• Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971

      Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    La carrière de Peckinpah a toujours été très compliquée, alternant les succès et les échecs, ayant de plus en plus de mal à trouver des producteurs, et s’il est considéré à juste titre comme un cinéaste majeur, le public n’a pas toujours été au rendez-vous. Il faut dire qu’il avait un caractère très tranché. Mieux encore ceux qui admirent son œuvre émettent beaucoup de réserves sur une grande partie de sa cinématographie. Sans doute parce que ses films provoquent, par leur violence crue, un malaise difficile à surmonter. Il est évident que la violence chez Peckinpah est à la fois un élément d’attraction et de répulsion. Si ce sont les westerns qui l’ont conduit à la notoriété, Major Dundee et ensuite The wild bunch, il a fait des incursions saisissantes dans le film noir, ou plutôt vers le néo-noir. Parmi ces œuvres, The getaway, inspiré de Jim Thompson, a été un succès, mais The killer elite et son dernier film, The Osterman weekend ont été très mal appréciés. Pourtant ils présentent un très grand intérêt, nous aurons l’occasion d’y revenir. Au début des années soixante-dix, Peckinpah se lasse du western, The ballad of Cable Hogue n’a pas été un succès, sans doute parce que de la part de Peckinpah on attendait autre chose qu’un film finalement léger dans sa tonalité. C’est en ce sens que Straw dogs est déjà une rupture dans son parcours. Cette rupture se fait non seulement parce que Peckinpah passe du western au film noir, mais parce qu’il tourne pour la première fois – et la dernière si je ne me trompe pas – en dehors des Etats-Unis, dans les Cornouailles, en Angleterre. Il va y avoir aussi une escalade dans la violence, non pas que ce soit plus violent que The wild bunch, mais c’est plutôt que cette violence va apparaitre comme plus sauvage et moins rationnelle. Si le scénario s’est inspiré d’un ouvrage d’un auteur écossais, Gordon M. Williams, il est tout de même très éloigné du roman, il a été très travaillé, et Sam Peckinpah lui-même a mis la main à la pâte. Bien qu’il n’ait pas connu le succès commercial, ce film va avoir une importance considérable dans le traitement de la violence à l’écran, mais aussi dans ce qu’elle révèle d’une société malade dans ses fondements. C’est un peu comme si Peckinpah énonçait la fin de la tranquillité au sein des sociétés occidentales développées. 

      Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Les époux Sumner quittent les Etats-Unis pour s’installer dans le sud-ouest de l’Angleterre. David a besoin de calme pour travailler, c’est un scientifique. Sa femme a trouvé cette maison dans le village qu’elle a habité autrefois avec ses parents. La population rurale est assez rude, et les premiers contacts sont plutôt méfiants. Parmi les villageois, il y a Charlie avec qui dans le temps Amy avait eu une relation. David engage Charlie et trois de ses amis pour refaire la toiture du garage. Ils ne peuvent s’empêcher de désirer Amy, sous le regard assez indifférent de David. Celui-ci travaille et a besoin de solitude. Amy s’ennuie assez, se sentant délaissée, elle provoque Charlie et ses amis. David va retrouver la chatte de la maison pendue dans le placard. Amy voudrait bien le voir réagir, persuadée qu’elle est que ce sont Charlie et Cawsey qui sont coupables. Ceux-ci vont entraîner David dans une partie de chasse assez absurde, en fait il s’agit de l’éloigner de la maison. Charlie et Norman vont violer Amy. David qui ne se doute de rien est plutôt furieux et congédie l’ensemble de cette équipe qui s’est moqué de lui. Peu après les Sumner doivent se rendre à une fête organisée par le pasteur du village. Les choses se passent mal. D’abord Amy ne supporte pas de voir en face d’elle ses violeurs. Mais ensuite, la petite Janice, une adolescente qui teste son pouvoir de séduction sur tout ce qui porte des pantalons, va entrainer avec elle Henry Niles. Or celui-ci est un peu demeuré, et on doit le surveiller pour son comportement avec les filles avec qui il peut être violent. Quoi qu’il en soit, on s’aperçoit rapidement de la disparition de Janice et d’Henry, la bande emmenée par Tom va partir à sa recherche, avec un passage par le pub où un boit ferme. David voyant Amy de plus en plus mal va la ramener à la maison. Il y a un épais brouillard sur la route. Il va renverser le malheureux Henry qui fuit sans trop savoir où il va parce qu’il a tué Janice pour l’empêcher de parler. David le ramène chez lui, ne sachant rien de ce qu’il a pu faire. Il veut le soigner, appeler des secours. Ce faisant il téléphone au pub où Tom et sa bande vont apprendre qu’Henry s’est réfugié chez les Sumner. Ils vont donc aller les trouver afin qu’ils leur remettent Henry. David qui craint un lynchage refuse tout net. Le major Scott qui fait autorité, va intervenir, mais Tom le tue de deux coups de fusil. Dès lors la bande va tenter de prendre d’assaut la maison des Sumner. Si Amy dans un premier temps va inciter son époux à livrer Henry, celui-ci va prendre l’initiative de se défendre seul contre tous en se barricadant chez lui. La bande en veut non seulement à David, mais également à Amy qu’ils rêvent encore de violer. La lutte va être féroce, David les tue presque tous, le dernier sera abattu par Amy elle-même. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Les villageois regardent le couple Sumner comme des bêtes curieuses 

