorte de caverne sale et empuantie, enfumée et sans avenir. Le bistrot lui-même est un visage du passé dans la mesure où aujourd’hui on ne sert de l’alcool que dans des verres bien lavés, derrière un comptoir bien astiqué et avec le sourire du patron en prime. C’est depuis ce repère obscur qu’il s’oppose au véritable crime sans morale ! 

    James Crumley, Fausse piste, The wrong case, 1975, réédtion Gallmeister, 2016

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  •  Stillwater, Tom McCarthy, 2021

    Les Quartiers Nord sont devenus un objet filmique par la force des choses. Alimentant quotidiennement la chronique des faits divers, ils ont été à l‘origine du succès du film de Cédric Jimenez, Bac Nord. Voilà que les Américains s’en emparent et d’une manière non marginale puisque Stillwater est un gros projet avec une grande star, Matt Damon, habituée des succès planétaires. L’intrigue part du sujet bien connu d’un homme ordinaire qui va tout faire pour innocenter d’un crime une personne – sa fille en l’occurrence – qui se trouve en prison. On connaît cette histoire de faux coupable depuis des lustres, sans doute depuis que le cinéma existe. C’est une sorte de sous-genre du film noir. Parfois on a durci la trame narrative en envoyant le faux coupable à la chaise électrique, et à le sauver au dernier moment. Ici on évitera l’excès de dramatisation. Mais comme on va le voir, cette trame est prétexte à tout autre chose. Ce film est également l’occasion pour Matt Damon, dans le rôle d’un prolétaire un peu paumé, d’aborder des rôles plus mûrs si on peut dire. Tom McCarthy n’est pas un grand nom comme metteur en scène, et ses succès sont plutôt étroits. Mais il y a une dominante assez désenchanté chez lui qui est perceptible même quand il tourne des comédies et qui va se retrouver ici. L'histoire aurait été inspirée de celle d'Amanda Knox qui aurait vécu une affaire similaire en Italie et qui a tenté de profiter du film Stillwater pour essayer d'extorquer un peu d'argent à la production, apparemment sans succès. Cette même Amanda Knox essayait de profiter de son éphémère notoriété pour demander aux internautes de l'aider à financer sa fête de mariage avec un gigolo de passage. Cette histoire avait d'ailleurs fait l'objet d'un autre film, The face of an angel en 2014 sous la direction de Michael Winterbottom. Dans une récente interview donnée à SoFilm publiée en septembre 2021, Tom McCarthy avançait qu'il avait d'abord été influencé par la trilogie de l'écrivain marseillais Jean-Claude Izzo avec pour personnage Fabio Montale. Il s'est donc vraiment intéressé à la ville de Marseille, et pas tout à fait en touriste. Il y est venu bien avant de mettre son film en route et dit en être tombé amoureux.

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    Bill travaille dans la construction 

    Bill Baker, un ouvrier du bâtiment, habite à Stillwater en Oklahoma, en plein cœur des Etats-Unis. Sa fille est en prison à Marseille depuis quatre ans pour le meurtre de Lina, sa petite amie. Il va la voir, espérant que son avocate pourra relancer l’affaire. En effet Allison prétend que le meurtrier est sans doute un certain Akim qui participait à une fête avec elles. Mais l’avocate considère que tout cela n’est pas suffisant pour faire rouvrir le dossier. Il va donc entamer sa propre enquête après avoir rencontré plusieurs détectives, il va être aidé par Virginie, une actrice de théâtre, avec qui il a sympathiser lorsqu’il était à l’hôtel. Celle-ci a une petite fille, Maya qui aime bien Bill. Virginie a une amie qui se débrouille bien en informatique et va trouver la photo du fameux Akim. Après une première tentative auprès d’un patron de bar raciste, il va monter dans les Quartiers Nord. Il rencontre une amie de Linda, Souad, que sa nouvelle petite amie empêche de parler. A Kalliste, une cité plutôt mal fréquentée où il manque de mettre la main sur le fameux Akim. Il se fait cependant casser la figure et va à l’hôpital où Virginie vient le récupérer. Il va finir par s’installer chez Virginie, puis l’histoire tournera à la relation sentimentale, Bill s’attachant de plus en plus à la petite Maya, la fille de Virginie, qu’il va chercher à l’école tous les jours. Il s’installe à Marseille où il trouve du travail dans le bâtiment. Il va voir Allison qui maintenant a le droit à un jour de sortie par mois. Elle lui parle de sa relation avec Linda. Allison va faire une tentative de suicide. Mais le hasard faisant bien les choses, Bill en allant avec Maya au Stade Vélodrome retrouve Akim. Il va l’enlever et le séquestrer dans une partie de la cave qu’il a aménagée. Son but est de prélever des cheveux pour faire une comparaison avec un test ADN, comparaison qui pourrait dédouaner Allison. Akim va révéler à son geôlier qu’Allison lui a donné un collier en or, avec le nom de Stillwater gravé pour qu’il la débarrasse de Lina. Allison en effet était jalouse des autres relations que Lina entretenait. Bill contacte un détective, qui est aussi un ancien policier et le paye pour qu’il fasse un teste ADN. Le détective fait son travail, mais soupçonne Bill de détenir un otage. Il dénonce donc Bill à la police qui venant visiter les lieux ne trouve personne. On apprendra qu’en fait c’est Virginie qui l’a délivré. Dans la foulée de cette perquisition, Virginie se sépare de Bill et lui demande de partir. Ce qu’il fait. Mais quelques temps après il apprend que le détective qui pourtant l’a trahi a transmis l’analyse ADN à la justice et donc que la comparaison des empreintes ADN va innocenter Allison. A Stillwater, Allison est fêtée par les autorités locales. Elle va s'expliquer avec son père sur le rôle trouble qu’elle a tenu dans le meurtre de Lina. Bill quant à lui ne pourra plus jamais revenir vers Virginie et Maya. 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    Bill cherche à se faire aider par un détective pour retrouver Akim 

