• Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957

     Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957

    Voilà un petit film noir très représentatif de ce qui pouvait se faire en France à cette époque. Le réalisateur est Pierre Billon, cinéaste injustement oublié qui avait fait ses classes du temps du muet, puis qui avait fait quelques beaux succès juste après la guerre comme Mademoiselle X ou L’homme au chapeau rond. Jusqu’au dernier sera son dernier film. Le scénario est dû à André Duquesne. C’est un auteur très prolifique qui donna des ouvrages à la Série noire, aux Presses de la Cité et surtout au Fleuve noir sous le nom de Peter Randa. Il joua sur de nombreux tableaux, passant de la Science-Fiction au polar, ou au roman noir, avec des incursions dans la veine horrifique et dans le roman érotique. Sous ses divers pseudonymes, il a dû écrire plus de 300 romans. Dans le genre noir, il a réussi assez souvent. Mais son meilleure est sans doute en Série noire, même si on trouve de très bons Peter Randa au Fleuve noir, très souvent d’une violence crue. Si cet auteur n’a pas la place qu’il devrait avoir c’est sans doute à cause de ses opinions politiques d’extrême-droite qui l'ont marginalisé. En vérité ses romans noirs le rapprocheraient plutôt d’André Héléna. Il a participé au scénario, et Michel Audiard a écrit les dialogues.  

    Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957

    Fernand Bastia est un truand qui a trahi les siens en les balançant à la police pour un coup qu’ils avaient fait et qui avait été sanglant. Il les a trahis pour s’approprier le magot de 14 briques. Il va se planquer dans un cirque où travaille sa sœur qui tire les cartes. Il se fait embaucher comme présentateur. Il va loger chez Dario le trapéziste, mais le gitan le surprend en train de cacher de l’argent. La jeune Gina va tomber sous le charme de Fernand. La bande de Riccioni cependant s’active pour le retrouver, tandis que la police les recherche. Elle va leur mettre la main dessus, grâce aux indications de Fernand, mais Riccioni va s’en tirer à coups de pistolet alors que presque tous ses autres complices sont abattus. Tandis que Fernand et Gloria rentrent dans une relations amoureuse, Riccioni et Pépé viennent trouver leur ancien associé et lui intimer l’ordre de rendre le pognon du hold-up de Marseille. Fernand projette de s’enfuir avec Gina, mais le ticket de consigne a disparu ! Ne sachant trop comment retrouver le fameux ticket, Gina suggère d’aller attendre le voleur à la Gare du Nord. Suivi par Angèle, la poule de Riccioni, il va au guichet de la consigne, mais la valise est déjà partie. Le gitan va proposer à Cinquo d’épouser sa fille et en échange il va renflouer le cirque. Riccioni va enlever Fernand pour lui faire avouer où il a planqué le pognon. Gina va tenter de délivrer Fernand, mais elle se fait agrafer à son tour par Pépé.  Bientôt tout tourne mal, Pépé butte Marcella, puis Ricccioni se fait descendre par les gendarmes. Ceux investissent le cirque, le gitan se croyant menacé commence à brûler l’argent du hold-up, mais sa mère intervient. Finalement le magot va disparaître et Fernand sera tué. 

    Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957 

    Fernand va partager la roulotte de Dario

    L’histoire est relativement simple et dépourvue de psychologie. La plupart des protagonistes de cette sombre histoire n’ont guère de conscience ni de morale. Gina ne fait pas confiance à Fernand, et c’est réciproque, Cinquo est prêt à vendre sa fille au gitan si cela peut lui rapporter de l’argent. Seul le couple représenté par Riccioni et Angèle semble avoir un petit peu de dignité. Le gitan et sa mère se détruisent pour de l’argent. Fernand est une balance – un donneur – comme on disait dans le temps. Il est lâche et c’est seulement le fric comme horizon qui lui fait retrouver un peu de courage. C’est très noir, André Duquesne a bien retenu la leçon des grands auteurs de la littérature noire, son histoire rappelle un peu Day Keene, qui se passe aussi dans une fête foraine. Mais l’intérêt n’est pas seulement là. Il réside d’abord dans le milieu qui est présenté, les forains, les gens du cirque. Comme c’était des loisirs très populaires, il y a de nombreux romans noirs et de films qui se passent dans ce milieu, son mystère semble très propice à des histoires criminelles. En dehors de Day Keene que j’ai cité plus haut, il y a Boileau-Narcejac qui s’en sont saisi, San-Antonio le fera aussi dans En peignant la girafe par exemple. 

    Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957 

    Cinquo présente le cirque au public

    C’est cet aspect populaire qui est particulièrement réussi dans le film. Fernand doit fuir Paris, il se réfugie en province à Beauvais. Billon va utiliser très astucieusement les décors naturels. La ville ses cafés, ses avenues, mais aussi cette foule un peu naïve, prête à s’extasier sur n’importe quel spectacle. A travers ce décor, on suit aussi un peu le travail curieux et misérable des forains. Ce n’est pas un cirque très important, et les forains qui s’agrègent à lui sont aussi assez misérables. Ce côté provincial est renforcé par le fait que ce sont les gendarmes et non la police judiciaire qui vont faire le grand ménage final. Evidemment les truands avec leurs belles chemises apparaissent comme des pièces rapportées à cet univers. Et pourtant ils séduisent ! A commencer par la belle Gina qui repère tout de suite le voyou chez Fernand. On verra aussi la jeune Josiane accepter de se vendre au sinistre gitan pour peu qu’il lui montre qu’il a de l’argent. L’ensemble est filmé proprement, sans trop de génie certes, mais avec une belle saisie de l’espace, avec quelques plans bien cadrés qui magnifient le noir et blanc, comme la fuite de Riccioni dans les rues de la ville, ou la conversation au téléphone de Fernand avec Gina quand il est encore à l’hôtel. Le fil conducteur du film est un jeune garçon qui promène un chien, il est en quelque sorte la marque du destin, un constat, mais aussi le témoin.  

    Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957

    La police débarque chez Riccioni 

    Les acteurs de cette fable sur la cupidité sont tous connus pour leur participation au film noir à la française des années cinquante. A commencer par Raymond Pellegrin qui est excellent dans ambiguïté de Fernand. Il est d’ailleurs souvent très bon dans ces rôles de voyous sans morale. Il y a aussi Jeanne Moreau qui jusqu’à ce qu’elle rencontre la Nouvelle Vague s’était fait une spécialité dans le film noir. Sa voix grave sans doute, son côté un peu garce. En tous les cas elle est très bien dans le rôle de Gina. Paul Meurisse est Riccioni, avec classe et avec talent, c’est un truand après tout qui a de l’autorité et de la réflexion. Mouloudji aussi a fait un nombre incalculable de films noirs dans les années cinquante, ici il incarne un gitan un peu misérable, fourbe et calculateur. C’est un rôle qu’il connait bien. On retrouvera Orane Demazis assez brièvement dans le rôle de sa mère. On est un peu gêné tout de même par le cabotinage de Jacques Dufilho dans le rôle de Pépé un truand sanguinaire. Mais dans l’ensemble ça tient la route. Une petite mention spéciale pour Mijanou Bardot, la sœur de BB qui a fait une petite carrière dans les films à petit budget, elle est l’écuyère, la fille de Cinquo.

     Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957 

    Fernand a mis Gina dans le coup 

    Malgré l’étroitesse de son budget, le film a été un vrai succès commercial. On le redécouvre avec plaisir, avec la nostalgie qui se doit, c’est à la fois une histoire bien menée et aussi un témoignage sur ce qu’était la vie à cette époque quand la France n’était pas encore complètement gangrenée par la consommation. Jusqu’au dernier est bien la preuve que le film noir à la française a bel et bien existé, quoi qu’en ait dit en leur temps Borde et Chaumeton[1]. Mais la critique ne s’intéressait guère au cinéma populaire, surtout au film noir, s'il n'est pas américain. Elle préférait les drames bourgeois ou les fresques historiques. Sur ce film Pierre Billon fait la preuve d’une belle adresse. Mais il est oublié comme bien d‘autres, comme Maurice de Canonge ou Maurice Cloche qui pourtant ont réalisés des films très intéressants dans notre domaine.

     Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957 

    Gina vient réclamer son compte à Cinquo

     Jusqu’au dernier, Pierre Billon, 1957 

    Fernand appelle Gina pour lui dire que la valise a disparu

     

     


    [1] Raymond Borde et Etienne Chaumeton, Panorama du film noir américain, Editions de Minuit, 1955. C’est dans ce livre qu’ils déploraient l’inexistence du film noir à la française. Il semble que leur connaissance en la matière avait un peu des lacunes. Leur ouvrage est toujours considéré aux Etats-Unis comme incontournable. 

    « Deux hommes dans la ville, José Giovanni, 1973La course du lièvre à travers les champs, René Clément, 1972 »
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