    C’est un scénario d’une très grande complexité. Une réflexion sur la violence et la non-violence. Sam Peckinpah disait à qui voulait l’entendre qu’il était non-violent, et que s’il exhibait volontiers une violence crue, c’était à la fois pour mieux la comprendre et donc finalement pour travailler à sa disparition. C’est un vieux thème de la pensée occidentale que de croire qu’on peut éradiquer la violence des rapports humains. Le couple Sumner est en réalité venu s’installer dans ce village parce qu’il est en grande difficulté. Ils espèrent ainsi un nouveau départ. Mais celui-ci ne viendra jamais. Amy est une femme insatisfaite qui s’ennuie et qui donc développe une attitude provocante à l’égard des hommes qu’elle croise. Elle n’est pas la seule. Janice suit ce même chemin. C’est un peu comme si les femmes livrées à elles-mêmes étaient forcément un facteur de trouble qui déchaîne les passions. En face des Sumner, il y a le village. Même s’il n’est pas un bloc monolithique, il est clair qu’il représente l’antithèse de ce couple d’Américains : ce sont des étrangers, d’emblée on ressent l’hostilité, et pas seulement parce que Charlie a eu une relation dans le temps avec Amy. Les Sumner représentent l’argent, c’est eux qui donnent ou non du travail à quelques villageois. Sans dire qu’il s’agit d’une lutte des classes il y a une haine assez évidente. David ne manque pas d’ailleurs de moquer le pasteur en le désignant comme un escroc. 

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    La major Scott doit intervenir pour calmer Tom 

    Il y a tous les ingrédients d’une violence nécessaire à purger une situation délétère. David est un non violent, du moins c’est ce qu’il croit. Il se présente comme un intellectuel, un peu gringalet, dominé par la force brute de Charlie et de ses amis. Mais il va se révéler prie qu’eux, les tuant tous sans remords. La dernier image David se dit satisfait de ses actes, alors que quelques séquences avant, il semblait très ému de la mort d’un oiseau qu’il avait abattu d’un coup de fusil. C’est au fond Amy qui l’a poussé à se découvrir comme un homme violent et impitoyable. Il n’hésitera pas à referme le piège à loup sur la tête de Charlie. Mais cette violence n’est pas gratuite, au-delà de la nécessité de survie, il y a la volonté bestiale de reconquérir sa femme. Ce sera son trophée, révélant que sous ses dehors très policés, couve une volonté de tuer semblable à celle des hommes préhistoriques. Il y a d’ailleurs une séquence au début où nous voyons David se délecter de la force que la major impose à Tom pour le faire rentrer dans le rang. Au fond il envie ces hommes hyper-virils qui d’une manière ou d’une autre impose leur loi, et c’est Amy qui va le pousser dans ce sens. C’est donc l’histoire d’une transformation. La nécessité pousse David à abandonner ses illusions sur la non-violence, et il comprend qu’il aime ça. Sa victoire contre Tom, Charlie et leur bande, lui donne bien plus de satisfaction que les relations sexuelles moroses qu’il peut avoir avec son épouse. Vers la fin il aura un geste de propriétaire dans la façon qu’il aura de poser sa main sur la tête d’Amy, alors que tout est fini pour les agresseurs. Ce sont ces hommes primitifs d’un village de paysans qui lui ont appris la supériorité de la force brutale sur celle des intellectuels. Il le comprend seulement progressivement, au départ il ne comprend pas la haine violente qu’il rencontre dans les yeux des villageois qui se moquent ouvertement de lui. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Am, volontiers provocante, montre ses seins à ceux qui travaillent à la toiture du garage  

