• Les scélérats, Robert Hossein, 1959

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Voici une autre collaboration cinématographique entre Frédéric Dard et Robert Hossein. Il y en a eu six d’officiellement répertoriées, et peut être une septième ou une huitième[1]. Cette fois, Dard a participé à l’écriture du film aussi bien comme adaptateur de son propre roman[2] qu’en tant que dialoguiste. Et donc s’il y a trahison, il en est responsable aussi. C’est sans doute un des romans noir de Dard des plus emblématiques. Si en effet cela part une nouvelle fois d’un trio, un homme pris entre deux femmes, une très jeune, et une plus mûre, l’arrière-plan est une confrontation sociale, pour ne pas dire une lutte des classes. Chacune des deux femmes représente une classe particulière. D’un côté une riche bourgeoise neurasthénique qui sombre dans le chagrin et dans l’alcool, et de l’autre une jeune fille de basse extraction qui veux s’approprier son mari quel que soit les risques, et qui pour cela veut bien détruire tout ce qui se trouve sur son chemin. Il y a quelques romans de Frédéric Dard qui montrent une conscience sociale assez aigüe, que ce soit celui-ci, ou La dynamite est bonne à boire[3], ou encore Le pain des fossoyeurs[4].

    Dans Les scélérats, cela se double d’une transformation en profondeur de la ville vers la fin des années cinquante. En fait il s’agit de la banlieue ouest de Paris, et plus particulièrement d'Elisabethville, à côté des Mureaux, rebaptisée ici Léopoldville, dans cet espace en transformation où la zone pavillonnaire et riche jouxte les reliquats d’un bâti pauvre et plus ancien qui va bientôt céder la place à des cités de type HLM. Le héros masculin de ce trio infernal est Jess Rooland un américain qui travaille pour le SHAPE installé tout à côté à Louveciennes. Il va y avoir donc une fascination morbide de la part de la très jeune Louise issue d’un milieu pauvre en voie de disparition, pour une forme de modernité amené par ces américains riches et névrosés. Le désir sexuel apparait ainsi comme une arme de guerre pour conquérir ce qu’on n’a pas. Et si les choses se terminent mal, c’est bien parce que l’ambiguïté des sentiments de Louise a créé un piège mortel pour les trois membres de ce curieux mélodrame. 

    Extrait : « Vous allez me dire qu’un pays où l’on a été élevé, on devrait à la longue s’y habituer et l’aimer ? Eh bien, vous voyez que non. J’ai toujours eu horreur de Léopoldville, probablement parce que je l’ai toujours vu tel qu’il était : triste et artificiel. Les cités ne doivent pas être construites d’un seul coup et par un seul homme, ça leur donne trop l’aspect de clapiers et par conséquent, à ceux qui les habitent, l’aspect de lapins »… « Moi qui aime la nature, j’ai horreur des cultivateurs de par-là, parce que ce ne sont pas des vrais paysans, parce que ce ne sont pas de vrais paysans. Ils ont des tracteurs et portent des blue-jeans et des bottes d’aviateur qu’ils achètent à Paris dans les magasins de surplus. Le dimanche ils vont jouer aux courses dans des autos neuves et leurs femmes ont aussi leur voiture. C’est fou ce que le poireau rapporte quand il pousse aux portes de Paris. »

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Les Rooland embauchent sur son insistance Louise qui s’ennuie, comme bonne à tout faire. Très rapidement la jeune fille comprend que ce couple sans façon, qui accepte que Louise mange à leur table, est miné par un drame secret. Thelma dont la vie est vide et qui passe son temps à écouter de la musique en veut énormément à Jess, et elle s’est mise à boire plus que de raison. Les disputes sont nombreuses. Le couple doit fêter son anniversaire de mariage avec un grand nombre d’invités pour la plupart des américains qui travaillent avec Jess. L’alcool aidant, Thelma va se mettre à flirter ouvertement avec Ted. Louise les dénonce alors qu’ils sont en train de s’embrasser dans la voiture de Ted. Elle prétend avoir vu des voleurs. Tout le monde peut ainsi surprendre Thelma. Jess est furieux et gifle Louise qui s’en retourne chez ses parents. Mais le couple vient la rechercher. Louis apprendra que Thelma a perdu son enfant dans un accident de voiture dont elle rend Jess responsable. Les choses continuent comme ça cahin-caha, jusqu’au moment où Thelma a un accident, aspirée par le train alors qu’elle relève la barrière, elle est emportée par une ambulance. Dans l’ambulance elle est accompagnée par Louise. Après les obsèques, Jess est de plus en plus sombre et se met à boire. Louise qui espérait avoir son patron pour elle toute seule est déçue. Un soir alors que tous les deux ont un peu bu, elle s’offre à lui. Mais Jess qui a toujours été épris de sa femme, ne peut accéder à ses désirs, il la rejette. Alors, pour se venger, elle lui raconte qu’en réalité elle a obtenu des confidences de Thelma qui désigne Jess comme le responsable de sa mort. Jess effondré s’en va en voiture et trouvera la mort au passage à niveau.  

