•  Jacques de Saint-Victor, Mafias, l’industrie de la peur, Editions du Rocher, 2008 

    Il existe de nombreux ouvrages sur les mafias, moins en français qu’en italien ou en anglais bien entendu car le phénomène mafieux n’est pas perçu de la même manière chez nous. On y trouve des ouvrages d’historiens, des ouvrages d’économistes et aussi des ouvrages de politologues. On a pris depuis quelques années, notamment depuis la publication de Gomorra de Roberto Saviano[1] d’analyser les phénomènes mafieux, au-delà de sa représentation glamour hollywoodienne, comme une forme particulière du capitalisme sauvage. C’est évidemment juste[2], mais cela n’épuise pas forcément le sujet. Jacques de Saint-Victor s’y est intéressé d’un point de vue historique. Il a produit plusieurs ouvrages qui tournent plus ou moins autour de cette question, dont le récent Un pouvoir invisible : les mafias et le pouvoir démocratique, XIXème-XXIème siècle[3]. En relisant les travaux des historiens sur cette question épineuse, il développe une thèse très intéressante. Il soutient que les mafias ont émergé dans les pays où la transition capitaliste s’est faite avec brutalité, et dans les manquements de l’Etat vis-à-vis de ses missions régaliennes. Par exemple, la mafia sicilienne prend son essor à partir du développement des premières formes de mondialisation au XIXème siècle, le trafic des citrons, entre autres choses parce que l’Etat n’a pas les moyens de faire appliquer la loi. Dès lors la mafia s’acoquine avec les gros propriétaires fonciers qui exploitent le peuple et qui ont besoin de protection pour continuer à se faire. Au passage il fait litière de la thèse aussi romantique que stupide développée par Eric Hobsbawm selon laquelle la mafia serait une sorte d’association de pauvres qui luttent contre le capitalisme et qui finalement aurait ensuite dégénéré[4].   

    Jacques de Saint-Victor, Mafias, l’industrie de la peur, Editions du Rocher, 2008 

    Si on résume la thèse de Jacques de Saint-Victor, on peut dire que les facteurs qui ont fait la puissance des mafias sont :

    - la démission de l’Etat, non seulement en ce qui concerne ses missions régaliennes, mais aussi en ce qui concerne la protection qu’il doit accorder aux plus faibles. Il n’est donc pas étonnant que depuis une trentaine d’années les mafias retrouvent un regain de vigueur avec la déréglementation accélérée de l’Etat un peu partout dans le monde ;

    - ensuite évidemment une grande capacité à engendrer des réseaux par-delà les frontières. Par exemple Jacques de Saint-Victor va montrer que la mafia sicilienne profite des allers-retours entre les Etats-Unis et la Sicile des mafieux pour se développer, tout comme les yakusas japonais vont profiter eux aussi de l’ouverture du Japon vers l’Amérique ;

    - enfin l’opportunisme qui les pousse à se mettre tout le temps et systématique du côté du plus fort, que ce soit les propriétaires, que ce soit les Américains quand ceux-ci débarquent en Sicile, ou que ce soit la Démocratie chrétienne à la sortie de la Seconde Guerre mondiale.

    La mafia est sans état d’âme anti-communiste et contre les plus pauvres qu’elle exploite sans vergogne. Que ce soit en Sicile, ou en Amérique, ou encore au Japon, les mafieux sont les hommes de main du grand capital pour briser les grèves, assassiner des syndicalistes et faire régner la terreur. Elle est donc aussi un outil pour le capital ou les grands propriétaires fonciers.  

    Jacques de Saint-Victor, Mafias, l’industrie de la peur, Editions du Rocher, 2008 

    Le problème qui se pose, c’est que si la mafia aide le grand capital à s’installer, elle devient aussi un pouvoir qui menace de ruiner l’économie et de bloquer le développement. On considère que le Sud de l’Italie et la Sicile aurait dû se développer plus facilement si les mafias – la mafia sicilienne et la Camorra – n’avaient pas détourner sans vergogne les aides de l’Etat et aujourd’hui celles de l’Union européenne dans les grandes largeurs. Par exemple on murmure que 15% de la PAC tombe directement dans les poches de la mafia sicilienne[5] !

    Les mafias ont aussi une grande capacité à contrôler les axes stratégiques de communication, particulièrement les ports dont elles tirent des profits juteux.

    La mafia s’affaiblit quand l’Etat reprend le dessus et qu’il met en place une politique officiellement orientée vers la réduction des inégalités. Sans doute que si le sujet a autant d’importance que ça au niveau mondial c’est parce que nous sommes aujourd’hui dans une nouvelle phase de la mondialisation. La déréglementation des marchés, notamment du marché financier a été une aubaine pour les mafias.

    Jacques de Saint-Victor, Mafias, l’industrie de la peur, Editions du Rocher, 2008

    Les mafias sont aussi des sociétés secrètes dont les rites initiatiques s’apparentent à ceux de la franc-maçonnerie. Et d’ailleurs la Loge P2 de sinistre mémoire est là pour montrer le lien entre les deux formes de solidarité. Organisations criminelles à la recherche du pouvoir, elles sont des entités opportunistes capables de faire flèche de tout bois. Elles passent du marché noir, au racket, à la spéculation immobilière, au trafic de drogue, puis au détournement des fonds étatiques ou européens. Usant aussi bien de la corruption que du meurtre, et parfois simultanément des deux. La peur comme les avantages qu’on peut en retirer explique que les hommes politiques sont toujours très prompts à nier le phénomène mafieux.

