• Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944

     Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944

    Phamtom lady, inspiré d’un roman de William Irish, est un grand film noir dont le formalisme impressionne, et un brassage de nombreux thèmes très communs au cycle classique. William Irish est un peu oublié aujourd’hui, mais dans les années quarante, ses romans et ses nouvelles ont donné lieu à de très nombreuses adaptations. C’est en vérité le premier véritable film noir de Robert Siodmak dont j’ai souvent ici commenté les films. Le sujet lui a été amené par Joan Harrison qui a acheté les droits de l’ouvrage et qui a beaucoup travaillé avec Hitchcock[1]. X’est grâce à cette jeune femme que Siodmak va inaugurer son cycle de films noirs et tourner sans arrêt, quatre films en 1944 dont le fameux The suspect, deux en 1945 dont le surprenant Spiral staircase. En 1946 il tourne The killers et The dark mirror. The cry of the city, autre chef d’œuvre du film noir, date de 1948. Criss cross, où il retrouve Burt Lancaster sera réalisé en 1949. Et en 1950 il boucle son apport au cycle classique du film noir avec l’excellent et moins connu The file on Thema Jordon. Il ne retrouvera plus jamais une telle inspiration et par la suite sa carrière s’effilochera un peu partout en Europe, sans trouver vraiment d’unité.

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Scott Henderson est un homme qui a bien réussi sa vie professionnelle, mais dont la vie amoureuse est un peu ratée. Après s’être disputé avec sa femme, il se retrouve dans un bar où il fait la connaissance d’une femme mélancolique à qui il offre un verre, puis qu’il décide à l’accompagner à un spectacle de variétés qu’il devait voir, préalablement avec sa femme. Il la raccompagne ensuite, mais elle refuse de lui dire son nom et ils se séparent très vite. Quand il rentre chez lui, il trouve la police qui l’attend car sa femme a été assassinée, étranglée. Le police le soupçonne. En essayant de donner son alibi, il va en fait s’enfoncer, car si en effet le chauffeur de taxi, le barman et la meneuse de revue le reconnaissent, aucun ne dit qu’il était accompagné. Or seule la femme qui l’accompagnait pourrait el disculper. Toutes les charges apparentes étant contre lui, Scott va être condamné pour meurtre. C’est sa secrétaire, Carol, qui est amoureuse de lui et pour cela ne peut croire à sa culpabilité, qui va reprendre le fil de l’enquête. Elle va harceler littéralement le barman qui craquera, mais se fera écrasé par une voiture. Ensuite elle va littéralement draguer le batteur, Cliff, qui va avouer avoir reçu beaucoup d’argent pour mentir. Elle appelle le policier Burgess pour lui dire de venir. Mais quand celui-ci arrive, Cliff est mort, étranglé par Jack Marlow. Tout est à recommencer. Cette fois elle est secondée par Jack Marlow, le tueur lui-même. Elle va retrouver la piste de la femme que Scott avait rencontrée et donc le fameux chapeau. Mais Marlow veille, il va tenter de tuer Carol, cependant Burgess arrive à temps. Marlow se jette par la fenêtre et on suppose que Scott et Carol vont se marier sous peu. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Dans un bar Scott rencontre une femme mélancolique

    C’est évidemment une histoire qui n’est absolument pas réaliste. C’est donc un véhicule pour des exercices formels. Mais ces exercices formels n’ont de sens que s’ils s’appuient sur une thématique particulière. Celle-ci se déploie selon deux axes. Il y a d’abord le thème du faux coupable qui doit être sauvé au bout d’une course contre la montre sans répit. Cette course permet de parcours un espace singulier, de dériver dans des lieux plus ou moins insolites et de réunir ainsi une réalité urbaine fragmentée. Une grande partie des effets visuels proviendra justement de là. Le second point est le thème de l’homme faible. Scott dépend entièrement des femmes pour sa survie, Ann Terry qu’il a rencontrée dans un bar, et Carol qui va faire tout le travail de recherche et de harcèlement des témoins. Les femmes ont donc pris clairement le pouvoir. Carol travaille avec Scott, soi-disant sous sa direction, mais on comprend que sans elle il ne réussirait pas aussi bien. C’est un thème assez habituel des années quarante, aussi bien dans le film noir que chez William Irish. C’est la femme qui va remettre en ordre la société qui s’est déchirée et qui n’a plus de sens. On note qu’elle le fera avec ses propres armes, ne pouvant user de la force, elle rusera pour faire parler Cliff le batteur en le séduisant. Enfin le dernier thème est celui de la folie. Jack Marlow est présenté comme un paranoïaque, comme un malade, c’est aussi un homme faible qui ne sait pas dominer ses pulsions. Le policier Burgess avouera qu’il ne sait pas trop que faire avec lui et qu’en réalité il devrait être traité par la psychiatrie plutôt que par la justice. Ann Terry est également folle, sa mélancolie provient d’un deuil qu’elle n’a pas su faire. Mais la folie va gagner aussi le malheureux Scott qui au bout du compte ne sait plus distinguer le vrai du faux. Quand Carol le rencontre deux fois dans la prison, c’est une atmosphère brumeuse qui l’entoure. Il est perdu et donc à la merci de Carol. C’est elle le personnage fort du film. Elle obtiendra tout ce qu’elle veut de chacun et elle épousera son patron, ce qui semble le rêve à l’époque de la jeune femme moderne !  Enfin le dernier thème, mineur toutefois, est celui des mains qui ont retrouvé une autonomie par rapport à son propriétaire. C’est la même chose que Les mains d’Orlac, roman de Maurice Renard qui fera l’objet de plusieurs adaptations dont celles de Robert Wiene en 1924 et de Karl Freund en 1935 avec Peter Lorre.

     Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Le chauffeur de taxi dit que Scott était seul dans son taxi 

    Les effets visuels sont cadrés avec ces principes thématiques. Ils s’appuient sur la très belle photographie de Elwood Bredell qui travaillera encore plusieurs fois avec Robert Siodmak. Ce photographe a une manière particulière d’éclairer les scènes qui convient très bien à Siodmak. Selon lui, une source de lumière au cœur des ténèbres oblige le spectateur à être plus attentif à ce qui se trouve dans l’ombre. Le film est en effet très sombre et se passe presqu’entièrement de nuit. Cette manière d’éclairer produit la division de l’espace, l’opposition des caractères, et donc l’isolement. C’est ce qu’on remarque quand par exemple Carol se tient au bout du bar vide, ou quand elle se retrouve toute seule sur le quai du métro, provoquant le barman vendu. Mais il y a aussi cette scène compliquée dans la chambre de Cliff où les mains très blanches de Marlow ressortent bizarrement de son personnage sombre comme si elles ne lui appartenaient pas. Il y a de très belles scènes, comme quand Carol poursuit le barman avec détermination dans des rues quasi désertes. Le claquement de ses talons est la seule musique qui accompagne cette course solitaire. Egalement les visites de Carol en prison sont baignées d’une lumière brumeuse qui divise l’espace et sépare les protagonistes. C’est une atmosphère rêveuse qui convient très bien à William Irish. Hervé Dumont souligne que Phamtom lady est dans l’esprit au moins l’adaptation la plus fidèle qu’on ait faite de cet auteur. Le dernier tiers du film est moins intéressant stylistiquement, sans doute parce que la traque se termine et que l’histoire devient un peu plus banale. On peut également regretter les scènes qui sont censées représenter une jam session. C’est une image du jazz caricaturale ou d’ailleurs il n’y a aucun noir, alors qu’en 1944, c’était tout de même des musiciens afro-américains qui faisaient éclater la scène jazzistique.

     Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol vient tous les soirs au bar 

    L’interprétation met d’abord en lumière le talent, rarement exploité ailleurs que dans les films de Robert Siodmak, d’Ella Raines. C’est une actrice très étrange au physique changeant. Dans le film un simple changement de coiffure suffit pour qu’elle endosse un personnage nouveau. Le clou étant bien sûr quand elle se transforme en jeune femme vulgaire pour draguer et faire parler le louche Cliff. Elle est très bien. Allan Curtiss dans le rôle de Scott est très terne, une sorte de Clark Gable en plus raide, mais après tout il interprète un homme peu déterminé. Franchot Tone joue le rôle du mauvais avec efficacité. Il a un physique tout à fait destiné à ce type de sujet. Grand et maigre, il ressemble curieusement à une sorte de mante religieuse. Le regard par en dessous, il est le type chafouin par excellence. Mais il ne domine pas vraiment le film. Thomas Gomez tient le rôle du policier compatissant qui vient au secours de Carol tout au long du film. Il est toujours très bon. Plus étonnant est l’excellent Andrew Tombes dans le rôle du barman suant et haineux, disgracié et peureux. Il est remarquable. Les autres interprètes comme Fay Helm dans le rôle de Ann Terry, ne présentent guère d’intérêt. Même Elisha Cook jr., pourtant un pilieer du film noir, n’est pas très bon dans le rôle de Cliff le petit batteur de jazz survolté, il en fait des tonnes. Mais ça passe tout de même. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Le barman va-t-il pousser Carol sous le métro ? 

    On remarquera l’utilisation particulière de l’espace, et la propension de Siodmak à tirer des diagonales et des formes géométriques qui découpent l’espace urbain et l’architecture. Je pense à cette attente du métro, ou encore à la visite de Carol chez le sinistre Marlow qui habite un appartement compliqué autant que moderne. Les espaces sont chaque fois profonds et vides, renforçant cette impression de solitude. Ils s’opposent d’ailleurs aux autres espaces plus familiers, comme le bar Anselmo en sous-sol, ou encore à ces quartiers misérables, délabrés et sales où vivent le barman malveillant et le batteur de jazz. C’est d’ailleurs dans ces quartiers que Carol trouvera de la sollicitude. Quand elle se querelle avec le barman, tout de suite plusieurs personnes se rangent de son côté. Et quand elle s’enfuit de chez Cliff, elle trouve un refuge chez des épiciers qui lui proposent spontanément de l’aider et qui lui font un café. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Jack Marlow parle de ses mains au batteur 

    Ce n’est pas le meilleur film de Siodmak, on peut lui préférer The killers ou Criss cross, parce que les personnages sont plus attachants. Mais c’est tout de même un grand film noir, non seulement parce que les innovations formelles sont décisives, mais aussi parce qu’elles sont adéquates au renouvellement du genre et à la thématique exprimée. Il y a une atmosphère qui s’en dégage. Le film a eu un très bon accueil public et permis à Siodmak de se faire une vraie place à Hollywood, mais la critique a mis beaucoup de temps à comprendre son importance, notamment parce que cette même critique trouvait le propos un peu vain. Depuis évidemment l’œuvre de Siodmak a été réévaluée, mais également c’est le film noir qui est parvenu à une reconnaissance générale, comme si c’est ce que le cinéma américain avait fait de mieux. Il est très dommage par ailleurs que ce film ne soit pas aujourd’hui proposé en Blu ray, bien que les versions que l’on trouve en DVD soient généralement de bonne qualité. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol rend visite à Scott en prison 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol a peur



    [1] Hervé Dumont, Robert Siodmak, le maître du film noir, L’âge d’homme, 1981.

    « Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. »
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