• Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974

     Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974

    S’il y a bien un film qui a marqué un tournant dans l’histoire du film noir c’est celui-là. Plus qu’une œuvre d’art du reste il faudrait le considérer comme un phénomène de société. Il est un peu dans la lignée de Dirty Harry[1], en ce sens qu’il part  du postulat que la racaille n’étant pas amendable, et qu’elle n’a pas d’excuse, la seule solution est de l’éradiquer physiquement. Sauf qu’ici il s’agit du discours d’un simple citoyen qui pallie les carences de la police trop encombrée de ses propres lois qui l’empêchent d’agir proprement. Le simple fait de passer d’un policier à un citoyen ordinaire, amène une problématique différente. Hâtivement qualifié de fasciste parce qu’il ferait la promotion de la légitime défense, c’est en réalité un film plutôt complexe qui pose une question essentielle : comment combattre sa propre peur.  

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974

    Paul Kersey est un architecte qui a bien réussi sa vie. Il a un métier qui lui plait et qui lui rapporte de l’argent, il est marié à une femme qu’il aime, et sa fille maintenant adulte a épousé un brave garçon. Mais il habite New York, et nous savons que dans les années soixante-dix, la criminalité dans cette ville va exploser et suivre une courbe ascendante jusqu’au début des années quatre-vingt-dix. Et donc voilà que sa femme et sa fille ont l’idée très saugrenue d’aller faire leurs courses au supermarché du coin. Là elles vont croiser trois délinquants intellectuellement limités qui vont repérer leur adresse quand elles demandant à se faire livrer leurs courses à la maison. Ils vont les rejoindre, pénétrer dans l’appartement, tuer Joanna et violer Carol. Paul est effondré, son gendre également. Après l’enterrement, il reprend son travail pour ne pas sombrer dans la dépression, et cela va l’amener à Tucson, où tout le monde est armé. On apprend que si Paul tire très bien au pistolet, il n’en a pas moins été dans le temps un objecteur de conscience, plutôt un libéral opposé à la violence comme réponse à la délinquance. Sa rencontre avec le commanditaire d’un gros projet architectural, Jainchill, va lui ouvrir les yeux. Jainchill lui offre d’ailleurs un revolver à barillet. Dès lors, constatant que la santé de sa fille ne s’améliore pas, il va parcourir les rues de son quartier et revenir à la bonne légitime défense des débuts des Etats-Unis. Cependant la police est sur ses traces, elle a repéré que les balles provenaient toutes d’une même arme. Tandis que l’opinion s’agite, les policiers vont remonter la piste de Kersey à partir d’un sac de courses qu’il a laissé trainer derrière lui. Le très compétent lieutenant Ochoa découvre qui il est, mais le procureur et le chef de la police ne veulent pas en faire un martyr. Lors d’une ultime sortie Paul va être blessé. A l’hôpital Ochoa va lui enjoindre de quitter la ville sinon il le déférera devant les tribunaux.

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Les trois voyous ont réussi à pénétrer chez Kersey 

    C’est basé sur un ouvrage du prolixe Brian Garfield, un romancier qui a travaillé avec Donald Westlake, et qui a signé des dizaines de romans dans le genre noir, et dans le genre western en utilisant des quantités industrielles de pseudonymes. Beaucoup de ses romans ont été traduits en français, mais curieusement pas celui-là. Avec le personnage de Paul Kersey, un homme ordinaire qui découvre la violence, malgré lui, Brian Garfield a créé une franchise à succès qui aura cinq épisodes, comme pour l’inspecteur Harry.

    Si on parle très souvent de films noirs pour certains westerns, ici il faut parler du contraire : c’est un western qui se passe en 1974. Cependant, le scénario est bien plus subtil qu’il y paraît au premier abord. En vérité il ne porte pas tellement sur la légitime défense, mais sur la peur que les honnêtes gens connaissent dans leur quotidien. Dès lors, comment faire face à cette peur ? Comment l’affronter ? Paul Kersey va le faire en se reniant, il était un libéral non violent – c’est tout juste si dans le film il n’est pas végétarien – qui fait son autocritique. Et cette autocritique, il la fait parce que sa femme est morte et que sa fille est devenue folle. Autrement dit, c’est un repentant qui a cru un peu trop à l’american way of life. Les images idylliques qui au début du film montrent Paul et sa femme sur la plage à Hawaï, permettent de mesurer à quel point la consommation est émolliente. Paul reviendra sur cette question lorsqu’il va discuter avec son gendre qui lui explique que les civilisés ne donnent pas dans la légitime défense et que par là ils se distinguent des Américains de la frontière. Derrière ce débat, il y en a un autre. En effet c’est en allant à Tucson, présenté comme une ville de ploucs, que Paul ouvre les yeux et se convertit, le bon sens campagnard de Jainchill aura eu raison des théories un peu trop sophistiquées de la ville. Enfin, il y a le goût de la violence qui va infecter et modifier la vie de Paul. Au début, il tremble, il vomi, il est choqué d’utiliser la violence, puis non seulement il s’y habitue, mais il ne peut plus s’en passer et va rechercher le conflit en permanence en errant dans les rues sombres de New York. Et si au début il frappe avec un rouleau de pièces de monnaie enfermé dans une chaussette, il va ensuite user plus simplement d’un .32. On sent qu’il y prend du plaisir, comme le spectateur, à voir cette racaille se faire éparpiller. Il y a donc une vraie ambiguïté qui est maintenue jusqu’à la fin. Un autre élément de réflexion porte sur l’effet de la légitime défense sur la population, le message est clair, elle est un exemple à suivre. D’ailleurs après le travail de dératisation de Paul Kersey, la criminalité baisse radicalement ! Et Jainchill affirme que dans les régions où le port d’arme est autorisé, la criminalité est très faible. Ces deux affirmations sont fausses, mais elles servent à porter un discours néo-libéral qui avance que la société c’est « la guerre de tous contre tous » et que seuls les plus forts ont le droit de survivre. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Paul va réagir violemment à la première agression qu’il subit 

