•  L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963

    C’est un vieux projet de Jean-Pierre Melville. A l’origine il devait le tourner avec Alain Delon qui finit par décliner parce qu’il était parti travailler aux Etats-Unis, c’est Belmondo qui le remplacera et qui imposera Melville aux producteurs. De même Melville avait approché Spencer Tracy pour le rôle de Dieudonné Ferchaux, mais cela ne s’est pas fait parce que selon Melville, les assurances refusaient de prendre en charge Spencer Tracy. C’est donc un projet qui mûrissait de longue date, mais qui a été de bout en bout contrarié, de même il n’a pas eu le budget qu’il voulait pour tourner aux Etats-Unis. Il bricolera avec des décors français et quelques prises de vue tournées par un assistant à New York même. En outre le tournage se passera très mal, Belmondo en venant aux mains avec le réalisateur colérique et capricieux après que celui-ci se soit conduit de très mauvaise manière avec Charles Vanel, l’humiliant jour après jour. Melville n’aimait pas trop son film, et le fait qu’il utilisa la couleur pour la première fois a sans doute troublé les critiques qui n’ont pas été très enthousiastes. Mais il faut partir du roman de Simenon. On sait que Melville n’en a retenu que la seconde partie, c’est-à-dire la déconfiture d’un homme naguère puissant, mais condamné à fuir la justice qui lui demande des comptes. Rapprochez cela du fait que Simenon écrit cet ouvrage en 1945, époque où son avenir est incertain car il est soupçonné d’accointances avec le régime nazi. Dieudonné Ferchaux devient alors le portrait de l’écrivain qui avait notamment écrit des textes antisémites avant la guerre, un homme sans scrupule qui écrase tout sur son passage et qui se retrouve au bord du précipice, dépouillé de ses moyens de défense. Le film au fil du temps a repris des couleurs, et de plus en plus de critiques lui trouvent des vertus, y compris dans le traitement de la couleur justement. Le projet s’est monté en même temps que se réalisait Le doulos. Et sans doute que ce rythme rapide entre les deux films ne convenait pas à Melville qui préférait toujours prendre son temps et peaufiner son travail. Mais il a sauté sur l’occasion parce qu’un financement se présentait et que le projet lui tenait à cœur. Melville méprisait ouvertement Simenon dont il considérait que dans l’abondance de son œuvre il n’y avait que deux ou trois perles. Mais enfin Melville a tellement dit de bêtises… Il prétendait aussi avoir complètement trahi la forme de l’histoire, mais qu’il en avait gardé la substance. Il avait d’ailleurs conscience que le film se passant en 1962 et le livre en 1945, il y avait forcément des mises à jour importantes à réaliser. Il abandonnera deux éléments : d’abord le fait que dans le roman Maudet coupe la tête de Ferchaux pour la vendre, et puis le fait qu’il en ait fait un ancien parachutiste, et un boxeur, ce qui décrit bien son goût pour l’aventure. 

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963 

    Michel Maudet, ancien parachutiste doit abandonner le métier de boxeur sur une énième défaite. Désœuvré, il va se faire engager par Dieudonné Ferchaux qui a besoin d’un accompagnateur pour fuir en Amérique où il espère récupérer de l’argent qu’il y a caché. Maudet abandonne sa maitresse Lina, plutôt lâchement, après l’avoir volée. Commence alors un long périple qui les mène de New York à Miami. Les rapports entre les deux hommes commencent à changer, Maudet prend de plus en plus d’assurance, et à l’inverse Ferchaux devient de plus en plus dépendant de son factotum. Ils passent d’abord retirer une forte somme d’argent d’un coffre à New York puis descendent sur la Floride, l’idée de Ferchaux est de rejoindre Caracas où il a déposé une vraie fortune. Sur la route Maudet va faire ses preuves, si on peut dire, d’abord il boxe deux militaires dans un snack, ce qui plait à Ferchaux, puis il lui ment, en ne racontant pas que le FBI les a pris en chasse à cause d’une demande d’extradition, et puis il va prendre une autostoppeuse, alors que Ferchaux le lui interdit. Maudet a une relation avec la jeune fille. Pour reprendre la main Ferchaux balance les billets dans le vide, mais Maudet les récupère. Mais Angie l’autostoppeuse tente de s’emparer de l’argent et de s’enfuir avec un camionneur. Maudet les rattrape et récupère la mallette de billets, Angie se retrouvant abandonnée sur le bord de la route par tout le monde. Maudet et Ferchaux vont s’installer provisoirement non loin de la Nouvelle Orléans, sous l’œil intéressé de Jeff, un ancien prisonnier qui tient un bar. Mais Maudet commence à en avoir assez de jouer les nounous pour Ferchaux qui se dit très malade et qui a peur de mourir d’une crise cardiaque. Aussi fait-il une excursion jusqu’à La Nouvelle Orléans où il va rencontrer une danseuse de cabaret, Lou avec qui il aura une relation. De retour auprès de Ferchaux il décide de la voler et s’en va. Tandis qu’il retourne auprès de Lou, Jeff et le louche Suska vont tenter de dévaliser le vieux qui tente tant bien que mal de se défendre. Mais Maudet est revenu et les chasse après avoir cassé le bras à Jeff. Ferchaux meurt dans ses bras en lui confiant la clé du coffre de Caracas. Maudet aura le mot de la fin en affirmant ne pas vouloir de cet argent. 

