• L’accident, Edmond T. Greville, 1963

    L’accident, Edmond T. Greville, 1963

    C’est une des deux adaptations d’un ouvrage de Dard par Gréville[1].  Le roman rebrasse les thèmes récurrents des romans noirs publiés en « Spécial Police ». Le trio est encore une fois formé d’une jeune fille qui s’en vient perturber un couple un peu vieillissant qui sombre dans l’alcool et la déchéance physique et morale. C’est un film à petit budget qui sera produit par le curieux José Benazeraf, lui qui avait déjà été à l’origine de La fille de Hambourg. A cette époque Gréville que Bertrand Tavernier tient pour un très grand cinéaste[2], n’arrivait plus à trouver des financements. Il avait également des problèmes d’alcoolisme importants. L’accident sera d’ailleurs son ultime film, il décédera à soixante ans. C’est un réalisateur qui avait commencé une carrière assez cosmopolite avant la guerre, en Angleterre notamment, et qui manifestait comme Frédéric Dard un goût certain pour le noir et le fantastique. Son film Les mains d’Orlac connut un bon succès d’estime. Le thème de ce film est d’ailleurs très proche de l’univers fantastique de Frédéric Dard. Gréville ne connut cependant que des succès très passagers comme par exemple Le port du désir avec Jean Gabin. 

      L’accident, Edmond T. Greville, 1963

    Françoise, jeune institutrice, est nommée, pour son premier poste, en Bretagne sur une île désolée, sombre et glacée où les habitants ressemblent un peu à des fantômes. Elle se sent mal accueillie, aussi bien par les habitants que par le couple qui habite l’école : le mari étant le deuxième instituteur. Ce couple se déchire ouvertement et sombre dans l’alcoolisme. Mais après ces moments d’hésitation, c’est un véritable triangle qui va se mettre en place. Julien, le mari délaissé, se tournera vers Françoise pour en faire sa jeune maîtresse. Celle-ci cédera notamment parce qu’elle se sent très seule. Mais le trio va se déchaîner, Andrea veut tuer Françoise, et Julien veut tuer Andrea. Tout cela finira très mal et Françoise retournera sur le continent.

    L’accident, Edmond T. Greville, 1963  

    Françoise téléphone à l’école 

    Le scénario est une adaptation de Frédéric Dard lui-même. Il suit parfaitement la trame de l’ouvrage du même titre. Cependant plusieurs changements ont été opérés. D’abord l’histoire est maintenant située sur une île en Bretagne, alors que le roman était situé dans l’Ardèche, département dans lequel la première épouse de Frédéric Dard avait travaillé. Le village s’appelle Glunois, ce qui n’existe pas, et qui semble dériver de Glun. C’est d’ailleurs elle qui a servi de modèle non seulement à L’accident, mais aussi de San-Antonio chez les gones[3] : en quelque sorte une version noire et une version rose de la même situation. Ce dépaysement vers la Bretagne change tout. Elle donne à l’histoire un côté larmoyant, et fait apparaitre la jeune institutrice plus comme une simple victime, alors qu’elle est finalement bien plus tortueuse dans sa détermination. Dard jouait dans l’ouvrage du décalage entre l’âge de Françoise – 19 ans – et sa perspicacité à juger les êtres qu’elle rencontrait. Evidemment, Danik Patison qui avait 23 ans au moment du tournage, n’est pas tout à fait dans cette catégorie d’une ingénue dotée d’un sens particulier de la manipulation, et encore moins une jeune vierge. L’ouvrage se présentait comme une confession, une lettre envoyée au juge d’instruction, donc à la première personne. Une manière de se justifier aussi bien aux yeux de la justice, qu’à elle-même.

    L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Le Goualec aide Françoise à porter ses bagages 

    Donc c’est encore une fois de plus d’un trio avec une sorte de notable – ici un instituteur – sa femme vieillissante et une jeune femme dont il fait sa maîtresse et qu’il impose sous son propre toit. Ce principe, Dard l’a décliné un nombre incalculable de fois. La première fois, la matrice si on peut dire, c’est dans Les pèlerins de l’enfer, ouvrage publié en 1945 aux éditions de Savoie, c’est-à-dire dans la propre maison d’édition que Dard avait créé. Notez que cet ouvrage était dédicacé à Georges Simenon et qu’il a probablement inspiré, dans la forme comme dans le fonds, ce dernier pour l’écriture de Lettre à mon juge[4]. L’ouvrage était bien plus cynique aussi, puisque Julien annonçait à Françoise qu’il allait tuer Andrea (Marthe dans l’ouvrage) avec une vipère, l’idée lui en étant venue à cause d’un « accident » qui avait vu Françoise mordue par un reptile. Ici c’est seulement Andrea qui veut se venger de sa déconvenue amoureuse. Evidemment cette vipère est chargée de nombreux symbole, c’est l’image du péché dans sa pureté originelle. L’alcoolisme est à peine esquissé dans le film, alors qu’il est central dans l’ouvrage. Julien a sombré dans l’alcool, alors que dans le film c’est seulement sa femme qui s’enivre pour oublier ses malheurs. Ce qui la fait passer pour l’empêcheuse d’adultérer en rond. Comme quoi il suffisait de laisser l’ouvrage dans son état original et de le filmer sans y toucher, les modifications de l’adaptation ne sont pas forcément utiles et faire d’Andrea une simple femme jalouse restreint forcément le propos de Frédéric Dard.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Françoise se sent seule et abandonnée 