    Le thème principal tourne autour de la quête de Bill, à travers la recherche de l’innocence d’Allison d’une famille. Cette famille ce pourrait être le retour de sa fille à Stillwater, ou encore Virginie et Maya. Mais en vérité Bill est un homme seul qui a tout raté dans sa vie et qui se bat contre sa solitude. La mère d’Allison s’est suicidé. Sa fille qui a fait des études a une furieuse tendance à le mépriser et à le juger comme un moins que rien. Mais il continue à avancer et à prier ! Il est en porte-à-faux avec Virginie et ses amis qui le prennent ouvertement pour un imbécile, allant lui demander niaisement s’il a voté pour Trump. Curieusement, Bill le prolétaire apparaît bien plus ouvert que tous les gens qu’il rencontre. Il ne juge pas sa fille qui est lesbienne et qui par sa conduite s’est mise dans une galère dont elle ne sort pas. Il ne juge pas non plus les amis de Virginie qui se donnent des airs d’artistes en déconnant sur les planches. Il est entouré de personnes assez peu loyales, à commencer par sa fille qui a joué un rôle décisif dans la mort de Linda. Akim n’en ayant été que l’instrument. Le détective Dirosa qu’il paye pour vérifier l’empreinte ADN, s’empresse de le dénoncer à la police au risque de l’envoyer en prison. Virginie est prompte également à le condamner sans procès et à le mettre à la porte. Sa fille au lieu de le remercier de tous les efforts qu’il a faits pour la sortir d’affaire se contente de le mépriser et de lui ôter la parole. Certes elle reviendra à d’autres sentiments, mais seulement une fois que son rôle trouble dans la mort de Linda aura été mis à jour. Même Maya lui tournera le dos. 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    Virginie ne supporte pas le racisme du patron du bar et se dispute avec Bill 

    D’une manière sous-jacente, il y a le portrait d’un homme qui cherche à se racheter, qui vit dans une culpabilité constante, culpabilité entretenue par sa manie de prier. Allison viendra elle aussi un peu plus tard à cette notion de rédemption lorsqu’elle affirmera à son père qu’elle accepte son sort, même si elle n’a pas tué Linda elle-même. Dans ce contexte les relations transatlantiques sont analysées comme un révélateur des caractères. Bill quitte une Amérique pauvre et peu compatissante pour rejoindre la vieille Europe où cependant il va trouver la même merde. La vie à Marseille n’a rien de bien réjouissant, les Quartiers Nord sont le misérable théâtre de la décomposition de la vieille Europe. Cet aspect du film est intéressant : les Américains sont passés d’une vision romantique de la France à une vision totalement décomposée, de Paris à Marseille, si on veut. Dans Stillwater on ne voit que des quartiers délabrés des populations hostiles qui ne sont pas des autochtones. Le passage intéressant est la confrontation que Bill et Virginie ont avec un vieux Marseillais qui affiche ouvertement son racisme, disant que de toute façon il peut dénoncer n’importe quelle personne sur les photos qu’on lui montre de la fête où Allison s’est trouvée parce que ces gens là sont tous coupables d’une manière ou d’une autre. Virginie joue les offusquées, mais par la suite Bill se fera casser la tronche justement par des racailles qui sont manifestement des immigrés ou des descendants d’immigrés. 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    A Marseille Bill a retrouvé du travail et une famille 

    Que veut dire cette confrontation entre les Etats-Unis et la France ? Est-ce le constat d’une déception ? Est-ce le procès de la mondialisation qui produit de partout à Stillwater comme à Marseille les mêmes vies délabrées et sans signification ? Peut-être n’y a-t-il pas de réponse. La mère s’est suicidé, la fille fera une tentative de suicide. La fin très amère et très pessimiste du film montre qu’il n’y a pas d’issue, quand bien même on franchit l’Atlantique à la recherche d’un monde meilleur, la seule solution est finalement d’affronter ses démons et agir d’abord sur soi même. C’est ce que feront finalement Bill et Allison en s’asseyant dans un fauteuil sur leur terrasse afin de méditer sur leurs échecs et ce qu’ils sont vraiment. Si Bill a échoué en tant que père aussi bien avec Allison qu’avec Maya, il est pourtant devenu quelqu’un d’autre. Au passage on reconnaîtra la vacuité de tenter de se conformer à l’idéal de la famille suivant le modèle américain. Une partie du film a été tournée aussi à la Faculté Saint-Charles qui est une faculté des sciences implantée au cœur de Marseille. 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    C’est jour de sortie pour Allyson 

    Dans la manière de filmer, il y a une forme de matérialisme qui fait des décors réels un partenaire de l’histoire. Contrairement à ce qu’on a vu dans BAC Nord qui a été filmé presqu’au même moment, les cités délabrées, ici Kalliste, sont filmées de bas en haut, et en utilisant la verticalité McCarthy leur donne un caractère écrasant. On n’en sort pas. Ces lieux abandonnés à l’écart de la vie sociale ne sont pas utilisés par une foule grouillante comme dans le film de Cédric Jimenez, au contraire, le seule endroit où la foule grouille, c’est au Stade Vélodrome pour le match de l’OM. Certains pourront contester de réduire Marseille aux Quartiers Nord, à l’OM et à la place Notre-Dame Dumont, et aussi un peu les Baumettes. C’est pourtant un bon résumé de ce que la ville désindustrialisée et ayant abandonné son port au tourisme de masse est devenue au fil des ans. Il est remarquable qu’on puisse voir des travailleurs en action. McCarthy dans un film tout de même assez long, il dure deux heures vingt, prenne le temps de s’attarder sur les gestes des prolétaires, que ce soit dans l’industrie pétrolière, ou dans la construction. Bill, le prolétaire venu d’ailleurs, sera regardé comme une bête curieuse chez les bobos. L’ensemble est bien filmé, suffisamment bien rythmé, quoiqu’on puisse reprocher un déséquilibre entre la première et la deuxième partie. Les longues baignades d’Allison qui semble vouloir se purifier dans l’eau des calanques, auraient sans doute gagnées à être raccourcies. A l’inverse les relations qui se nouent forcément entre Akim le prisonnier et Bill son geôlier sont assez peu développées. Les scènes qui se passent au Stade Vélodrome sont un peu maladroites, mais c’est compliqué étant donné qu’on ne peut pas tourner avec Matt Damon au milieu de 60 000 personnes ! 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    Allison a fait une tentative de suicide 

