• Canicule, Yves Boisset, 1984

     Canicule, Yves Boisset, 1984

    Jean Vautrin alias Jean Hermann, avait fait quelques incursions en tant que réalisateur de films plus ou moins noirs. Puis après quelque succès comme par exemple Adieu l’ami, et quelque échec comme Jef, ces deux films avec Alain Delon, il préféra se consacrer à l’écriture, travaillant de loin en loin comme scénariste sur des films où il s’impliquait peu, ou sur des bandes dessinées. Pour acquérir son statut de grand auteur, il prit des chemins assez détournés, commença par s’adonner aux joies du néo-polar, puis s’en alla faire un tour du côté de romans plus cossus, riches en pages et en formules argotiques ce qui lui valu finalement le Prix Goncourt en 1989 pour Un grand pas vers le bon Dieu. D’un autre côté Boisset, pour ne pas s’enfermer dans une étiquette trop lourde à porter, avait l’obligation de se renouveler en allant vers des formes moins classiques de récits, des formes plus grinçantes et désenchantées. Il travaillera dans le même sens sur Bleu comme l’enfer avec Jean Hermann, sur un roman de Philippe Djian. C’est un peu la même famille de films que 37° 2 le matin du même Djian, réalisé par Jean-Jacques Beinnex qui connut ainsi son heure de gloire, ou encore Diva, un peu plus léger toutefois. Dans la même catégorie de films on rangera encore L’été en pente douce de Gérard Krawczyck. Tous ces films ne sont pas de la même qualité sur le plan de la technique, mais ils ont tous une manière similaire de raconter une forme de désespoir et de méfiance envers la société qui est comme une clôture de la période « révolutionnaire » initiée par Mai 68 : c’est un abandon, ou un adieu, le peuple n’y est plus vu comme porteur d’une vérité, mais comme une croix à porter. Ces auteurs s’appuient toujours sur des romans assez brefs qui privilégient l’action, des romans qui sont écrits très vite également. Le temps du néo-polar ne dura qu’un temps, et très vite cette veine fut abandonnée à sa surenchère de violence gratuite et de situations scabreuses.  Si sa thématique avait attiré un public nouveau, manifestement elle n’avait pas convaincu dans la durée. Pour la deuxième fois Boisset s’associait avec Michel Audiard, bénéficiant d’un budget solide, il pu engager une belle distribution, à commencer par Lee Marvin qui, s’il était clairement sur la pente déclinante, était encore une belle tête d’affiche. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984

    Jimmy Cobb avec son équipe attaque un fourgon blindé dans le centre de Chartres.  Mais il a été donné par un de ses complices, ma police l’attend. Il ne veut pas se laisser prendre, il embarque le fric, et déclenche une fusillade qui va laisser plusieurs personnes, dont un enfant, à terre. Il s’enfuit difficilement. Pourchassé par la police qui emploie les grands moyens, hélicoptères, barrages, il traverse un champ de blé immense, enterre son argent auprès d’une ferme. Mais Chim l’a vu. Quand Jimmy a tourné le dos pour se réfugier dans une grange, il se dépêche de déterrer l’argent et de le remplacer dans le sac par des cailloux. Le gangster est arrivé dans une ferme où tous les habitants sont plus sales et répugnants les uns que les autres. Il y a Horace qui prend sa femme Jessica sur le bord de la table de la cuisine, puis son frère Socrate qui est saoul du matin jusqu’au soir, ensuite la sœur Ségolène qui est sale et veut se faire tirer par les employés – l’un est arabe, l’autre noir – de la ferme. Il y a aussi leur vieille mère qu’ils menacent en permanence de l’hospice. Pendant ce temps la gendarmerie que ce soit en hélicoptère ou à travers champs, continue de chercher Jimmy. Mais Jessica l’a vu à travers sa fenêtre, elle va se rapprocher de lui et tenter de s’en faire un allié pour qu’il tue son mari. Snake, pour lequel la nièce de Socrate se prostitue, et sa bande cherchent aussi Jimmy pour lui piquer ses millions. Chim a pris un peu d’argent et s’en va au bordel pour le dépenser. Le noir Doudou Cadillac va trouver par hasard l’argent que Chim a caché, et il va le planquer dans sa voiture. Mais les évènements dramatiques vont s’enchaîner. D’abord c’est Horace, épris de boisson qui va assassiner deux campeuses qui ont planté leur tente non loin de la ferme. Ensuite Gusta qui se pend. Horace et Socrate vont finalement débusquer Jimmy et le saucissonner pour lui faire dire où se trouve l’argent. Mais Jimmy va être délivré par Ségolène qui veut se faire baiser. Jimmy l’étrangle. Jessica a mis des gants et avec le revolver de Jimmy elle va abattre Horace. Jimmy va se charger de Socrate, l’obliger à creuser pour récupérer son fric, mais celui-ci n’est plus là, de rage il tue Socrate. Entre temps il a demandé à Jessica de se rendre en ville et de trouver sa fiancée Noémie pour lui dire de prendre des billets d’avion. Le message passé, Jessica va draguer le flic qui la suit partout, l’entraîner à l’hôtel et le tuer après avoir fait l’amour. Alors que l’étau se resserre autour de Jimmy, c’est Chim qui va le retrouver. Jimmy se suicide, mais Chim fera en sorte qu’on croie que c’est lui qui l’a tué pour le bonheur des journalistes qui arrivent avec les gendarmes. Jessica ainsi délivrée retrouve son fils Chim. Ils se promettent de vivre le reste de leur temps comme des salauds de compétition. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984

