•  Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019

    C’est clairement et volontairement un film noir, dans la forme et dans l’esprit, d’autant plus qu’Edward Norton a choisi de déplacer l’intrigue dans les années cinquante, l’ouvrage de Jonathan Lethem se passant plutôt à la fin du XXème siècle. Histoire de détective, le fait qu’elle se passe justement dans les années cinquante, va créer de nombreuses difficultés techniques pour la réalisation. Le roman qui a inspiré le scénario a été d’abord un succès, on l’a proposé à David Lynch, mais celui-ci s’est défilé, sans doute parce que le sujet restait trop conventionnel. C’est une histoire de détective, le film se situe dans la lignée du film de John Huston, The maltese falcon, mais sans doute plus encore dans celle de Chinatown de Roman Polanski. C’est donc du revival, néo-noir. Edward Norton a mis beaucoup de temps, vingt ans dit-on, à monter son projet et il a dû se contenter d’un budget relativement peu étoffé dans la mesure où il y a une partie reconstitution d’époque qui coûte forcément très cher. Bien que la distribution apparaisse d’un bon standing, Norton affirme que les acteurs ont été très peu payés. C’était sa deuxième réalisation, et probablement cela lui tenait vraiment à cœur. Norton qui a écrit le scénario s’est aussi inspiré d’un ouvrage de Robert A. Caro, The power broker, paru chez Knopf en 1974 et qui parle des magouilles d’un certain Robert Moses qui est le modèle du personnage de Moses Randolph et qui fit de florissantes affaires dans l’immobilier new-yorkais. 

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019 

    Frank Minna, le boss d’une agence de détective, va à un mystérieux rendez vous et demande à deux de ses hommes de le couvrir. Ceux-ci arriveront pourtant trop tard, et il mourra à l’hôpital dans les bras de Lionel Essrog. Ses hommes se réunissent et semblent décidés à trouver les raisons de ce meurtre. Lionel est celui qui prend la quête le plus à cœur. Il est handicapé par la maladie dite de La Tourette, c’est-à-dire une perte de contrôle de ses tics et de ce qu’il dit. La première piste qu’il va découvrir est une jeune femme noire qui participe à la lutte contre les volontés d’un magnat de la construction, Moses Randolph qui est aussi conseiller municipal et qui semble avoir plus de poids que le maire lui-même. Ce Moses Randolph se débrouille pour chasser les noirs des quartiers qu’il veut rénover. Cette jeune femme manifestement métisse, Laura Rose, est également la fille d’un noir, un propriétaire d’un club de jazz. Lionel se présente à elle comme un journaliste qui cherche un scoop. Bientôt il va découvrir que le propre frère de Moses Randolph mène des manœuvres en sous-main contre son potentat de frère. Moses Randolph le menace et menace également tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Cependant, Lionel va comprendre que l’affaire est bien plus compliquée qu’une simple corruption d’un édile qui chasse les noirs pour construire et s’enrichir. En effet il va comprendre que Frank avait pour but de faire chanter Randolph. Celui-ci est en réalité le véritable père de Laura Rose, mais il ne veut pas que cela soit révélé. Il prétend assassiner tous ceux qui feraient allusion à cette chose-là, car pour le reste il manifeste un racisme ordinaire. Il fera donc une tentative d’assassinat sur Lionel, mais il fera tuer aussi le père de Laura, et c’est in extremis que celle-ci échappera à la mort. A partir de là, Lionel va dénoncer son propre collègue, Tony, qui couche avec la femme de Mina, car celui-ci s’est rangé pour faire des affaires du côté de Moses Randolph. Il va donc se débrouiller pour à la fois neutraliser le magnat de l’immobilier en lui négociant le véritable acte de naissance de Laura. Mais il va tout de même envoyer les preuves de la corruption de Randolph à un journaliste. Au passage il héritera de la maison de Frank Mina qui l’aimait comme son fils, et de Laura.  

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019

    Frank Minna a un rendez-vous et demande à ses hommes de le couvrir 

    Au premier abord, c’est donc un remake de Chinatown, notamment avec des rapports père-fille cachés et conflictuels, une administration rongée par la corruption et le portrait d’un milliardaire ambitieux et criminel. En réalité c’est un peu plus compliqué que cela. D’abord parce que le détective est handicapé – encore que le détective de Chinatown porte une cicatrice au nez qui le défigure – ensuite parce qu’il se tourne vers une femme noire. Il y a bien au-delà de la question lancinante des problèmes raciaux, celui d’une communauté de destin entre tous les laissés pour compte du progrès. Et justement le sinistre Moses Randolph représente le progressisme cette idéologie du progrès qui vise à transformer en permanence tout ce qui existe, quitte à détruire des quartiers entiers, mais aussi la culture, le club de jazz apparait comme une sorte d’ilot de résistance anachronique face aux nécessités du marché. Le détective Lionel s’investit dans une mission de vérité en mémoire de son père d’adoption, avant que de continuer d’avancer en éprouvant une passion violente pour la belle Laura. Moses Randolph est un père dégénéré, il renie sa propre fille au prétexte qu’elle peut le gêner pour développer son ambition politique, allant même jusqu’à envisager de la tuer. C’est un homme seul, qui peut aussi ordonner la mort de son propre frère. Car les deux frères Randolph se haïssent, Paul, le cadet, n’a jamais supporté que Moses ait abandonné leurs rêves de jeunesse de construire un monde meilleur, mais en même temps il tente de protéger sa nièce. Trahison pour trahison, on retrouve celle-ci dans le comportement de Tony, comme dans The maltese falcon, l’associé de Sam Spade se révélera être un véreux de première. Tony n’est qu’un petit magouilleur sans envergure, très loin du prédateur Moses Randolph. Du reste Frank Mina et même le faux père de Laura seront eux aussi des maîtres chanteurs et ils mourront pour cela, ce qui n’empêche pas Lionel de chercher à les venger. On passera volontiers sur l’incongruité de la scène où on voit le musicien de jazz assommer un tueur avec sa trompette.  

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019

    Gabby Horowitz anime une séance mouvementée au conseil municipal 

    On voit que la matière est assez bien connue, y compris dans ses rebondissements. La première chose qui cloche c’est que Norton a voulu trop en faire, et le film devient très long, il dépasse les 2 heures 30. En outre le film souffre d’un déséquilibre important : le dernier tiers est meilleur et plus rythmé que le début qui se traine un peu, notamment dans la description un peu lourde du syndrome de La Tourette dont est atteint Lionel. Ça tourne un peu à la farce, certes c’est une manière d’être original, mais au fond pas tant que ça parce que dans la sphère du film néo-noir, on a beaucoup vu des détectives particulièrement empotés. Je pense que si on avait choisi de faire de Lionel un simple détective seulement mu par son désir de vengeance on aurait pu gagner facilement une bonne demi-heure. La deuxième objection est le problème lancinant de la reconstitution. Il faut suffisamment de voitures d’époque et de personnes habillées à la mode de ce temps là pour donner du crédit à l’ensemble. C’est difficile, et ça oblige Norton à restreindre la quantité de plans tournés en extérieur. Certains ont relevé des anachronismes, des objets qui n’existaient pas à cette époque, des automobiles, toujours les mêmes qu’on retrouve un peu de partout. Mais ce n’est pas le principal. Les costumes sont trop lisses, trop bien repassés, ce qui ne pouvait pas être le cas à cette époque, et encore moins dans un petit club de jazz. L’ensemble manque d’un montage un peu nerveux. Il y a cependant quelques scènes très réussies, notamment celles qui ont été tournées à Pennsylvania station, ou même la scène du conseil municipal qui tourne rapidement à la foire d’empoigne entre l’administration et les opposants. Le jeu des couleurs est plus discutable, on insiste un peu trop sur les verts, les jaunes et les rouges. Cette maladie moderne du néo-noir qui tente d’esquiver le caractère trop sombre des séquences donne un côté artificiel et anachronique à l’ensemble. On peut donner aussi une bonne note aux scènes d’action proprement dites. 

