• L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L. Mankiewicz, 1948.

     L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    La carrière de Mankiewicz ne fut pas un long fleuve tranquille et ne montre certainement pas la rectitude d’un projet discipliné au long cours. Après Somewhere in the night, il avait tourné le très prétentieux et bavard The late George Apley, et puis l’excellent et incontournable The ghost and Mrs Muir. Mais juste après qu’il ait réalisé ce sommet de sa carrière, il va revenir à un film de moindre importance pour lui, mais cependant un film noir assez traditionnel, bien qu’il soit tourné en Angleterre. C’est une histoire pas du tout originale, un remake d’un film anglais de Basil Dean basé sur une pièce de John Galsworthy. Ce film de 1930 est aujourd’hui oublié, introuvable, et surtout on ne s’en souvient que pour dire que c’est là que Mankiewicz a pris son inspiration. Comme on le sait, Mankiewicz aurait voulu être anglais ! Curieuse idée sans doute, mais il pensait que cela donnait une vision supérieure de la culture et du monde. Il multipliera d’ailleurs les appels à des artistes anglais. Il avait déjà utilisé Peggy Cummins dans The late George Apley, il va la retrouver ici, il avait aussi fait appel à Rex Harrison pour jouer le capitaine disparu dans The ghost and Mrs Muir. Tourner en Angleterre avec des acteurs anglais était sans doute pour lui une manière de s’opposer à ce qu’il considérait comme la vulgarité hollywoodienne, même si c’était pour mettre en scène une histoire assez mince et peu éloignée des poncifs du film noir. Ce serait Rex Harrison qui aurait emmené le projet à la Fox, mais ce projet a sans doute été encouragé par le fait que la firme américaine avait des fonds bloqués en Angleterre, du fait de nouveaux accords qui tendaient à développer des cinématographies nationales en échange d’une plus grande pénétration des films américains en Europe. Et donc on envoya Joseph Mankiewicz le réaliser. Mankiewicz a quasiment renié ce film, attribuant les lacunes scénaristiques à Philip Dunne, ce même scénariste avec lequel il s’était très bien entendu sur The late George Aplay et sur The ghost and Mrs Muir. Sans doute en eut-il un mauvais souvenir à cause des conditions de tournages qui furent loin d’être idéale, notamment parce que les syndicats anglais se montraient intransigeants dans leurs prérogatives. C’est un film oublié de la filmographie de Mankiewicz, il est pourtant important ne serait-ce qu’à cause des influences que le film noir exercera sur lui tout au long de sa carrière. On ne sait pas trop pourquoi il n’existe que de très rare copies en circulation de ce film. C’est une rareté, et se le procurer relève déjà du parcours du combattant ! Il est curieux qu’un réalisateur du calibre de Mankiewicz n’ait pas tous ses films mis à la disposition du public. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    En prison Denant pense à sa vie passée 