    Les mafias commencent à perdre pied quand les Etats manifestent enfin la volonté de les combattre. Longtemps aux Etats-Unis, la mafia italo-américaine a été protégée comme on le sait par J. Edgar Hoover, en Sicile c’est grâce à la Démocratie Chrétienne puis à Forza Italia que la mafia a longtemps échappé à la justice. C’est donc par la volonté politique que cela passe. Les Américains, que ce soit en Sicile ou au Japon ont joué un jeu trouble en aidant la mafia à se développer au motif de la lutte contre le communisme.  

    Jacques de Saint-Victor, Mafias, l’industrie de la peur, Editions du Rocher, 2008

    L’ouvrage de Jacques de Saint-Victor, apporte une réflexion nouvelle sur des phénomènes qui sont déjà bien connus des amateurs de faits divers. Très bien écrit, il fourmille d’anecdotes nombreuses qui pourraient donner la matière à une cinquantaine de films très intéressants. Il démonte au passage, en s’appuyant sur des travaux d’historiens, les mythes selon lesquels la mafia sicilienne aurait été d’une grande utilité pour les Américains dans le débarquement en Sicile. Cette légende qui fait de Lucky Luciano une sorte de héros patriotique, n’a pas de fondements sérieux. Elle montre, outre la compromission de la hiérarchie militaire, une grande naïveté de la part des Américains qui croyaient se servir de la mafia, alors que c’est bien la mafia qui s’est servie d’eux. Ils répéteront la même erreur au Japon.

    Au passage on retrouvera quelques éléments véridiques qui ont nourris l’ouvrage de Mario Puzzo, Le parrain, puis le film qui en a été tiré. Un tel phénomène mondial et sociétal a naturellement nourri le cinéma. Hollywood l’a regardé comme un phénomène folklorique, une sur-délinquance, soit avec le très glamour film de Coppola, Le parrain qui est le film préféré des mafieux siciliens, soit avec le film hystérique de Brian de Palma, Scarface qui est le film préféré des gangsters de la Camorra. Les Italiens ont été plus sévères, je pense ici surtout aux films de Francesco Rosi, Salvatore Guiliano, Le mani sulla citta ou même Lucky Luciano qui ont un aspect d’analyse clinique, et donc démystificateur. Pietro Germi, lui, sera plus circonspect. Dans ses débuts, en 1947, In nomme de la legge, qui est sans doute le premier film sur la mafia en Italie, il épouse l’idée courante à l’époque d’une mafia un peu marginale, mais globalement bonne pour les plus pauvres. Il évoluera par la suite. Des réalisateurs comme Damiano Damiani ont cherché un chemin entre les formes développées par Francesco Rosi et celles d’un cinéma plus fictionnel avec par exemple Nous sommes tous en liberté provisoire[6] ou Il giorno della civetta d’après Leonardo Sciascia. Il y a aussi le premier film de Tornatore sur Rafaelle Cuttelo[7] qui date de 1986, mais à cette époque la mafia commence à être regardée pour ce qu’elle est, une entreprise criminelle cruelle.  

    Jacques de Saint-Victor, Mafias, l’industrie de la peur, Editions du Rocher, 2008

    Il existe à Las Vegas un musée de la pègre (Mob museum) qui a ouvert ses portes en 2012[8] ! On se pose des questions sur les intentions de ses promoteurs, sachant que Las Vegas a été créée par la mafia italo-américaine. Est-ce une manière de narguer les autorités en affichant la bonne santé de la mafia ? Est-ce au contraire une façon de dire que la mafia à Las Vegas c’est du passé ? C’est comme si en France on ouvrait un musée à Bastia à la gloire des gangsters corses, ou si à Marseille on ouvrait un musée sur Francis le Belge et Tany Zampa!

     

     


    [1] Gallimard, 2007 pour l’édition en français.

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/la-mafia-toujours-la-mafia-a114845204

    [3] Gallimard 2012.

    [4] Bandits, François Maspéro, 1968.

    [5] http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/11/23/des-mafieux-italiens-ont-recu-des-aides-europeennes-destinees-a-l-agriculture_1795377_3234.html

    [6] http://alexandreclement.eklablog.com/nous-sommes-tous-en-liberte-provisoire-l-istruttoria-e-chiusa-dimentic-a114844586

    [8] https://generationvoyage.fr/the-mob-museum-musee-mafia-las-vegas/

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  •  Jean-Paul Belmondo, Mille vies valent mieux qu’une, Fayard, 2016

    A l’âge de 83 ans, Belmondo a publié une collection de ses souvenirs, aidé en cela par son fils Paul, et par Sophie Blandinières qui en a sans doute assuré la rédaction proprement dite. Ce ne sont pas tout à fait des mémoires, ni une autobiographie. Même si l’on se place du seul point de vue de son métier de comédien, c’est extrêmement lacunaire. Il est assez peu dissert sur ses choix professionnel, et il passe plus de la moitié de l’ouvrage à raconter son ascension jusqu’au triomphe d’A bout de souffle. Plus qu’un bilan de sa carrière, il met en scène son personnage de bon vivant, de blagueur, de bagarreur qui passe son temps à dépenser le trop plein d’énergie que sans doute il a possédé.