    L’interprétation c’est évidemment d’abord Matt Damon qui s’est empâté pour donner sans doute plus de poids à son personnage taciturne. Il est très bon dans ce rôle de prolétaire perdu dans un pays qui n’est pas le sien. Derrière, sans démérité, c’est un peu moins bien. Camille Cottin dans le rôle de Virginie est un peu dépassée par les enjeux. Ses sentiments sont un peu trop appuyés comme si elle n'était pas très sûre d’elle-même. Elle marche souvent avec raideur, même quand elle se déplace dans l’espace étroit de l’appartement. Lilou Siauvaud interprète Maya la petite fille. C’est un rôle aussi important que difficile, elle surjoue tout de même un peu, même si elle s’en tire bien. Dans des rôles de complément on va retrouver une vieille routière, Anne Le Ny dans le rôle de l’avocate, et puis l’excellent Moussa Maaskri dans le rôle du détective qui hésite entre trahison, escroquerie et loyauté. Son rôle est étroit, mais il occupe bien le terrain, il a une belle présence. 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    Au stade Vélodrome Bill a retrouvé Akim 

    Le film a été présenté à Cannes en juillet dernier. Il devait sortir initialement en novembre 2020, mais le COVID en a décidé autrement. Il sort en France près d’un an plus tard après avoir fait l’ouverture du festival de Deauville. S’il n’a pas été un fiasco, il rapportera tout de même un peu d’argent, ce n’est pas un gros succès, surtout pour un film avec Matt Damon. Ce n’est pas non plus un film à très gros budget. Cet échec relatif s’explique sans doute par deux raisons, le public américains n’est guère intéressé par les relations transatlantiques, et ensuite il s’attendait peut être à ce qu’il y ait un peu plus d’action. Mais Bill n’est pas un super héros même s’il ne manque pas de courage. Et puis la fin n’est pas très enthousiasmante. Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre, mais malgré ses faiblesses, c’est un très bon film noir, solide et qui donne à penser. Notez encore que le prochain film de Matt Damon tourné sous la direction de Ridley Scott a été tourné aussi en partie en France.

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    Bill garde Akim prisonnier dans la cave 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021 

    La police procède à la fouille de la maison, mais ne trouvera rien 

    Stillwater, Tom McCarthy, 2021  

    Allison est rentrée à Stillwater avec son père

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  •  La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948

    C’est un film noir emblématique, un classique qui va être marquant de deux points de vue, d’abord, il oriente le film noir vers la forme semi-documentaire qui au premier abord tente de mettre en lumière la puissance de la police ou  du FBI. On va donc présenter cette histoire comme étant inspirée de la réalité des dossiers que traite le FBI. Le second point est qu’il s’agit d’une histoire d’infiltré. Cela commence à être à la mode, le film d’Anthony Mann, T-men, développera ce thème. Ce thème de l’infiltré qu’on retrouve tout au long de l’histoire du film noir, jusqu’au film de Scorsese, The departed[1], renvoie à l’ambiguïté native du film noir. En effet l’infiltré finit évidemment par avoir forcément une identité indéterminée, mais il a également le devoir de trahir, de mentir pour devenir un délateur. Pour toutes ces raisons, l’infiltré suscite en général à la fois de la sympathie parce qu’il lui faut tout de même du courage pour risquer ainsi sa vie, mais aussi du dégoût parce qu’il suscite l’amitié et la trahit. Il est possible que cela soit aussi en rapport dans un premier temps avec l’époque, puisqu’à la fin des années quarante, le FBI, avec l’HUAC, va se lancer dans une chasse aux sorcières désignant les « communistes » ou leurs compagnons de route qu’il faut bien dénoncer pour le bien de l’Amérique, comme des criminels dont le but est de ruiner le pays. Cependant le contexte de la fin des années quarante ne suffit pas à expliquer l’importance de ce thème. En effet, l’incursion de Keighley dans le monde des infiltrés n’est pas la première avec The street with no name. En 1935, il avait signé Special agent avec George Brent et Bette Davis, il s’agissait d’un journaliste qui se faisait auxilliaire de police pour infiltré une organisation criminelle spécialisée dans le racket. Nous sommes au début de la carrière de Richard Widmark, alors habitué à des rôles de criminel, cruel et sadique, et les scénaristes, Samuel G. Engel et Harry Kleiner ont déjà à cette époque travaillé dans le registre du film noir, ce qui convient très bien à Keighley.  