    Le hold-up vire au carnage 

    C’est ce qu’on appelle une farce grotesque avec des éléments de film noir qui paraissent détournés de leur sens initial. L’ensemble se veut sans morale ou « jubilatoire » comme on dit. Boisset ne parle guère de ce film dans ses mémoires, simplement pour dire qu’il s’est bien amusé pendant le tournage et que Lee Marvin était un excellent garçon. Il dit qu’il n’y accorde pas trop d’importance. Et il a raison ! comme on le voit l’intrigue ne tient pas debout, mais elle veut pourtant dire quelque chose. Derrière l’apparente amoralité du propos, il y a d’abord une haine du paysan qui est ici chargé de tous les défauts. On retrouve la caricature qui était déjà dans Dupond Lajoie. Même le gangster Jimmy vaut mieux que les paysans, sales, méchants voleurs et violeurs. Le message du film est assez simple – c’est celui du livre de Vautrin d’ailleurs – le paysan, français de souche est mauvais, seul l’étranger peut avoir un intérêt. Et en effet à Horace, Socrate et Ségolène, le film oppose l’étranger Jimmy, mais aussi l’étrangère Jessica qui est d’origine française. Pour faire glisser ce message très douteux qui allie la condescendance à la certitude d’être sur la voie du progrès, Boisset va user de caricatures très parisiennes – ils se sont mis à quatre pour écrire un tel scénario ! Le film se veut transgresseur puisque la morale ordinaire se trouve tournée en dérision dans toutes ses dimensions. Chim, l’enfant un peu trop éveillé, donne la leçon aux gangsters, le « nègre » récupère l’argent des blancs. Jimmy trucide tous ces paysans bornés et méchants. Et Jessica va se transformer en tueuse impitoyable. Ce personnage aurait dû être plus développé. Comment passe-t-il de la soumission totale à cette débauche criminelle qu’elle va mettre sur le dos de Jimmy ? On ne le comprend pas très bien. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984 

    Dans les blés Jimmy cherche son salut

    C’est Affreux, sales et méchants dans la Beauce. Le film de Scola avait marqué son temps. Mais il manifestait pourtant une sorte de tendresse pour ses misérables qu’on ne trouve pas dans le film de Boisset. En passant de la chronique de mœurs dans Rome à celle d’« un drame paysan » sur fond de hold-up, on en arrive à une mécanique sans finalité autre que de se prolonger elle-même. Mais peut-être que le défaut principal de ce scénario est ailleurs. En effet en enfermant durant tout le film Jimmy Cobb – c’est le nom bien réel d’un grand batteur de jazz – dans cette ferme maudite à l’écart de la civilisation, Boisset en fait un simple pantin qui réagit plus qu’il n’agit. On tourne en rond. D’ailleurs l’hélicoptère de la gendarmerie tourne en rond lui aussi sans trouver d’issue. Le seul guide qui soutient l’ensemble c’est cette idée selon laquelle les personnes ordinaires, si elles en ont l’occasion, se comportent d’une manière encore pire à celle des gangsters de profession. La nièce de Socrate qui se prostitue pour Snake n’hésitera pas à vendre son oncle. Il y a tout de même une forme de puritanisme qui flotte au-dessus de ce film, le sexe est associé directement avec le crime, que ce soit les viols d’Horace ou le meurtre du policier. Je suppose que cette idée vient de Vautrin, n’ayant pas relu cet ouvrage depuis des années. De même la nymphomanie affichée de Ségolène qui est aussi sale que stupide, semble faire peur aux auteurs de ce scénario. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984

