• L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949

     L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949

    Ce film qui relança la carrière un peu languissante de James Cagney et qui fut un grand succès public à sa sortie, est devenu au fil du temps un classique du film noir. Sa spécificité est en fait de se trouver au croisement entre le film de gangsters qui avait été la spécialité de James Cagney dans les années trente, et du film noir proprement dit qui avait vu l’explosion de la popularité d’Humphrey Bogart qui justement avait commencé par être plutôt une sorte de faire valoir de James Cagney dans des films de gangsters. En règle générale on distingue le film de gangsters du film noir par la façon de traiter la personnalité du héros, même si c’est un héros négatif. Le film de gangsters est moins complexe sur le plan psychologique que le film noir, plus manichéen, et donc il s’ensuit que le gangster, même s’il est un asocial doublé d’un psychopathe n’est pas considéré comme une victime de la société. Il est celui qui sème le désordre et qu’il faut mettre au pas. C’est le rôle de la police évidemment quand celle-ci n’est pas corrompue. Si dans White heat, Cody Jarrett est bien un psychopathe dangereux, il est également une victime comme on va le voir. Et c’est cette ambigüité qui va faire tout l’intérêt du film. 

    L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949 

    Cody Jarrett et sa bande attaquent un train 

    Cody Jarrett a la tête de sa bande qu’il mène d’une main de fer, attaque un train pour piller les fonds qu’il transporte. Au cours de cette attaque, il est contraint de tuer les deux mécaniciens, et un des membres est blessé par un jet de vapeur. La bande se réfugie dans la montagne en attendant son prochain coup. Il y a là aussi la mère de Cody, et sa femme la belle Verna qui s’ennuie à mourir dans cette vie isolée et austère. La police est sur les dents. Mais pour ne pas se faire repérer, la bande va quitter son refuge. Cody demande avant de partir à Cotton Valletti de tuer le gangster blessé pour ne pas laisser de témoin derrière lui. Mais c’est une faute parce que Valletti n’ose pas le tuer, c’est son copain, et que son cadavre va donner des indications sérieuses à la police qui s’oriente sur la piste de Jarrett et de sa mère. Mais les ennuis ne sont pas terminés pour Cody. Big Ed qui rêve de prendre sa place à la tête de la bande flirte avec Verna qui ne semble pas insensible à son charme ténébreux. Plusieurs fois la bande échappe à la police, notamment en se réfugiant dans un drive in où on passe un film de guerre. Cody en ayant marre d’avoir la police après lui a alors une idée lumineuse, il va s’accuser d’un délit relativement mineur pour écoper d’une petite peine de prison, mais grâce à cela il pense pouvoir échapper aux poursuites pour l’attaque du train et le meurtre des deux mécaniciens. Ça semble marcher, il va en prison pour une courte peine, mais la police lui met dans les pattes un mouton, Fallon, qui va tenter de l’approcher pour éventuellement le faire parler pour savoir ce qu’il a fait de son magot. L’affaire est compliquée parce que Cody est du genre méfiant. Pendant ce temps, Big Ed a séduit Verna. Et il va essayer de faire assassiner Cody en prison. Ça foire lamentablement : Fallon lui sauve la mise et ainsi commence à se rapprocher. La mère de Cody va venir le voir en prison, et elle lui annonce la trahison de Verna. Peu après, la mère de Cody décède, on apprendra plus tard que c’est Verna elle-même qui lui a tiré une balle dans le dos. Mais alors que Cody prépare une évasion avec Fallon, il apprend la mort de sa mère. Fou de douleur, il fait une crise qui force les autorités à lui mettre la camisole de force. Un complice lui ayant procurer un revolver, Cody va s’enfuir cette fois avec Fallon. Dès lors la police va les pister. Dans un premier temps Cody va régler son compte à Big Ed que Verna trahira d’ailleurs sans vergogne. Puis il monte un gros coup avec l’aide de Winston, un inspecteur du Trésor qui a engagé par ailleurs un truand pour conduire un camion-citerne. Or celui-ci connait Fallon. Le coup va avoir lieu : il s’agit d’attaquer une usine. Mais outre que Fallon va être démasqué, la police cerne les lieux. Tous les membres de la bande vont être tués, et Cody se fera exploser en haut d’une tour à gaz. 