    La question qui se pose est de savoir si tout cela peut faire malgré tout un film. Curieusement la réponse est oui. Même si le point de vue est étroit, même si Michael Winner n’est souvent pas un très bon réalisateur. Il y a d’abord une très bonne utilisation des décors naturels urbains. Et une sorte de distance ironique qui est prise avec le sujet. Presque tous les protagonistes sont des pantins, que ce soit Paul Kersey, ou les délinquants, Jainchill qui mime l’Ouest profond à destination des touristes, et bien sûr le lieutenant Ochoa. La caméra très mobile capte plus le comportement que les intentions. C’était la mode de filmer New York comme la ville de la turpitude incontrôlable, souvenez-vous de French connection, ou de Serpico. C’était aussi une époque où les procès de la police newyorkaise étaient nombreux pour cause de corruption. On va donc filmer des quartiers qui se déglinguent, des enfilades de rues sales et délabrées, le métro comme un endroit très dangereux à fréquenter. On verra d’ailleurs à un moment un policier fuir dans le métro l’arrivée de deux délinquants, il ne veut pas d’ennui. Les images sombres et le froid de New York sont opposés à la chaleur et aux couleurs de Tucson. C’est plutôt bien filmé, la profondeur de l’espace est bien saisie, et le jeu dans les escaliers du métro ou qui mènent à un parking en sous-sol permet d’accroître la tension. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Dans le métro il tue froidement deux délinquants 

    Bien que le film soit assez court, une heure et demie, les assassinats de délinquant sont un peu répétitifs et en la matière Michael Winner n’a pas fait preuve d’imagination : deux ou trois délinquants se pointent – ils naviguent en bande parce qu’ils sont lâches – Paul Kersey sort son calibre et les plombent. Le plus souvent il s'acharne d'ailleurs sur les blessés. Le plus drôle c’est sans doute la réaction de la justice et de la police qui cherchent à garder le monopole de la violence et donc qui vont tout faire pour étouffer l’affaire Kersey. C’est une vision plutôt anarchiste : l’Etat confisque le pouvoir des citoyens et s’applique à les fragiliser car c’est de cette fragilité qu’ils tiennent leur pouvoir. A travers l’anonymat de la grande ville, et aussi l’indifférence des gens pour ce qui se passe autour d’eux, il y a quelque chose que Winner arrive bien à saisir comme le relâchement du corps social. Mais on ne peut pas y couper, le message est clair, il faut rétablir l’ordre, notamment en simplifiant le travail de la police, en lui donnant un peu plus de pouvoir. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Après avoir provoqué des voyous dans un bar en leur montrant ses billets, Paul les assassine 

    L’interprétation est évidemment emmenée par Charles Bronson qui va trouver dans cette figure monolithique de Paul Kersey la gloire et accéder au statut de star. Certes il avait déjà fait de bons succès internationaux après Il était une fois dans l’Ouest, mais là il va exploser le box-office. Il est un peu moins mauvais que d’ordinaire, c’est-à-dire qu’il manifeste tout de même des émotions. Lui donner le rôle d’un architecte, un semi-intellectuel, est assez osé. Les autres personnages sont plutôt grimaçants. Dans un petit rôle de semi-débile, on reconnaitra Jeff Goldblum. Les rôles féminins sont réduits à leur plus simple expression, ce sont des faire-valoir, et si ces femmes ne se font pas tuer, elles sombrent dans la folie. On félicite Winner de ne pas nous avoir infligé une nouvelle fois Jill Ireland. Vincent Gardenia est le lieutenant Ochoa, avec pas plus de conviction que ça. Steve Keats dans le rôle du beau-fils est assez transparent, et on ne sait pas trop s’il veut se débarrasser de sa femme, ou si au contraire il veut la sauver. L’interprétation de Stuart Margolin dans le rôle de Jainchill est assez grotesque. Mais je me rends compte que tout ça ne compte pas vraiment car le film, et la manière dont il est tourné, ne demande pas de subtilité dans l’interprétation puisque les caractères ne sont volontairement pas approfondis.

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974  

    Paul est cerné 

    Bref le temps a passé sur ce film et sans être un chef d’œuvre incontournable, il annonce un changement d’époque, la fin de l’insouciance, aussi bien pour les gens honnêtes que pour la canaille. C’est donc bien un film politique malgré ses confusions apparentes qui suppose que le développement de l’Etat engendre plus de problèmes qu’il n’en résout. Et en effet aux Etats-Unis le développement de la délinquance au cours des années soixante et soixante-dix a accompagné l’accroissement régulier des effectifs policiers. La musique est de Herbie Hancock. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Le lieutenant Ochoa demande à Paul de quitter la ville

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/l-inspecteur-harry-dirty-harry-don-siegel-1971-a130654048

    « Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967Allo, l’assassin vous parle, The 3rd voice, Hubert Cornfield, 1960 »
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