• The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

     The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    C’est sans doute un des films les plus mal connus des frères Coen, il y a des nombreuses raisons à cela. Leur idée était je pense de faire un vrai film noir, et c’est peut-être pour cela qu’il se passe en 1949. Bien qu’il ait été tourné en couleurs, la copie originale selon les frères Coen est bien en noir et blanc. Les références au film noir sont encore plus abondantes que d’ordinaire. Bien qu’ils ne soient pas de la même génération, c’est un point commun qu’ils ont avec Jean-Pierre Melville, cette manie de se servir de plans, de noms, de situations empruntées à d’autres films et auteurs, sans pour autant être des plagiaires, en ce sens qu’ils conservent toujours un style personnel reconnaissable au premier coup d’œil. Ils empruntent aussi bien à Robert Siodmak de Phantom lady, qu’au Hitchcock de Shadow of doubt qui se passe aussi à Santa Rosa, ou encore à Asphalt jungle avec le nom de l’avocat Freddy Riedenschneider qui est copié sur Reidenschneider, le cerveau du casse. De Double indemnity de Billy Wilder ils retiendront la scène finale de l’exécution, mais aussi le nom de Nirdlinger. La relation entre Rachel et Ed Crane est aussi de même nature que celle qu’on peut trouver dans Lolita de Stanley Kubrick. D’autres ont relevé aussi des rapports entre ce film et Dial M for Murder d’Hitchcock. Mais cette avalanche de références n’a pas pour objet de refaire un film noir à la manière des grands maîtres du genre, c’est plutôt une façon de le dépasser. Mais pour atteindre quel but ? comme on va le voir il y en a plusieurs  qui ouvrent des pistes sur la signification de ce qu’est le film noir dans l’histoire des Etats-Unis 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Ed et Frank attendant le client 

    Ed Crane est coiffeur dans la petite vile le de Santa Rosa. Il travaille dans la boutique de son beau-frère Frank. Il est marié à Doris qui entretient par ailleurs une liaison avec son patron Big Dave qui l’emploie comme comptable. Un jour alors qu’il coupe les cheveux d’un homme chauve, Tolliver, il lui vient l’idée de s’associer avec celui-ci pour ouvrir une chaîne de nettoyage à sec. Ed est intéressé mais n’a pas d’argent. Il lui vient alors l’idée de faire chanter Dave en lui envoyant une lettre anonyme. Big Dave va payer, et Ed donne l’argent à Tolliver contre un vague bout de papier. Mais Big Dave va éventer la supercherie, il convoque Ed, une bagarre s’ensuit et Ed le tue. C’est cependant Doris qui va être accusée du meurtre car les policiers ont apopris qu’elle avait maquillé les comptes. Ed va chercher un bon avocat pour la tirer d’affaire, il engage, avec l’aide de Frank, Freddy Riedenschneider qui est très cher. L’avocat monte une défense destinée à mettre en doute la moralité de Big Dave. Il semble que tout doive bien se passer, mais Doris se suicide. Le médecin légiste va révéler à Ed qu’elle était enceinte, alors que lui et elle n’avaient plus de relations sexuelles. Il n’y aura pas de procès. Encore plus seul qu’auparavant, Ed va se tourner vers la très jeune Rachel qui joue du piano et qu’il va voir très souvent. Il pense l’aider en l’emmenant voir un professeur qui peut-être la fera sortir du rang. Mais celui-ci lui explique qu’elle n’a aucun talent. Au retour, Rachel tente de le récompenser de sa sollicitude en voulant lui faire une fellation. Mais cela entraîne un accident. A son réveil, Ed apprend que Rachel n’a été que blessée, mais les flics l’arrêtent pour le meurtre de Tolliver à cause du papier qu’il avait signé. Selon Ed, c’est Big Dave qui l’a tué puis balancé avec sa voiture au fond d’un lac. Il va y avoir un procès. Freddy Riedenschneider est de nouveau engagé, mais au bout d’un moment il va abandonner faute d’argent, et il sa être remplacé par un avocat commis d’office qui lui conseille de plaider coupable. Cela va le conduire à être condamné à la chaise électrique. En attendant l’exécution, Ed rédige ses mémoires, un journal l’a payé pour cela, où il explique le déroulement véritable de l’affaire. Puis il est exécuté. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Big Dave fait part de ses soucis à Ed