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948

    Le détective Briggs tente de comprendre les liens entre les deux meurtres 

    Dans la ville de Center City, la bande d’Alec Stiles sème la terreur. Dans un premier temps ils dévalisent une boite de nuit, mais ils tuent une femme qui se trouvait au milieu. Puis ils attaquent une banque et là encore commettent un meurtre. Le FBI se charge de l’affaire. Le détective Briggs fait analyser les balles et découvre qu’elles proviennent de la même arme. Au court de l’enquête ils arrêtent un nommé Danker qui aurait oublié sur place un document qui dévoile son identité. Mais en réalité Danker a un alibi, il n’était pas en ville à ce moment-là. Danker cependant semble savoir qui est derrière tout ça, mais il refuse de parler. Libéré sous caution, on le retrouve peu après assassiné. Briggs décide d’infiltrer le gang et pour cela il va faire appel à Gene Cordell qui pour l’occasion prend l’identité de George Manly. Rapidement il va faire la connaissance d’Alec Stiles, se faire apprécier de lui et devenir un membre de son gang. Mais les preuves manquent pour l’accuser. L’occasion de faire un flagrant délit va cependant se présenter. En effet, Stiles envisage d’attaquer une banque, Gene va prévenir le FBI par l’intermédiaire de Gordon qui le couvre. Mais Stiles a des relations dans la police, un autre infiltré si on veut, et celui-ci va le prévenir qu’il risque de se faire piéger. Stiles annule l’attaque de la banque. Le FBI comprend que leur plan a été déjoué. Stiles va voir le commissaire Demory, son indicateur, qui lui apprend qu’il y a une taupe dans sa bande. Contrarié, Galerene va chercher à récupérer une preuve des crimes de Stiles. Il se rend à son arsenal, tire une balle qu’il récupère. Stiles arrive sur ces entrefaites et comprend ce qui se passe, mais il ne sait pas qui est evnu mettre le nez dans ses affaires. La balle réucpérés par Gene apporte la preuve qu’il faut, à celle-ci vient s’ajouter bientôt la preuve que que Stiles a rencontré Demory. Celui-ci va à l’aide des empreintes de Gene démontrer à Stiles qu’il est un infiltré. Dès lors Stiles va tenter de se débarrasser de Gene en le faisant assassiner par les policiers de Demory, en simulant un faux cambriolage dans une usine. Mais Gordon a suivi le mouvement et va alerter le FBI. Ce sera Stiles qui sera abattu en lieu et place de Gene, et Demory sera arrêté. 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948 

    Les témoins vont reconnaître Danker lors d’une séance de retapissage 

    Si ce film est emblématique, c’est parce que sa grammaire cinématographique est en adéquation avec l’histoire et démontre que l’esthétique du film noir transcende le propos. Bien que Keighley soit sous-estimé, il démontre ici qu’il atteint une grande maitrise dans la conduite du récit. La banalité de l’intrigue est en effet masquée par l’ambiguïté du comportement des personnages. Au lieu de regarder cette affaire du point de vue d’une enquête du FBI, ce qui serait sans intérêt, il va s’intéressé aux deux personnages principaux, Gene et Stiles. Il s’efforcer de conserver une sorte de symétrie. Les deux camps possèdent des atouts cachés, des infiltrés, ils utilisent les mêmes armes. Il y a une scène étonnante quand Stiles prépare l’attaque de la banque : les deux bandes travaillent sur plan, puis elles vont chacune à leur arsenal pour s’équiper, puis chacune va recevoir des informations de leur taupe. Dès lors il n’y a plus de différence de comportement, on a beau essayer de se souvenir que le FBI défend le bien et le gang de Stiles le mal, celui qui gagne sera le plus malin, et il ne gagne que pour ça, et non par sa force morale. Shivvy suit Gene quand il prend le ferry, comme Gordon suit Shivvy et Matty quand ils se rendent à l’usine. 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948

    Gene va rencontrer Alec Stiles 

    L’autre point important est l’attirance qu’Alec et Gene éprouvent l’un pour l’autre. On n’ira pas jusqu’à révéler une tendance homosexuelle, encore que l’absence de femme pose problème, mais il y a à tout le moins une admiration réciproque, Stiles est content d’avoir recruté un malin comme Gene, et Gene est fier d’appartenir à la bande de Stiles. Du reste Stiles donne une raclée à sa femme quand il comprend qu’il a été trahi, comme s’il préférait fermer les yeux sur les agissements de Gene qu’il se refuse à soupçonner. Il sera totalement enragé d’ailleurs quand il apprendra que Gene l’a trahi. C’est une sorte d’adultère. S’il ressent cette trahison si fortement c’est parce que Gene était un peu à part par rapport aux autres membres du gang. Tout cela fait que l’enquête proprement dite passe au second plan. Elle existe bien sûr, mais elle survole la réalité de ce monde souterrain qui est représenté par l’affrontement indirect entre Gene et Stiles. On aura beau nous montrer les techniciens du FBI faire un travail admirable pour ajouter des preuves scientifiques, ce n’est pas vraiment cela qui nous intéresse. C’est ce qui est fait dans The FBI story par exemple de Mervyn LeRoy, une daube de première tournée en 1959 avec le mollasson James Stewart. 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948