    Il y a deux séquences extrêmement violentes dans le film, le double viol d’Amy et bien sûr le siège de la maison des Sumner. C’est sans doute le viol qui a le plus choqué le public, parce qu’Amy qui se défend mollement, est à la fois effrayée et attirée par le viol. Evidemment quand Norman passera derrière Charlie pour sodomiser Amy et finir le travail, il n’y a plus aucune ambigüité. La réalité a débordé le fantasme et l’humiliation sera fortement ressentie. Mais ce viol est aussi présenté comme la conséquence de ses provocations aussi bien que du manque d’intérêt que son mari manifeste pour elle, trop absorbé qu’il est par son travail. D’un autre côté on peut voir aussi ce viol comme le résultat, la punition, d’Amy pour s’être éloignée de son mari, n’avoir pas cru en lui. Jusqu’à ce que David commence à tuer les assaillants les uns derrière les autres, elle le regarde comme un moins que rien, un incapable. Elle le méprise. La suite va lui révéler qu’elle a eu tort de persister dans cette attitude. Le siège de la ferme dure très longtemps, il est minutieusement filmé et organisé. Il va démontrer qu’au fond la force brutale des fusils ne suffit pas face à l’intelligence et au courage d’un petit gringalet de mathématicien. Mais ce siège à une autre signification en dehors de révéler la vraie personnalité de David. C’est aussi une double métaphore, celle d’un assaut en règle de la civilisation par les barbares, et celle des forces du passé – la vieille Europe vue à travers des images de cartes postales – et celles du progrès de la civilisation. Les Anglais sont vaincus par l’Américain qui leur impose sa loi par la force après s’être montré conciliant. C’est un peu une revanche que Peckinpah prend sur la Guerre du Vietnam qui est juste en train de se terminer dans les conditions pitoyables que l’on sait. 

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971

    Charlie va violer Amy, son copain Norman prendra sa suite  

    La mise en scène c’est du très grand Peckinpah. Bien qu’il ait changé au moins trois fois de directeur de la photographie, le film a conservé toute son unité esthétique. Dès le début, le calme du village reflète une tension difficile à soutenir. Il alterne les gros plans sur les regards et les positions des corps des villageois qui agissent comme un défi. Comme à son habitude Peckinpah multiplie les angles de prise de vue avec un découpage très serré. Les plans sont très courts, et quand ils s’allongent un peu, par exemple quand David est à la chasse, cela fait monter justement l’angoisse du spectateur qui comprend qu’il a été éloigné sciemment de sa maison. Il y a un étirement du temps qui est très fort. Ce n’est pas la peine de dire toute la science de Peckinpah en ce qui concerne les scènes d’action. Les gestes sont rapides et très décomposés. Mais il y a aussi une crudité dans la violence qui avait été à cette époque très remarquée et très commentée. Les paysages ne reflètent en rien le caractère paisible de la campagne des Cornouailles, mais au contraire l’hypocrisie et la peur. La tension est aussi très palpable dans la manière de filmer le pub. Tout le monde à peur des réactions de Tom Hedden, un soiffard invétéré. Les objets anciens, patinés par le temps, joue un rôle important dans ce qu’ils annoncent : quand David fait accrocher le piège à loup au-dessus de la cheminée, on comprend bien à qui il est destiné. Comme toujours chez Peckinpah il y a une sorte de maniaquerie dans la manière dont les objets sont filmés. Ils ne sont pas neutres, ils sont tous des armes par destination, y compris le whisky ! Peut-être plus encore que The wild bunch, Straw dogs a fait école dans le traitement de la violence, c’est du moins ce qu’en dit Quentin Tarantino