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963

    Michel Maudet perd son dernier match 

    Ceux qui n’aiment pas ce film, avancent souvent que le scénario est incohérent. Personnellement je ne trouve pas, sauf évidemment la fin qui est très elliptique, on ne comprend pas très bien pourquoi Maudet revient de la Nouvelle Orleans auprès de Ferchaux, à moins que ce soit pour la valise de billets sur laquelle il louchait depuis un bon moment. Il semble que certaines scènes manquent, et peut-être que cela provient du fait qu’après la dispute violente entre Belmondo et Vanel d’un côté et Melville de l’autre, les deux acteurs aient refusé de terminer le film. Les deux personnages principaux sont deux escrocs, un vieux et un jeune, et ils se reconnaissent en tant que tels. Melville pensait son film comme une histoire d’amour homosexuelle. En quelque sorte ça prolongerait Le doulos qui contient de nombreux éléments allant dans ce sens. Dans cette relation déséquilibrée, Maudet va prendre le pouvoir, rendre dépendant Ferchaux, et il finira par le voler, parce qu’il le méprise pour ses faiblesses. Il y a donc le déclin de Ferchaux qui symétriquement va être compensé par la montée en puissance de Maudet. Mais celui-ci n’est pas vraiment un homme de pouvoir, il est un perdant né. Il passe plus de temps à essayer de comprendre ses propres motivations, plutôt qu’à agir. Boxeur raté, il est aussi un criminel raté. Le film est construit pour montrer que finalement Maudet est un tendre, et que cette tendresse s’il ne la donne pas aux femmes, il la donnera finalement à un vieil homme qui ne la mérite pas. Melville disait que pour lui les hommes changeaient, n’étaient jamais les mêmes, et si cela leur donnait une certaine ambiguïté – d’où les indulgences relatives de Melville envers les anciens collaborateurs – cela permettait de les prendre en pitié. C’est bien ce que fait Maudet lorsqu’il décide de revenir une ultime fois auprès du vieil homme. Mais celui-ci a changé aussi en ce sens qu’il est affaibli et ne peut plus commander à qui que ce soit. C’est un univers de canailles, Maudet en est une, Ferchaux une autre, et à l’échelon inférieur il y a Jeff et Suska. 

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963 

    Une petite annonce l’attire 

    Tout à fait dans la lignée du Doulos, si les femmes sont souvent très naïves, elles paraissent moins fourbes et plus sincères et de ce fait se mettent moins facilement en danger, enfin d’une manière définitive. Que ce soit Lina ou Lou, elles apportent quelque chose de précieux à ces mâles qui ne savent pas trop ce qu’ils font dans leur agitation. Elles sont maternelles, à l’écoute, et sans ambition. Car ce qui ronge Maudet et Ferchaux, c’est bien leur ambition démesurée qui les amène au bord du précipice, confondant leur goût pour la combine avec celui de la liberté. Sans doute Maudet est-il plus mélancolique parce qu’il voit ce qu’est devenu Ferchaux, et qu’il craint de devenir comme lui, un homme seul et sans amour. Pour le personnage de Ferchaux Melville disait s’être inspiré d’Howard Hugues puisqu’on sait que celui-ci avait plus ou moins disparu des radars de la vie civile pendant des années. Sauf évidemment que Hugues ne fuyait pas vraiment la justice, c’était un reclus volontaire qui par la suite se fera manipuler par le clan des Mormons qui l’entourait. Notez que le frère de Ferchaux se suicide quand la police arrive, et cette idée sera reprise dans Un flic. Il vient que si on ne veut pas tomber dans les mains de la police il faut se suicider. Et d’une certaine manière, c’est ce que fait Ferchaux. Qu’il tente de boxer, de séduire, ou de s’approprier de l’argent, Maudet semble toujours à la recherche de sa virilité.  

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963

    Lina attend Michel, mais ce dernier ne reviendra pas 

    La structure narrative du film contient d’abord une voix off, comme dans de nombreux films noirs, cependant celle-ci est moins destinée au spectateur qu’au narrateur lui-même, c’est une méditation. Le premier tiers du film ce sont deux histoires, celle de Maudet et celle de Ferchaux, qui vont se rejoindre inexorablement dans l’affrontement.  Ensuite ça prend l’allure d’un road-movie, d’une fuite continue. Puis la troisième partie s’oriente vers la décomposition du couple et l’abandon. L’ensemble est excellement filmé. D’entrée, le générique se déroule sur le match perdu par Maudet. C’est un emprunt en moins dramatique à The set-up de Robert Wise, cinéaste que Melville aimait beaucoup. Et il avait raison bien sûr. Dans son studio il se repassait les films de Robert Wise en boucle, il les connaissait par cœur. Notez que Boisset sera l’assistant de Melville sur ce film, et il raconte dans ses mémoires comme Melville l’entraînait au bout de la nuit pour visionner ses films préférés[1]. Le film a été tourné aux studios de la rue Jenner que Melville possédait. Mais il y a quelques extérieurs très bien choisis, comme le pont de Grenelle ou quelques scènes de la vie américaine. Cependant il n’évite pas toujours le cliché, notamment en ce qui concerne les rapports entre les noirs et les blancs. Le racisme est pour lui la seule identité du Sud. Pour ce film Melville utilise un écran plus large qu’auparavant, c’est du 2,35 :1. Et la couleur bien sûr. Il est aidé par la photographie d’Henri Decae, son photographe habituel, qui le suivait depuis Le silence de la mer et qui va travailler ensuite sur Le samouraï et sur Le cercle rouge. Comme l’a souligné fort justement Denitza Bantcheva[2], il y a un travail très particulier sur les couleurs qui dans de nombreuses scènes anticipe sur l’usage qu’en fera le film néo-noir, des couleurs pastellisées, mais avec des contrepoints violents utilisant le rouge – la casquette de parachutiste, ou les fleurs – ou le jaune. Cet effort qu’on peut voir comme une tentative de revenir à un certain réalisme, est passé un peu inaperçu, et c’est ce qui explique qu’ensuite, à partir du Samouraï Melville s’orientera vers des gris bleutés. Également on verra une belle utilisation des prises de vue réalisées aux Etats-Unis, sans les acteurs principaux, mélangées avec des prises de vue réalisées en France sur l’autoroute de l’Esterel. Ça fonctionne plutôt bien. Il y a aussi cette façon de changer les angles de prises de vue dans les dialogues plutôt nombreux entre Maudet et Ferchaux. Il y a moins de prouesses techniques cependant que dans Le doulos. Mais l’ensemble est très solide. J’aime bien aussi la façon dont les escaliers et les miroirs sont filmés. 