    De notre point de vue qui est celui du film noir, Belmondo a apporté une contribution importante au cinéma français. C’est d’ailleurs ce genre là qui en a fait une grande vedette avec A bout de souffle et Classe tous risques sortis tous les deux en 1960. Deux films très marquants de cette année-là. Le second est adapté de José Giovanni par Claude Sautet et deviendra une sorte de classique du genre[1]. Belmondo sera aussi un acteur emblématique de l’univers de José Giovanni, puisqu’il tournera Un nommé La Rocca en 1961 sous la direction de Jean Becker[2], film dont il financera le remake en 1972 cette fois sous le titre de La scoumoune et sous la direction de José Giovanni[3]. Mais il tournera aussi Ho ! toujours d’après José Giovanni avec le réalisateur Robert Enrico en 1968.  

    Jean-Paul Belmondo, Mille vies valent mieux qu’une, Fayard, 2016

    Belmondo se retrouve dans plusieurs adaptations de romans noirs américains de première importance. D’abord, en 1963, Peau de banane de Max Ophuls d’après l’œuvre de l’excellent Charles Williams[4] est un bon succès public, mais assez peu apprécié de la critique. Il y a ensuite un film assez peu connu, Par un beau matin d’été d’après James Hadley Chase, en 1965, c’est la première collaboration avec Jacques Deray. Le succès est assez moyen, ce qui pousse sans doute Belmondo vers d’autres horizons. En 1969 il tourne une adaptation de La sirène du Mississipi, le roman de William Irish, sous la direction de François Truffaut, le film est un échec commercial et critique, alors qu’il comptait beaucoup, en tant que producteur, sur le couple qu’il formait avec Catherine Deneuve. Belmondo en déduit qu’il n’était pas fait pour incarner des rôles aussi sérieux et un brin masochiste.

    Il aura plus de succès avec Le voleur, l’adaptation par Louis Malle du roman de Georges Darien. Tourné en 1967, Belmondo dit qu’il a beaucoup aimé faire ce film[5], partageant cet esprit libertaire et grinçant de son auteur. Et de fait, c’est un très bon film.

    Belmondo est bien plus sévère avec Melville avec qui il tourne pour la troisième fois. Il s’agit cette fois d’une adaptation de l’ouvrage de Georges Simenon, L’aîné des Ferchaux. Le tournage s’est très mal passé, à cause du caractère épouvantable de Melville. Belmondo qui n’était pas du genre à se laisser faire enverra le metteur en scène au tapis. C’est malgré tout un très grand film qui reste encore selon moi un peu négligé, aussi bien du point de vue de la carrière de Melville que de celle de Belmondo. Belmondo en tournera un remake très inutile pour la télévision. Il reconnaîtra cependant le grand talent de Melville.  

    Jean-Paul Belmondo, Mille vies valent mieux qu’une, Fayard, 2016

    Comme on le voit, Belmondo tient une place importante dans le film noir à la française. C’est, avec les films qu’il a tournés en Italie là où il trouve ses meilleurs rôles. Pour ce qui est des films italiens, Belmondo rend hommage, à juste titre, à Bolognini qui l’a dirigé dans La Viaccia. Mais il reste plus évasif avec le pourtant excellent film de Renato Castellani, Mare matto, tourné en 1963, et qui n’obtint aucun succès en France. Toujours à la recherche d’un succès au box-office, il tourna plusieurs films sous la direction d’Henri Verneuil, le très médiocre Peur sur la ville qui lui permit de faire de belles cascades, et puis un remake de The burglar[6] de Paul Wendkos. C’était d’après David Goodis avec pour titre Le casse. Du roman de Goodis il ne reste rien, et du film non plus d’ailleurs, si ce n’est que ce film fut un très grand succès populaire. Belmondo dit qu’il s’essayait à suivre les pas de Steve McQueen dans Bullitt avec ses courses de voitures. En tous les cas l’esprit du film noir n’était plus là.  

    Jean-Paul Belmondo, Mille vies valent mieux qu’une, Fayard, 2016

    Stavisky aurait pu être un bon film noir, la matière était là. Mais le film fut un échec commercial et critique, sans doute pour deux raisons, la première tient à la difficulté de travailler sur des reconstitutions historiques – ici les costumes sont bien trop repassés, les visages trop bien rasés – et la seconde était sans doute que Resnais n’avait pas le talent requis pour ce genre de film. C’est Belmondo qui avait produit ce film, et il reste encore dans l’incompréhension de son insuccès. Il était pourtant plutôt bon dans ce rôle grave et cynique, laissant tomber pour un temps ses pitreries et ses cascades.

