• Le fauve en liberté, Kiss tomorrow goodbye, Gordon Douglas, 1950

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    Un vrai film noir, et en plus basé sur un ouvrage d’Horace McCoy, ouvrage traduit en français sous le titre Adieu la vie, adieu l’amour… C’est un auteur de romans noirs un peu oublié aujourd’hui,  mais que dans les années soixante on considérait comme un auteur majeur aux côtés de Hammett, Chandler et quelques autres. La plupart de ses romans (peu nombreux, il vécut surtout de son activité de scénariste) ont été adaptés à l’écran, avec plus ou moins de bonheur. C’est un auteur classé très à gauche sur la palette du « noir », voire anarchiste. Du reste son histoire Kiss tomorrox goodbye est clairement démarquée de l’ouvrage d’Edward Anderson, Nous sommes tous des voleurs, paru quelques années plus tôt. Tous ses romans sont bons, ses recueils de nouvelles, un peu moins. Mais en France on connait surtout le spectaculaire On achève bien les chevaux qui fut porté à l’écran par Sidney Pollack. Et un peu aussi Un linceul n’a pas de poche adapté par Mocky avec les qualités et les défauts qu’on connait à ce réalisateur.

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    Kiss tomorrow goodby c’est l’histoire de Ralph Cotter une sorte d’intellectuel déclassé qui s’évade d’une ferme-pénitencier en compagnie de Toko Carleton, un autre prisonnier, qu’il abat en s’enfuyant, de même qu’il abat un gardien. Son évasion a été organisée par Holiday, la sœur de Toko et Jinx, un autre voleur. La voiture a été prêtée par un garagiste handicapé, Manson. Mais, pressé de se refaire, Ralph va faire un hold up au supermarché, juste à côté. Ralph en même temps est plus ou moins amoureux d’Holiday qu’il rudoie un tantinet. Il faut dire que cette Holiday n’a pas froid aux yeux et elle se paye aussi Jinx, avant de fricoter avec Reece un flic véreux. Ralph ne prend aucune précaution, il brutalise le garagiste et ses complices commencent à prendre peur de lui.

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    Horace McCoy 

    Mais le garagiste va se venger de Ralph en le dénonçant à la police. Celle-ci se pointe en effet sous les figures de l’inspecteur chef Webber et du Lieutenant Reece. En vérité ces deux policiers sont complètement corrompus et se contentent de dépouiller Ralph à qui ils enjoignent de quitter la ville avec Holiday. Ralph est évidemment furieux, mais il va trouver un moyen de piéger les deux flics. Il les appâte en laissant voir au garagiste qui les a trahis de l’argent que lui a prêté Jinx. Lorsque les deux flics viennent pour les racketter à nouveau, Ralph les enregistre à l’aide d’un magnétophone et ensuite il va les faire chanter. Pour cela il utilise les services d’un avocat véreux qu’ils ont rencontré par l’intermédiaire d’un charlatan à la tête d’une secte, le docteur Green. C’est chez celui-ci que Ralph va rencontrer Margaret Dobson, une fille très riche et distinguée dont il tombe amoureux. C’est d’ailleurs réciproque et il va se marier avec elle, au grand dam de son père qui pense que Ralph en veut à sa fortune. Il va lui demander de signer une annulation de mariage en échange de 25000 $ (35000$  dans le roman) que Ralph décline, alors qu’il accepte de ne plus revoir Margaret.  En vérité il comprend que de s’attaquer à Dobson, le gros bonnet de la ville est bien plus difficile que de commettre des crimes ordinaires.

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    Ralph et Toko vont s’échapper du pénitencier 

    Mais il a d’autres ambitions, il va s’attaquer directement aux gros bonnets de la ville qui gère les paris clandestin et le crime et qui sont protégés par la police. Pour cela il va utiliser Webber. Son coup va réussir. Tandis que Webber et Reece ne savent pas quoi faire pour se débarrasser de Ralph, Margaret et son père reviennent à la charge et finalement le père lui annonce qu’il n’a pas utilisé l’annulation, que le mariage est toujours valide et qu’il faudra qu’il veille sur les millions de dollars de Margaret. Dobson est motivé par le fait que sa fille est difficile à caser, qu’elle semble avoir enfin trouvé son maître, et aussi par son honnêteté apparente. Mais Ralph accumule d’autres difficultés, d’abord du côté de Holiday qui est de plus en plus mécontent de lui et qui le méprise, mais surtout qui va apprendre qu’il est à l’origine de la mort de son frère. Elle va finir par l’abattre.

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    Reece et Webber viennent racketter Ralph 

    Le roman a été écrit à la première personne. Et surtout il ne révèle aucune bonté, aucune grandeur d’âme. Ralph est mauvais, c’est un psychopathe, lâche, corrompu, toujours prompt à trahir. Mais Holiday ne vaut pas mieux, c’est une garce qui file doux parce qu’elle a peur de Ralph, ce qui n’empêche pas de le tromper avec Jinx. Ceux qui sont sensés être du bon côté de la loi, sont tout aussi répugnant. Les flics, bien sûr, mais aussi les gardiens du pénitencier qu’on peut acheter pour presque rien, et l’avocat marron. C’est toute la société qui est corrompue et qui vit dans le mensonge.