    Matt Denant, ancien pilote de la RFA, depuis sa prison se souvient. Il a été injustement condamné pour avoir accidentellement tué un policier qui ennuyait une jeune femme dans un parc, l’accusant à tort de se prostituer et qui voulait la traîner en prison. Il est condamné à trois ans de prison qui lui paraissent une injustice. La fille qu’il avait défendue contre le policier n’ayant pas eu le courage de témoigner pour lui. Un jour de brouillard, tandis que les prisonniers travaillent à l’extérieur de la prison, il va arriver à s’évader. La police est à ses trousses et il file à travers la campagne anglaise. En chemin il rencontre une jeune fille, Dora, qui participe à une chasse à courre, mais elle s’ennuie. Bien qu’elle l’ait aperçu, elle ne dit rien et continu son chemin. Rentrer chez elle, alors qu’elle se fait couler un bain, Denant s’introduit dans sa chambre et dévorer le plateau que sa sœur lui avait confectionné. Dora le surprend, mais elle ne le dénonce pas. Au contraire, elle le cache et va l’aider à s’enfuir. Elle lui fournit un chapeau et un imperméable qui pourrait le faire passer pour un pécheur à la ligne. La police arrive peu après le départ de Denant, et les traces de boue semble indiquer que le fuyard est passé dans la chambre de Dora. Mais celle-ci a de la ressource et prétend que ce sont ses bottes de cheval qui ont sali son parquet et le rebord de la fenêtre. Tout en essayant d’éviter la police, Denant se rend au village pour téléphoner à Titch afin que celui-ci lui prête son avion pour s’exiler en France. Il va voler une voiture pour se rendre à l’aérodrome. Mais cette voiture tombe en panne et il retrouve sur son chemin Dora qui accepte de lui prêter sa voiture. Arrivé à l’aérodrome, il s’aperçoit que la police le piste de près, il a été dénoncé par Rodgers qui pense toucher ainsi une prime. Denant arrive à décoller, mais il n’arrive pas à redresser assez, et l’avion se crashe. Blessé, Denant tente de passer les barrages en montant dans un camion. Il retourne vers Dora. Sur le chemin il rencontre des paysans qui tentent de l’arrêter. Mais il s’en débarrasse et continue de fuir. Pendant ce temps l’inspecteur Harris vient annoncer à Dora que Denant s’est probablement tué dans l’accident de l’avion. Les paysans armés de fusils arrivent pour démentir cette information. La chasse reprend. Dora va retrouver Denant qui s’est réfugié dans une petite cabana à outils. Elle tente d’inciter Denant à se rendre. Mais celui-ci reprend sa fuite. Après bien des péripéties, il se retrouve dans une église où le prêtre lui conseille également de se rendre. Dora le rejoint dans l’église.  La foule tente de pénétrer dans l’église, mais le prêtre s’interpose. Sur ces entrefaites l’inspecteur Harris arrive lui-aussi. Denant en ayant assez de fuir, va finir par se rendre, il le fait d’autant plus volontiers qu’il a compris que Dora l’attendrait à sa sortie de prison. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Il sera condamné à trois ans de prison 

    C’est l’adaptation d’une pièce de théâtre de John Galworthy, prix Nobel de littérature, et surtout l’auteur de La saga des Forsyte. Evidemment le thème de l’injustice a déjà été beaucoup exploré. L’homme en fuite sauvé par l’amour d’une femme également. Certains ont rapproché ce film des films anglais d’Hitchcock, mais c’est abusif, parce que Mankiewicz est tout de même un garçon sérieux, et s’il déploie un humour corrosif, il respecte ses personnages et ne les traite pas comme des pantins, même quand le scénario n’est pas très bon. Le principal défaut de cette histoire est que le fuyard tourne complètement en rond. En permanence et presque par hasard il rencontre toujours Dora sur son chemin. Et forcément il finit par tomber amoureux d’elle. C’est manifestement un film à message. C’est-à-dire une dissertation sur les aléas de la justice. Le curé aura le mot de la fin, comme quoi la justice des hommes est bien imparfaite, seule celle de Dieu est équitable ! c’est un peu étrange de voir ce genre de réflexion dans un film signé Mankiewicz. Mais passons. Également la façon très sommaire qui permet à Denant de s’évader laisse perplexe. Des évasions, on en a vu beaucoup au cinéma. On perce des tunnels, on scie les barreaux d’une fenêtre, on peut aussi s’évader durant les travaux des champs. Mais en général l’évasion est pensée comme quelque chose de difficile pour quoi il faut faire preuve de ruse et de patience. Ici, rien de tel. Il suffit que la campagne soit plongée dans le brouillard pour que Denant prenne la tangente sans difficulté. Le film n’évite pas les clichés. Bien que tourné en Angleterre, il s’agit bien de l’Angleterre telle que la pensent les Américains, un pays de campagnards, de semi-retraités qui n’ont pas grand-chose à faire d’autre que de traquer un évadé.  