    Même si c’est avec des hauts et des bas, il est clair que Belmondo a montré dans le genre du film noir qu’il était un grand acteur qui a marqué son époque. C’est là qu’il a donné le meilleur de lui-même. Il a crevé l’écran en même temps que Lino Ventura dans Classe tous risques. C’était un changement de ton, un changement d’époque.

      

    Jean-Paul Belmondo, Mille vies valent mieux qu’une, Fayard, 2016

    Pour le reste, ses mémoires sont assez décousues et se terminent d’une manière assez abrupte. Elles laissent cependant l’impression d’un homme qui s’est bien amusé dans son siècle et qui a aimé la vie, comme ça en passant. Un dernier point qui est assez peu connu. Frédéric Dard en 1964 voulait qu'il incarne la commissaire San-Antonio, il avait ainsi fait le portrait dessiné de l'acteur devant les caméras de télévision en affirmant que c'est ainsi qu'il voyait son héros. C'était un appel du pied auquel l'acteur n'a pas donné de suite. 

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/classe-tous-risques-claude-sautet-1960-a114844830

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/un-nomme-la-rocca-jean-becker-1961-a131456792

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/la-scoumoune-jose-giovanni-1972-a131456916

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/peaux-de-banane-marcel-ophuls-1963-a131020444

    [5] http://alexandreclement.eklablog.com/le-voleur-louis-malle-1967-a117875410

    [6] http://alexandreclement.eklablog.com/le-cambrioleur-the-burglar-paul-wendkos-1957-a114844896

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  • Le piège, Charles Brabant, 1958 

    C’est directement une variation sur le thème du Facteur sonne toujours deux fois. Un certain nombre de principes ont été changés, mais la logique dramatique reste semblablement la même. Charles Brabant est très peu connu, si ce n’est pour ce petit film noir, et pour une adaptation de la pièce de Sartre, La p… respectueuse, et pour un petit film avec Henri Vidal, les naufrageurs. Dans la manière dont Le piège est tourné, il y a une volonté de s’inscrire dans la tradition du film noir américain, plutôt que dans celle du film noir à la française. 

    Le piège, Charles Brabant, 1958 

    Gino va chercher son permis de travail 

    Gino Carsone a tué un homme au cours d’une bagarre en Italie. Il passe la frontière et arrivé auprès de l’étang de Berre, à côté des raffineries. Il se trouve ici une sorte d’auberge tenue par le père Caillé et sa bru, Cora, qui est veuve de son fils. Ils sont secondés par la jeune Denise. Gino va louer une chambre. Il va obtenir un permis de travail et trouve un emploi de chauffeur à la raffinerie Tout de suite Gino et Cora sont attirés l’un par l’autre d’une façon violente. Rapidement ils couchent ensemble, et commencent à faire des projets d’avenir sous le regard jaloux du père Caillé qui aimerait bien posséder sa bru, mais aussi de Denise qui sans doute à des sentiments rentrés pour Gino. Un magazine, Stop police, publie un portrait-robot de Gino qui est maintenant recherché par Interpol. Cette publication tombe sous les yeux du père Caillé et de Denise. En même temps l’auberge va se moderniser, on fait des frais de peinture, on installe un juke-box. Mais bientôt le père Caillé menace de dénoncer Gino à la gendarmerie. Il exerce son chantage sur Cora, Gino doit partir, tout seul, sinon il le fera prendra. Il va jusqu’à exiger que sa bru couche avec lui. Gino comprend ce qui se passe, et lui aussi devient jaloux. Avec Cora il décide d’assassiner le vieux. Ils le suivent dans la raffinerie, mais au dernier moment Gino renonce. Finalement Gino trouve une astuce : il simulera un accident avec son camion et fera croire ainsi qu’il est mort. Cora le rejoindra et ils pourront partir ensemble refaire leur vie. Mais si le faux accident se déroule comme prévu, tout va déraper par la faute du père Caillé qui veut violer Cora. Celle-ci se défend et finit par le tuer. Le lendemain matin, la gendarmerie et la police sont alertées. Ils pensent que c’est Gino qui a assassiné le père Caillé, et donc ils vont lui tendre un piège. Gino va malencontreusement revenir et se faire prendre. Cora aura beau dire que c’est elle qui l’a tué, personne ne veut la croire et Gino est perdu, d’autant qu’il est déjà poursuivi pour un autre meurtre. 

    Le piège, Charles Brabant, 1958 

    Rapidement Cora et Gino tombent amoureux 

    Comme on l’a dit de nombreux aspects sont empruntés au Facteur sonne toujours deux fois. L’homme errant qui s’arrête presque par hasard dans une auberge, et s’il n’y trouve pas de travail, il en trouvera juste à côté. C’est également son désir sexuel qui le fera loger à l’auberge. On reconnaitra aussi la fête d’inauguration de l’auberge rénovée, ou encore le camion envoyé dans le ravin. Et pour affirmer un peu plus cette filiation, le personnage féminin se nomme Cora, tout comme dans le roman de James M. Cain. Gino sera arrêté pour un crime qu'il n'a pas commis. Cette inscription dans une trame déjà connue est cependant enrichie par deux éléments nouveaux, d’abord le patron de l’auberge, le père Caillé est parfaitement antipathique, c’est un vieux libidineux, âpre au gain et sournois. Et puis il y a un autre personnage complètement nouveau, celui de Denise. C’est la bonne à tout faire de l’endroit, complexée été jalouse, elle détruira le couple Gino-Cora.