    Shivvy a pris Gene en filature

    De ces principes découlent les formes de la mise en scène, donner autant de place à Stiles qu’à Gene est un trait de génie qui permet de dépasser l’inintéressante apologie du FBI. Cette symétrie maintenue tout le long du film va permettre de poser la question de l’identité des deux frères ennemis. Gene est il George Manly ? Et Stiles, ne collabore-t-il pas avec au moins une partie de la police ? L’histoire va donc user des ténèbres. C’est très sombre et Keighley utilise très bien les décors, il masque d’ailleurs le fait que de nombreuses scènes soient tournées en studio en ne présentant pas la ville d’une manière lisse et bien ordonnée, mais en mettant en œuvre la crasse, les papiers sales, un gymnase où on boxe et qui sent la transpiration et la misère. Il ets bien aidé par l’excellente photo de Joseph McDonald quia vait déjà fait The dark corner avec Mark Stevens, et quelques autres films noirs comme Roger Touhy, gangster de Robert Florey. Il photographia d’ailleurs le remake de The street of no name, House of bamboo, réalisé par Samuel Fuller mais dépaysé au Japon. Les décors de l’usine, les entrepôts délabré où se trouve l’arsenal du gang sont magnifiquement filmés dans leur immobilité et leur solitude. L’ensemble est enlevé et le rythme est bon, saisissant parfaitement la densité du scénario. Parmi les scènes mémorables, il y a cette façon de filmer le mouvement dans la salle de boxe, puis de passer à la chorégraphie d’un match de boxe. La réalisation peut être considérée comme un modèle pour le film noir. On appréciera l’opposition entre le gangster vêtu de manière impeccable et le policier accoutré comme un vagabond. Ce qui renforce l’idée générale selon laquelle l’habit ne fait pas le moine. La mobilité de la caméra permet d’accroître la tension, par exemple quand Stiles attend impatiemment l’arrivée de Gene, on sent sa fébrilité comme s’il espérait un miracle de cette arrivée. On sera étonné tout de même de voir Gene et Stiles partager la même chambre, même s’il s’agit de lits jumeaux ! 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948 

    La bande va monter un hold-up 

    L’interprétation est excellente. Le duo Richard Widmark-Mark Stevens fonctionne très bien. Richard Widmark dans le rôle de Stiles s’il est cruel et un peu extravagant n’atteint pas l’hystérie de Tommy Udo dans Kiss of death d’Henry Hathaway. Mark Stevens dans le rôle du flic infiltré est un peu plus discret mais tout aussi. A côté de ce duo on va reconnaître de très bons seconds rôles. D’abord John McIntire dans le rôle de Gordon qui assure la couverture de Gene d’une manière presque paternelle. Je ne l’ai jamais vu mauvais. Ensuite, il y a l’excellent Joseph Pevney dans le rôle de Matty qui n’aura fait qu’une très courte carrière d’acteur, avant de passer à la réalisation. Puis Ed Begley dans le rôle du chef de la police et Lloyd Noland dans celui du détective Briggs. L’absence de femmes est assez curieux, les truands préférant manifestement dans ce film plutôt jouer aux cartes que se préoccuper du beau sexe. Seule Barbara Lawrence dans le rôle de la femme de Stiles apportera une touche de féminité à l’ensemble. Au départ il était prévu de donner une fiancée à Gene, mais bien que les scènes aient été tournées avec la belle Joan Chandler, elles ne furent pas retenues au montage, sans doute pour resserrer l’aspect dramatique du récit. 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948

    Le chef de la police veut faire un flagrant délit 

    C’est un très bon film noir. Scorsese, grand cinéphile s’il en est, s’en inspirera sans le dire pour au moins deux films, The goodfellas où on verra Robert De Niro faire la morale à un gangster qui a offert un manteau de fourrure volé, comme Richard Widmark le fera avec Joseph Pevney ; et puis bien sûr pour The departed. Ce qui suffit me semble-t-il à en définir l’importance. Le film a une bonne réputation à juste titre, mais rarement on met en avant ses qualités cinématographiques. Par ailleurs il n’existe pas de version Blu ray de ce film qu’il nous faut considérer comme un classique du genre. 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948 

    Stiles donne une rouste à sa gonzesse car il croit qu’elle a parlé 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948 

    Stiles a repérer du mouvement autour de son arsenal 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948

    Stiles va voir le commissaire Demory 

    La dernière rafale, The street with no name, William Keighley, 1948

    Gene est amené dans une usine pour réaliser un cambriolage 


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/les-infiltres-the-departed-martin-scorsese-2006-a165079930

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  • Sofilm, Septembre-octobre 2021

    Faisons un peu de réclame pour la revue Sofilm. Gratuite évidemment ! C’est une revue qui se veut généraliste, qui tente de s’écarter de l’académisme de la critique des Cahiers du cinéma ou de Positif, sans sombrer dans les travers du magazine Premier qui ressemble à peine à un catalogue. La dernière livraison qui vient de sortir est d’excellente qualité. D’abord une interview assez longue et intéressante de Tom McCarthy dont le film Stillwater se passe à Marseille dans nos fameux Quartiers Nord. Il détaille comment il a travaillé sur terrain et avec une équipe très largement française. Nous reparlerons de ce film très intéressant un peu plus tard ; dans quelques jours, lors de sa sortie. Ce film a été apprécié à Cannes, à mon sens à juste titre, s’écartant de la médiocrité générale du cinéma contemporain, qu’il soit français ou américain d’ailleurs. On apprendra que le tournage à Marseille proprement dit dura presque deux mois, le reste se passant à Stillwater même et en Studio et que Tom McCarthy fut très influencé par les romans de l’auteur communiste marseillais Jean-Claude Izzo. 

    Sofilm, Septembre-octobre 2021 

    Matt Damon et Tom MacCarthy sur le tournage de Stillwater 

    Le second intérêt de ce numéro est le grand dossier que la revue consacra à Sidney Lumet. Elle a raison, ce réalisateur doit être réhabilité. Certes toute son œuvre n’est pas excellente, il y a des ratages, mais elle est cohérente, tant du point de vue thématique que du point de vue cinématographique. Car si Lumet est apprécié le plus souvent pour son engagement très à gauche contre les injustices de toutes sortes, s’il a réalisé des films remarquables autant qu’amers sur les errements de la police et de la justice, c’était aussi un réalisateur extrêmement précis, consciencieux et sobre, soucieux du rythme comme du cadre. Il filmait très bien New York et en général les cadres urbains. Sean Connery tourna dans cinq de ses films, il en était très fier, considérant que c’est ce qu’il avait fait de mieux, et nous partageons cet avis. C’est un réalisateur de premier plan et s’il a commencé sa longue carrière à la fin des années cinquante, il fut typiquement un réalisateur des années soixante-dix. 