    L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949

    Big Ed séduit Verna qui en a un peu assez de la tutelle de Cody et de sa mère 

    Cette histoire très animée mêle un très grand nombre de thèmes. Cody est un peu dérangé, il a des crises qui lui traversent la tête et le mettent sur le flanc. Sa mère est là pour le protéger, et en même temps elle l’encourage dans ses projets scabreux. Elle est donc tout autant criminelle que lui, et même peut-être plus puisqu’elle le pousse. Cody est donc de fait un solitaire qui ne peut exister qu’en s’imposant par la force, il n’a pas d’autre argument, alors que Big Ed par exemple peut tout à fait jouer de son charme. Ce couple mère-fils, pour étrange qu’il soit, définit une relation de confiance. Cody ne cesse de répéter qu’il n’a confiance en personne d’autre qu’en sa mère, et surtout pas dans sa femme. Les motivations de Cody ne sont pas très précises, certes, il travaille à amasser beaucoup d’argent, mais au fond il n’en a rien à faire, ce n’est pas un consommateur comme Verna ou Big Ed qui sont plutôt cupide. Il est avant tout un chef qui prend du plaisir à l’action comme une finalité en soi. Mais même si on comprend que Cody est une victime des circonstances, notamment de son hérédité, son père et son frère ont fini chez les fous, sa cruauté fait que la société doit s’en débarrasser au plus vite, même si pour cela elle doit user de ruses très contestables parce que Fallon est forcément fourbe et menteur. En utilisant ce type de méthodes, la police montre son impuissance à contenir les excès de Cody et de sa bande. Dans cette histoire, Cody et sa mère ne sont entourés que de menteurs, Verna, Big Ed, les policiers, mais aussi Cotton qui n’exécute pas les ordres de Cody par lâcheté. Cependant la corruption est aussi un peu partout, Winston, l’agent du Trésor, met en place des coups fumants, mais il se tient en retrait et laisse les autres prendre les risques à sa place.

    L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949 

    La mère de Cody le prévient de la trahison de Verna et de Big Ed

    La densité de l’histoire repose sur la complexité du personnage principal. On a beau démontrer que Cody est cruel et asocial, c’est pourtant vers lui que va la sympathie du spectateur te non vers la police. Ce qui ne veut pas dire du reste qu’on partage les exploits dérisoires de ce chef de gang. Le fait que Cody soit fou apparait également comme une explication à son comportement asocial, et sans l’excuser lui accorde les circonstances atténuantes. Mais il est rusé et intelligent. C’est pourquoi il domine des esprits faibles comme Verna ou Big Ed. La bande de Cody vit en dehors de la loi, mais aussi en dehors de la société, elle est obligée de se faufiler dans des coins perdus pour se protéger, à l’écart de la collectivité. Ce sont des prédateurs pour qui la vie humaine n’a pas de valeur, que ce soit le personnel du train, ou même les membres de leur propre bande. Cody se vengera très cruellement aussi du prisonnier qui a tenté de l’assassiner sous les ordres de Big Ed. Il l’enferme pendant des heures dans le coffre d’une voiture, puis le tue en tirant à travers. Cody est un caïd, il sait se faire respecter en prison, et malgré sa petite taille. Il suscite curieusement l’admiration des prisonniers. Et même Big Ed qui a peur de lui voudrait bien quelque part lui ressembler. C’est sans doute pour cela qu’il veut lui prendre aussi sa femme. Ce film a fait école en quelque sorte, et on en retrouve des traces dans Highway 301 où curieusement Steve Cochran va reprendre une partie du rôle de James Cagney[1]. Comme lui il s’impose par la violence, comme lui il tue impitoyablement ceux qui l’ont manqué d’une manière ou d’une autre. Au passage il aura lui aussi en horreur ceux qui écoutent la radio à longueur de temps. Ajoutons que le personnage de cette mère un peu abusive ressemble un peu à toutes ces mères criminelles qui vont monter un gang et défier la société comme dans The Grissom gang de Robert Aldrich ou dans Bloody Mama de Roger Corman. Si on voit bien que les très jeunes femmes par leur attraction sexuelle peuvent pousser au crime, il en est de même pour les mères qui ont trop couver leurs enfants, et évidemment cela donne une atténuation à la responsabilité de ces enfants perdus. Il est bien possible d’ailleurs que le portrait de la mère de Cody ait été un élément choquant déterminant dans le succès de ce film. 

