• La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

     La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    A cette époque-là, Dard travaillait à la commande et beaucoup pour un peu n’importe qui. La fille de Hambourg est une commande de José Benazeraf qui commençait à s’exercer au métier de producteur, et qui passera quelques années plus tard à la réalisation de films très curieux qui mêlaient des trames de films noirs à un érotisme soft et qui ensuite sombra dans le porno hard et sans intérêt. A l’initiative de ce curieux personnage, Dard fit donc le voyage jusqu’à Hambourg pour visiter la ville et essayer d’en tirer un scénario. Le travail ne s’est pas déroulé dans la sérénité. Les disputes entre Dard et son producteur furent nombreuses et principalement pour des raisons pécuniaires.  Le film fut un échec et Dard le considérait comme très mauvais, attribuant cela à sa propre paresse, sans chercher à en faire porter la faute sur le producteur et sur le metteur en scène. Pour la petite histoire c’est à cette occasion qu’il en ramena le roman Coma qui est un des meilleurs opus du cycle des « romans de la nuit ». Même si le film n’est pas excellent, il recèle cependant quelques scènes, quelques idées d’atmosphère, intéressantes. Encore que pour les apprécier, il faille sans doute être un peu obsédé par la littérature dardienne et sa périphérie, un peu maniaque tout de même.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Quand Pierre était prisonnier Maria lui donnait des cigarettes 

    Pierre a connu Maria en 1943, à Hambourg, alors qu’il était prisonnier de guerre et qu’il travaillait sur le port. Elle lui portait des cigarettes ce qui le soulageait de sa peine. Il a gardé d’elle un souvenir ébloui, et bien que, la guerre terminée, il ait continué sa vie, il ne l’a pas oubliée. Quinze ans plus tard, il revient dans cette ville qui est en pleine reconstruction. Il débarque d’un navire, Le nantais, avec deux copains pour y faire une virée dans les quartiers un peu chaud. Mais Pierre tente fiévreusement d’abord de retrouver Maria. Ce qui se révèle impossible car la ville a changé du fait de sa nécessaire reconstruction et les personnes ont été déplacées. En désespoir de cause il rejoint Georges et Jean-Marie. Tous les trois vont admirer les filles dans les vitrines, puis se rendre dans un cabaret où le clou du spectacle est un combat de catch féminin dans de la boue ! Le hasard faisant bien les choses, Pierre tombe exactement sur Maria qui fait partie de ce spectacle un peu dégradant et vulgaire. Ils vont donc renouer des relations aussi brèves qu’ambiguës. D’abord parce que Pierre se révèle très jaloux et décontenancé par la transformation de Maria. Ensuite parce que celle-ci a été aigrie par la vie, et maintenant elle s’active dans le demi-monde, entre prostitution et petites combines sur le port. Dans un premier temps elle tient Pierre à distance, mais bientôt celui-ci va l’accompagner dans sa virée dans les bars louches du port. Il y a les trafics et les démêlées avec la police et la douane. Les petites disputes entre les deux amants. Mais Pierre sait qu’il ne pourra rester à Hambourg, d’ailleurs il apprendra à Maria qu’il est lui-même marié en France. Entre temps il a dépensé pour la tirer d’embarras tout l’argent que ses copains lui avaient confié. Comme le bateau doit repartir le lendemain matin, Pierre un peu amer décide de quitter Maria et de partir à la recherche de ses amis. Ils sont sans un sou, et Georges est complètement ivre. Ils se tirent difficilement d’embarras sous la menace d’un maquereau local qui s’estime volé. Georges et Jean-Marie vont rejoindre le bord, tandis que Pierre va vouloir refaire une ultime visite à Maria. Mal lui en prend, il tombe en effet sur le maquereau atrabilaire qui le poignarde à mort. Pierre a encore la force de se faire conduire chez Maria. Celle-ci cependant a perdu entre temps le goût de vivre et se paie un suicide médicamenteux. Pierre en effet lui a révélé par son retour le vide de son existence. Les deux amants vont mourir séparément des deux côtés de la porte de l’appartement de Maria.

     La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre va chercher Maria dans Hambourg en pleine reconstruction 

    L’idée générale en vaut bien sûr une autre et rappellera Francis Carco ou Pierre Mac Orlan qui furent aussi un peu des maîtres pour Frédéric Dard, mais le premier constat c’est que le film part un petit peu dans tous les sens. On en oublie l’intention première, la quête d’une femme qu’on a aimé, non pas pour ce qu’elle est vraiment, mais plutôt pour ce qu’on a imaginé qu’elle pourrait être. C’est ça qui était intéressant, et puis tous les efforts que Maria tente de faire pour se mettre à la hauteur finalement de cette image. Autrement dit l’amour c’est d’abord un rêve qui appartient à la personne amoureuse, et il arrive très rarement que ce rêve corresponde à quelque chose de réel, même en faisant des efforts. Pierre est finalement très déçu lorsqu’il a fini de consommer sa brève nuit d’amour avec Maria, nuit qu’il avait certainement fantasmée durant quinze ans. Le fait d’avoir situé cette histoire dans le port d’Hambourg était aussi une excellente idée parce que la nuit y développe une poésie particulière, et ce d’autant que la ville se modernise et tente tant bien que mal d’oublier son passé lié à la guerre et à la défaite. Mais pourtant l’ensemble ne fonctionne pas très bien, principalement parce que l’histoire tourne en rond et ne progresse pas alors même que s’accumule les incidents de parcours. On comprend bien l’idée de faire accompagner Pierre de deux copains dans cette quête, c’est destiné à montrer le décalage entre des ambitions concrètes et un peu vulgaires et la soif d’absolu.