    Sofilm, Septembre-octobre 2021 

    Sidney Lumet et Sean Connery sur le tournage de The offence 

    Enfin il y a un article sur John Sayles, réalisateur dont la cinémathèque va célébrer l’œuvre en octobre prochain. C’est un « indépendant » comme on dit dont j’ai commenté positivement  Matewan, sans doute son chef d’œuvre[1] et Lone star[2]. En France il n’est guère apprécié de la critique, sans doute parce qu’il utilise pour s’exprimer les codes du cinéma traditionnel américain qu’il maitrise parfaitement. Cela lui permet, un peu comme Sidney Lumet si on veut, de développer des sujets très engagés, tout en étant capable de raconter une histoire et de ne pas emmerder le spectateur. J’aime bien son approche qui ressemble aussi un peu à celle de Bo Wideberg avec un intérêt évident pour les rapports entre la ville et la campagne comme sujet de la lutte des classes. 

    Sofilm, Septembre-octobre 2021 

    Il y a aussi un hommage à Marie-France Pisier que j’aimais bien malgré – ou à cause, va savoir – de son côté grande bourgeoise égarée chez les saltimbanques, et qui est décédée tragiquement il y a maintenant dix ans, ce qui nous rappelle combien la vie passe si vite. 

    Sofilm, Septembre-octobre 2021 


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/matewan-john-sayles-1987-a119711218

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/lone-star-john-sayles-1996-a148842140

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  • Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947  

    Henry Hathaway malgré la dispersion de son œuvre doit être considéré comme un des maîtres du film noir, bien qu’il ait aussi excellé dans le western, avec Garden of evil, le film d’aventure avec Legend of the lost, ou encore le film de guerre, The Desert Fox: The Story of Rommel. A cause de cette dispersion, il n’ a pas tout à fait le statut de grand réalisateur, c’est un peu cela qu’il partage avec des metteurs en scène comme Richard Fleischer, Robert Wise, ou même John Sturges, et c’est ce qui nous fait dire que certains cinéastes comme Hitchcock par exemple ont très surestimés. J’avais déjà parlé du superbe Dark corner[1], et aussi de Niagara ce film noir en couleurs d’une grande beauté qui offrit un de ses meilleurs rôles à Marylin Monroe[2]. Le scénario est basé sur le livre d’Eleazar Lipsky. C’était un procureur qui se reconvertit dans le roman et le cinéma. Kiss of death a été un gros succès en tant qu’ouvrage et fera l’objet d’au moins trois adaptations. Il écrira aussi The people against O’hara qui sera porté à l’écran par John Sturges. Esprit libéral, il s’interrogeait à travers ses ouvrages sur les méthodes de la police et de la justice. C’est un peu masqué ici, sans doute que les producteurs n’ont pas voulu trop charger la barque du côté de la critique des institutions, mais ça se verra tout de même à l’intérieur d’un film qu’au premier abord on pourrait prendre pour une apologie de la délation, au moment où l’HUAC commençait d’ailleurs à mettre en place cette lourde machine de guerre contre Hollywood et contre le film noir. Kiss of death est considéré aujourd’hui comme un chef d’œuvre du film noir, et c’est justifié, non seulement à cause de la rigueur de l’histoire, mais aussi par celle de la mise en scène.  

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947 

    Nick Bianco est un gangster malchanceux. Le soir de Noël alors que tout le monde se rue sur les derniers achats pour le réveillon, il organise avec deux de ses copains un hold-up dans une bijouterie située dans un étage élevé d’un gratte-ciel. Le coup se passe à peu près bien. Mais le temps de redescendre par l’ascenseur, le bijoutier déclenche l’alarme, la police est là. Nick tente de s’échapper, mais il est rattrapé dans la rue et blessé à la jambe. Le procureur D’Angelo tente d’inciter Nick à devenir un délateur et à livrer le reste de sa bande en échange d’une peine allégée. Mais celui-ci refuse à la fois par principe et parce qu’il pense que son avocat lui obtiendra la conditionnelle. D’Angelo tente de l’attendrir en lui parlant de sa femme et de ses enfants. Il ne fléchit pas. Il part en prison, et fait la connaissance d’un tueur psychopathe, Udo. Le temps passe, au bout de trois ans il s’alarme de ne plus avoir des nouvelles de sa femme et de ses enfants. C’est la jeune Nettie qui avait gardé dans le temps les fillettes qui va lui apprendre que sa femme est morte et que les enfants sont placés à l’orphelinat. Il semble que Maria s’était mise en ménage avec Rizzo un homme de la bande de Nick. La

    nouvelle du décès de sa femme et Nettie va entraîner un revirement de la part de Nick. Il va accepter de devenir un mouchard à son corps défendant, avec beaucoup de remords, mais il espère ainsi retrouver ses gosses. L’idée de D’Angelo est de faire croire que c’est l’avocat de Nick qui a obtenu la conditionnelle, mais aussi de laisser entendre que c’est Rizzo qui a trahi. Quand la nouvelle se répand de la trahison de Rizzo , c’est Udo qui est lancé à ses trousses pour le tuer. Mais il s’est enfui, et Udo pour se venger et lui faire peur assassine sa mère qui est clouée dans un fauteuil à roulette. Nick sort de prison retrouve Nettie, se marie avec elle et prend un emploi dans le bâtiment pour faire bouillir la marmite. Tout se passe bien, mais D’Angelo veut mettre Udo en taule et va s’appuyer sur Nick pour le coincer. Nick devra témoigner. Malgré ça, Udo n’est pas condamné. Nick comprend qu’Udo va vouloir se venger. Il va envoyer Nettie et les enfants à la campagne et contre les consigne de D’Angelo, il va attirer Udo dans un piège, l’obligeant à lui tirer dessus pour qu’il soit arrêté en flagrant délit. Son plan réussira, et Udo sera abattu dans la rue par la police qui a été prévenue. 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Trois hommes vont commettre un hold-up