    C’est en quelque sorte l’éveil d’un homme endormi à la conscience de soi. Pour des tas de raisons, il a été réduit trop longtemps à la passivité, mais en réagissant, il va provoquer des catastrophes en chaînes. Le titre américain, The ma who wasn’t there, évoque un homme qui n’est pas là, c’est-à-dire absent de lui-même. Il ne parle presque pas, ne communique rien, ne manifeste aucune émotion. Rien ne semble le déstabilisé et pourtant il va l’être par la jeune Rachel qui manifestement l’attire, mais dont il ne sait que faire. L’ensemble des relations sociales et familiales apparaissent factices et empruntées. Seul le mensonge les fait tenir debout. Ed est un fantôme, mais les autres sont-ils plus vivants que lui ? C’est un portrait de l’Amérique qui commence à se vautrer dans les délices de la consommation et de la compétition. Ed n’est pas un criminel, ni même un homme méchant. S’il tue Big Dave, c’est juste en se défendant comme il peut. Et il manifeste finalement suffisamment de compassion pour faire son possible pour tirer Doris du mauvais pas où elle s’est mise. Pourquoi le fait-il ? C’est ambigu, sans doute le fait-il par devoir parce qu’ils sont mariés, mais on sent qu’il y a chez lui une certaine attention, par exemple quand il lui rase les jambes dans son bain, ou quand elle est ivre et qu’il l’emmène pour lui éviter la honte. Il est plus compatissant qu’on ne le croit au premier abord. Car il voudrait être utile, c’est pour ça qu’il se rêve en protecteur de la jeune Rachel qui n’en demande pas tant et qui ne rêve pas du tout de devenir une musicienne de concert. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Ed est venu trouver Tolliver 

    Si son comportement déclenche la tempête, les victimes de ces embrouilles sont tout de même coupables. Tolliver est un petit escroc qui joue la comédie pour embrouiller un coiffeur d’une ville de province qui ne comprend rien du tout à la vie moderne. Big Dave entretient une liaison avec la femme d’Ed qui soi-disant est son ami. Doris est pire encore, elle tombe enceinte de sa tromperie. Ils sont punis. Et le seul qui est puni à tort finalement c’est Ed car, comme on l’a dit, il n’a tué Big Dave qu’accidentellement, même s’il est coupable d’avoir voulu monter un petit chantage. Il est victime de cette volonté de réussir qui ronge l’Amérique et qui conduit tout le monde vers des comportements criminels. Si Ed monte un chantage scabreux, c’est parce qu’il veut réussir pour s’émanciper de la tutelle de son beau-frère et peut-être pour plaire à Rachel. L’univers dans lequel évolue Ed est un univers aseptisé, propre, presque clinique. Il balaie les cheveux coupés sur un sol immaculé. Toute cette petite vie sans fantaisie est mécanique et bien cadrée. C’est donc un point de vue critique qui nous démontre qu’une vie trop bien réglée conduit au meurtre, au mensonge et à la dissimulation. Ed n’est pas un révolté, c’est l’inverse, il a peur d’être un marginal, il veut être moderne. C’est cette volonté d’adaptation qui sera sa perte. Par contre c’es un homme frustré sur le plan sexuel.   

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Les Crane vont à un mariage 

    Dans ce portrait féroce de l’Amérique, la justice est une cible de choix, elle juge tout à contretemps, et les avocats n’ont strictement aucune conscience professionnelle, il ne vise qu’à préserver leur ego. Freddy Riedenschneider est déçu quand il apprend la mort de Doris, non pas parce qu’il compatit, mais parce qu’il est privé d’une plaidoirie qu’il pressentait brillante. Le juge balance des peines qui ne sont pas en rapport avec les crimes commis. Bien que le portrait de Doris soit moins fouillé que celui d’Ed, c’est bien de ce côté qu’il nous faut rechercher un début de révolte. Bien sûr elle est malhonnête et elle se fait rouler dans la farine par Big Dave qui l’exploite financièrement et sexuellement, mais enfin, elle essaie de briser les cadres et de sortir de la place qu’on lui a assignée. Elle en sortira d’ailleurs, en se pendant ! Les femmes sont au fond moins bien adaptées à ce monde de compétition. Rachel refuse de devenir une « grande » musicienne. La femme de Big Dave s’est réfugiée dans la folie complotiste – les Coen rappelle d’ailleurs que c’est vers cette époque que les médias américains ont commencé à mettre en scène cette fable de visites périodiques des extra-terrestres dans leur pays. Ce film est une collection de frustrations typiques de la société d'abondance qui s’annonce : la critique de la famille sous-jacente au fond c’est la critique de la société de consommation. Mais l’action criminelle mène l’ensemble des protagonistes toujours plus bas. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Big Dave a donné rendez-vous à Ed dans son magasin 