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963 

    Les exigences de Ferchaux intéressent Maudet

    Le film s’est donc bâti autour de Belmondo. Je le trouve meilleur que dans Le doulos, plus mature, moins cabotin. Il est très crédible dans le rôle d’un boxeur déchu, un raté qui possède pourtant encore l’énergie de la jeunesse. Il fait une belle paire avec Charles Vanel qui est excellent dans le rôle de Ferchaux. On sait que Vanel ne s’est pas entendu avec Melville, et qu’il est sorti très amer de ce tournage, mais pourtant c’est un de ses meilleurs rôle dans les années soixante. Il incarne très bien tour à tour le César vaniteux et cynique, puis le vieil homme décati qui cherche à communiquer la pitié que sa propre situation lui inspire. C’est un beau duo. Pour une fois les femmes sont mieux servies. D’abord il y a Michèle Mercier dans le rôle de Lou, la danseuse de cabaret complètement ratée elle aussi qui manifeste une nostalgie du pays à travers la façon dont elle materne et écoute Maudet. Elle est excellente et Melville soulignait qu’elle n’avait pas eu une carrière à la hauteur de son talent. Il y a un petit rôle pour la jeune Stefania Sandrelli, une actrice que j’aime beaucoup et qui par la suite trouvera des grands rôles chez Ettore Scola ou chez Bertolucci. Elle a une présence remarquable. Melville ne l’aimait pas et lui avait fait couper les cheveux pour l’humilier. Et puis il y a Malvina Silberberg que Melville n’aimait pas non plus mais qui ajoute beaucoup de mélancolie à cette histoire. Andrex est le manager de Maudet qui regrette d’avoir misé sur lui. 

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963

    Les pleurnicheries de Ferchaux agacent Maudet

    Le film n’a pas été un échec commercial, et même en France il a fait plus d’entrées que Le doulos. Par contre les critiques l’ont plutôt boudé, et ce n’est que récemment qu’on en réévalue l’intérêt. Même s’il n’est pas parfait, je le trouve très bon, éloignant Melville de sa froideur dans la description de ses personnages. Ferchaux comme Maudet sont des personnages tourmentés, donc peut-être plus humains. C’est un film qui circule sous le label René Château. La copie n’est pas extraordinaire, et le film mériterait une version Blu ray pour mieux saisir le jeu des couleurs. 

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963

    Michel partage le lit de la danseuse Lou 

    Terminons par une anecdote singulière racontée par Boisset dans ses mémoires. Dans ce film il y a une scène où, dans un snack au bord de la route Ferchaux et Maudet s’arrêtent pour casser une croûte. Maudet met en marche un juke-box avec une chanson de Sinatra. Deux jeunes marines rentrent à leur tour et détestant cette musique, l’arrête, ce qui provoque une bagarre avec les deux militaires. Pour cette scène Melville voulait deux véritables Américains. Il envoie son assistant, Yves Boisset, trouver dans Paris deux figurants capables de tenir ce rôle. Boisset ramène deux américains très jeunes, une vingtaine d’année. Mais le second ne plait pas à Melville qui lui dit qu’il n’est pas un vrai Américain. Une dispute s’ensuit, et le jeune homme est mis à la porte avec force insultes. Quelques années plus tard, Boisset retrouvera celui-ci au hasard d’un festival de film à Belgrade. C’était Robert de Niro ! Melville s’est donc privé non seulement d’une confrontation qui eut été mémorable entre de Niro et Belmondo, mais il s’est privé aussi d’avoir été le premier metteur en scène au monde à avoir fait tourner de Niro ! Lors de ses retrouvailles fortuites avec de Niro, celui-ci se remémorera Melville comme un sale con et un imbécile !

     

    L’ainé des Ferchaux, Jean-Pierre Melville, 1963 

    Jeff et Suska profite de l’absence de Michel pour agresser Ferchaux



    [1] Yves Boisset, La vie est un choix, Plon, 2011.

    [2] Denitza Bantcheva, Jean-Pierre Melville, de l’œuvre à l’homme, Le revif, 2007

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  •  Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962

    Ce n’est pas tout à fait le premier film noir de Melville, avant il y a eu Bob le flambeur[1], et Deux hommes dans Manhattan[2], et même encore avant Quand tu liras cette lettre que Melville présentait comme une commande, un film de circonstance, et qu’il n’aimait pas[3]. Curieusement j’aime bien ce dernier film. Mais enfin, c’est seulement avec Le doulos que Melville va trouver véritablement sa voie, son style si particulier qui va le faire identifier dans le monde entier comme un maître du film noir. Léon Morin prêtre qui fut un bon succès public, avait déjà confirmé une épuration stylistique où se recyclait toute une grammaire apprise dans la fréquentation des films noirs américains. Ici, le support va être trouvé dans un roman de Série noire, le premier roman de Pierre Lesou. Cet excellent roman, écrit avec des formules argotiques abondantes, est d’autant plus important dans la réalisation du film que Melville va en suivre le déroulé pas à pas. Lesou appartient à cette famille particulière de romanciers, Auguste Le Breton, Albert Simonin ou José Giovanni, qui ont fait de la peinture du milieu, le Pigalle d’après-guerre, un véhicule pour la tragédie. En ce sens, Lesou est le plus proche disciple de José Giovanni. Comme ce dernier, il ne passe pas son temps à glorifier le milieu, bien au contraire, il dépeint une communauté opportuniste où on passe son temps à se faire des coups dans le dos, et où on ne s’embarrasse pas d’une fausse morale fut-elle celle du milieu. Jean-Pierre Melville qui a emprunté son nom à Herman Melville, l’auteur de Pierre ou les ambigüités, a fait de l’ambiguïté, à partir du Doulos, justement le support de son œuvre. C’est ça qui l’intéresse chez Lesou. Dans cette sombre histoire de voyous fatigués, la trahison est le maître mot. Maurice Faugel assassine Gilbert Varnove qui pourtant l’a recueilli et aidé à sa sortie de prison, Silien balance Faugel au nom de son amitié avec Salignari, il rosse la femme de Faugel, et l’assassine froidement. Et pourtant Silien comme Maurice se posent des questions et agissent aussi dans la célébration d’une amitié virile. Evidemment dans un tel univers, le mensonge est monnaie courante, aussi bien chez les voyous que chez les policiers qui les traquent. 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962 