    Le piège, Charles Brabant, 1958 

    Cora est jalouse et croit qu’une femme écrit à Gino 

    Le thème général du film est la jalousie comme compensation des pulsions sexuelles mal maîtrisées. C’est ce qui amène la violence physique qui se manifeste aussi bien dans les relations sexuelles entre Gino été Cora, que dans l’envie de tuer, et donc dans le meurtre du père Caillé. Ces noces rouges se célèbrent sur le fond d’une fatalité dont on ne peut se défaire, car si Gino est un homme violent et emporté, il n’est pas un criminel. S’il a tué c’est plutôt par un geste inconsidéré. Mais un enchaînement de hasards va faire qu’il se retrouvera accusé du meurtre de Caillé, sans avoir la possibilité de prouver qu’il est innocent, et même sans que Cora puisse témoigner en sa faveur. On est donc bien sur une pente fatale encore plus symbolisée par la chute du camion d’essence. Rien ne peut l’arrêter. On peut voir aussi cette chute comme l’impossibilité pour Cora et Gino de trouver la paix et de vivre une histoire d’amour, car tous les deux portent un passé difficile. Le père Caillé accusera Cora à demi-mot d’être responsable de la mort de son fils. C’est sans doute pour cela que le vieux libidineux est attiré par elle !

     Le piège, Charles Brabant, 1958 

    Le père Caillé exerce son chantage sur Cora 

    Il y a pas mal de bonnes choses dans la réalisation. D’abord le choix des décors, le film a été tourné autour de Martigues, et des raffineries de l’Etang de Berre. Gino s’engageant comme camionneur, cela donne à l’ensemble un côté prolétaire très intéressant. Les décors sont d’ailleurs très bien utilisés et très bien photographiés par Edmond Séchan, l’oncle du chanteur Renaud. Les scènes qui se passent dans ou près de la raffinerie, notamment la tentative avortée de meurtre, sont magnifiquement filmées, avec une belle profondeur de champ. Cet intérêt pour l’environnement se retrouve dans le décor de l’auberge et l’espèce de balcon qui amène vers la chambre de Gino. L’auberge est comme un labyrinthe. Et d’ailleurs tous les protagonistes vont s’y perdre. La fin du film met en scène une sorte de ballet quand les gendarmes et la police empêchent Cora de communiquer avec Gino, ils se déplacent en même temps qu’elle en lui bouchant les issues une à une. Cependant, tout n’est pas parfait, et cela manque de rythme. C’est sans doute une question de découpage.

     Le piège, Charles Brabant, 1958 

    Gino manifeste à son tour sa jalousie

    L’interprétation est intéressante. Le couple Raf Vallone Magali Noël fonctionne plutôt bien. Raf Vallone est Gino bien sûr, c’était un acteur en vogue à l‘époque des deux côtés des Alpes. Acteur ombrageux, il n’acceptait que les rôles qui lui plaisaient. Ici il est bien, quoique par moment il conserve une certaine raideur qui nuit un peu au personnage. Par contre il manifeste très bien ses sentiments mêlés quand par exemple il comprend que Cora couche avec le vieux, il la frappe, mais tout de suite après il revient vers elle parce qu’il comprend qu’elle l’a fait pour le protéger. Magali Noël possédait un physique étrange, des pommettes hautes, des yeux en amende qui lui donnaient un côté animal. Assez grande, plutôt solide, elle dégageait une impression de force et une grande sensualité qui ici faisaient merveille. Et puis il y a Charles Vanel dans le rôle du père Caillé. Il n’a pas grand-chose à faire, mais il a une bonne présence, et ça suffit. On peut regretter que le personnage de Denise, interprété par la jeune Betty Schneider, ne soit pas plus approfondi. En effet elle représente ce mélange de malheur et de sournoiserie qui est la conséquence d’un destin barré. Elle a peu travaillé pour le cinéma, on la reverra cependant dans Classe tous risques dans un personnage encore de bonne à tout faire qui croise Abel lorsque celui-ci se cache à son tour dans la chambre de bonne que Stark lui a prêté. Et puis il y a à la toute fin du film Michel Bouquet, dans le rôle d’un commissaire froid et sans cœur, rôle qui lui collera à la peau et qu’il reprendra très souvent. 

    Le piège, Charles Brabant, 1958 

    Gino et Cora ont décidé de tuer le père Caillé 

    C’est donc un bon film noir qui tient la route, malgré ses faiblesses, et malgré quelques scènes un peu convenues. On appréciera, je l’ai dit, le côté prolétaire de cette fatalité, par exemple la facilité de Gino à se faire des amis, comme le jeune pompiste qui le prévient qu’il est recherché, ou alors le petit bal qu’organise le père Caillé comme une joie simple pour des gens qui travaillent la plupart du temps. 