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971

    Amy veut que David livre Henry Niles à Tom et ses amis  

    Peckinpah était aussi un très grand directeur d’acteurs. L’interprétation est dominée par Dustin Hoffman. On sait que c’est lui qui a insisté pour avoir le rôle. Mais ce n’était pas le premier choix de Peckinpah. Ce dernier aurait plutôt préféré le grimaçant Nicholson ou même Sidney Poitier, mais c’eut été moins intéressant. Dustin Hoffman est très petit, il n’en impose pas par son physique, et on comprend ainsi mieux le dépassement puis la transformation de David. Pour lui c’est très dur de soulever un fusil et de tirer dans le tas. Il a beaucoup de subtilité dans son jeu, par exemple quand il cache son ennui en faisant semblant de plaisanter avec sa femme. Il s’est beaucoup impliqué dans le film, et on dit même qu’il a contribué aussi au scénario. Si on ajoute que Peckinpah se retrouve dans tous ses films, David est comme lui, un homme faible qui recherche sa virilité. Et dans ce rôle Dustin Hoffman est tout à fait juste. Amy est incarnée par Susan George qui est excellente, c’est une artiste britannique qui n’a pas fait une grande carrière, elle habite tout à côté de St. Buryan, le village où le film a été tourné, mais elle a trouvé là le rôle de sa vie. Dustin Hoffman ne voulait pas d’elle, la trouvant un peu trop « blonde ». Mais justement c’est ce côté un peu écervelé qui construit une asymétrie intéressante entre les deux principaux protagonistes. Les seconds rôles sont tous des acteurs britanniques, et ils sont tous plutôt bons. Peckinpah a aussi fait tourner des habitants de St. Buryan, ce qui renforce manifestement le côté couleur local du film. 

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Tom a tué le major  

    Bien que le film ait été désavoué par l’auteur du roman, et qu’une partie de la critique l’ait trouvé bien trop violent, il a été un beau succès à travers le monde. Il faut dire que Dustin Hoffman était à l’époque une grande vedette et qu’il pouvait amener de forts investissements, ce qui donnait une grande liberté pour le réalisateur. Peckinpah qui était aussi alcoolique, était un homme difficile à vivre, particulièrement pour les producteurs, pas seulement parce qu’il manifestait l’indépendance d’esprit d’un créateur, d’un artiste, mais aussi parce que c’était dans son caractère de se retrouver en guerre avec tout son entourage. Sur le tournage il avait dû d’ailleurs être hospitalisé pour ses excès de boisson. Ce film appartient encore à la période heureuse de Peckinpah, il va ensuite tourner coup sur coup deux films avec Steve McQueen qui marcheront encore très bien, puis il ira de difficulté en difficulté, aussi bien pour trouver des producteurs que pour trouver du succès. Devenu cocaïnomane, il ajoutera la paranoïa à ses nombreux défauts. Mais rien ne pourra lui enlever son talent. James Coburn qui a beaucoup tourné avec lui, et donc qui s’est aussi beaucoup disputé avec lui, disait que compte tenu de son talent, il n’avait pas tourné assez de films.  Je le crois aussi. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Charlie sera tué par le piège à loup  

    Quoi qu’il en soit, Straw dogs est sans aucun doute un des meilleurs films de Peckinpah qui au fil du temps est devenu une sorte de classique. Quelque soit l’angle sous lequel on le regarde, c’est un très grand film, ambigu à souhait, mais aussi une grande leçon de cinéma. Il se bonifie presqu’à chaque vision qu’on assiste. Le spectateur est mis à rude épreuve, déséquilibré tout au long du film, même si on l’a déjà vu plusieurs fois, on est encore obligé de s’interroger sur la violence et l’esthétique qu’elle suggère. Le film de Peckinpah est tellement devenu une référence, qu’il y a eu un misérable remake en 2011, sous la direction de Rod Lurie, mais celui-là on peut l’oublier très facilement. Notez que quelques temps auparavant Peckinpah avait été sollicité pour diriger Deliverance. Mais cela ne s’était pas fait, c’est John Boorman qui s’y était collé, avec le succès que l’on sait. Or Straw dogs et Deliverance sont deux films emblématiques sur la violence. Une occasion de répéter que le cinéma des années soixante-dix c’était tout de même très intéressant. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

     

     

    « J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974 »
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  • Commentaires

    1
    Viti
    Lundi 5 Août à 11:00

    J'ai revu ce film récemment. Dérangeant, c'est le moins que je puisse dire. A la fois grotesque, violent, hyper-violent. Un monde de "crétins". Un de ces scénarios où "il ne s'en trouve pas un pour sauver l'autre". Là où toute morale se perd. Là où le spectateur devient voyeur, notamment dans la scène de viol à la fois répugnant et fascinant avec des personnages visqueux, insaisissables. Film trouble, muddy, qui laisse le spectateur amer. Ce qui m'a le plus étonnée, c'est, à la fin, cette scène grand guignol qui n'en finit pas. Je me demande ce qu'ont dû ressentir les spectateurs de l'époque, et plus encore les publics "coincés" anglo-saxons. Merci.

    2
    Lundi 5 Août à 13:53

    Le film a été très bien reçu à l'époque, et compris comme une forme de méditation sur la violence. Les publics le splus concernés sont très certainement les plus puritains ! 

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