    C’est toujours Roger Daekins qui est à la photographie, mais cette fois il n’a plus la palette des couleurs pour filmer. Encore que ce que je dis est un peu faux puisque le film a d’abord été tourné en couleurs avec qu’on le passe au noir et blanc. C’est d’ailleurs assez étonnant. John Alton le grand photographe du film noir classique avait écrit un livre Painting with light pour décrire son travail[1]. Il donne les clés pour comprendre comme e, jouant sur les ombres, les éclairages latéraux, ou les volutes de fumée on recrée un autre univers tout aussi diversifié et flamboyant de celui qu’on peut obtenir avec la couleur. Alton qui savait aussi faire la couleur, a travaillé avec Anthony Mann, Richard Brooks, Joseph H. Lewis, Don Siegel. Il est de ceux qui ont inventé le film noir. Il faut avant de comprendre la mise en scènes des frères Coen partir du fait que The man who wasn’t there est un hommage au grand photographe.  Cet hommage au grand photographe est compris dans le système des frères Coen qui est de revisiter l’Amérique et son histoire à partir de son cinéma. Cependant, rendre hommage ce n’est pas copier ou plagier, c’est s’inspirer d’eux pour faire autre chose. Dans cette référence, il y a quelque chose de plus moderne si on peut dire, une sorte d’effacement dans l’utilisation des gris qui sont volontairement moins tranchés que chez Alton.   

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    La police vient annoncer à Ed qu’elle a arrêté sa femme 

    Toute la mise en scène des frères Coen est dans ce référencement. Avec Barton Fink et The Hudsucker proxy, The man who wasn’t there est sans doute le moins aéré des des films qu’ils ont tournés. On peut y voir dans ce principe l’enfermement des personnages principaux, mais aussi une manière de rappeler les films noirs de la fin des années quarante qui travaillaient dans des espaces restreints. C’est d’ailleurs ces espaces restreints qui vont obliger les frères Coen a trouvé des angles différents pour leur caméra, mais aussi une plus grande mobilité dans ces mouvements. Le véhicule de l’intrigue c’est Ed Craven. Il est le commentateur de lui-même, ce sera donc un récit subjectif auquel on peut accorder ou non du crédit. Dès le début sa voix calme et posée intervient en contrepoint des images qui vont défiler sous nos yeux. C’est évidemment un vieux truc du film noir qui a pour fonction aussi bien d’accélérer le récit, que de mettre les faits qui se sont déroulés au passé. C’est une sorte de très long flash back qui est déjà en lui-même un éloge de la fatalité. Ed Craven en prenant la parole, en se distanciant d’avec lui-même, prend congé d’une vie qu’il n’a ni comprise, ni appréciée. Les frères Coen vont multiplier aussi les prises de vue plongeante, c’est l’image d’une chute sans fin dans le noir, les recoins sombre de l’existence. C’est frappant cette vision en surplomb quand Ed rencontre Big Dave. Les couloirs de l’hôtel comme ceux de la prison sont utilisés exactement de la même manière et font ressortir justement l’importance de cette esthétique qu’on trouve si souvent dans le film noir du cycle classique. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    L’avocat tente d’élaborer une théorie pour défendre Doris 

    Comme à leur habitude, les frères Coen s’attardent sur les visages en utilisant le champ-contrechamp dans les dialogues. Mais ici les visages sont presque toujours fermés et ne manifestent rien. Ed Craven ne manifeste rien parce qu’il n’a pas d’affectivité. Big Dave et Doris conservent cette fermeture parce qu’ils sont menteurs et dissimulateurs et qu’ils ne veulent pas partager leur secret. Le seul qui manifeste des émotions, c’est Tolliver, l’escroc homosexuel, mais ces émotions sont seulement jouées pour tromper son public. Je me suis demandé pourquoi ce film n’avait pas été tourné dans le format de l’époque, 1,37 :1, mais dans le standard 1,85 :1. En effet ce format aurait mieux convenu à la profondeur de champ que les frères Coen recherchent. A mon avis c’est une concession qu’ils ont faite à l’air du temps de façon à adapter ce film aux exigences des appareils de télévision modernes. C’est quelque chose qu’on peut regretter. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001 