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019

                                                                      Lionel flirte avec Laura Rose dans le club de jazz                                                                         

    La distribution est intéressante. Norton est bon, sauf dans les scènes trop fréquentes où il est agité par des tics, ça frise le procédé. Bruce Willis tient un tout petit rôle celui de Frank Mina, et donc on  ne peut pas dire grand-chose de sa prestation. Il y a ensuite Gugu Mbatha-Raw dans le rôle de Laura, elle est très bien sur tous les plans, belle femme et bonne actrice, elle dégage suffisamment de mélancolie. Michael K. Williams qu’on a découvert dans la série The wire où il tenait le rôle de Omar, est ici le trompettiste de jazz, son personnage est calqué plus ou moins sur celui de Miles Davis. Son rôle est étroit, mais il est très bien. Robert Wisdom qu’on a découvert aussi dans la série The wire, incarne le patron du club de jazz qui va se faire assassiner. Encore un petit rôle, mais très bien. Le plus étonnant c’est tout de même Alec Baldwin dans le rôle de la vieille canaille de Moses Randolph, il est excellent, c’est même le meilleur. William Dafoe dans le rôle du petit frère, affublé d’une barbe merdique est un peu moins intéressant tout de même. Cherry Jones, affublée de lunettes qui la vieillissent beaucoup, est également tout à fait convaincante. On dit que son personnage a été calqué sur l’activiste Jane Jacobs qui combattait en son temps Robert Moses. 

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019 

    Moses Randolph menace clairement Lionel 

    Disons un mot sur des aspects périphériques, mais essentiels : d’abord la photo, elle est trop souvent statique, mais on a quelques jolies séquences avec les lumières par en dessus. Et puis il y a la musique. On l’a confiée à Wynton Marsalis, excellent trompettiste de jazz qui lui aussi aimait les quintettes avec trompette et saxo ténor. C’est plutôt pas mal, encore que pour l’époque il me semble que c’est un petit peu trop free, comme en avance sur son temps. Mais Norton a le bon goût de ne pas saturer son film avec ce type de musique, sinon ça ressemblerait un peu trop à la visite d’un musée. 

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019 

    A la Pennsylvania station, Lionel va se rendre à la consigne 

    La conclusion est que le public n’a pas trop suivi. Sans doute le film ne perdra pas vraiment parce que les droites télés et la vente des supports numériques viendra compléter des recettes un petit peu insuffisantes, mais peut-être plus grave, la critique s’est globalement ennuyée. Pour ma part, j’ai un sentiment très mitigé, la première partie ne m’a pas convaincu mais la dernière oui. Donc c’est un film qu’on peut voir, suffisamment ambitieux, mais il ne faut surtout pas s’attendre à voir un chef d’œuvre du genre. J’aime bien tout de même cette idée de vouloir refaire un film noir comme au bon vieux temps du cinéma. 

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019 

    Laura et Lionel tombent sur les tueurs de Moses Randolph 

    Brooklyn, affairs, Motherless Brooklyn, Edward Norton, 2019

    Lionel va passer un deal avec Moses Randolph

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  •  Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962

    Michael Winner n’a rien inventé avec son personnage de justicier incarné par Charles Bronson. 13 West Street croise en effet deux genres : le film noir sur la jeunesse délinquante et le film de vengeance d’un homme ordinaire qui a été maltraité sans raison apparente et qui trouve que la justice et la police ne font pas assez d’efforts et doivent trop respecter les protocoles de la procédure judiciaire. Le film a été tourné en 1961, ce qui veut dire qu’il est à la fois à la fin du cycle sur la jeunesse délinquante, et au tout début de celui qui va renouveler le film noir en l’amenant vers une violence de plus en plus crue. Le scénario est signé Bernard Schoenfeld qui avait travaillé sur plusieurs films noirs, dont Phantom lady de Robert Siodmak, The dark corner d’Hdenry Hathaway et aussi sur l’excellent Caged de John Cromwell. L’ensemble est basé sur un ouvrage de Leigh Brackett, elle-même romancière, surtout de science-fiction, et scénariste. Elle a travaillé entre autres sur plusieurs films d’Howard Hawks, mais aussi sur la première version de Stars wars, The Empire strikes back. Le film est produit par Alan Ladd lui-même. Ce sera son dernier rôle en vedette. Il ne jouera plus que dans un autre film, The carpetbaggers d’Edward Dmytryk, un film sous-estimé selon moi, tourné en 1964. Il décédera juste après, à l’âge de 50 ans. Il faut dire qu’il avait des problèmes sérieux avec l’alcool et il en portait les stigmates. 

    Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962    

    Walt Sherill est un homme assez ordinaire, un ingénieur qui travaille avec passion pour une agence spatiale. Il rentre souvent tard le soir. Et justement un soir où il rentre chez lui, il tombe en panne d’essence. Pour son malheur il croise une bande de jeunes qui vont le rouer de coups et l’envoyer à l’hôpital, sa jambe est cassée, mais il veut reprendre rapidement le travail. Pendant ce temps l’inspecteur Koleski de la brigade des mineurs est chargé de l’enquête qu’il mène à partir des maigres indications que lui a fournies Walt. Mais il progresse difficilement, notamment parce que ce sont sans doute des enfants de bonnes familles. Walt enrage de ces lenteurs et commence à être perturbé dans son travail. Koleski a une piste, à partir d’un bar où les jeunes ont eu une altercation avec des ouvriers. Un autre soir, Walt croit apercevoir la voiture de ceux qui l’ont tabassé. Il la poursuit, mais c’est une erreur, c’est seulement une toute jeune fille sans histoire. La police l’arrête et Walt passe la nuit en prison. Koleski le fait sortir mais le prévient qu’il ne veut plus le voir entre les pattes. Finalement le policier remonte la piste des jeunes lycéens qui ont agressé Walt. Mais il a du mal à les confondre, leurs parents leur fournissant des alibis. Bientôt il est assez clair que la bande est mené par Chuck, un jeune homme violent et arrogant. Mais lui aussi a un alibi. Comme les jeunes n’apprécient pas d’être soupçonnés par la police, ils commencent à s’en prendre à la femme de Walt qui a peur. Walt a été mis à pied par son employeur, et il s’est acheté un revolver. Il part à la chasse lui-même, et en pistant le jeune Bill, il pousse celui-ci à se suicider. Walt a mis aussi un détective sur l’affaire. Celui-ci va suivre les jeunes délinquants, mais il va décéder dans un accident de voiture provoqué par Chuck. Les amis de celui-ci commencent à prendre peur et se désolidarise de leur leader. Mais Chuck va se rendre chez les Sherill pour y attendre Walt. Il menace de violer sa femme. Mais la peur de la police le fait fuir à nouveau. Il espère se réfugier chez sa mère, cependant Walt l’a précédé. Il l’attend et lui donne une raclée à l’aide de sa canne. Menaçant de le noyer dans la piscine, il s’abstient de le faire au dernier moment, retrouvant sa lucidité. 

    Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962 

    Tracey soutient le moral de son mari après son attentat 

    Le propos du film est bien plus ambigu que par exemple celui des films de Michael Winner avec Charles Bronson, où il s’agissait de substituer la vengeance individuelle aux carences de la police et de la justice trop favorable aux délinquants. Le film ne donne pas raison à la volonté de vengeance de Walt. Au contraire, elle le désigne comme un provocateur. Certes on comprend bien les raisons qu’il a d’agir, et l’impatience qu’il manifeste pour que les jeunes délinquants soient coffrés, mais on retombe toujours sur l’idée qu’il n’est pas conforme à la morale ordinaire que de se venger soi-même. Et d’ailleurs Walt en prendra conscience au moment fatidique. Sans doute que l’aspect le plus intéressant du film réside dans le portrait des jeunes délinquants. D’une part ils sont clairement les enfants de la société de consommation, capricieux, ne supportant guère que le monde leur résiste. Ils appartiennent à une classe aisée et ne semblent manquer de rien. D’autre part, ils sont marqués par une absence d’autorité paternelle. Les parents de Bill sont morts, le père de Chuck n’est pas là, et Everett bénéficie d’un laxisme particulier de ses deux parents. Ils sont donc à la dérive. Koleski est un policier de la brigade des mineurs qui tente de justifier le fait qu’il n’est pas tout à fait un policier comme les autres car les jeunes délinquants ne sont pas forcément des criminels endurcis. Il repère d’ailleurs très vite que seul Chuck est perdu. 

    Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962 

    Les parents d’Everett mentent pour disculper leur fils 

    La réalisation de Philip Leacock est plus problématique. C’est un film à petit budget. Il y manque sans doute une unité de ton. Mais il est clair qu’il est à la recherche d’une nouvelle forme de film noir qui intègre de nouveaux types d’images sans en renier l’héritage. Si on retrouve les jeux d’ombres et de lumière dans des endroits fermés, le film utilise abondamment les extérieurs et notamment les maisons individuelles qui isolent les individus les uns des autres. C’est ainsi que la jolie petite maison des Sherill devient le lieu de l’enfermement et son ouverture sur l’extérieur fragilise ses occupants. Tracey, la femme de Sherill, commence à paniquer dans cette situation où elle se sent vulnérable. Walt dans sa voiture en panne sur un boulevard déserté, est également en danger dès qu’il sort de cette enveloppe de fer. Malgré le côté un peu décousu, il y a des très bonnes séquences, le plus souvent quand Walt est confronté à la bande de Chuck. Par exemple la première fois qu’il les rencontre dans cet endroit déserté et déshumanisé. Ou lorsqu’enfin il rattrape Chuck et lui donne une raclée avec sa canne. Une des bonnes idées du film est de voir le héros agir alors qu’il est handicapé. C’est d’ailleurs un des tics du film noir que de mettre en scène des personnages amoindris, estropiés, ce qui leur enlève un peu de leur humanité tout en les rendant plus fragiles. On aura droit aussi aux courses de voitures puisque c’est un film de jeunes ! Mais ce n’est pas du tout la meilleure partie de ce film. 

    Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962 

    Koleski a sorti Walt de prison 

    Le film est construit sur l’opposition entre le nerveux Walt Sherill assoiffé de vengeance et le policier Koleski qui fait preuve de patience et de ténacité. Alan Ladd apparait ici complètement usé et sans ressort, mais après tout le personnage s’y prête. Rod Steiger est plutôt moins cabotin que d’ordinaire, il arrive à faire tenir debout un personnage de flic qui ne se laisse pas aller à la haine et qui comprend aussi bien le point de vue de Walt que celui des jeunes. On retrouve la belle Dolores Dorn dans le rôle de Tracey. Elle est excellente, et on se demande pourquoi elle n’a pas fait une meilleure carrière sur le grand écran. On peut la voir aussi dans Underworld USA[1] où elle était remarquable. Sans doute n’avait elle pas le genre de beauté hollywoodien un peu standardisé qu’on recherchait à l’époque. Les jeunes sont moins bien dessinés. Michael Callan dans le rôle de Chuck, le cruel chef de bande, n’est pas très convaincant. Il est facilement dominé par Dolores Dorn quand ils doivent s’affronter dans la maison vide des Sherill. 

    Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962 

    Walt subit une deuxième attaque 

    C’est un film oublié qui n’a guère eu de succès à sa sortie. Et c’est déjà très bien qu’on puisse, grâce aux vertus de la numérisation, le revoir dans de bonnes conditions. Il prend sa place dans la longue file des films de jeunes qui vont de The wild one de Laszlo Benedek jusqu’à Lady in a cage[2], en passant par Rebel without cause ou Crime in the streets de Don Siegel. Tous ces films qui montrent à la fois que la jeunesse est un danger pour l’ordre social, et que les adultes finalement ne peuvent pas la comprendre malgré leurs efforts. Si ce n’est pas un très grand film, il vaut tout de même le détour. 

    Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962 

    Chuck veut violer Tracey 

    Lutte sans merci, 13 West Street, Philip Leacock, 1962 

    Walt épargnera Chuck



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/les-bas-fonds-newyorkais-underworld-usa-samuel-fuller-1960-a130383194 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/la-femme-en-cage-lady-in-a-cage-walter-grauman-1964-a114844670 

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  •  L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017

    C’est un film qui m’avait échappé à sa sortie. Il est vrai qu’il a connu des avatars nombreux et variés. Tourné en 2015, il ne sortira qu’en 2017. Roy Roman Waugh brasse de film en film toujours un peu les mêmes thèmes.  Le très bon Felon, sorti en 2013 c’était déjà un film de prisons sur la dureté de la condition à vivre et donc sur la nécessité de trouver des alliances et de tenir son nez propre pour seulement survivre. Snitch développait le thème d’un infiltré qui va détruire un gang de trafiquant de drogue. Ce sont toujours des films très durs, mais il semble que Shot caller soit celui qui aille le plus loin. C’est noir et définitivement sans espoir. Rien ne peut ralentir la chute du héros, mais comme on va le voir, c’est dans cette chute qu’il trouve sa propre réalisation. Il y a aussi du Edward Bunker dans les films de Roy Roman Waugh. 

    L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017 

    Money rencontre Shotgun pour organiser l’échange des armes contre de l’argent 

    Jacob Harlon est un jeune père de famille a qui tout réussi. Il a une situation enviable, une femme qu’il aime et un petit garçon. Il n’est ni arrogant, ni méchant. Mais en ramenant des amis chez eux, il a un accident. Son ami meurt dans l’accident. Et comme il a de l’alcool dans le sang, il va être très lourdement condamné. Il se retrouve dans une prison très dure où seuls les plus durs survivent. Il va rapidement faire ses preuves et se lier avec un gang suprémaciste qui fait la loi dans la prison. Il leur rend service parce qu’il est bon en informatique et le gang peut ainsi faire prospérer son trafic, même depuis la prison. Mais ce faisant, au cours d’une bagarre entre gangs, il va tuer un autre prisonnier. Sa charge va être alourdie. Il rompt les relations avec sa femme et son fils. A sa sortie de prison, il a fait dix ans, il doit rendre un ultime service à The beast et organiser un trafic d’armes. Mais il est sous la surveillance de la police. En fait si la police le surveille, c’est parce qu’elle a une taupe au cœur du gang, Shotgun. Rusant avec Shotgun et la police. Il va tuer Shotgun qui a trahi, mais il va faire tomber le gang : son but ultime est de retourner en prison pour tuer The beast qui a menacé de s’en prendre à son ex-femme et à son fils. 