    L’histoire est assez linéaire. Le film comportait deux fins, l’une qui aurait été la mort de Nick et de Udo, et l’autre qui est celle qu’on connaît et qui se termine par le commentaire de Nettie qui raconte que Nick malgré ses blessures s’en est tiré. La première fin a été écartée à la fois parce qu’elle était trop dramatique, sans espoir, et parce qu’en établissant une symétrie entre Nick et Udo, elle aboutissait à la condamnation morale des manœuvres douteuses du procureur. En vérité, dès le début Nick est présenté comme une victime de la fatalité. Ayant une famille à nourrir, trouvant difficilement du travail, il est voleur. Mais c’est clairement un voleur de petite envergure. Coincé entre une justice qui veut l’utiliser pour faire avancer ses affaires sans trop se préoccuper des conséquences et des gangsters sans scrupules, Nick choisit de se vendre. Il pense que c’est le seul moyen de s’en sortir. Il va être déçu. C’est moins un choix cornélien sur le plan de la morale, qu’un choix entre deux camps qui s’affrontent au-dessus de sa tête. Ses années de prison l’ont usé, et il ne pense qu’à se ranger en se repliant sur sa famille. Mais la justice va le harceler, lui faisant payer cher sa nouvelle liberté, et en conséquence il va être la cible du tueur Udo. 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Nick Bianco tente de fuir, mais la police tire

    Dès l’ouverture un texte nous signale que cette histoire a été filmé sur les lieux mêmes de l’action. Ce qui veut dire deux choses, d’abord qu’on va donner un accent de vérité à l’intrigue, mais ensuite que les lieux,  les décors naturels de la ville de New York vont déterminer les comportements humains. C’est récurrent chez Hathaway qui aime beaucoup filmer New York. Dans cette ville où Nick se trouve piégé, la justice s’applique à broyer et à faire chanter des individus en partant de leur faiblesse. D’Angelo, le sournois procureur, a compris que Nick était une proie facile parce qu’il avait des enfants et qu’il avait une certaine idée de la famille. Cet antipathique agit au nom d’une idée abstraite et préconçue du bien. Certes Udo est un vrai psychopathe, mais il est d’un certain point de vue moins antipathique que D’Angelo. Il a un côté poète nihiliste si on veut qui lui donne une personnalité. Et au fond il aime bien Nick, s’il lui veut du mal c’est seulement pour se protéger. Il est clairement amoureux de Nick dont il voudrait bien être l’ami. Il souffre d’être rejeté. 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Le procureur D’Angelo veut que Nick devienne un mouchard 

    L’ambiguïté des personnages est très forte. Nick pour retrouver le droit chemin attend que sa forme soit morte, et va s’appliquer à coller à l’image d’un bon père de famille, travailleur aimant sa femme et ses enfants. Que n’y a-t-il pas songé avant !! Nettie elle-même qui vient annoncer  à Nick le suicide de Maria le fait avec l’intention à peine masquée qu’il lui tombe dans les bras. Elle lui avouera qu’elle a toujours rêvé de vivre un grand amour avec lui, même quand il était marié et qu’elle gardait ses filles. En emmenant cette mauvaise nouvelle, c’est comme si Nettie tuait Maria une deuxième fois pour prendre sa place. Ceci dit, Nettie poursuit pratiquement le même objectif que D’Angelo, mettre Nick dans le droit chemin et sous contrôle. L’orphelinat qui est présenté comme très propre et très accueillant provoque pourtant un malaise. Les filles de Nick n’osent pas se jeter dans les bras de leur père, elles sont sous contrôle des sœurs. Là encore le contrôle social est représenté par l’institution. Mais Nick n’a pas le choix, il ira voir tout de même ses filles, surveillées de près par les sœurs, alors que lui est surveillé par la police, c’est bien une manière de montrer combien toute la famille est tenue en laisse. Dans le film on ne sait pas très bien quelles sont les raisons qui ont mené Maria à se suicider, Nettie parle de l’alcoolisme, et de l’influence mauvaise de Rizzo. Cela vient en réalité de la censure qui a poussé le studio à couper les scènes où on la voit se faire violer par un gangster ancien complice de Nick, puis ensuite ouvrir le gaz et mettre la tête dans le four[3]. Cette transformation fait que la responsabilité de la mort de sa femme retombe automatiquement sur les larges épaules de Nick. Mais dans ce cas on ne comprend plus trop le manque d’émotion de Nick face au décès de sa femme. 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Nettie vient voir Nick au parloir