    Maurice Faugel qui vient de sortir de prison a l’idée de braquer et d’assassiner le receleur Gilbert Varnove qui pourtant l’a recueilli et aidé à sa sortie de prison où il vient de passer quatre ans. Il vole, en sus de l’argent, les bijoux d’un casse commis sur l’avenue Mozart par Nuttheccio et sa bande. Il cache son butin au pied d’un réverbère et s’en retourne tranquillement chez lui. Il a rendez-vous avec Silien, celui-ci doit lui fournir du matériel pour percer un coffre dans une villa de banlieue. La femme de Faugel, Thérèse, a été faire les repérages et le renseigne. Mais pendant que Faugel et Rémy son complice s’en vont sur le casse, Silien revient chez Faugel, bat sa femme méchamment pour lui faire avouer le lieu du casse. Face à cette violence, elle parle. Silien va s’empresser de téléphoner à son ami l’inspecteur Salignari. Sur le casse, tandis que Rémy commence à percer le coffre, Faugel repère des policiers qui prennent position sur l’avenue. Les deux truands doivent abandonner le matériel sur place et s’enfuir. Mais la police est là. Salignari tire sur Rémy et l’abat. Faugel a son tour reçoit une balle, mais il parvient à tuer le policier et s’enfuit. Il s’évanouit au milieu de l’avenue. Une voiture cependant arrive pour le soustraire à la police. Blessé, il se réveille chez Anita. Un médecin le soigne, lui extrait une balle de l’épaule et lui recommande le repos. Mais Maurice comprend qu’il a été trahi et s’habille pour tenter de retrouver celui qui l’a balancé. Il soupçonne Silien. Pendant ce temps la police drague dans Paris. Le commissaire Clain ramasse Silien et lui demande des comptes. Silien refuse de parler, arguant qu’il ne sait rien de la fusillade, et que s’il renseignait Salignari, il n’y a aucune raison pour qu’il continue avec la police. Clain cependant le fait chanter, il lui demande en échange de localiser Faugel. C’est ce qu’il va faire. Maurice se fait donc embarquer et cuisiner par les flics. Mais il ne dit rien et file en prison. Tandis qu’il s’y morfond, Silien va monter une combine pour faire accuser Nuttheccio à la fois du meurtre de Varnove, et du casse de l’avenue Mozart. Pour atteindre Nuttheccio, il va renouer avec Fabienne avec qui il avait eu une liaison. Il la manipule, s’introduit chez Nuttheccio après avoir récupéré par le biais d’Anita le plan où sont planqués les bijoux et l’argent. Il va abattre Nuttheccio et Armand, mettant en scène un faux règlement de compte devant le coffre grand ouvert d’où il emportera le liquide qui s’y trouve. Tout cela va permettre à Faugel de sortir de prison. Mais entre-temps celui-ci a convaincu Kern, un camarade de cellule, d’abattre Silien contre une somme de deux millions – soit l’argent qu’il a volé à Varnove. Faugel retrouve Silien, et celui-ci donne des explications vaseuses à propos de Thérèse qui l’aurait vendu à la police, mais il explique que c’est lui qui a récupéré Faugel sur l’avenue et donc lui a sauvé la vie. Il déclare par ailleurs qu’il va se retirer dans sa propriété avec Fabienne et que la vie de truand, il en a un peu assez. Mais Faugel se rend compte une fois que Silien est parti qu’il a mis un contrat sur sa tête. Il emprunte la voiture de Jean. Mais Kern est sur place et quand Maurice arrive, le confondant avec Silien, il l’abat. Silien arrive sur ces entrefaites il va découvrir Maurice mourant, il abat Kern à son tour, mais ce dernier a le temps de le tuer. 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962 

    Maurice se rend chez Gilbert, le fourgue 

    En exergue de son film Melville écrit « Il faut choisir… Mourir ou mentir ? », formule trouvée chez Céline qui avait choisi lui de vivre à n’importe quel prix. C’est une manière de philosopher, de donner quelque référence intellectuelle, qui va devenir une constante chez lui. En réalité nos truands mentent et meurent, et ils n’ont pas vraiment le choix. C’est donc un récit extrêmement pessimiste puisque si les deux principaux protagonistes passent leur temps à célébrer l’amitié virile, ils le passent aussi à la trahir. Il est extrêmement difficile de trouver quelque qualité morale à Faugel comme à Silien. Faugel tue et trahit Varnove, sans doute parce que celui-ci a été trop bon avec lui. Silien trahit Faugel, mais il s’en prend aussi à Nuttheccio dont il est manifestement jaloux à cause de Fabienne. De Nuttheccio on ne sait rien, mais en apparence, c’est tout de même lui le truand le plus propre de cette histoire. Marionnettes agitées par la passion de l’argent et l’envie de jouir de la vie sans travailler, ils plient devant les exigences de leur curieux métier. Kern lui aussi veut de la galette pour pouvoir se retirer et ouvrir un petit bistrot. Silien a des rêves de bourgeois, avoir une belle propriété, une belle femme, de beaux chevaux et une belle voiture. Mais le prix de cela est extrêmement élevé, non seulement parce qu’on y risque sa vie, mais aussi parce qu’on y perd nécessairement son honneur. Le thème général est donc cette impossibilité d’être fidèle à soi-même, cette distanciation entre ce qu’on donne à voir de ce qu’on voudrait être et ce qu’on est réellement. Maurice Faugel est un con, naïf et faible, il se laisse manipuler par le rusé Silien. Dans l’ouvrage Lesou l’appelle Silien-moelle-d’ours. C’est une très belle trouvaille que Melville ne pourra pas reprendre. Mais Silien, à force de ruses et de manipulations se retrouve tout seul, vide et creux, réduit au silence définitivement par la brute Kern qui applique juste le contrat. 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962