    L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017

    Le policier Kutcher tente de piéger Money 

    Cette trame légère, écrite d’ailleurs par Roy Roman Waugh, ne manque pas d’incohérences. Mais c’est plutôt dans le traitement du sujet que ça devient intéressant. Il y a d’abord la violence, non seulement les scènes d’action, mais aussi la violence qui ressenti par Jacob lorsqu’il se retrouve enfermé avec de dangereux criminels. Le plus curieux est sans doute la transformation de Jacob. Il se transforme en deux sens d’abord en devenant pour survivre un guerrier, mais on comprend qu’il retrouve au fond de lui mêmes des tendances meurtrières qui étaient enfouies, car il devient un tueur. Si la cause de son incarcération est l’accident, ensuite, il assassine de sang froid au moins trois personnes. Ensuite, en devant indifférent à sa famille, même s’il s’efforce de la protéger de loin en loin. La société l’avait policé et rendu présentable, la prison révèle ce qu’il est. Il accepte relativement bien son sort, car non seulement il culpabilise de l’accident qu’il a causé, mais en outre, il trouve en prison une liberté qui ne peut pas exister ailleurs ! C’est sans doute cet aspect de cette parabole qui est intéressant. En se coupant de la société « normale », en affrontant des bêtes sanguinaires, il rejoint une contre-société avec ses règles et ses obligations. Et cette forme de société au fond en vaut bien une autre. Il refusera de trahir le gang alors qu’il pourrait sortir de prison, il préfère rester avec les tatoués comme lui. Le fait qu’il ait tué The beast, tout de même le caïd de la prison, dans un affrontement sanglant, lui permet d’atteindre ainsi une forme de sérénité qu’il n’aurait pu atteindre dans la société normale où tous les jours il faut se battre d’une manière sournoise pour conserver ses acquis. En prison, il lit, il médite, il vit de rien, ne consomme pas. Par contre comme les autres prisonniers il cultive et entretient son corps qui est sa seule assurance de survie. 

    L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017

    A son arrivée en prison, Jacob doit s’imposer 

    Le comportement fatal de Jacob le mène directement à la solitude. Il n’y a plus de place ni pour l’amour, ni pour l’amitié, ce qui donne une sécheresse de ton et d’âme à l’ensemble qui est assez impressionnante. Tout n’est pas parfait dans ce scénario. Le personnage du policier Kutcher ne sert pas à grand-chose finalement, il est trop ou pas assez développé. On a l’impression qu’on va vers un affrontement entre Money et Kutcher, mais non, Money est le chef d’orchestre, et Kutcher une simple pièce rapportée. Il n’a pas de personnalité particulière. La fin est également tirée par les cheveux, ça parait très compliqué de commettre des meurtres et de balancer indirectement un gang pour pouvoir régler son compte à The beast, d’autant que les raisons de cette volonté ne sont pas très claires. Le rend-il responsable de sa longue incarcération ? Veut-il prendre sa place comme caïd de la prison ? les rapports entre J, sa femme et son fils ne sont pas très clairs non plus. Sa femme le soutient pendant longtemps, puis elle demande le divorce sans qu’on comprenne trop pourquoi. En revanche les rapports entre prisonniers sont développés d’une manière intéressante. The beast dira que plus « on » les enferme, et plus ils ont de pouvoir de conduire leurs propres affaires comme ils le veulent. Il dit ça alors qu’il est enfermé dans une cage, et que les seules relations qu’il peut avoir avec l’extérieur dépendent de la corruption des gardiens. 

    L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017

    Jacob ne veut pas que Kate espère quelque chose de lui 

    La réalisation est un peu chaotique, je veux dire hésitante dans le style. Certaines scènes de violence sont excellentes, notamment la bataille entre les gangs rivaux, mais les meurtres de Money sont un petit peu filmés de trop près et manque d’une chorégraphie plus précise, le découpage saccadé n’arrange rien. Les cages de l’isolement sont impressionnantes. Il y a d’ailleurs une représentation très particulière de la prison, ce sont des locaux plutôt propres et aseptisés. S’il y a une misère ce n’est pas celle-là. Heureusement les gardiens sont corruptibles, sinon ce serait insupportable. Il y a de très bonnes séquences dans les affrontements larvés entre les prisonniers, on comprend que Money est sur le fil du rasoir, il ne peut pas être trop irrespectueux, mais en même temps il ne peut pas non plus jouer la soumission. On remarquera que la scène entre Kate et Jacob dans la cafétéria parait inspirée par le fameux tableau de Hopper, Nighthowks. Globalement la transformation de Jacob en Money, est très réussie. Si ce n’est que parfois la moustache parait sur le point de se décoller !! On peut regretter qu’il n’y ait pas vraiment de question sur la vie sexuelle des prisonniers. On verra seulement un jeune noir se faire violer par les siens. Sur le plan du récit, ce sont des flash-backs emboîtés, des allers-retours entre le présent et le passé, avec la question de savoir comment pas à pas, Jacob a pu sombrer dans cette violence. La façon dont c’est filmé est assez anachronique, on dirait les années quatre-vingts, les costumes, les voitures. Mais rien n’est précisé. On verra les Harlon vieillir à peine avec quelques cheveux blancs. 

    L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017

    Dans la prison les gangs s’affrontent violemment 

    La distribution est elle aussi assez partagée, Nicolaj Coster-Waldau est Jacob Harlon. Il est très convaincant que ce soit dans les scènes d’action où il met en avant un physique impressionnant, ou dans les scènes plus intimes quand il laisse pointer son désarroi d’avoir finalement tout perdu. Lake Bell est très bien dans le rôle de Kate, l’épouse fidèle et attentionnée, sorte de Pénélope des temps modernes, l’espoir en moins cependant. Plus problématique est le raide Omari Hardwick dans la peau du policier Kutcher. Il n’est manifestement pas dans le coup, fronce les sourcils à contretemps. Les gangsters sont mieux, bien mieux, à commencer par Jon Bernthal qui est Shotgun. Bien que sa confession finale soit assez téléphonée, il est très présent dans le rôle du traitre apeuré par son audace de trahir un gang puissant qui lui collera une cible dans le dos à la première faute. Mais de façon plus générale les gangsters sont plutôt bons, que ce soit Evan Jones dans le rôle de Chopper, ou Emery Cohen dans celui d’un soldat démobilisé qui se retrouve presque par hasard dans un trafic d’armes qui le dépasse. 

    L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017

    Jacob est conduit à l’isolement où il va retrouver The beast 

    C’est un vrai film noir, avec un ton désespérant au possible. Bien qu’il n’ai pas eu trop de succès à sa sortie, il a maintenant pris le statut d’un film culte. C’est ce qui va lui permettre de se faire embaucher pour tourner Angel has fallen, film à gros budget. C’est le troisième opus de la série Fallen, et ce sera aussi son plus gros succès. Notez qu’avant de passer à la réalisation Roy Roman Waugh travaillait comme cascadeur, c’est peut-être ce qui explique qu’il aime les scènes d’action. Les Américains ont fait du film de prison un genre à part dans lequel ils excellent. Sans doute est-ce la contrepartie d’avoir prétendu créer un pays de liberté, comme s’ils redoutaient d’en être finalement privés. Mais il est remarquable qu’ils arrivent toujours à se renouveler dans le genre. 