    Le piège, Charles Brabant, 1958 

    Cora étouffe le père Caillé avec un oreiller

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  •  Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954

    En tant que pilier du film noir comme acteur, il n’est pas étonnant finalement qu’Edmond O’Brien soit passé à la réalisation dans ce genre-là. Shield for murder est sa première œuvre en tant que metteur en scène. Il reviendra quelques années plus tard à la réalisation, en 1961, avec Man trap. Film dans lequel il ne jouera pas. Ici il a la double casquette d’acteur et de réalisateur. Il a choisi un roman de William P. McGivern, un auteur solide et très intéressant et que la Série noire a abondamment publié. Il a été très souvent adapté à l’écran avec bonheur. Par exemple l’excellent Big heat de Fritz Lang en 1953, ou le très bon Rogue cop, en 1954. C’est encore William P. McGivern qui est à l’origine de Odds against tomorrow de Robert Wise en 1959. Et Frank Tuttle, autre spécialiste un peu oublié du film noir, adaptera Hell on Frisco bay en 1955. Les personnages de William P. McGivern sont le plus souvent des flics désabusés et violents qui contournent la loi sans trop se soucier des conséquences.  

    Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954

    Barney Nolan, un flic confirmé, assassine de sang-froid un bookmaker pour le dépouiller de 20 000 $. Ce meurtre fait un peu scandale, mais comme Nolan a la réputation d’homme violent qui a déjà tué plusieurs délinquants, on met cela sur le compte de son emportement. Mais son coéquipier qui lui est très attaché, se doute de quelque chose, surtout que deux détectives privés enquêtent de leur côté, car ils savent que le bookmaker avait beaucoup d’argent sur lui. En réalité Nolan rêve de sortir la belle Patty Winters de son travail dans une boîte de nuit et sans doute de fonder un foyer avec elle. Barney se rend chez Fish, le boss du bookmaker, qui lui dit qu’il sait qu’il a pris l’argent, mais Barney nie. Tandis que Mark enquête pour savoir si Barney a dérobé l’argent, celui-ci découvre qu’il y a un témoin de son meurtre, un sourd-muet. Barney se rend chez lui et le tue accidentellement. Mark qui enquête sur cette mort va découvrir que le sourd-muet avait laissé une confession. Barney se retrouve dans un bar ave une fille un peu bizarre, tandis que Patty le cherche de partout.  Les deux détectives arrivent dans le restaurant et apostrophent Barney, il les roue de coups tous les deux puis s’en va. Chez lui Mark l’attend pour l’arrêter, mais Barney arrive à s’en débarrasser. Il s’en retourne chez Patty et lui demande de partir avec lui. Mais Mark l’a dénoncé au capitaine, et la police se lance à ses trousses. Barney arrive à négocier son départ vers l’Argentine pour une forte somme. Au moment de l’échange il s’aperçoit qu’il a été doublé et se retrouve face à un homme de Packy Reed. Il arrive encore cependant à s’en sortir en le tuant. Il va tenter de récupérer l’argent, mais la police l’attend.

     Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Barney assassine froidement le bookmaker 

    C’est d’abord un film sur l’amertume et sur la trahison. Nolan est un policier corrompu qui trahit son idéal qui est de protéger la cité. Il trahit aussi Packy Reed et assassine un témoin, sans vergogne. Mais il n’est pas le seul à trahir, son coéquipier qu’il a pourtant toujours protégé et sorti du ruisseau ne se gêne pas non plus pour le trahir. D’ailleurs il semble bien qu’une de ses motivations ce soit la jalousie, car il est amoureux de Patty et il fait tout pour dénigrer Nolan à ses yeux. Il n’a donc pas plus de morale que son ainé, et peut être même moins, car au moment de le tuer, Barney renoncera. On verra à la fin que Mark participera à la tuerie qui en finira avec Nolan. Et puis Patty n’est pas très claire non plus, outre qu’elle s’exhibe dans une boîte de nuit en petite tenue, elle va vendre Barney à Mark en lui révélant une possible cachette pour l’argent dérobé, un peu comme si elle suggérait à celui-ci de prendre sa place. Evidemment le thème secondaire est celui de la cupidité. Barney est attiré par l’argent parce qu’il pense que grâce à lui il pourra acheter une belle maison et que cela lui attachera les sentiments de Patty. Et d’ailleurs celle-ci est émerveillée par la demeure qu’elle visite, montrant à quel point elle est matérialiste. Le film pointe aussi les petits arrangements de la police. Le capitaine sait très bien que Barney est coupable, mais il ne veut pas exposer son service. Le contrepoint semble être le vieux journaliste moralisateur, comme si celui-ci était plus digne de confiance que la police ! Il faut bien trouver une figure positive dans ce chaos !

     Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Le capitaine passe un savon à Barney pour la mort du bookmaker 

    Edmond O’Brien, en tant que réalisateur, réussit son examen de passage brillamment. La mise en scène est nerveuse, appuyée sur une photo de grande qualité, elle utilise parfaitement les rapports entre les ombres et la lumière. L’action se passe principalement de nuit. Les décors sont très soignés, le commissariat par exemple, et les extérieurs, qui sont sans doute ceux de Los Angeles – Shield faisant probablement  référence à la devise du LAPD – sont toujours très bien choisis. Les scènes d’action rendent une violence directe et très réaliste, presque insoutenable. Le film s’ouvre sur le meurtre de sang-froid du bookmaker. Plus tard, Nolan passe à tabac les deux détectives que Packy Reed lui a envoyé. Il les massacre littéralement. Ensuite il y a la fusillade à travers la piscine entre Nolan et Fat Michaels qui se promène la tête bandée en souvenir de la rouste que Nolan lui a donnée. Et la fusillade finale qui voit la mort de Nolan criblé de balles, provoque un véritable choc chez le spectateur. Le rythme est très bon, l’action soutenue. 

    Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Le journaliste tente de faire la morale à Mark 

    L’interprétation, c’est d’abord Edmond O’Brien. Il est excellent comme toujours. Rappelons que la même année il tourne aussi sous la direction de Mankiewicz, Barefoot Countess, qui lui vaudra un Oscar. Malgré sa silhouette empâtée, il est très crédible en homme violent, voire enragé. Il n’hésite pas à courir. John Agar qui interprète Mark est bien moins convaincant, il est très raide et suscite tout de suite l’antipathie chez le spectateur alors qu’il devrait au contraire représenter la morale ordinaire. Par contre les autres policiers du commissariat sont très bons, à commencer par Emile Meyer dans le rôle du capitaine Gunnarson. Son physique très particulier est adéquat à sa fonction. Les femmes sont très bien. Marla English est Patty, elle est censée représenter une certaine douceur du foyer. Mais elle joue très bien aussi les faux jetons. Plus étonnante est la toujours très excellente Carolyn Jones. On comprend bien qu’il s’agit là d’une femme de mauvaise vie, mais aussi que c’est peut-être avec elle que Nolan devrait partir, tant elle parait plus intéressante que Patty. Dans le rôle d’un homme de main de Packy Reed, on reconnaîtra Claude Atkins qui a tourné un nombre incalculable de films noirs. 

    Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Mark tente auprès de Patty de savoir où est l’argent 

    Le roman de William P. McGivern avait déjà été le support d’une série télévisée quelques années avant. Et c’est sans doute son succès qui a poussé à en tirer un film avec plus de moyens. Sans être un gros budget, ce n’est pas un film fauché non plus contrairement à ce que disait le New York Times au moment de sa sortie[1]. Ce film est un peu oublié, mais aux Etats Unis on l’a redécouvert récemment, parce qu’il est maintenant libre de droits. On en trouve des copies qui trainent un peu partout, notamment sur You Tube, et une très bonne édition Blu ray a été réalisée par Olive, malheureusement pour le public français cette édition ne comporte pas de sous-titre. Ce n’est pas un film noir de seconde catégorie, bien au contraire, il est excellent et mérite un peu plus que le détour. Curieusement le film, malgré sa fin, ne conduit pas à une leçon de morale évidente.

    Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Dans un bar il boit beaucoup en compagnie d’une jeune femme

     Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Barney ne veut pas que Mark l’arrête

     Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Nolan négocie son départ à l’étranger

     Le bouclier du crime, Shield for murder, Edmond O’Brien & Howard W. Koch, 1954 

    Barney a récupéré l’argent


    [1] http://www.nytimes.com/movie/review?res=9F03E5DE1538E23BBC4051DFBE66838F649EDE&mcubz=0

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  •  A cry in the night, Frank Tuttle, 1956

    Frank Tuttle a eu une carrière chaotique, passant du succès à l’échec, mais aussi poursuivi par l’HUAC, ce qui a entravé son travail. Il n’empêche que si tout n’est pas très bon dans son œuvre, il a laissé quelques films noirs qui valent le détour, dont le fameux This gun for hire, ou Gunman in the streets[1], ou encore Hell on Frisco bay. A cry in the night est son avant dernier film.

    Le sujet est emprunté à un roman de Whit Masterson, un des pseudonymes qui servait à un duo d’auteurs, Robert Wade et Bill Miller, à fournir des romans noirs qui furent la plupart traduits en Série noire, ou dans la collection Un mystère. Sous le pseudonyme de Wade Miller, ils ont également écrit une vingtaine de romans, dont la moitié environ ont été publiés en France à la Série noire et dans la collection Un mystère. Plusieurs de leurs romans ont été adaptés à l’écran, mais il n’y a eu guère de films remarquables, si ce n’est ce A cry in the night.  

    A cry in the night, Frank Tuttle, 1956

    Sur une colline de Los Angeles, les jeunes amoureux se donnent rendez-vous. Ainsi Elizabeth et Owen qui rêvent de se marier. Mais ils sont espionnés par un pervers. Owen s’en aperçoit, il part à sa poursuite, mais le voyeur l’assomme, et emporte avec lui sa voiture et Elizabeth. Peu après, une patrouille de police va ramasser Owen qu’elle croit ivre et qu’elle ramène au poste. Mais un médecin se rend compte que Owen n’est pas ivre. La police doit l’admettre et découvre que sa fiancée qui n’est autre que la fille du commissaire Taggart, a été enlevée. La police va s’activer et mettre au courant Taggart qui va aussi participer à l’enquête. Des barrages sont installés pour boucler le périmètre et limiter le champ de l’enquête. Tandis que Liz est confronté à son ravisseur, un colosse qui ne semble pas avoir toute sa tête, la mère de celui-ci le déclare disparu auprès de la police. Ce simple fait va mettre la police sur la piste de Loftus. Ils vont obtenir des renseignements auprès de sa mère. Bientôt la police repère la vieille voiture de Loftus devant une briqueterie abandonnée. Il ne reste plus qu’à l’investir et à délivrer Liz. Loftus est capturé, et tout est rentré dans l’ordre. 

