• La poursuite impitoyable, The chase, Arthur Penn, 1966

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    Une œuvre finalement assez rare dans le parcours d’Arthur Penn, tant elle est construite sur les canons du film noir. Même, et surtout, si l’histoire se passe dans le sud profond des Etats-Unis, avec ses lieux communs de racisme, son côté provincial dominé par une personnalité riche qui fait la pluie et le beau temps. C’est le schéma du noir qui l’emporte. C’est pour moi un des meilleurs films d’Arthur Penn, même si celui-ci l’a renié à cause de sa mésentente avec le producteur Sam Spiegel. En tous les cas il est largement supérieur au très surfait Bonnie and Clyde.

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    Bubber s’est évadé du pénitencier où il purgeait une longue peine 

    Le jeune Bubber s’est évadé du pénitencier où il était enfermé. Cela va mettre la petite ville en émoi. D’abord parce que certains craignent son retour, mais aussi parce que d’autres y voient là une sorte de dérivatif à leur ennui. Le shérif Calder va se trouver au milieu de cette histoire, à la fois parce qu’il doit maintenir l’ordre, et parce qu’il veut protéger Bubber qui est menacé de lynchage. Le retour de Bubber va mettre à jour un ensemble de contradictions qui vont faire exploser la communauté. C’est le révélateur. Bubber veut retrouver Anna, mais celle-ci est plus ou moins engagée auprès de Jason le fils du milliardaire local qui fait la pluie et le beau temps. Tout le monde sait que Bubber va essayer de revoir Anna et donc on sait à peu près comment on peut le piéger.

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    Le shérif Caldwell apprend l’évasion 

    On pourrait qualifier ce film de film de gauche, très à gauche même. Le scénario est du à Lillian Hellman, la compagne et l’exécutrice testamentaire de Dashiell Hammett. C’est l’adaptation d’une pièce de Horton Foote qui donna aussi d’autres histoires pour le cinéma comme Que vienne la nuit d’Otto Preminger. Foote était un texan, un homme du Sud, très sensible aux tares de l’Amérique profonde, raciste et veule, toujours prompte à prendre le parti des plus favorisés. Très typique du cinéma hollywoodien de la fin des années soixante, un cinéma en voie d’émancipation, il traite, à travers un récit très noir, des valeurs culturelles erronées sur lesquelles sont fondés les Etats-Unis. Si le racisme est bien présent et critiqué, il y a aussi la mise en scène de l’opposition entre les classes sociales. On pourrait diviser la société en trois blocs. Tout en haut, il y a les riches, très riches, qui méprisent les classes inférieures. Et puis en dessous il y a cette classe moyenne inférieure, toujours prête à vendre son âme pour essayer de ramasser des miettes que lui distribuera peut-être le magnat local. La lâcheté est son fonds de commerce, son moyen d’existence. Enfin tout en bas il y a les noirs et les pauvres, les rejetés, ceux qui existent seulement dans les redents de l’ordre social. Anna, jeune femme aux mœurs libres, se retrouve évidemment de ce côté. Comme Bubber, elle a des sentiments nobles, mais ceux-ci ne rentrent pas dans la logique des rapports capitalistes – c’est un thème récurrent d’ailleurs des scénarios de Lillian Hellman.

    Cette Amérique est pudibonde et c’est cette pudibonderie qui la rend violente et finalement incontrôlable. On voit que le film va au-delà d’une histoire criminelle, ces intentions sont assez claires. Le naturalisme apparent du film est le véhicule du message. Caldwell, le shérif, est le héros d’une prise de conscience certes un peu tardive, mais sincère.

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    Les parents de Bubber ont été mis à l’écart de la société 

    Techniquement c’est un très bon film, rythmé, photographié avec rigueur. Sa force est justement de se servir de la violence pour faire ressortir la nécessité de la révolte et du changement. En effet, lorsque Caldwell se fait passer à tabac dans son propre bureau, le spectateur réagit forcément en se demandant, et en demandant comment il va bien pouvoir s’y prendre pour relever la tête et retrouver sa dignité d’homme. La scène est assez dure à soutenir, rien n’est épargné au shérif qui sortira de là défiguré mais retrouvant de sa dignité qu’il avait perdu un moment.

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    Caldwell essaie de protéger un noir qui pourrait savoir où se trouve Bubber 

    L’écran large, les couleurs donnent à ce « film noir » justement cette dimension moderne et son réalisme propre. L’introduction de scènes d’extérieur nombreuses, que ce soit à propos de l’évasion de Bubber, ou la casse automobile où il se réfugie, permet au film de respirer de l’inscrire dans un espace géographique bien déterminé.  Ce sont pourtant les scènes de violence qui ressortent : le passage à tabac de Caldwell minutieusement filmé – on dit qu’il a été filmé au ralenti pour en faire ressortir ensuite en accélérant toute la sauvagerie – ou encore la fin qui verra la mort dramatique de Bubber.

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    Les petits blancs avinés veulent faire parler le noir que Caldwell a mis à l’abri 

    La distribution est impeccable. Marlon Brando est excellent, peut-être même meilleur qu’à son ordinaire, et c’est lui qui porte le film sur ses épaules. Il est ce shérif qui voudrait bien que tout se passe correctement, sans trop de question sur les structures du pouvoir. Il voudrait bien exercer son office tranquillement. Il y a ensuite Jane Fonda dans le rôle d’Anna. Mais surtout on remarque Robert Redford dans un rôle secondaire et assez bref. Il est à ses débuts. Il vient de tourner le très beau Inside Daisy Clover de Robert Mulligan et va ensuite trouver un premier rôle chez Sidney Pollack pour le magnifique This property is condemned. Ce sont trois films qui d’une manière ou d’une autre interrogent par leur désenchantement les fondements de l’Amérique. On reconnaitra encore Angie Dickinson, la femme de Caldwell, Robert Duvall, un citoyen un rien violent et aviné, ou encore James Fox dans le rôle compliqué du fils du potentat local, hésitant entre jalousie et compassion.

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    Anna et Jason vont rejoindre Bubber 

    Je ne suis pas capable de comprendre les querelles ultérieures entre Penn et Spiegel, et donc ce qu’il manque à ce film. Mais tel qu’il est, il est excellent et passe les années sans problème. Il eut d’ailleurs un très bon accueil de la critique et si aux Etats-Unis il ne fit pas recette, en France il eut un vrai succès public. Il a pris pourtant au fil des années l’allure d’un classique du genre.

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    Caldwell empêche la foule de lyncher Bubber

    « Jim Thompson, Hallali, The Kill-off (1957), Fayard noir, 1981Michael Connelly, Ceux qui tombent, Calmann-Lévy, 2014 »
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