    L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017

    Money tue The beast

     

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  • De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    En France on a du mal à développer des études sérieuses sur Frédéric Dard. Or la diversité des styles que le plus populaire des auteurs du XXème siècle a développé, et son succès immense mériterait beaucoup mieux. Il est vrai que les éditeurs ont bien du mal à envisager la republication d’ouvrages de lui qui pourtant le mériterait. Juste après sa disparition, Fayard, sous l’impulsion d’Albert Benloulou, avait publié des ouvrages de jeunesse, de sa période lyonnaise, une vingtaine, et c’était une vraie découverte, qui montrait d’ailleurs que Frédéric Dard était déjà un auteur fait aux alentours de son vingtième anniversaire. Alors que Simenon est constamment réédité, qu’une puissante association des amis de Georges Simenon encourage les études et en est à la publication de son trentième Cahier Georges Simenon, Frédéric Dard ne bénéficie pas d’un traitement similaire, on peut le regretter. Mais cette dissymétrie provient sans doute du fait que Dard se prenait moins au sérieux que Simenon. Seules les œuvres signées San-Antonio sont disponibles et rééditées régulièrement, même les petits formats issus de la collection Spécial police sont publiés au compte-goutte. Il y a pourtant en France un certain nombre d’universitaires qui savent l’importance de cet auteur dans le domaine du roman noir. Dans l’année 2020, Dominique Jeannerod devrait publier enfin son ouvrage sur Frédéric Dard comme un maître à l’égal d’un James Cain, ou d’un William Irish, ce qui est aussi mon point de vue. Laisser dans l’ombre cet aspect de son œuvre est une erreur. Dans la deuxième partie des années cinquante, on l’oublie un peu, les Frédéric Dard de la série Spécial police, se vendaient tout aussi bien que les San-Antonio et avaient fait l’objet de très nombreux adaptations cinématographiques[1]. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    La revue Temps noir, dirigée par Franck Lhomeau, généralement de bonne tenue, donne à peu près un numéro par an sur le roman noir en général. On lui doit des études excellentes sur les débuts de la Série noire, mais aussi sur l’écrivain José Giovanni au passé sulfureux. Ils ont aussi publié dans le temps la pièce de théâtre que Frédéric Dard avait écrite avec Albert Simonin, Le cave se rebiffe[2], pièce qui n’avait jamais été montée. Dans le dernier numéro, consacré au roman policier sous l’Occupation, Temps noir publie un article d’Hervé Bismuth intitulé San-Antonio les femmes et quelques tantes. L’idée serait de se pencher sur le message que Dard délivrait à travers la saga sanantoniesque sur l’homosexualité et les femmes. C’est incontestablement un sujet intéressant, mais Bismuth n’est pas à la hauteur. Bismuth confond le mot avec la chose, et si San-Antonio utilisait dans les années cinquante des mots tels que « tante » ou autres, c’est bien la preuve pour lui que Frédéric Dard est un fieffé réactionnaire misogyne et qui n’aime pas les pédés. Cette lecture est erronée et repose principalement sur le fait que le héros de papier, le commissaire San-Antonio, au début de la série, dit ceci ou cela, tandis que dans les années quatre-vingts, c’est San-Antonio l’auteur qui fait part de ses idées sur ces questions, plutôt que le commissaire, ce n’est pourtant un distinguo si difficile à comprendre. Hervé Bismuth s’aide laborieusement dans cette démarche scabreuse, à la limite malveillante, de policier de la pensée sur des citations sorties de leur contexte et associe volontiers Frédéric Dard aux propos de San-Antonio et même de Bérurier. S’il avait eu une meilleure connaissance de l’œuvre qu’il commente, il se serait souvenu qu’en 1959, Frédéric Dard avait publié sous son nom un ouvrage intitulé Rendez vous chez un lâche au Fleuve noir qui traitait de l’homosexualité d’une manière bien différente que ce que lui en a perçu en survolant quelques San-Antonio. On peut même dire que cet ouvrage était très osé en son temps. Derrière la trame d’un crime de sang, il y avait un peintre amoureux d’un jeune voyou qui a une emprise très forte sur lui et dont il n’arrive pas à se défaire, allant jusqu’à assassiner sa maîtresse pour complaire au jeune voyou. La méthode de travailler de Bismuth, c’est un peu comme si en extrayant quelques blagues sur les juifs, on en déduisait que Frédéric Dard était antisémite. Par exemple en 1950, Frédéric Dard publie un petit conte intitulé Le mariage d’Isaac d’abord dans la revue Oh !, numéro 17, 1950, puis dans Parade du rire, numéro 1, 1952. Ce sont moins les idées que la méthode d’investigation de Bismuth qui pose problème ici. Je sais bien que c’est la mode d’accuser tout le monde de tout et de n’importe quoi, avec une grand incapacité à distinguer le vrai du faux, mais enfin cette démarche est plutôt injurieuse pour Frédéric Dard qui avait certainement des défauts, mais qui ne peut pas aussi facilement que cela être dessiné comme un personnage réactionnaire et intolérant, le confondant un peu avec Michel Audiard dont justement la revue Temps noir avait parlé de son numéro 20 en 2017, pour mettre en avant son passé collaborationniste.