    Si cette histoire est devenue au fil des ans un film incontournable, c’est évidemment par la rigueur de la mise en scènes. Le ton est donné dans l’ouverture, la cohue des achats de Noël est présentée en contrepoint du hold-up qui va se dérouler dans les étages. Confinés dans un ascenceur qui n’en finit pas d’arriver au rez-de-chaussée, les gangsters se sont piéger tous seuls. Quand Nick arrive à sortir , il doit se mettre à courir frapper un policier pour rejoindre la rue où il va être abattu. Cette séquence splendidement photographiée par Norbert Brodine qui tournera plusieurs fois avec Henry Hathaway, mais qui se fit aussi remarquer sur Thieves’ highway de Jules Dassin[4] ou Somewhere in the night de Joseph L. Mankiewicz[5], possède un rythme interne propre, une attente pénible et angoissante, et une fuite rapide et éperdue dans la nuit. Hathaway a beaucoup travaillé sur les extérieurs, que ce soit dans la représentation des rues animées de New York, le quartier un peu à l’écart où se retrouve Nicke avec Nettie et les fillettes, ou encore sur les rues frappées de pauvreté de la ville. Il y a aussi une manière intéressante de filmer la prison. Certes on y trouve le poncif de l’enfermement et des barreaux, mais aussi une façon de saisir les ateliers où on travaille d’un point de vue large et plongeant qui rappelle que ceux qui sont en prison ce sont aussi des prolétaires, illustrant cette malchance dont le narrateur parlait en introduction du film. Et puis il y a une chorégraphie de la violence qui est saisissante. La scène bien connue quand Udo jette la malheureuse  mère de Rizzo dans les escaliers avec son fauteuil à roulettes, est très rapide, filmée en contre-plongée avec des angles saisissant les barreaux de la rampe auxquels la malheureuse ne peut plus se raccrocher. Il y a ces deux moments particuliers où Nick se débarrasse du premier policier pour sortir de l’immeuble où il a réalisé le hold-up, et la façon dont il frappe D’Angelo, il y a de la grâce dans le geste. Les scènes de parloir, illustrant la solitude de Nick et la manière dont Nettie va introduire une bouffée d’air frais, sont filmées avec une très belle profondeur de champ. 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Udo jette la mère de Rizzo dans les escaliers 

    Signalons quelques éléments déterminants dans la manière de filmer d’Hathaway. D’abord cette manière de saisir en contreplongée les immeubles représentant l’autorité écrasante de la justice, c’est ainsi qu’est présenté le Criminal court de Center street. Il y a encore cet immense tableau sous lequel s’assoit Nick quand il va voir ses filles à l’orphelinat. Ce tableau représente le Christ trônant au milieu de ses fidèles. Nick avant de s’asseoir le regarde d’un œil glauque, semblant s’interroger sur sa propre existence de chrétien. La toile le domine clairement, elle est large et puissante, accrochée en hauteur. Tandis que Nick la contemple, D’Angelo regarde ailleurs comme s’il n’était pas concerné par cet élan de spiritualité, montrant par là combien la mécanique judiciaire s’oppose à la bonté et au pardon présenté par Jésus couronné d’une auréole, illustrant la parole divine Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi ; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. La descente des escaliers lorsque Nick croit entendre des bruits est aussi remarquablement filmée avec des ombres qui semble aspiré l’ancien prisonnier vers les ténèbres. Il croira que les gangsters arrivent, mais ce sont D’Angelo et ses hommes, comme si au fond c’était un peu la même chose.   

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Nick est sorti de prison et vient voir Nettie 

    L’interprétation est dominée par Victor Mature dans le rôle de Nick. Il est très bon, c’est sans doute un de ses meilleurs rôles. Trop souvent habitués à trimballer sans grande carcasse dans des rôles ampoulés dans des péplums ou des films bibliques qui lui ont assuré une gloire méritée, il introduit ici une belle subtilité en montrant comment cette fort et solide finit par être miné par les pressions qu’il subit, d’abord des policiers, puis des gangsters. Le film passe en effet d’une opposition entre D’Angelo et Nick à une opposition entre Nick et Udo. D’Angelo est incarné mollement par Brian Donlevy, toujours aussi raide, et cette raideur empêche le personnage d’être intéressant. C’est peut-être la seule faute dans la distribution des rôles. Il n’en est pas de même pour Udo incarné par Richard Widmark. On sait l’importance que ce rôle eut dans sa carrière, bien qu’il n’ait tourné que treize jours. Il est remarquable, même si au générique il n’arrive que loin derrière Brian Donlevy et Coleen Grey, c’est lui qu’on retient comme partenaire important de  Victor Mature. C’était son premier film et sa performance va le cantonner longtemps à ces rôles de méchants à la bouche tordue et au ricanement nerveux. Coleen Grey est très bien, quoiqu’un peu fade, dans le rôle de Nettie. On aurait aimé peut-être une femme plus sexuée à la Linda Darnell ce qui en aurait fait ressortir un peu mieux la perversité. Il y a quelques seconds rôles des plus intéressants, Robert Adler dans le rôle du policier qui se plait à bousculer Nick. Ou encore Karl Malden dans un tout petit rôle de policier, Taylor Holmes dans le rôle de l’avocat véreux est pas mal du tout passant de l’avocat gémisseur qui fait tout pour tirer Nick du mauvais pas où il se trouve au chef de bande cynique et dur qui manipule tout le monde y compris le psychopathe Udo. 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Nick craint qu’on s’en prenne à sa famille 

    Ce film doit être considéré parmi ce qui a été fait de meilleur dans le film noir. A sa sortie, le film n’eut pas un grand succès, mais au fil du temps il est devenu incontournable dans le genre et a fait beaucoup pour donner un statut de grand réalisateur à Hathaway. On trouve ce film maintenant chez ESC Editions dans une très belle réédition en Blu ray dont le grain accentue les contrastes et donne de l’épaisseur au noir et blanc.  On peut le voir et le revoir autant qu’on veut, on y découvre toujours quelque chose de nouveau. 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Nick se débarrasse du procureur 

    Le carrefour de la mort, Kiss of death, Henry Hathaway, 1947

    Udo est blessé à mort 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/l-impasse-tragique-the-dark-corner-henry-hathaway-1946-a119711390

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/niagara-henry-hathaway-1953-a114844748

    [3] Gregory William Mak, Women In Horror Films, 1930s, McFarland & Co Inc, 2005   

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/les-bas-fonds-de-san-francisco-thieves-highway-jules-dassin-1949-a203535506

    [5] http://alexandreclement.eklablog.com/quelque-part-dans-la-nuit-somewhere-in-the-nigh-joseph-l-markiewicz-19-a191321586

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