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    De l’autre côté de la rue habite un couple d’Américains 

    Bien que le scénario suive l’intrigue développée dans le livre, il y a des différences importantes. La première est dans le ton adopté. En effet, dans l’ouvrage écrit par Dard, la véritable héroïne est Louise, le couple d’Américains n’existe que par rapport à elle. Il est écrit à la première personne du singulier : c’est la jeune fille qui parle. C’est un procédé littéraire particulier que de voir comment un homme dans la force de l’âge se met à la place d’une fille de 17 ans qui peine à sortir de l’adolescence. Et si mes souvenirs sont exacts, c’est la première fois que Dard employait ce procédé. Il réitérera dans Les mariolles[5] et également dans L’accident[6]. C’est d’ailleurs selon moi ce qui donnait beaucoup de force au roman. Or dans le film, sans doute pour des raisons de production, il fallut donner un peu plus d’importance à Jess et Thelma. Le simple passage de la subjectivité de Louise à la diversification des comportements du trio obère assez l’aspect social de l’histoire. Dans l’ouvrage il est clair que Louise se place comme bonne à tout faire non seulement parce qu’elle est attirée par ces riches américains, mais aussi parce qu’elle n’a guère de choix : c’est ça, ou l’usine avec un travail harassant et mal payé. Louise est également un peu plus âgée dans le film. Ce qui lui ôte un peu plus de son innocence.

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    Louise s’insère dans la vie de deux être neurasthéniques et tristes 

    D’autres points très importants ont été modifiés. Dans l’ouvrage Louise est en opposition avec sa famille. Sa mère vit en concubinage avec une sorte de beau-père aigri, ouvrier déchu, communiste et alcoolique qui a du mal à travailler régulièrement. Or dans le film Arthur est devenu un peintre un peu lunaire qui est très tendre avec sa fille. Dès lors la démarche de Louise est moins compréhensible, elle ne cherche plus une famille de substitution à tout prix. Le film est donc bien moins violent que le livre, d’autant que le doute s’installe de savoir si Louise oui ou non a achevé Thelma dans l’ambulance. Si en effet elle l’a fait, alors c’est une femme – bien que jeune – qui est froide et calculatrice. Sinon, elle est victime de la situation de promiscuité dans laquelle elle vit avec des riches américains complètement névrosés. Pour des raisons difficiles à comprendre aujourd’hui, Hossein a été moins loin dans cette œuvre de cruauté que Dard. Sans doute cela venait de la production qui ne pouvait pas dépeindre une si jeune fille sous des traits aussi noirs et cruels. Egalement, dans le film Jess est bien attirée par Louise, mais il repousse l’idée de trahir sa femme. Dans l’ouvrage c’est bien plus cruel : Jess engrossera Louise qui, on le comprend, va devoir supporter le calvaire de rester fille-mère, comme sa propre mère ! Au trouble des amours ancillaires, très souvent célébrées par Frédéric Dard, notamment dans les San-Antonio, s’ajoute la fatalité d’être enceinte hors mariage. C’est dire que Louise s’en va de désastre en désastre et que sa vie est finie alors qu’elle a seulement 17 ans.

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    De l’autre côté de la rue les parents de Louise n’en perdent pas une miette 

    Ces hésitations dans le traitement cinématographique de l’œuvre font perdre beaucoup de l’intensité dramatique de l’histoire. Egalement Hossein use d’une voix off en remplacement du monologue de Louise dans l’ouvrage. Ce n’est pas une bonne idée car on aboutit à une mise à distance du sujet. Mais c’était peut-être la seule compatible avec le parti pris de redistribuer les cartes en fonction du trio, autrement il aurait fallu tout recentrer sur le personnage de Louise et en convaincre la maison de production. Ce qui était commercialement risqué. Le fait de gommer le back ground social amène Hossein à ne pas utiliser les décors naturels d’une banlieue en voie de décomposition et de modernisation. C’est tourné en studio, et si le décor de la maison des Rooland est judicieux, l’opposition avec l’immeuble où habitent les Martin apparaît un peu artificielle. On comprend assez mal comment une maison aussi moderne que celle des Rooland pourrait exister dans cette rue abandonnée. La frontière entre les deux mondes est ainsi assez mal définie. Et de ce fait, l’aspect criminel de l’histoire devient moins intéressant. Car il y a un crime et c’est l’innocente Louise qui est par la force des choses la criminelle. Le choix du huis clos dans la maison des Rooland donne forcément un aspect théâtral au film.

    Pour le reste le film conserve les qualités des mises en scène de Robert Hossein, une grande fluidité et le vrai sens de l’espace. Il a disposé d’un budget solide, avec un traitement des décors et de la photographie excellent. Jacques Robin avait déjà travaillé avec Robert Hossein, et il travaillera à nouveau encore avec lui. Il deviendra par la suite réalisateur sans trop de succès, mais il réalisera en 1964 Les pas perdus avec Michèle Morgan qui est un très bon film aussi. La dernière partie quand on assiste au désespoir de Jess, est filmée en cadrant les acteurs d’assez loin. Cela accentue la distance qui s’est installée entre Jess et Louise du fait de la mort de Thelma, et donc l’inutilité de cette grande maison luxueuse.