    A l’intérieur de l’excellent gros dossier sur Le roman policier sous l’Occupation, il y a aussi un passage sur Frédéric Dard qui, Michel Chlastacz fait remarquer, a commencé sa carrière en même temps que Léo Malet, et que tous deux ont en quelque sorte révolutionné la littérature polardière dans le moment de l’Occupation[3]. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    Les cahiers Frédéric Dard, revue à caractère académique, se sont donnés pour ambition de mettre en valeur la multiplicité de l’œuvre de Frédéric Dard. Ce numéro le révèle une nouvelle fois. Cette nouvelle livraison est très partagée en fonction des sujets. L’ensemble des articles est très divers, et certains articles n’auraient pas dû avoir leur place dans une revue qui se veut plus académique que Le Monde de San-Antonio, la revue de l’association des Amis de San-Antonio. J’y ai donné un petit article sur les romans dits érotiques qu’il avait signé sous les noms de William Blessings, Antonio Giulotti et Léopold da Serra, m’étonnant que ces ouvrages de guerre de très haute qualité ne soient pas réédités. C’est d‘autant plus regrettable que la paternité de ces pseudonymes n’est absolument pas contestée. Si on m’accuse souvent de voir des productions de Dard un peu partout, ici le doute n’est pas permis. Soyons patients. En tous les cas pour les fins amateurs de la prose dardienne, cette série est vraiment à découvrir. Mon but était relativement modeste, seulement de les faire connaitre comme une pièce indispensable et originale de l’œuvre de Frédéric Dard, en espérant que ces petits joyaux soient un jour republiés. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    Hervé Bismuth dans la troisième livraison des Cahiers Frédéric Dard, s’est attaqué à un sujet très intéressant, peut-être même fondamental, les allusions racistes ou xénophobes dans l’œuvre de San-Antonio. Il montre comme cette évolution épouse celle du discours dominant et normatif en France. On sait par ailleurs que Frédéric Dard affichait une de ses rares prises de position politique en partant en guerre contre Jean-Marie Le Pen, puis que dans la saga de San-Antonio, il introduisit le personnage de Jérémie Blanc, un noir d’origine sénégalaise qui passe du statut de balayeur à celui de policier de choc avec succès. Mais l’article est malheureusement bâclé. S’il souligne la germanophobie de Frédéric Dard, il en élude l’origine qui se trouve dans l’Occupation et les souffrances qu’elles ont engendrées, assimilant cette posture à un simple racisme. Pire encore il occulte les allusions de Frédéric Dard à sa propre fascination du personnage d’Hitler[4], ou des femmes allemandes qui sont pourtant souvent chargées d’un érotisme puissant dans les premiers opus de la saga San-Antonio. De même Bismuth prétend que Frédéric Dard ne fait jamais de référence à la Guerre d’Algérie, c’est faux, Les anges se font plumer est totalement centré sur cette question. Cette omission est là encore plutôt gênante. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    L’étude la plus importante de ce cahier est celle de Paul Mercier sur la correspondance entre Frédéric Dard et Georges Simenon. Bien que l’auteur de ce texte me lance au passage quelques piques un peu décalées avec le sujet à propos de mon ouvrage sur L’affaire Dard-Simenon[5], c’est bien documenté. Paul Mercier qui a toujours penché affectivement un peu plus du côté de Simenon, alors que moi-même je suis plutôt du côté de Dard dans la querelle qui les a séparés, tente de décrire les relations tumultueuses entre les deux monstres sacrés de la littérature d’expression française. Revenant sur la paternité de la pièce La neige était sale, il finit par laisser entendre que justement il considère à demi-mot que c’est bien Dard qui l’a écrite et que Simenon ne lui aurait apporté que quelques retouches, ce qui est clairement ma thèse. Dard insistant sur le fait que Simenon était sûrement un grand romancier, mais pas un dramaturge. Paul Mercier cependant aurait dû me lire plus attentivement, cela l’aurait sans doute amené à se poser la question de l’origine du film La neige était sale. Pour moi c’est clairement la pièce de Dard qui en est la base. Or le film ne signale pas ce rapport, ni de près, ni de loin, et c’est pourtant sans doute là l’origine de la fâcherie de Dard avec Simenon lors du fameux cocktail donné en l’honneur du créateur de Maigret lors de son retour en France. Dard était allé lui demander des comptes, et il se fit recevoir comme un chien dans un jeu de quilles. Il y avait en effet des enjeux financiers, car si Simenon revendait la pièce pour servir de point de départ au film, et que celle-ci était principalement de Dard, celui-ci avait dû se sentir volé, ce qui aurait entraîné la rupture entre les deux hommes. Dard refusera de revenir vers Simenon[6], et lorsque celui-ci décédera et qu’on lui demandera ce qu’il en pense il dira : « Cela faisait plus dix que je connaissais la nouvelle. Car lorsqu’un romancier cesse d’écrire, il cesse également d’exister. Simenon se sera donc suicidé avant de mourir », oraison funèbre qui sent tout de même un peu la rancune[7]. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    Le dernier numéro du Monde de San-Antonio est particulièrement atypique. C’est le seul numéro de cette revue rédigé entièrement par Thierry Gauthier. Ce dernier s’était déjà intéressé à la correspondance de Frédéric Dard, et donc aussi à celle de Simenon avec qui Dard avait correspondu avant de se fâcher avec lui. Gauthier souligne l’intérêt qu’il y aurait à collecter et à publier la correspondance de Dard. Et à partir des quelques lettres il essaie d’en définir un peu les contours. On y trouvera un étalage des relations mondaines de Frédéric Dard qui était devenu au fil des années un personnage médiatique très sollicité par la radio et à la télévision. Il consacre une plus longue analyse à ce qu’on sait de la correspondance entre Dar et Simenon. On sait que Frédéric Dard eut la volonté de se placer de lui-même sous la protection de Simenon, mais que celle-ci n’a pas donné grand-chose, si ce n’est des encouragements pour travailler, sous-entendant par là que Frédéric Dard avait du boulot avant de devenir un écrivain comme lui ! L’affaire culminera avec l’adaptation de La neige était sale au théâtre. Gauthier sait bien que c’est là l’origine de la fâcherie entre les deux hommes. Mais pour quelle raison ? Ça reste très obscur. Simenon invoquait des tripatouillages qu’on aurait fait dans son « œuvre ». Mais en vérité il semble que le but de Simenon dans cette brouille était d’écarter Frédéric Dard et de se réapproprier la gloire de la pièce qui fut un succès, puis du film qui en avait été tiré. Simenon avançait qu’il avait réécrit la pièce en entier et en trois jours. Gauthier admet que nous n’avons aucun élément pour comparer la version proposée par Dard et celle définitive de Simenon, et donc on ne connait pas l’ampleur de ces retouches. J’avais fait l’hypothèse que le principal du travail était de Dard, et que c‘est bien parce Simenon l’avait écarté des honneurs et réapproprié les droits substantiels pour le film qu’il s’était fâché, refusant de le revoir de toute sa vie alors qu’en Suisse ils étaient voisins. Dard n’était pas un homme à se fâcher pour des broutilles.

    La dernière partie du numéro est formée des lettres que Frédéric Dard a écrites à Thierry Gauthier. L’ensemble est donc absolument intéressant et original, il permet de mieux connaitre l’homme et surtout l’idée qu’il se faisait de son statut d’homme de lettres fêté et admiré. C’est un peu le cadeau d’adieu de Gauthier qui abandonne la direction de la revue après de très longues années passées à sa tête.



    [2] Temps noir, n° 14, 2010.

    [3] Il y a quelques petites erreurs dans cette étude de fond, notamment le fait d’attribuer à Abel Tarride le rôle de Maigret dans La nuit du carrefour de Jean Renoir. En réalité Avel Tarride a bien incarné Maigret, mais dans Le chien jaune, film réalisé en 1932 sous la direction de son fils Jean Tarride. Également il ne parle pas d’un ouvrage excellent signé Jean-Louis Martin, Fini les boniments, Editions Monde-Presse, 1944. Ouvrage crépusculaire écrit par un collaborateur qui rend compte de l’effondrement programmé de l’Allemagne et donc de ceux qui ont profité des largesses du marché noir. Cet ouvrage anticipe celui de Dominique Manotti, Le corps noir, Le seuil, 2004.

    [4] Le dragon de Cracovie, Fleuve noir, 1998. En 1985, Frédéric Dard publiait une nouvelle signée San-Antonio, Dolphy qui mettait en scène une confrontation entre Hitler et le commissaire San-Antonio, in, Louis Bourgeois, Frédéric Dard, qui suis-je ? La manufacture, 1985

    [5] La nuit du chasseur, 2012

    [6] Pierre Assouline, Simenon, Julliard, 1992.

    [7] L’événement du jeudi, 14-20 septembre 1989.

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  •  Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955

    Ce film important consacre le film noir à la française. Bien que ce soit Jules Dassin qui l’ait mis en scène, par ses décors, par sa thématique et bien sûr l’ensemble de l’équipe technique, c’est un film français. Le point de départ est le roman d’Auguste Le Breton, son premier chez Marcel Duhamel. Auguste Le Breton déposera ensuite le mot de Rififi comme une marque personnelle. Il disait que c’était lui qui l’avait inventé. Peut-être, en tous les cas il était assez inventif dans les formes argotiques pour que cela fut vrai. Rififi désigne une bagarre ou une guerre, il est probable que ce terme soit dérivé de la guerre du Rif, conflit qui a opposé les Rifains aux armées espagnole et française dans les années 1920. Le succès de la Série qui a d’abord dépendu des auteurs américains et de James Hadley Chase s’oriente sous l’impulsion de Marcel Duhamel vers des auteurs français. Ce sera d’abord Albert Simonin qui va décrocher la timbale avec Touchez pas au grisbi en 1953, puis, la même année, Auguste Le Breton avec Du rififi chez les hommes. Ces deux auteurs qui ne s’aimaient guère, ont en commun de raconter des histoires de truands, très françaises. Ils connaissaient le milieu, sans doute plus Auguste Le Breton qui a fréquenté tout le gratin de la pègre parisienne, sans aller jamais en prison, qu’Albert Simonin qui ira en taule pour de très mauvaises raisons liées à la collaboration. Ils seront bientôt rejoints par un autre truand, José Giovanni, mais d’abord celui-là devra sortir de cabane après avoir été condamné à mort, puis avoir vu sa peine commuée en perpétuité, et finalement avoir fait 11 ans derrière les barreaux. Tous les trois prospéreront au cinéma, en donnant des sujets nombreux et variés, mais avec une réflexion particulière sur la morale. Le plus non conformiste des trois était sans doute Auguste Le Breton, avec un vieux fond d’anarchisme, bien qu’il se considérât comme un gaulliste parce qu’il avait appartenu à un réseau de résistance piloté depuis Londres. Ses romans sont plutôt cyniques, marqués par une sorte de fatalité qui colle à la peau. Le Breton était du reste un homme assez amer, il en voulait à la guerre de 14-18 qui l’avait fait orphelin et qui l’avait conduit à s’évader de l’orphelinat où il était détenu[1]. Il fut ainsi amené à errer dans les rues de Paris, à se débrouiller tout seul ou presque, passant d’un métier à un autre, attrapant au passage la tuberculose. Si le livre et le film qui en fut tiré lancèrent la carrière d’Auguste Le Breton, Jules Dassin trouva dans cette adaptation une manière de rebondir alors qu’aux Etats-Unis il avait été mis sur la liste noir pour son adhésion au parti communiste. La réputation de Jules Dassin n’était plus à faire, mais il fallait encore qu’il confirme que dans le cadre français particulier il était capable de montrer son savoir-faire, et c’est ce qu’il va faire. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955 