    Horace assouvie ses besoins primaires avec Jessica 

    Le scénario est bâclé, comme le roman d’ailleurs. Il y avait deux idées intéressantes pourtant : d’abord cette transformation de Jessica au contact d’un criminel qui de femme soumise, devient une tueuse sans remord ; ensuite cette confrontation entre la ville, la modernité, et le monde rural, la vie archaïque. Mais l’option du grotesque qui est prise empêche d’avancer dans ce sens. Mais dans le début des années quatre-vingts, une famille de paysans qui possède plusieurs centaines d’hectares de blé ne vit certainement pas de cette façon rustique. Au contraire ce sont des paysans enrichis qui savent utiliser les formes du confort moderne, voir même d’en faire étalage. L’histoire mélange ici une vision du monde paysan héritée de Maupassant et du XIXème siècle, avec la réalité du XXème siècle finissant. Cet anachronisme n’est pas seulement une manière de s’affranchir des règles du naturalisme, c’est aussi une façon de justifier les turpitudes du monde moderne et de dénoncer ceux qui oseraient dire « c’était mieux avant ». Que Boisset en ait été conscient ou non, on voit que la trajectoire de ce film aboutit sur le plan politique à un éloge de la modernité. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984 

    Jessica assure à Jimmy qu’elle ne le dénoncera pas 

    Comme on le voit le scénario va induire une forme particulière de réalisation. D’abord Boisset s’extrait si on peut dire des formes urbaines, et donc il va donner à travers l’utilisation de l’écran large – 2,35 :1 – une place essentielle à l’environnement naturel. La ferme, les champs de blé, tout cela participe de l’enfermement de Jimmy. Le budget lui permet de filmer une chasse à l’homme avec de nombreux figurants qui jouent les gendarmes et des hélicoptères qui permettent de dominer cette situation. Ces vues aériennes s’opposent au caractère figé de la ferme qui semble s’effondrer sur son passé. Le film s’ouvre sur une scène de hold-up plutôt bien filmée qui va virer à une sorte de guerre en plein cœur d’une ville de province sans mystère. Pour accréditer l’idée de fable, les gangsters de la bande à Snake sont déguisés en caricatures des années trente ou vingt, avec costumes vulgaires, chapeaux et souliers vernis. Toujours dans les costumes, on verra Jessica enfiler une robe rouge, moulante, avant de se transformer en tueuse. Il y a tout de même du rythme. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984 

    La gendarmerie débarque dans la ferme 

    Le film s’est monté autour de Lee Marvin qui a l’air de ne pas trop savoir ce qu’il fait là. Il est le hiératique Jimmy Cobb bien sûr. A la fin du film lorsqu’il se retrouve coincé, il a l’air très vieux et sans ressort. Il y a ensuite Miou-Miou dans le rôle de Jessica. Elle non plus n’a pas trop l’air de croire à son rôle, la façon dont elle rit lorsqu’elle a fini de faire l’amour avec le policier est assez peu naturelle. Les deux frères Socrate et Horace sont incarnés par Jean Carmet qui fait du Jean Carmet, et par Victor Lanoux qui est excellent. Il me semble que c’est lui le meilleur, notamment dans les scènes où il simule l’ivresse. Il y a ensuite David Bennent dans le rôle de Chim. C’est un acteur assez énervant, déjà dans Le tambour il agaçait, mais là il franchi un palier. Ceci dit le choix n’est pas mauvais puisque le petit, très petit acteur, peut se confondre entre un enfant mûri trop vite, et un avorton dont la croissance se serait rapidement arrêtée. Cette ambiguïté sert le film. Il y a aussi Bernadette Laffont dans le rôle de la nymphomane Ségolène. Il n’y a rien à en dire, elle fait du « Bernadette Laffont ». On pourra dire la même chose de Jean-Pierre Kalfon, et puis on entre-percevra Pierre Clémenti qui un temps fut considéré comme un grand espoir du cinéma français, dans le rôle de Snake. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984 

    Jessica va tuer le policier 

    L’ensemble a assez mal passé les années, comme tous les films inspirés du néo-polar d’ailleurs. L’histoire est assez paresseuse et entraîne le film sur la pente fatale. Le succès du film a été assez mitigé à sa sortie, mais il semble qu’il ait fait tout de même ses frais. Par contre la critique n’a pas été tendre. La simplification abusive des situations et des personnages empêche l’adhésion du spectateur. Malgré la photo de Jean Boffety, l’ensemble manque de style. L’addition de situations détournées du film noir n’est pas suffisante. 

    Canicule, Yves Boisset, 1984

    Jimmy oblige Socrate à creuser 

    Canicule, Yves Boisset, 1984 

    Chim prétend tuer Jimmy

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 20 Mai à 16:49

    Bonjour Alexandre ! sarcastic

    Ha zut, je l'ai sorti chez moi avant qu'on le trouve partout , ton analyse  ce serait marié à merveille avec mon post ...

    merci Alexandre pour ce partage de passionné  yes

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