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Pour leur anniversaire de mariage, les Rooland ont invité beaucoup de monde 

    La distribution est bien choisie. Michèle Morgan venait tout juste de perdre son mari, Henri Vidal qui fit un long parcours un peu désinvolte avec la cinématographie de Frédéric Dard. On l’a dit longtemps marquée par cette perte[7]. Elle manifeste ainsi un chagrin réel qui donne beaucoup de poids à son interprétation de la névrosée Thelma. Robert Hossein est Jess, son mari qui ne sait plus que faire pour ranimer une passion morte. Bien qu’un peu en retrait, comme s’il attendait un miracle, il est excellent, tout en retenu. En réalité c’est Perrette Pradier qui, dans le rôle de Louise, est la plus remarquable. C’était semble-t-il son premier rôle important, elle rejouera encore sous la direction de Robert Hossein dans Le jeu de la vérité. Elle aura cependant du mal à construire une carrière solide et se spécialisera dans le doublage. Dans Les scélérats, elle joue de son physique à la fois encore juvénile mais austère et calculateur. Mélange de dureté et de pulsions mal contrôlées, elle est révoltée sans trop savoir quoi faire de cette révolte. L’autre rôle important est celui d’Arthur interprété par le très bon Olivier Hussenot.

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Dans l’ambulance Thelma semble vouloir faire des confidences à Louise 

    La musique va jouer un rôle décisif dans le film. Elle est la marque de l’attrait de Louise pour la modernité quand elle s’efforce de copier Thelma. Ce sera donc une musique de jazz, très orchestrée. C’est plus class évidemment que le Loving you de Presley qui revient en permanence dans le roman. Signée du père de Robert Hossein comme pour la quasi-totalité des films qu’il a réalisés, elle ajoute au caractère fiévreux de l’histoire. Elle est excellente, d’ailleurs André Hossein était un très bon compositeur de musiques de film, et pour ma part je trouve qu’il n’a pas eu assez souvent l’occasion de le démontrer.  Le lancinant thème dit de Michèle Morgan contribue à l’atmosphère moite de la réalisation.

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Après la mort de Thelma Jess s’enferme dans sa solitude 

    Le film a connu un très bon succès commercial et critique qui a relancé la vente du roman qui vient d’être traduit en anglais. Il est difficile de le juger correctement quand on connait l’ouvrage de Frédéric Dard presque par cœur. Il est vrai que celui-ci compte sans doute parmi ce que Dard a écrit de mieux dans la série des « Spécial Police », et il s’est très bien vendu à travers les rééditions successives. Bien que l’ensemble soit plus qu’honorable, il y manque un peu de crasse et de folie pour qu’il soit un très grand film noir.

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

     

     


    [1] Il se pourrait que Le jeu de la vérité, mis en scène par Hossein ou La sentence de Jean Valère doive quelque chose à Frédéric Dard.

    [2] Fleuve Noir, 1959.

    [3] Fleuve Noir, 1959.

    [4] Fleuve Noir, 1957.

    [5] Fleuve Noir, 1960, le livre sera porté à l’écran sous le titre La menace par Gérard Oury.

    [6] Fleuve Noir, 1961, le film sera porté à l’écran sous ce titre par Edmond T. Gréville.

    [7] http://www.parismatch.com/People/Michele-Morgan-joue-pour-Henri-Vidal-1149038

    « Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960L’accident, Edmond T. Greville, 1963 »
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  • Commentaires

    1
    le Piton
    Mardi 14 Mars à 09:59

    Bonjour mon Ami,

    Comme d'habitude un nouvel article très intéressant que j’ai immédiatement partagé.

    Cependant, j’y ai relevé une erreur, très minime, j’en avais d’ailleurs déjà parlé avec Dominique Jeannerod lors d’une de ses conférences.

     

     

    J’ y arrive : « En fait il s’agit de la banlieue ouest de Paris, et plus particulièrement des Mureaux, rebaptisée ici Léopoldville, dans cet espace en transformation où la zone pavillonnaire et riche jouxte les reliquats d’un bâti pauvre et plus ancien qui va bientôt céder la place à des cités de type HLM.» je suis tout à fait d’accord, sauf pour Les Mureaux. Quand on connait la région il est immédiatement évident que la ville est une localité se trouvant, tout prés des Mureaux,  à cheval sur les communes d’Aubergenville et Epône ayant depuis quelques décennies une parti des usines Renault de Flins sur son territoire, elle a été créée en 1928 et elle se nomme ???????? Elisabethville, elle doit son nom à la reine des Belges, qui patronna le projet.  Voilà ! là il y a évidence avec Léopoldville, non ?

    Je t'embrasse

    2
    Mardi 14 Mars à 12:47

    Merci pour cette excellente précision. Je vais rectifier. Il faut dire pour a défense que je ne connais pas très bien ce coin. 

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