    Tony le stéphanois est un vrai loser. Il sort de cinq ans de cabane et perd tout ce qu’il peut dans des parties de poker boiteuses. Son ami Jo le Suédois est tout de même là pour l’aider, bien qu’il n’aime pas trop qu’on l’aide. Tony est un homme amer et solitaire, son ancienne gonzesse, Mado les grands bras, ne l’a pas attendu, elle s’est mise en ménage avec un autre truand Pierre Grutter, un voyou propriétaire d’un cabaret dont le frère, Rémy est un drogué, violent et imprévisible. Tony la retrouve et lui met une trempe pour l’avoir largué. Mais avec ses amis Mario et Jo, il a l’idée de faire le casse d’une grande bijouterie. Il espère toucher le pactole. Ils vont préparer cette affaire d’une manière très minutieuse, et pour cela ils vont faire venir auprès d’eux César le milanais, un spécialiste de l’ouverture des coffres forts. C’est l’alarme qui leur pose le plus de problème, ils vont donc s’entraîner dans une cave à sa neutralisation. Tony sera chargé de voler une voiture, une traction grise. Le casse se déroulera très bien, ils utiliseront la technique du parapluie en passant par le plafond de la bijouterie, puis ils perceront le coffre après l’avoir retourné. C’est à peine si en décarrant ils devront neutraliser deux policiers en tenue pour s’échapper. Le coup est très audacieux, les journaux parlent d’un montant de 240 millions. Le butin est confié à la garde de Mario. Tony et Jo vont négocier avec un receleur. Mais entre temps César a voulu faire plaisir à Viviane la chanteuse du cabaret des frères Grutter, et lui a donné une bague de grand prix. Les truands vont comprendre que c’est la bande du stéphanois qui est à l’origine du casse. Ils vont faire parler Mario qu’ils tueront avec sa maitresse. Puis ils vont kidnapper César qui à son tour parlera. Pour faire pression sur Tony et Jo, ils vont enlever le petit Tonio qui est en fait le filleul de Tony. Leur idée est de l’échanger contre le paiement des bijoux. Jo et sa femme paniquent, mais Tony retrouve son sang froid et va contrecarrer les plans de la fratrie Grutter. Il retrouvera César et le tuera parce qu’il a parlé. De loin il assistera à l’enterrement de Mario et de sa femme. Mais il faut retrouver les frères Grutter qui ont disparus. Pour cela il va mettre en branle toutes ses relations et aidé de son ancienne maitresse, Mado les grands bras, il va les localiser. En effet, avec elle il monte un piège faisant croire au dealer de Rémy qu’il doit lui amener sa drogue. Il va le prendre en chasse pour arriver jusqu’aux frères Grutter. Ils se sont planqués à la campagne, et Pierre contacte Jo le suédois par téléphone. Celui-ci se laisse convaincre de donner le fric pour retrouver son gosse. Mais Tony arrive sur les lieux, tue deux des frères Grutter et récupère Tonio. Cependant il comprend que Jo est parti donner l’argent. Laissant Tonio à la garde d’une bistrotière de sa connaissance, il se précipité à la maison de campagne. Jo est arrivé et va se faire descendre par Pierre, mais Tony va le tuer à son tour et récupérer la valise pleine de pognon. Cependant il est mortellement blessé. Il va avoir tout juste le temps de ramener Tonio à sa mère avant que de mourir, et la valise de billets va finir dans les mains de la police. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955 

    Tony n’a plus de crédit chez les joueurs de poker 

    C’est un scénario très fidèle au roman, sauf que dans le livre de Le Breton la bande ennemie de Tony est une bande d’arabes qui grignote le territoire des maquereaux français de souche, ce qui explique que le plus jeune, le drogué, manie le rasoir. Donc c’est une histoire de voyous à l’ancienne. Le coup du parapluie est emprunté à Marius Jacob, grand héros de l’anarchie belle époque qui passa des décennies au bagne[2], personnage flamboyant auquel Jean-Marc Delpech a non seulement consacré une thèse d’histoire, mais aussi un excellent blog qu’il alimente avec régularité[3]. Je me suis toujours demandé comment Le Breton avait eu connaissance des exploits de Jacob, il faut croire que les frontières entre le milieu traditionnel et l’anarchie n’étaient pas bien étanches. Si le film a autant marqué les esprits, c’est parce qu’il montre avec une grande minutie la préparation et l’exécution d’un casse. Il détaille le côté artisanal de la besogne, et une fois le casse terminé, on n’ignore plus rien de la technique à utiliser pour ce faire, on peut même la reproduire ! Il y a un travail d’équipe, une collectivité à l’œuvre. Concentrés et compétents, les gangsters sont des sortes d’ouvriers spécialisés, même s’ils opèrent en costume-cravate. Tout cet aspect exalte l’amitié et le côté un peu familial des truands de cette époque. Mais il y a aussi la lutte contre les frères Grutter qui est le fameux grain de sable. L’enjeu est à la fois le pognon et les femmes. Les frères Grutter supportent mal la bande de Tony. Celui-ci a en effet battu Mado les grands bras comme plâtre, à coups de ceinturon pour la punir d’avoir céder aux avances de Grutter, et César couche avec Viviane la chanteuse. Mais ils sont sans doute aussi jaloux parce qu’ils ne sont pas capables de monter un coup d’une telle envergure.

     Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955 

    La bande étudie l’alarme 

    Si ce film exalte l’amitié entre truands, il la montre aussi des plus fragiles. César parlera, Jo le suédois perdra son sang-froid. Tony qui est pourtant malade, dans le livre on apprend qu’il est tuberculeux, est le plus solide mentalement. Il a il est vrai une réputation, et c’est bien cette réputation qu’on verra à l’œuvre quand il se mettra à chercher Tonio en mettant en branle ses relations dans le milieu, milieu qui s’étend à tous les bistrotiers de la place. La forme du film pourrait apparaître misogyne, Du rififi chez les hommes, mais il n’en est rien. Le Breton d’ailleurs qui écrira Du rififi chez les femmes, dont il sera tiré aussi un film, a toujours mis en scène aussi des femmes très fortes. C’est encore le cas ici. Mado les grands bras qui encaisse sans broncher la correction de son ancien mec, va s’émanciper de Pierre Grutter et passer outre sa rancœur pour aider Tony à retrouver Tonio. La femme de Mario est également très forte mentalement, car malgré la menace virulente des frères Grutter de la tuer, elle aura la force morale d’alerter Tony. D’ailleurs ce qui intéresse Le Breton, c’est la morale. C’est le sens de l’opposition entre les frères Grutter sans foi, ni loin et la bande de Tony. Pour mieux appuyer cette opposition, Rémy sera représenté comme un drogué, et Pierre n’hésitera pas à s’en prendre à un gosse. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955