    La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958  

    Dans un cabaret Pierre retrouve Maria 

    Yves Allégret n’a pas une très grande réputation, on lui reconnait pourtant quelques belles incursions dans le film noir : Dédé d’Anvers, Manèges ou encore Une si jolie petite plage. Il mettra en scène Johnny Banco qui est une adaptation d’un roman signé Frédéric Valmain, Le flamenco des assassins[1]. On sait aussi que Dard et Allégret se fréquentaient très régulièrement. Dans La fille de Hambourg, il ne semble pas que le talent d’Yves Allégret soit en cause, c’est un très bon technicien qui, sans doute par paresse n’a pas fait une meilleure carrière. Au contraire, c’est plutôt bien filmé. Il y a d’abord une très belle utilisation des décors naturels, et une aisance à en saisir la lumière. C’est un film que se veut nocturne et qui s’achèvera à l’aube grise. L’idée même de cette dérive de Pierre qui fait le choix de suivre Maria dans ses pérégrinations tortueuses est excellente puisqu’elle permet de faire vivre le peuple de la nuit d’un grand port. C’est donc plutôt le rythme qui ne suit pas. Les longs tête à tête trop bavards de Pierre et de Maria accroissent ce sentiment de lourdeur. Ça manque d’émotion, comme ça manque d’érotisme, les scènes de lit sont assez manquées.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre suit l’errance de Maria dans ses louches combines 

    A mon sens c’est l’interprétation d’Hildegarde Neff dans le rôle de Maria qui est le plus problématique et qui plombe le film. Sans humour, sans glamour, et même sans romantisme, elle reste bien trop froide et rigide pour nous intéresser vraiment. On l’aurait plutôt vu jouer une espionne allemande, une Greta, dans les premiers San-Antonio. Certes on comprend bien que son rôle exige une forme de dureté puisque c’est cette dureté qui assure sa survie, mais elle n’arrive jamais à s’humaniser, même quand elle pleure ! A ses côtés on va retrouver quelques habitués du cinéma de Dard. Et en premier lieu Daniel Gélin qui joue Pierre. Il n’est pas très à l’aise, passant d’un personnage jaloux et vindicatif à un amant passif qui subit sans broncher les pires avanies tout en fumant cigarette sur cigarette. Jean Lefebvre est l’ami de Pierre, le lunaire Georges, un peu insouciant, un peu à côté de lui-même. Daniel Sorano dans le rôle de Jean-Marie est très bon, il complète la partie française de cette coproduction. Peut-être qu’un peu plus de poésie aurait pu surgir de ce film avec une meilleure direction d’acteurs.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre raccompagne Maria chez elle 

    La critique a été sévère avec ce film, peut-être trop. Il reste cependant de très belles scènes, l’ouverture qui rappelle l’époque où Pierre était prisonnier, avec de belles idées pour donner de la profondeur de champ, ou encore la recherche des deux amants du côté des chantiers navals qui présentent une activité assez étrange au milieu de la nuit. En général c’est très bon lorsque les deux amants sont dans des situations extérieures, comme le bouge où Maria va chercher son manteau de fourrure. Ça rappelle L’opéra de quatre sous de Brecht, et je pense que c’est ce que visait Allégret. Les personnages qui les entourent sont drôles, peu conventionnels et finalement très vivants. Il est vrai qu’on a un peu de mal à suivre le développement des louches combines de Maria et même l’action de la police ! Sur le port alors que la police trouve un révolver dans une serviette en cuir, un personnage s’évade par la fenêtre, sans que la police ne s’en préoccupe pour autant. La perquisition de l’appartement de Maria est aussi très étrange.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    La police perquisitionne l’appartement de Maria 

    S’il y a de très bonnes idées, au final, ce n’est pas un bon film. Dard en avait un peu honte, et chaque fois qu’il en parlait, il se rabaissait volontiers en même temps qu’il rabaissait le film. Il y a cependant une très belle photo d’Armand Thirard, et aussi une excellente musique. Malgré cet échec et malgré les disputes, José Bénazéraf et Dard retravaillerons ensemble pour le tournage de L’accident mis en scène par Edmond T. Gréville et adapté d’un autre très bon roman de Dard du cycle des romans de la nuit.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Maria cherche Pierre sur les chantiers navals

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre a été mortellement blessé  

     


    [1] Fayard, 1961. Bien que je ne considère pas tous les Valmain comme étant de la plume de Dard, il me semble bien que celui-ci l’est.

    « Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959Le bord de la rivière, The river ‘s edge, Allan Dwan, 1957 »
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