    A cry in the night, Frank Tuttle, 1956 

    Liz et Owen sont sur la colline des amoureux 

    Plus que l’enquête sur le kidnapping, le thème principal est finalement celui de Loftus, le portrait d’un psychopathe qui souffre d’abord de la domination de sa mère qui l’a empêché par sa tyrannie de devenir adulte. C’est la partie la plus réussie. Ensuite il y a en arrière-plan l’analyse d’une famille américaine, dominée par un policier qui croit à l’ordre. Le film va montrer que sa rigidité nuit finalement à toute le monde puisqu’en effet, si Liz a été sur la colline où elle s’est faite enlever, c’est bien parce que Taggart refuse qu’elle ait des relations avec des garçons. Sans doute cherche-t-il à la protéger, mais sa propre sœur qui ne s’est jamais mariée a souffert aussi par le passé de sa dureté puisque Taggart a chassé son fiancé qu’il considérait comme un bon à rien. L’enlèvement est donc aussi le révélateur de tensions anciennes et enfouies au sein de la famille qui préfère afficher son harmonie artificielle. Cet enlèvement opérera sur Taggart comme une révélation, et à la fin on comprend qu’il a profondément changé. Taggart et Loftus sont les deux faces d’un même malaise :  se heurtant chacun à leur manière à des rigidité sociales qui les empêchent de vivre. Liz aussi va changer et va s’intéresser finalement à la personnalité de Loftus, même si évidemment elle en a peur. Elle va faire cependant l’effort de le comprendre et se rapprocher de lui. C’est un thème plus banal aujourd’hui, la victime qui finalement plaint son bourreau. 

    A cry in the night, Frank Tuttle, 1956 

    Dan et sa femme s’inquiètent de leur fille 

    Il y a donc dans ce film une pluralité de thèmes qui est intéressante, d’autant qu’il ne dure qu’un peu plus d’une heure. La mise en scène est solide, rythmée, avec une utilisation particulière des décors de la briqueterie. Frank Tuttle aime toujours filmer ces usines abandonnées, spectacle de la désolation du monde moderne. C’était déjà le cas dans This gun for hire et dans Gunman in the streets. Il prend plaisir à en souligner l’étrangeté des lieux où s’enferme Loftus, à travers les murs effondrés, les arcades qui ne mènent nulle part. cette vision labyrinthique s’oppose à la maison ordinaire des Taggart, propre et bien rangée, sans surprise, mais qui camoufle de vieilles rancœurs. Les autres scènes, celles du commissariat, sont plus ordinaires, même si elles sont bien rythmées et bien filmées. L’ensemble se passe pratiquement en une nuit, et donc le film ne verra jamais la lumière du jour. C’est aussi un choix esthétique intéressant. 

    A cry in the night, Frank Tuttle, 1956 

    Harold regarde Liz dormir 

    Si l’on s’en fie à l’affiche, le héros devrait être Taggart, interprété par Edmond O’Brien. En réalité c’est Raymond Burr dans le rôle de Loftus qui est la figure la plus remarquable de la distribution et la plus intéressante. Il est excellent comme toujours quand il se saisit des rôles de psychopathes. Il az souvent joué ce type de personnage où sa masse physique s’oppose à la fragilité de son esprit. On souffre pour lui. Edmond O’Brien est bon, bien sûr, mais il est moins remarquable que dans ses autres premiers rôles qu’il a occupés. Il y a aussi Brian Donlevy dans le rôle du commissaire Battles, mais qu’il y soit ou pas, cela ne change pas grand-chose. C’est un acteur raide, sans charisme, presque transparent. Natalie Wood qui avait l’âge du rôle, soit dix-huit ans est vraiment excellente dans le rôle compliqué de la jeune Liz. Compliqué parce qu’elle passe par des phases d’angoisse à de la pitié pour ce pauvre Loftus. Les autres acteurs sont très bons aussi, Richard Anderson dans le rôle de l’amoureux transis, Owen, ou Carol Veazie dans celui de la mère abusive de Loftus. 

    A cry in the night, Frank Tuttle, 1956 

    La police pense que Loftus est dans la briqueterie abandonnée 

    C’est un très bon film noir, trop injustement oublié. Frank Tuttle est un réalisateur important du cycle classique du film noir, on peut regretter que de nombreux autres films de ce réalisateur ne soient pas disponibles sur le marché français. Il y en a encore quelques-uns à redécouvrir

    A cry in the night, Frank Tuttle, 1956 

    Le père de Liz arrive

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-traque-gunman-in-the-streets-frank-tuttle-1950-a117644866

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