    Ed tente de retrouver Tolliver 

    Après Ô brother qui avait été une production lourde, les frères Coen sont revenus à une forme de cinéma plus indépendante, plus austère, un budget plus modeste, ce qui va modifier leur approche de la distribution des caractères. Ils emploient pour la première fois dans le rôle principal Billy Bob Thornton. Son jeu est fermé, ce qui lui facilite sans doute les choses. Semi-muet, il conserve toutes ses émotions à l’intérieur. On le sait seulement par son commentaire en voix off. Il était à cette époque encore assez jeune, mais il parait très vieux et son complément capillaire est sans doute une erreur. Avec le complément capillaire de Jon Polito dans le rôle de Tolliver, c’est sans doute un peu trop. Frances McDormand est Dorios Crane, elle est curieusement ici très passive, bien moins exubérante qu’à son ordinaire, elle a juste une scène où elle est ivre au mariage d’un de ses lointains parents où elle s’anime un peu. Bien qu’effacée, dissimulatrice elle mourra avec ses secrets, elle est très bien, comme d’habitude. James Gandolfini est Big Dave. Bien que son rôle soit assez bref, il est très présent et finalement assez pathétique, aussi bien quand il perd pied devant le chantage qu’il subit, que quand il se révolte contre Crane. D’autres acteurs récurents des frères Coen contribuent à donner une identité particulière au film. On l’a dit avec Jon Polito. Mais il y a aussi l’excellent Michael Badalucco dans le rôle du beau frère, ou encore Tony Shalhoub dans celui de l’avocat Freddy Riedenschneider. Plus inattendue est Scarlett Johansson dans le rôle de Birdy, elle n’avait alors que 17 ans, mais elle est excellente. A mon sens elle a un peu perverti son talent en jouant par la suite dans des conneries de quatrième zone. Elle retrouvera un peu plus tard les frères Coen dans Hail, Caesar ! 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Le légiste lui apprend que Doris était enceinte 

    C’est donc un film très riche, dense, mais qui manque par moment d’accrocher le spectateur. Malgré un nouveau prix à Cannes, celui de la mise en scène, il n’aura pas de succès, et ne couvrira pas ses frais en salles. La critique restera tout de même assez froide, bien qu’à partir de ce moment là on n’ose plus trop critiquer les frères Coen qui sont considérés comme les grands cinéastes contemporains. Remarquez que cette fois la bande son a été travaillée du côté de la musique classique et de Beethoven. Il faut le voir comme une nouvelle référence au film noir de la grande époque. Comme nous l’avons vu le film noir est à l’origine de l’œuvre des frères Coen. The man who wasn’t there est le dernier, c’est leur chant du cygne en quelque sorte. Ils vont ensuite se disperser dans des comédies plus ou moins policières et réaliser un excellent western, True grit, puis un film assez attachant, Inside Llewyn Davis. Mais en abandonnant le film noir, ils semblent s’être retrouvés sans boussole. The Ballad of Buster Scruggs est très mauvais, c’est du Netflix, un film friqué mais sans envie. Tous les grands réalisateurs qui sont passés à la broyeuse de Netflix y ont laissé leur âme. On annonce pour 2021 un Macbeth à la sauce Woke avec Denzel Washington dans le rôle titre. Je crains le pire. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Ed va être condamné à mort pour un crime qu’il n’a pas commis 



    [1] University of California Press, 1995, second edition 2013.

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  • Commentaires

    1
    Samedi 12 Juin à 19:15

    Merci pour cette analyse fouillée. C'est mon film préféré des frères Coen.

    Dossier frères COEN avec liens téléchargement

    2
    Dimanche 13 Juin à 09:32

    Oui, c'est un très bon film des Coen bros, mais c'est un de ceux qui ont le moins bien marché. Je trouve que leurs derniers films sont moins bons, notamment The Ballad of Buster Scruggs où ils font du Netflix quoi. Je crains le pire pour le Joël Coen. On va bien voir. 

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