    Donnons quelques passages qui expriment bien le style de McCoy et qui en font un continuateur d’Hammett :

    « Je me disais qu’il serait bien agréable d’enfoncer la lampe à souder dans la gorge de Mason et de lui ouvrir dans le crâne un trou assez lourd pour y passer le pied » p. 60.

    « Asseyez-vous donc. Je m’excuse encore une fois de vous avoir fait attendre, mais j’ai eu un tas d’ennuis depuis trois heures de l’après-midi. Ces salauds ont déclenchés une grève dans mes usines.

    C’est lamentable, dis-je.

    C’est lamentable pour eux. D’ici une semaine, ils feront la queue à la soupe populaire, je ferais le nécessaire pour ça. J’ai ici une police particulièrement bien entraînée pour briser les grèves, et une Garde Nationale spécialisée dans le ramassage des fortes têtes. Sans compter quelques organisations patriotiques qui brandiront la bannière étoilée pendant le nettoyage… » p. 265.

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          Ralph règle son compte à Manson 

    Le film suit assez bien la trame du roman, mais il y a des changements importants qui a mon avis affadissent l’histoire. D’abord le film s’ouvre sur le procès de tous ces gens corrompus, et se sont des flash-backs qui vont raconter approximativement la même histoire que celle d’Horace McCoy. Le message est clair : malgré la corruption, la justice triomphe du mal. Ce qui n’a rien à voir avec l’esprit de McCoy. Ensuite, dans le film Holiday est simplement d’une jalousie maladive et veut garder Ralph pour elle seule. Là encore c’est une trahison de l’esprit de McCoy qui fait de la femme l’égale de l’homme dans la noirceur… y’a pas de raison de faire autrement. Autre changement un peu mineur, c’est le personnage de Ralph. Dans le livre comme dans le film c’est bien un psychopathe – pour cette raison on l’a rapproché de Cody de White heat qu’il avait tourné l’année précédente – mais dans le roman il est en plus lâche, plus intellectuel aussi.

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          Chez le docteur Green Ralph rencontre Margaret 

    C’est assez fréquent cependant que les romans noirs soient plus audacieux et moins contraints que les films qui les adaptent. On a vu cela avec Le guet-apens  de Thompson porté à l’écran par Peckinpah. Une fois admises ces restrictions, le sentiment que l’on a en voyant ce film est assez ambigu. Il y a  quelques bonnes scènes de pure violence – par exemple quand Ralph règle son compte à Manson, ou quand il massacre le directeur du supermarché, quand il frappe Holiday avec une serviette mouillée, etc. Mais la mise en scène de Gordon Douglas, dont c’était le premier long métrage, est paresseuse, comme s’il n’aimait pas son sujet, il n’y a pas d’ampleur, de profondeur de champ. C’est étriqué. Les poursuites en voitures sont médiocrement filmées avec des transparences risibles. L’attaque des hommes de main du patron des bookmakers est escamotée, simplement tournée à l’intérieur de la voiture.

     

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    Ralph et l’avocat piègent Webber 

    Reste les acteurs. Probablement c’est ce qui, avec le scénario, sauve le film. Bien que James Cagney soit un peu vieux pour jouer Ralph, il a toujours cette rage instinctive qui le rend crédible dans les scènes de colère. Le film est produit par lui, c’est un véhicule à sa gloire. Mis à part quelques scènes où il cabotine, il est très bon, particulièrement quand il prépare ses accès de violence. Holiday est interprétée par Barbara Payton, actrice plus que mineure qui joua surtout dans des westerns de seconde catégorie. Mais elle est très bien, à la fois enragée, roublarde et amoureuse. Ensuite il y a les flics, avec en tête Ward Bond – cette canaille anti-communiste – qui est Webber, promenant sa raideur et sa carrure au-delà de la mêlée. C’est un de ses meilleurs rôles – on l’a trop souvent vu faire le pitre chez John Ford.

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          Ralph va racketter à son tour le gros bookmaker de la ville en se faisant passer pour un policier

     La distribution est complétée par des habitués du film noir, comme Steve Brodie qui joue Jinx, ou Barton MacLane qui interprète Reece.

    En tous les cas, le film se laisse voir et malgré toutes les restrictions qu’on a dites, il nous rappelle aussi bien qu’Horace McCoy est un très grand auteur de romans noirs, et que James Cagney était aussi un très grand acteur.

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    Holiday ne supporte pas que Ralph veuille la quitter et surtout qu’il ait tué son frère

    « Romain Slocombe, Première station avant l’abattoir, Le seuil, 2013The gambling house, Ted Tetzlaff, 1950 »
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