    La distribution est étrange autant qu’inhabituelle, encore qu’avec des personnages comme Gréville ou Benazeraf, il ne faille s’étonner de rien. Le personnage principal est Françoise, et celle-ci est incarnée par Danik Patison qui fit vraiment une toute petite carrière. Sans doute est-ce là son rôle le plus approfondi avec Le long des trottoirs de Léonide Moguy. Elle avait auparavant tourné sous la direction de Gréville dans Tant qu’il y aura des femmes, un film qui ne rehausse la carrière ni de l’un, ni de l’autre. Elle avait un très bon physique, un physique solide qui ne la prédisposait pas à jouer les jeunes filles fragiles. On la reverra par la suite dans des tous petits, rôles, ici et là, notamment dans Le vampire de Düsseldorf. En vérité elle n’a pas le physique de l’emploi et peut difficilement passer pour une ingénue ou une gamine qui sort à peine de l’adolescence. On ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise, elle est plutôt bien dirigée, mais elle n’est pas faite pour ce rôle[5]. Julien est incarné par le très raide Georges Rivière. C’est sans doute lui qui plombe le plus la distribution, il possède une voix assez difficile. Il n’a pas ce grain de folie qui doit nécessairement habiter un homme qui trompe sa femme ouvertement sous son propre toit. Magali Noël dans le rôle d’Andrea n’est pas plus à sa place non pas qu’elle soit mauvaise actrice. Mais dans l’ouvrage le drame se nouait dans la différence d’âge entre les époux Avene, Julien étant marié à une femme de 14 ans son aînée. Or ici cette différence n’est pas sensible, ni entre Julien et Andrea, ni entre Andrea et Françoise. Cela fait passer l’histoire d’un amour fou à un simple adultère entre personnes qui s’ennuient. Magali Noël n’avait qu’une trentaine d’années quand elle tourné dans ce film, soit un écart peu conséquent avec Danik Patison. Roland Lesaffre joue les idiots de village sans trop de conviction, alors que dans l’ouvrage l’idiot est un jeune enfant qui a du mal à suivre une scolarité normale. Gréville a également intégré dans le film des autochtones, ce qui renforce la couleur locale de son projet.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Andrea présente le bateau qui porte son nom 

    Le parti-pris de Gréville en refermant l’histoire sur le drame adultérin, enlève ce qu’il y avait d’excellent dans le roman : la vie de l’école dans un petit village désolé, les rapports au métier, la turbulence des enfants, la suspicion des villageois, et en même temps cet amour pour un pays singulier. On ne peut pas dire que ce soit mal filmé, bien au contraire, il y a de la science, une belle fluidité des plans séquences, même si Gréville abuse un peu des fondus-enchaînés. Quelques belles scènes, aidées par une très bonne photo de Jean Badal qui sait aussi bien faire parler les vieilles pierres que les ombres d’un feu de bois, les noirs et blancs d’une montée d’escaliers. Ce n’est donc pas d’un manque de technicité que résulte le manque d’émotion de l’ensemble. Les décors sont très beaux, mais Gréville les utilise assez mal cependant. Il lui aurait suffi de donner pourtant un peu plus d’importance aux ruelles du village pour changer cette manière claustrophobique de faire des aller-retours incessants entre les deux logements des deux instituteurs.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Après une violente dispute, Andrea se réconcilie avec Julien entre les draps 

    Le film n’a eu aucun succès, l’ouvrage n’a même pas été réédité avec des illustrations tirées du film, comme c’était l’usage pour les autres ouvrages de Frédéric Dard. Avec le temps il est devenu invisible et fait partie de la filmographie oubliée de Frédéric Dard, il n’existe même pas en DVD. En tous les cas le livre est certainement un des meilleurs qu’il ait écrit sous son patronyme. Sans doute suis-je trop sévère avec Gréville que j’aime bien par ailleurs parce que je suis trop proche du roman, il faudrait voir ce qu’en pense quelqu’un qui verrait le film sans connaître le livre. Mais il semble bien que les meilleures adaptations de Frédéric Dard soient celles qui suivent à la lettre le roman, comme Le monte-charge par exemple où Marcel Bluwal n’avait aucune velléité de s’écarter d’un pouce de l’intrigue.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Derrière ses rideaux Andrea surveille son mari 

    L’accident, Edmond T. Greville, 1963  

    Françoise repartira comme elle est venue 

     


    [1] Le second sera en 1961 Les menteurs d’après Cette mort dont tu parlais, paru en 1957 au Fleuve Noir. 

    [2] Il lui rend hommage dans son film Voyage à travers le cinéma français, 2016, film qui s’il s’inspire de Martin Scorsese Un voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma américain, 1995, est une prise de distance d’avec la Nouvelle Vague. Il a également publié et préfacé les mémoires de Gréville, Trente-cinq ans dans la jungle du cinéma, Actes Sud – Institut Lumière, 1999.

    [3] Fleuve Noir, 1962.

    [4] Voir Alexandre Clément, L’affaire Dard/Simenon, La nuit du chasseur, 2012.

    [5] Dans San Pedro ou ailleurs, Fleuve noir, 1968, j’ai signalé un personnage étrange de starlette un peu paumée, il me semble que c’est Agnès Laurent, mais il est peut être possible que ce soit Danik Patison. Elle est décédée en octobre 2016.

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