    L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949 

    Cody apprend la mort de sa mère 

    La réalisation, c’est du Raoul Walsh, donc un peu filmé à l’ancienne par rapport à ce qui se faisait à l’époque, notamment parce que Raoul Walsh accorde moins d’intérêt aux extérieurs et aux décors naturels. C’est donc très efficace et en même temps on n’a guère droit à des mouvements compliqués d’appareil, ni à ces effets de photographie spectaculaires. Le rythme est excellent, il y a une vraie maîtrise du tempo. Les scènes d’action sont très bien menées. La scène d’ouverture est l’attaque du train, avec Cody qui saute à la sortie du tunnel sur un des wagons pour s’en aller prendre les commandes. La scène de clôture est d’ailleurs tout autant spectaculaire avec l’explosion de la tour à gaz et Cody qui s’en va brûler dans les flammes. Cette dernière scène me semble être aussi à l’origine de la scène finale de Odds against tomorrow[2], film qui est sans doute un des chefs-d’œuvre du film noir. il y a également les belles oppositions que Raoul Walsh fait entre les scènes intimes à l’intérieur de la prison et les scènes plus globales dans cette même prison dans l’atelier de mécanique et dans le réfectoire, avec des plongées parfaitement réussies, notamment quand Cody pète les plombs quand il apprend la mort de sa mère.

     L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949 

    Fallon tente d’arrêter Cody 

    L’interprétation est de haut niveau. Le film est d’abord construit autour de James Cagney. Il a une présence et une énergie incroyable, et même quand il donne des coups de poings et abat des hommes bien plus grands que lui – ce qui n’est pas bien difficile – il est crédible, il fait peur. Il est aussi très juste dans les scènes de migraine qui le ravagent périodiquement, ou quand il se retient de frapper sa femme. La scène où il fait tomber Virginia Mayo qui essaye son manteau de fourrure renvoie à celle où il entartrait Mae Clark dans The public enemy de William Wellman. C’est sans doute un de ses meilleurs rôles. Mais les autres acteurs sont excellents. Steve Cochran dans le rôle de Big Ed, et bien qu’il n’ait pas des scènes très nombreuses, crève l’écran. Il est le voyou parfait d’insolence et d’autosatisfaction. Avec des nuances, il répétera ce type de rôle assez souvent, ce sera le cas dans Higway 301 qu’on a déjà cité, mais aussi dans The damned dont cry ou dans Tomorrow is another day[3]. Raoul Walsh aimait bien Virginia Mayo, il l’emploiera au moins à quatre reprises dont dans l’excellent Colorado Territory. Elle tourna également 6 fois avec Steve Cochran. C’est une très bonne actrice. Elle joue évidemment de ses charmes et de ses seins pointus, mais elle a cette capacité à modifier à l’écran son caractère, dans Colorado Territory, elle était naïve et innocente, ici, elle est cupide et manipulatrice et assez dénuée d’intelligence. Elle mache consciencieusement son chewing-gum ! Bref elle est géniale. Ensuite il y a Edmond O’Brien dans le rôle de Fallon. Un pilier du film noir, malgré son physique un peu passe partout et anonyme, il a assez de présence pour tenir le rôle d’un flic roublard. Il y a aussi Margaret Wicherly dans le rôle de Ma Jarrett, elle est impeccable. Notez encore la présence de Wally Cassel dans le rôle de Cotton, on le retrouvera aux côtés de Steve Cochran dans Highway 301, dans un rôle un peu semblable. 

    L’enfer est à lui, White Heat, Raoul Walsh, 1949 

    Cody sait que l’usine est cernée par la police

    C’est donc un très bon film noir à la réputation justifiée. Un film relativement long pour l’époque et pour le genre, très soigné dans les détails comme dans la réalisation. Bien sûr il faut le remettre dans son époque et depuis il est vrai qu’on a fait mieux si je puis dire avec les portraits de gangsters psychopathes, mais les rôles que Joe Pesci à tenus dans les films de Scorsese, Goodfellas et Casino, lui doivent beaucoup. C’est peut-être un des premiers films à mélanger les thématiques du film de gangsters et du film noir, avec un détour par la case prison.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-temoin-de-la-derniere-heure-highway-301-andrew-stone-1950-a114844698 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/odds-against-tommorow-le-coup-de-l-escalier-robert-wise-1959-a114844916 

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/les-amants-du-crime-tomorrow-is-another-day-felix-feist-1951-a114844734 

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