    Pour le casse il faut une voiture volée 

    Cette thématique de la vie ordinaire et farouche des truands, si elle a eu autant de succès, et si elle garde une place dans la mémoire cinéphilique, c’est aussi parce que la mise en scène de Dassin est une grande réussite. Bien entendu quand les producteurs montent ce projet ils ont en tête l’énorme succès de Touchez pas au grisbi. Mais la volonté de Le Breton était de faire quelque chose de bien plus réaliste et donc de bien plus dur. Ses ouvrages sur le milieu sont toujours très violents. Ce fut d’ailleurs ce roman qui fit de lui un auteur à succès, auparavant il avait publié Les hauts murs chez Denoëlformidable roman qui racontait son enfance et son évasion de l’orphelinat – mais sans que cela ne soit autre chose qu’un succès d’estime. C’est un peu comme s’il critiquait l’approche un peu comique du milieu par Simonin. Dassin a cette époque a déjà donné ses lettres de noblesse au film noir, ces quatre derniers films sont des films noirs, tous devenus des classiques du genre, la critique parisienne l’a reconnu comme un maître. Et pourtant sa source d’inspiration pour Du rififi chez les hommes doit être recherchée dans Asphalt jungle de John Huston[4] plutôt que dans ses films. En effet, même si on passe du casse d’une banque à celle d’une bijouterie, le principe est le même, celui de la mise en scène des compétences des uns et des autres, et puis le héros un peu en retrait qui veille sur l’ensemble de l’affaire comme pour la protéger. Tony est le décalque de Dix Handley. Il est tout autant un perdant que lui. Dans la manière de filmer, on verra aussi bien Tony que Dix, excentrés par rapport à l’action, comme à côté du tumulte de la ville. On verra également toute la bande réunie sous la lumière d’une lampe aussi bien pour penser le coup que pour l’exécuter dans une communion. L’analogie entre les deux films ira jusqu’à l’action de Tony qui frappe les policiers qui rodent dans la nuit pour piéger les truands, et tous les deux mourront au volant d’une voiture qui ne les mène nulle part. Et puis il y a cet amour de la nuit qui dans les deux films plongent la grande ville dans un silence presque douloureux et inquiétant. Je suis étonné qu’on n’ait pas fait plus tôt le rapprochement entre les deux films, alors qu’on l’a fait, à tort selon moi, entre Du rififi chez les hommes et Touchez pas au grisbi qui ne reposent pas du tout sur les mêmes principes, ne serait-ce que parce que tout oppose le truand arrivé Max le menteur et le loser Tony le stéphanois qui sort de prison. L’un est heureux de vivre, l’autre est un homme amer et complètement fini. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955 

    Ils ouvrent enfin le coffre 

    Dassin va se régaler à mettre en scène le Paris des années cinquante et donc à opposer les quartier riches et bien propres et les quartiers plus prolétaires et usés. Le capital et le travail. N’oublions pas que si Dassin s’est retrouvé en Europe, c’est parce qu’il était bêtement poursuivi aux Etats-Unis pour ses opinions politiques très à gauche. Comme il y a un amour des gestes prolétaires des truands qui cassent la bijouterie, il y a une belle description du Paris besogneux, des petites gens qui s’affairent pour gagner leur vie. La nuit, c’est ce moment où ils ne sont plus présents, quand la ville dort, c’est le titre français d’Asphalt jungle, il ne reste plus que les flics et les truands dans les rues vides. Parmi les formes utilisées par Dassin, il y a les trous, ces points de passage entre deux mondes, notamment quand ils percent le plafond et s’évadent d’un monde sans saveur vers un monde éclatant de richesse. Ils font aussi un trou bien rond dans le dos du coffre-fort. Mais ce passage entre deux mondes, on le trouve encore dans la visite de Tony au cabaret de Grutter et quand Tony va flinguer par la fenêtre Rémy, sans même lui laisser le temps de comprendre ce qui se passe. La deuxième partie, après le casse donc, va évoluer vers une forme de dérive dans la vile. C’est un hommage bien involontaire au vieux Paris qui aujourd’hui n’a plus d’identité en dehors de ses monuments qui plaisent tant aux touristes. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955 

    Les frères Grutter interrogent Viviane 

    Il y a des scènes un peu moins réussies, celles dans le cabaret avec la chanson de Magali Noël. Ou encore la description de la vie familiale un peu niaise et sans saveur de Jo le suédois. Mais il y a de belles envolées, en dehors du casse, par exemple quand Tony prend Charlie le dealer – à l’époque on n’employait pas ce terme évidemment – en filature dans le métro. Dassin sait filmer les escaliers ou les tunnels, prendre de la profondeur de champ quand il le faut. C’est sans doute cela qui fait que son film conserve une étrange poésie. Quand Tony escalade les escaliers dans les vieux quartiers, on sent tout le poids du passé de la ville qui va peser sur ses épaules. C’est peut-être plus cela qui l’a intéressé que le côté un peu vulgaire de la vie à l’intérieur du cabaret. Comme on le voit, et bien avant la Nouvelle Vague, il y avait une volonté de s’évader la prison des studios pour tourner à même la rue et en saisir la vérité. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955

    Tony part à la recherche du petit Tonio 

    L’interprétation reste compliquée et dévoile sans doute un manque de moyens. Jean Servais joue Tony, certes il a l’air bien malade, vitreux, sa maigreur s’oppose à sa force mentale. Mais il y a un côté un peu gênant, même si on n’a pas grand-chose à lui reprocher. C’est un peu comme cela que Tony est décrit par Le Breton. Carl Boehm dans le rôle de Jo le suédois est carrément insipide. Mais il ne fait que passer, alors ça passe. Le reste de la distribution est excellent. Robert Manuel joue Mario, il s’abonnera à ce genre de rôles par la suite. Sa femme Ida est jouée par l’excellente Claude Sylvain qui a refusé pour des raisons obscures de faire carrière mais qu’on a vu dans L’affaire Maurizius et dans Le sang à la tête[5]. Jules Dassin s’est donné le rôle de César le milanais, et il est très bon aussi. La bande d’en face n’est pas mal non plus, avec le trio des frères Grutter, l’aîné est incarné par Marcel Lupovici, le second par Pierre Grasset et enfin le dernier par la révélation de l’époque, Robert Hossein qui va faire par la suite la carrière qu’on sait. Il fait une courte apparition, mais marquante, sera la vedette entre autres de Du rififi chez les femmes. On appréciera aussi Maris Sabouret dans le rôle de Mado les grands bras. Décédée très jeune, elle ne tournera pas beaucoup, s’étant consacrée plutôt au théâtre. En tous les cas, ici, elle est remarquable de dignité. Mais la plupart des petits rôles comme celui de Charlie sont soignés et bien dessinés. Magali Noël est aussi très bien dans le rôle de la plantureuse chanteuse Viviane. C’est d’ailleurs elle qui chante, sans doublure. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955 

    Tony met en place un réseau d’informateurs pour retrouver les frères Grutter 

    Ce film noir à la française est réalisé par un américain comme une sorte de synthèse entre les deux rives de l’Atlantique et confirme notre thèse selon laquelle il a bien existé un film noir à la française même si Borde et Chaumeton ont affirmé le contraire. Ce fut un grand succès public, en France, mais aussi à l’étranger, et avec le temps le film est devenu un classique du genre, salué par la critique. C’est justifié, et un film noir incontournable. Dassin reprendra l’idée du casse en passant par le haut dans le très bon Topkapi adapté d’un roman d’Éric Ambler – un grand auteur un peu trop oublié – en 1964. Ce sera un succès également, quoiqu’on ne puisse pas le ranger dans la catégorie du film noir. En tous les cas, Du rififi chez les hommes se voit et se revoit avec plaisir et on en trouve une belle copie en Blu ray maintenant chez Gaumont. 

    Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955 

    Avant de mourir Tony aura le temps de ramener Tonio à sa mère

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