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    Denant retrouve Dora 

    Au-delà de cet environnement particulier, le motif est la rencontre de deux personnes qui s’ennuient dans la vie. Avant de se faire arrêter Denant était un oisif un peu neurasthénique. Quant à Dora, elle est irrépressiblement attirée par l’homme en fuite qui représente un rebelle. Car elle-même se veut rebelle, la chasse à courre ça l’emmerde et elle ment sciemment à la police, plutôt deux fois qu’une. Elle prend plaisir à cela, sans doute se trouve-t-elle grandie par rapport aux besogneux fonctionnaires de la police. Denant aussi est un rebelle, il s’est opposé au représentant de la loi, et en ce sens il va trouver la compagne qu’il lui faut. Tous les deux mettent la campagne anglaise, si bien rangée et si photogénique, en ébullition. Ils sèment le désordre jusque dans les églises. Mais dans ce couple, l’élément fort ce n’est pas l’homme, c’est la femme. Dora est en effet motivée par cet homme faible qui ne peut que se rendre à ses raisons. Elle rompra ses fiançailles avec un jeune homme de bonne famille pour se tourner vers un évadé ! Ce sera encore plus évident quand il sera blessé, donc amoindri, donc dévirilisé. Le fait qu’il se rende à la police sur les conseils de Dora est la marque de cette castration. Sans doute est-ce ce déséquilibre qui a intéressé Mankiewicz. Elle va se servir d’ailleurs des propos du curé pour arriver à ses fins. On voit donc la contradiction entre d’un côté ce couple rebelle et qui a bien des raisons de se révolter, et la morale finale sous l’égide de l’église. Peut-être est-ce cette contradiction qui fait qu’on ne peut que très difficilement adhérer. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    Rodgers va dénoncer Denant à la police 

    Le film est assez bref, 78 minutes. Et dans la manière de filmer il y a comme d’une précipitation qui peut-être pourrait s’expliquer par des coupes ultérieures. Si le film est bavard, ce qui semble bien indiquer que Mankiewicz a écrit au moins une partie des dialogues, les séquences sont brèves, voire elliptiques, comme les scènes qui se passent à l’aérodrome. Une grande partie du film se passe dans le brouillard, et comme on ne dispose à l’heure où j’écris ces lignes que de copies plutôt passables, ça n’arrange rien. La mise en scène n’a rien de remarquable. L’étonnant est plutôt l’abondance des extérieurs.  C’est bien le premier film de Mankiewicz avec autant d’extérieurs. Si le village est plutôt bien mis en valeur, il n’en va pas de même pour la prison et ses abords. Il y a tout de même cette coquetterie qui consiste à commencer par un flash-back. Mais on se demande si l’utilisation de cette technique narrative apporte quelque chose d’important. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    L’inspecteur Harris soupçonne fortement Dora d’aider le fuyard 

    L’interprétation c’est d’abord Rex Harrison qui est Denant, et qui est présent du début jusqu’à la fin du film. Il n’a pas grand-chose de remarquable et il a même du mal à nous faire croire à ses exploits physiques. Il passe d’ailleurs la dernière partie du film le bras bandé, signe de son impuissance. Plus intéressante est Peggy Cummins dans le rôle de Dora. Elle n’a pas un physique de rêve, très anglaise, mais elle a une personnalité et sait manifester des nuances dans son jeu qui feront merveille plus tard dans Gun crazy. Malgré sa frêle silhouette et d’ailleurs comme dans Gun crazy, c’est elle qui mène la danse face à un homme plutôt irrésolu et qui ne demande qu’à être convaincu de devoir se rendre. Les autres acteurs ne sont pas très marquants, à l’exception de William Hartnell dans le rôle de l’inspecteur Harris et surtout de Norman Wooland dans le rôle du curé, un rôle inhabituel pour lui, sa haute silhouette l’orientant plutôt vers l’interprétation de brutes épaisses ou de soudards. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Denant va se réfugier dans l’église 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    Le curé intervient pour empêcher le lynchage 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Dora attendra Denant à sa sortie de prison 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Mankiewicz sur le tournage avec Peggy Cummins

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  • Commentaires

    1
    Luc
    Lundi 6 Juillet à 10:28

    Bonjour,

    Pour info, le film de Basil Dean de 1930 fait partie de "Ealing Rarities Collection: Volume 1".

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