    Silien torture Thérèse 

    La logique des policiers est plus compréhensible. En effet, ils usent de tout ce qu’ils peuvent, y compris le mensonge et le chantage pour arriver à leurs fins. Quel but poursuit Clain ? Celui de venger Salignari ? De coffrer les truands pour rétablir un peu d’ordre ?  Ou simplement de montrer que l’institution est plus forte que l’individualisme forcené des truands ? Melville va emprunter à Lesou cette misogynie qui ravale les femmes au rang d’objet sexuel. Les relations amoureuses et les trahisons véritables se passent entre hommes. Mais comme Lesou dans tous ses romans ou presque, Melville rêve d’une forme d’amitié qu’il sait ne pas pouvoir exister. Cet aspect est peut-être le plus intéressant. En effet, la quête d’une amitié virile et solide, à la vie à la mort, est une impossibilité. Mais pourtant cette quête impossible est aussi nécessaire pour justifier tout le reste, les casses, l’accumulation des richesses, et même les trahisons. Les truands ne trouvent leur raison d’être que dans la mort. Leur vie est sinon sans repos. C’est pour cela qu’ils ne peuvent pas dételer ou même se consacrer à la gestion de leurs bars et de leurs affaires. Nuttheccio est riche et puissant, mais il continue pourtant les braquages, pour se prouver à lui-même qu’il existe encore. A la différence de Silien et de Faugel, Nuttheccio navigue en bande, il est très entouré et sûr de lui. C’est le personnage le plus énigmatique du film. Même sans Fabienne, Silien aurait été jaloux de lui. 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962 

    Clain veut que Silien l’aide à repérer Faugel 

    C’est avec ce film que Melville va trouver définitivement son style, ce style fait d’ellipses et fluidité dans la mise en scène. Evidemment comme il connait déjà parfaitement le film noir américain, il est capable de s’en réapproprier les codes principaux. La dramatisation de l’histoire est consolidée par une maitrise très grande de la longueur des plans. Déjà le plan d’ouverture sur lequel se déroule le générique raconte une histoire particulière, celle des hésitations de Faugel qui s’apprête à descendre Varnove. C’est un long travelling arrière et latéral qui enserre Serge Reggiani dans un décor urbain désolé fait de ponts et de voies ferrées, de structures en acier et en béton. Les diagonales que Melville en tire nous permettent de le situer sur une pente mauvaise et fatale. Des scènes remarquables il y en a beaucoup. Notamment celle de l’interrogatoire de Faugel par le commissaire Clain. Melville a raconté cette prouesse à Rui Nogueira[4], comment il a tourné autour de Serge Reggiani en un seul plan séquence d’un peu plus de neuf minutes trente-huit secondes. Et en effet on peut voir ce film uniquement aussi pour cette prouesse. Melville se joue aussi des ombres, et pas seulement celles qui sont suggérées par la nuit. La première fois qu’on voir Silien, c’est quand celui-ci vient livrer les outils pour ouvrir le coffre. Filmé à contrejour, Belmondo n’est alors qu’une silhouette floue, une image sans identité qui va s’animer. Mais le fait qu’il apparaisse dans l’ombre signifie déjà son ambigüité et le peu de confiance qu’on peut avoir en lui. Les transparences lorsque les voitures roulent dans la nuit, ou sous la pluie, si elles sont dans leur manière aussi empruntées au film noir, sont tout de même un peu moins réussies. Mais c’est le cas aussi chez Hitchcock après tout et à l’époque on s’en contentait. Les décors sont très bien choisis, de la maison délabrée de Varnove qui brasse des millions à ces coins désolés de banlieue, mais aussi dans la conception des décors des salles de police ou des bars à truands. Dans la confrontation entre Silien et Nuttheccio, il y a un changement d’angles de prises de vue qui permet de dépasser les formes traditionnelles du champ, contrechamp, tout en augmentant la tension entre les deux hommes. Nuttheccio hésite entre la peur qu’il ressent de faire tuer, et l’envie qu’il a de sauter à la gorge de Silien. 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962

    L’interrogatoire de Faugel le conduit en prison 

    Dans la manière de filmer, par exemple en utilisant le traditionnel flash-back du film noir, Melville va jouer encore un peu plus sur l’ambigüité et donc sur la distance qu’il peut y avoir dans la présentation d’une vérité bien peu univoque[5]. D’abord parce que les flash-backs sont racontés par Faugel et par Silien. A cette occasion, on voit bien qu’ils mentent tous les deux. Faugel lorsqu’il raconte le meurtre de Varnove, et Silien lorsqu’il raconte la manière dont il a soi-disant sauvé Faugel, faisant mine d’apporter ainsi la preuve que Thérèse était bien une indicatrice. Ces mensonges répétés laissent planer le doute sur les véritables sentiments que Silien professe à l’endroit de Faugel dont il prétend être l’ami fidèle, comme Faugel prétendait être l’ami fidèle de Varnove. A tout prendre les femmes, Thérèse et Fabienne semblent beaucoup plus sincères, même si leur naïveté les pousse à croire les mensonges que leurs hommes professent, et qu’elles s’apprêtent à répéter sans précaution. Mais au-delà, il faut bien se poser la question du fait que la vérité est bien une chose tout à fait relative, dépendante de la position qu’occupe celui qui raconte. C’est donc bien une manière particulière d’utiliser le flash-back ici. Notez également d’autres tics du film noir qui sont recyclés ici. D’abord les miroirs, et il y a une surabondance de miroirs. C’est quand Faugel ou Silien mentent sans vergogne que leur image se reflète dans un miroir. Comme s’ils avaient du mal à se reconnaitre dans cette indignité. Dans le film noir classique le miroir est très souvent associé au mensonge, ou à la perte de la mémoire. Quand dans le dernier plan Silien qui va mourir se retrouve face à son portrait dans le miroir, c’est un peu comme s’il cherchait à s’oublier lui-même, tant son existence même l’a déçu. Faugel lui voit son image reflétée dans un miroir brisé, et c’est donc son reflet très incertain et cabossé qui se retrouve face à lui-même. Ajoutons que Melville utilise la nuit comme une couleur particulière dans un film en noir et blanc. Il connait par cœur la logique de ces ombres flottantes qui semblent se détacher de leurs propriétaires. Le génie de Melville est, outre sa précision dans la mise en scène, dans l’usage presque détourné des codes du film noir. Cela va être bien plus flagrant dans les films suivants. Il peut très bien solliciter des figures vues cent fois ailleurs, il reste toujours singulier et original. La longue séquence qui amène Silien à s’introduire chez Nuttheccio, à peine éclairée par la lampe électrique qu’il porte, est à ce titre remarquable, y compris dans les éclairages latéraux et le point lumineux en surplomb, il surgit alors un contraste édifiant avec ce qui se passe au dehors, sous le soleil, avec des gens qui vont, qui viennent, sans se douter des drames qui se nouent à proximité. Notez la référence à Asphalt Jungle, un des films préférés de Melville, avec les chevaux comme rêve d’un ailleurs qui n’existe peut-être pas. Il y a des tics du film noir que Melville utilise, par exemple, les stores vénitiens dans un bureau de la police française ! Ou encore cette manière de filmer les escaliers. Mais il y en a d’autres qu’il écarte. Dans aucun de ses films noirs on ne trouvera ce point lumineux flottant au-dessus de la tête des protagonistes. Je me suis demandé si c’était un fait exprès, sachant que Melville se revendiquait d’un athéisme radical, et que ce point lumineux au fond représente une conscience presque religieuse. 

     Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962

    Silien braque Nuttheccio 

    C’est un film avec un budget solide et une belle distribution. Jean-Paul Belmondo qui à l’époque est en train de devenir une très grosse vedette en France comme en Italie est Silien. C’était le deuxième film qu’il tournait avec Melville après le succès de Léon Morin prêtre. Le film est produit conjointement par Carlo Ponti qui avait déjà engagé Belmondo sur La Ciociara, et Georges de Beauregard qui était le producteur d’A bout de souffle. Il est très bon, quoi que parfois il se laisse aller à des facéties comme lorsqu’il interroge cruellement Thérèse, qui plombe un peu le personnage. Il est excellent dans ses affrontements avec Clain. Serge Reggiani c’est Faugel, le perdant né. Il manque un peu de carrure et son physique nous empêche de croire qu’il est un vrai dur. C’est selon moi le point faible de la distribution, mais Melville le voulait, et il voudra d’ailleurs l’employer dans Le deuxième souffle dans le rôle de Gu, dans le premier montage qu’il fit pour mettre en œuvre ce film. Ce ne sont pas ses qualités d’acteur qui sont en cause, mais son physique assez peu adéquat au personnage imaginé par Lesou. Et puis il y a l’excellent Jean Desailly dans un rôle assez inhabituel pour lui de flic pugnace et rusé. Il est Clain, froid et calculateur. Et c’est ce personnage qui plus tard inspirera celui du commissaire joué par François Perrier dans Le samouraï. Il retrouvera Melville pour Un flic en 1972. Michel Piccoli est aussi très bon dans le rôle de Nuttheccio qui n’en revient pas que la jalousie de Silien le pousse à le braquer, transgressant les règles les plus élémentaires du milieu. Mais bien que son rôle soit étroit, il est marquant. A côté de ce quatuor, il y a des figures qui reviennent un peu tout le temps dans les films de Melville, Karl Studer, Jacques Léonard, Jacques de Léon, etc. Les femmes sont réduites à la portion congrue. Il y a Fabienne Dali dans le rôle de Fabienne et puis Monique Hennessy qui dans la vie était la secrétaire de Melville, et peut-être plus, et qui ne tournera pratiquement pas. Elles sont volontairement choisies pour leurs qualités décoratives, tout en représentant les filles à truands de cette époque. N’oubliez pas non plus le très bon René Lefèvre. Célèbre avant-guerre, il est ici d’une grande présence dans le rôle de Varnove. 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962 

    Jean se fait arrêter pour le meurtre de Thérèse 

    Le film est devenu, à juste titre, un classique du film noir. Ce fut à sa sortie un bon succès public en France et un peu de partout en Europe et la critique louera la sureté de la mise en scène, un peu comme si elle découvrait les vertus du film noir, alors qu’elle était passée à côté d’un grand nombre de films noirs français comme américains. Ce changement de pied était peut-être dû à un changement de génération.  C’est un film qu’on peut revoir et qui ne se démode pas bien qu’aujourd’hui il ait presque une soixantaine d’années. Ce film a beaucoup fait pour donner en France ses lettres de noblesse au film noir comme quintessence de la tragédie à l’époque moderne. Remarquez que Melville a très peu tourné, une douzaine de films sur l’ensemble de sa carrière, ce qui veut dire qu’il travaillait beaucoup en amont et qu’il avait des exigences qui parfois pouvait le rendre plus que pénible sur les tournages et à ses producteurs. La musique est jazzy, comme dans le reste de ses films noirs, et la photo également très bonne, quoique sans fioriture. Par la suite Melville travaillera une photo beaucoup plus élaborée. Les éditions Blu ray de ce film se sont multipliées, ce qui permet de mieux apprécier encore le jeu des lumières. 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962 

    Silien abat Kern 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962

    Melville dirigeant Serge Reggiani 

    Le doulos, Jean-Pierre Melville, 1962 

    Jean-Paul Belmondo et Jean-Pierre Melville sur le tournage du Doulos



    [4] Le cinéma selon Melville, Seghers, 1974. Ouvrage incontournable pour les amateurs du cinéma de Melville.

    [5] Voir sur ce point l’excellent ouvrage de Denitza Bantcheva, Jean-Pierre Melville, de l’œuvre à l’homme, Le revif, 2007

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  •  Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019

    Après l’excellent Black coal[1], on se dit qu’il y a tout intérêt à suivre l’œuvre de Diao Yi’nan. Bien au-delà de l’exotisme que présente le film, on retrouve des formes universelles liées au film noir et néo-noir. Le film a été tourné dans la région de Wuhan, cette région d’où est parti l’épidémie du coronavirus 19. Singularité de l’époque, il a été tourné en dialecte local, et non en mandarin, ce qui veut dire que la plupart des Chinois qui s’intéresseront à ce film seront obligés de lire les sous-titres en mandarin ! Comme nous ! Mais en vérité, ce n’est pas le marché chinois que vise ce film, c’est le marché international à travers les festivals de cinéma où se construisent les réputations. Le principal du financement est d’ailleurs français. Mais à Cannes en 2019, il a reçu des critiques mitigées. Il y a ceux qui ont apprécie le formalisme du réalisateur, et puis ceux qui n’y ont pas été sensibles. Il récoltera le Prix du film policier au festival de Cognac. Diao Yi’nan est aussi le scénariste du film, et on notera qu’il a tout de même mi cinq ans pour le réaliser après Black coal. 

    Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019 

    Zhou Zenong rencontre Liu Alai alors qu’il fuit la police 

    Zhou Zenong attend à la gare Liu, elle est envoyée par le gang pour le tirer d’affaire. Il s’est en effet mis dans de sales draps. Sortant de prison, il s’est engagé dans un gang de voleurs de motos, mais il y a des dissensions, et une guerre entre clans éclate. Alors que la bataille fait rage, Zenong va tuer par inadvertance un policier. La police se déchaîne et promet une forte récompense à qui livrera Zenong. Ce dernier, sachant qu’il n’a aucune chance de s’en tirer, voudrait que ce soit son épouse qui lui a donné un fils qui le dénonce afin qu’elle puisse toucher la récompense. Mais c’est sans compter avec les autres membres du gang des voleurs de motos qui eux aussi veulent mettre la main sur Zenong, aussi bien pour toucher la récompense que pour lui régler son compte. Zenong fuit avec Lui qui est aussi une « baigneuse », c’est-à-dire une prostituée qui fait son taf au bord du Lac aux oies sauvages. Ils arrivent dans une zone qui est difficile contrôlée par la police et qui s’apparente à une zone de non droit. Entre Zenong, blessé, et Liu, très doutée d’elle-même, se créent des liens d’amitié assez distants. Elle promet de le dénoncer, en échange d’une commission de 20 000 yuans, elle donnera la prime à l’épouse de Zenong. La traque s’intensifie, avec des cadavres qui s’alignent de tous les côtés. Les policiers, eux aussi juchés sur des motos, vont cerner le couple en fuite. Elle finira par abattre le fuyard, et Liu encaissera la récompense dont elle donnera le plus gros à la femme de Zenong. 

    Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019

    Il raconte son histoire 

    Certains ont comparé ce film à Lady from Shangaï. La comparaison n’est pas bonne. C’est un film évidemment très sombre et sans espoir, et même la pseudo-idylle entre Zenong et Liu n’a rien de romantique. Nous avons deux thèmes dominants, d’une par la fuite d’un couple qui vit par et pour la fuite, mais aussi une course contre la montre, car Zenong doit aussi échapper au gang des voleurs de motos s’il veut que la récompense aille à son épouse. Ce thème c’est celui qu’on trouve par exemple dans DOA de Rudolph Maté qui est la matrice de ce genre de film[2]. C’est évidemment tourné à la chinoise, c’est-à-dire sans que les sentiments s’expriment par la parole. L’un est un petit truand sans scrupule, violent, et l’autre une prostituée. Ce sont deux marginaux victimes de leur propre marginalité. Les deux protagonistes principaux évoluent à l’intérieur d’un monde industriel, misérable, où les ouvriers peinent à gagner de quoi survivre. Ce contexte social, s’il n’est pas directement invoqué pour expliquer quoi que ce soit, ne peut être évacué. Au contraire, c’est pourquoi les habitants de la région sont si obnubilé pour partir vers le Sud. 

    Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019

    La police va mettre en jeu de grands moyens pour trouver Zenong 

    Pour les occidentaux que nous sommes, il va de soi que la description de l’envers de la « réussite » chinoise présente un intérêt décisif, même si à l’évidence le propos de Diao Yi’nan n’est pas du tout d’écrire une critique sociale. Le Wuhan est présenté comme une province un peu arriérée, misérable, crasseuse, même, et on ne s’étonne pas que ce soit de là que soit partie la pandémie dans laquelle le monde est englué depuis plusieurs mois maintenant. On comprend que si développement il y a eu, il ne s’est traduit que dérisoirement par des consommations sans intérêt, téléphones portables ou motocyclettes. C’est une société de surveillance à laquelle essaient d’échapper aussi bien Zenong que Liu. Mais Liu est marquée à vie comme prostituée, elle ne peut pas se faire passer pour autre chose. Il n’y a pas de pardon possible pour elle comme pour Zenong. La description des méthodes policières de contrôle social qui au premier abord s’apparentent à une forme documentaire sur le travail de la police comme dans les bons vieux films noirs des années cinquante, prend ici un sens un peu différent. Tout fonctionne avec la trique et la délation. C’est un univers totalement asphyxiant. Le contrepoint de cette volonté de contrôle sociale, c’est la mise en scène de la volonté du gang de créer une hiérarchie efficace pour le business. 

    Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019

    Hua Hua cherche lui aussi après Zenong 

    La réalisation est extrêmement travaillée, et même si elle s’inspire du film noir et néo-noir, elle conserve une très grande originalité. Deux choses sautent aux yeux. D’abord, même si le film est très sombre, il y a un travail extrêmement pointu sur les couleurs. Comme dans le néo-noir, on se sert des contrepoints du jaune et du rouge pour donner de la vie à l’ensemble. La scène du début du film quand Zenong raconte son histoire à Liu, semble tirée d’un tableau de Hopper, le fameux Nighthawks qui est non seulement emblématique de la peinture du maître américain, mais aussi une référence pour le film noir et néo-noir. La « peinture » des intérieurs misérables est rehaussée par des tons pastellisés et une lumière diaphane qui donne une patine particulière. Il y a aussi une science des mouvements d’appareil, par exemple lorsque Zedong s’enfuit, poursuivi par un gangster, mais qu’on ne voir que leurs ombres sur les murs. Le film est très violent, et parfois même on peut dire que c’est trop, par exemple quand Zedong éventre un de ses poursuivants avec un parapluie. Si la scène du bal est réussie dans son étrangeté, les poursuites en motos sont finalement assez pauvres et un peu platement filmées. La scène du viol de Liu est également tirée vers le scabreux, même si on comprend bien que le corps de celle-ci est à peine une marchandise.   

    Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019 

    Liu attend au bord du Lac aux oies sauvages 

    L’interprétation est très difficile à juger, les deux principaux protagonistes présentent des visages de bois, non pas à la manière des joueurs de poker, mais plutôt pour manifester leur indifférence à ce qu’il leur arrive, c’est seulement à la fin que Lieu s’anime lorsqu’elle remet la prime à Yang Shujun. Les deux principaux interprètes opposent leur mélancolie à l’excitation toute chinoise des gangsters et des policiers. La longiligne Kwai Lun-mei qui joue Liu, a une curieusement démarche en canard, notamment quand elle monte les escaliers à la recherche de Zedong. 

    Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019 

    Zenong doit fuir à la fois la police et le gang des motards 

    Si le film a un intérêt, c’est outre qu’il rebrasse les codes du film noir, mais aussi à cause de son formalisme. C’est très insuffisant pour en faire un chef d’œuvre, et s’il vaut le détour, il ne mérite pas les critiques dithyrambiques qu’il a reçues à Cannes. Cependant il confirme à la fois la créativité de Diao Yi’nan et généralement celle du cinéma asiatique. 

    Le lac aux oies sauvages, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì, Diao Yi'nan, 2019 

    La police prend une photo de groupe après la mort de Zenong

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  •  Didier Daeninckx, Le banquet des affamés, Gallimard, 2017

    La Commune inspire les auteurs de romans noirs. On avait vu Patrick Pécherot avec Une plaie ouverte, sortir un beau texte où se mêlait la vie tragique de la Commune à une méditation sur la modernité et ses tracas[1]. Ensuite, c’était Hervé Le Corre qui après L’homme aux lèvres de saphir, donnait l’excellent Dans l’ombre du brasier, avec une vraie enquête sur un sérial killer[2]. Le propos de Didier Daeninckx qui a fait ses preuves dans le roman noir, n’est pourtant pas d’écrire un roman criminel qui serait situé pendant la Commune. L’idée est de faire revivre un personnage assez peu connu, Maxime LIsbonne, un homme plutôt curieux. D’origine juive portugaise, mais athée, il avait une attirance singulière pour les carrières militaires et pour le théâtre. C’était une forte tête, un insoumis. Pendant la Commune de Paris, il s’illustra dans la bataille, gagnant ses galons de colonel. Mais, blessé et fait prisonnier, s’il échappa à la peine de mort, il fut déporté en Nouvelle Calédonie, avec tout de que cela signifie, en même temps que bien d’autres, notamment Louise Michel. Théâtreux dans l’âme, à son retour de déportation, il se lança dans le montage d’affaires dans le spectacle, mais aussi dans la restauration. Il avait eu cette idée loufoque d’ouvrier un restaurant, La brasserie des frites révolutionnaires, où on servait des plats qui rappelaient le bagne et la défaite des Communards. 

    Didier Daeninckx, Le banquet des affamés, Gallimard, 2017 

    Daeninckx fait revivre toute une époque, insérant le communard, sa famille et ses amis dans ce qu’on pourrait dire leur vie quotidienne, fortement insérée dans la vie politique de ce temps, avec ses difficultés, la répression et la misère. L’ouvrage est écrit à la première personne, c’est le point de vue de Maxime Lisbonne, même après sa mort. Comme Pécherot et Le Corre, Daeninckx tente de réutiliser les mots de l’époque, les façons prolétaires de parler. Et c’est réussi. Le découpage est imparable, trois parties, la Commune et ses difficultés militaires, sa naïveté, ensuite le bagne de Nouvelle Calédonie, et enfin le retour à la vie parisienne. A chaque fois Lisbonne franchit un palier. Mais la fin de sa vie – il est mort à 66 ans – est plutôt amère et désolante. Il est l’homme de l’échec, la Commune est un échec, ses entreprises théâtrales le sont aussi. On a l’impression de quelqu’un qui refuse la réussite, comme si c’était trop bourgeois finalement, ou comme si la révolution soit aussi une manière de suicide. Il y a tout de même dans les deux premiers tiers de l’ouvrage qui n’est ni une fiction, ni un livre d’histoire, une forme de rage qui me semble bien convenir à l’esprit de cette époque. Daeninckx s’est bien documenté, et qu’on lise son ouvrage ou ceux de Pécherot et Le Corre, on finit par tout connaitre des problèmes militaires de la Commune, presque rue par rue. De même on sera renseigné assez bien sur l’état d’esprit des Versaillais dans leur sauvagerie répressive. On peut peut-être regretter que Daeninckx ne s’attarde pas plus sur le portrait de l’épouse de Lisbonne qui avait l’air d’une sacrée bonne femme. C’est mélancolique, juste ce qu’il faut !

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  •  American-Cinema, un nouveau site dédié au film noir et néo-noir

    Le film noir et néo-noir est une excellente école pour l’approche de cet art singulier qu’est le cinéma parce qu’à la volonté de raconter des histoires souvent il est question d’esthétique. Il y a pas mal de blogs de qualité qui se penchent sur ce genre et ses extensions. Certains comme l’excellent filmnoirs.canalblog.com se sont malheureusement arrêtés au bout de quelques années. American-Cinéma est un site tout récent, il est né cette année. Il balaye des années trente aux années 2000 une vaste plage de temps et vise à affirmer ainsi une sorte de continuité qui définirait un genre : le noir. Il fait d’ailleurs la relation assez constante avec le roman noir qui après tout est la matrice du film noir.

    C’est un site élégant et bien documenté, construit par un amoureux du film noir. Il commente souvent des films que j’ai moi-même commentés, mais ce n’est pas un défaut bien au contraire. En effet il a une approche différente de la mienne, et même des évaluations différentes. On peut supposer aussi que le site évoluera au fil des mois. Par exemple il commente Kiss tomorrow goodbye un excellent film noir de Gordon Douglas d’après un roman du grand Horace McCoy avec James Cagney, mais il n’a pas fait attention à Barbara Payton ! Ce reproche très amical vient du fait que j’ai une tendresse particulière pour cette actrice qui fut une victime d’Hollywood, et qui ici trouva son meilleur rôle. Il y a aussi une bonne analyse du film de Samuel Fuller, House of bamboo, rappelant au passage la relation avec  The street with no name de William Keighley. 

    American-Cinema, un nouveau site dédié au film noir et néo-noir

    Barbara Payton et James Cagney dans Kiss Tomorrow Goodbye 

    Egalement ce site est bien plus centré que le mien sur le film noir et néo-noir américain, tandis que j’essaie de donner une place plus importante aussi bien au film noir à la française qu’à certaines cinématographies étrangères, chinoise, britannique et même italienne, qui ont donné un label d’universalisme à ce genre singulier. Son approche me convient très bien, et on peut toujours aller se ressourcer à cet excellent travail. 

    On trouvera le chemin en suivant le lien ci-dessous.

     

    https://www.american-cinema.com/ 

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