• Joker, Todd Phillips, 2019

     Joker, Todd Phillips, 2019

    C’est un film complètement inclassable, tant il emprunte à des genres nombreux et variés, mais aussi par les citations qu’il fait d’une quantité industrielle de films. Le point de départ c’est le personnage de Joker, un héros « négatif ». A l’origine c’est un personnage secondaire de Batman, un de ses ennemis, et un criminel de haute volée. Mais ce ne sera pas le cas ici. Le film a connu une double polémique. D’abord une partie de la presse américaine a perçu le message du film comme une incitation à la révolution et à la violence. C’est le genre de polémique qu’on croyait oubliée depuis des décennies. Mais si polémique il y a eu c’est bien que le caractère subversif du film est assez évident. Todd Phillips n’a pas eu semble-t-il le courage de l’assumer[1]. C’est sans doute dommage pour lui, mais cela indique les limites du réalisateur. La seconde polémique a porté sur les propos de Martin Scorsese. Ce dernier a avancé que le cinéma hollywoodien pourrissait sur pied du fait de la trop grande attraction pour les blockbusters basés sur des superhéros[2]. Todd Phillips auréolé de son Lion d’or obtenu à Venise s’est cru autorisé à le prendre de haut, arguant qu’il y avait aussi des bons films de superhéros. En vérité cette polémique n’a pas de raison d’être, d’abord parce que Martin Scorsese avait failli diriger ce film[3], mais surtout parce qu’entre Scorsese et Phillips, quoi qu’on pense des dérives récentes de Scorsese, il y a un gouffre qualitatif qui n’est pas près d’être comblé. Quand Scorsese a développé Taxi driver, film qui lui a assuré une reconnaissance internationale, il n’a copié personne, tandis que les emprunts de Todd Phillips à Scorsese sont tellement nombreux, notamment à Taxi driver, que cela en devient gênant. Indépendamment de cela le film a connu un succès critique et commercial foudroyant, à la fin du mois de novembre, il avait dépassé le milliard de dollars à l’échelle mondiale, pour un budget relativement modique de 55 millions de $. On murmure que Todd Phillips envisagerait une suite. Mais tout cela ne doit pas faire oublier ce qu’est réellement le film. En vérité c’est tout sauf un film de superhéros, et le plus étonnant justement c’est que cela n’ait pas entravé son succès qui est en train de devenir un des plus gros succès du box-office de tous les temps ! Ça ne mérite pas forcément du respect, mais on peut se demander légitiment pourquoi. 

    Joker, Todd Phillips, 2019 

    Arthur Fleck vient de se faire voler sa pancarte 

    Arthur Fleck est un clown de mauvaise qualité, lugubre et solitaire, il échoue tout dans sa vie. Il prétend être malade et que cela se traduit par des crises de rire irrépressibles et sans raison. Un jour, alors qu’il déambule pour jouer les hommes sandwich, il se fait agresser par une bande de jeunes qui lui volent sa pancarte. Il leur court après, mais il ne va récolter que des coups. Ce premier outrage va le laisser songeur, chez lui il s’occupe de sa vieille mère impotente avec laquelle il regarde les émissions de Murray Franklin dont il cherche à s’inspirer car il à l’ambition de devenir comique de profession. De temps en temps il rencontre les services sociaux qui lui délivrent un traitement pour ses névroses. Il est en même temps amoureux en secret de sa jeune voisine qui a aussi une fillette. Il a acheté un revolver à un collègue de travail. Tout va basculer quand il va perdre son travail : en effet, lors d’une représentation auprès d’enfants malades, il tombe malencontreusement son revolver sur le sol. Déprimé, il rentre chez lui par le métro mais croise un trio de jeunes cadres bancaires qui ennuient une jeune femme. Voyant cela, il réagit en riant compulsivement. Les trois individus prennent fort mal la chose et tentent de lui donner une raclée. Mais, il se rebelle et il sort son revolver et les abat tous les trois. C’est l’acte fondateur du Joker. Également il va tomber sur une lettre de sa mère au milliardaire Thomas Wayne. Elle laisse entendre que c’est le père véritable de Fleck. Celui-ci va être incité à rentrer en contact avec celui qu’il croit être son père. Lorsqu’il le rencontre dans un cinéma, il s’est déguisé pour l’occasion en groom, celui-ci lui dit qu’il n’en est rien, mais qu’en réalité tout le monde lui a menti et qu’il est un enfant adopté et que les preuves existent. Il va se procurer le dossier de sa mère et se rendre compte non seulement qu’il a été adopté, mais aussi que sa mère est folle, qu’elle a été lobotomisée notamment parce qu’elle lui infligeait de mauvais traitements. Entre temps la police s’est mise en route car elle le soupçonne d’être le meurtrier du trio du métro. Il leur échappe tant bien que mal. Des anciens collègues de son travail viennent lui demander des comptes, il en tue un, épargnant le nain. En même temps on se rend compte que sa relation avec Sophie sa jeune voisine n’a jamais existé et ressort du rêve. Un jour où il s’introduit dans son appartement, celle-ci est vraiment surprise de le trouver là et manifeste la peur de se trouver face à un monstre. Sa mère a fait un malaise. Il se rend à l’hôpital où elle a été transportée et se décide à la tuer. Murray Franklin va cependant le convoquer pour une émission télévisée, sans doute pour se moquer de lui. Arthur se transforme, il se maquille revêt un costume de dandy et prend le nom de Joker. Sur le plateau de l’émission, en direct, il va tuer Murray Franklin et s’enfuir par le métro. Cela se passe en même temps qu’une manifestation de clowns. Il va échapper à la police dans le métro parce que les clowns le protègent et donnent une raclée mémorable aux deux policiers. Joker devient un héros, un symbole. La révolte gagne, mais il est arrêté. Les clowns vont le délivrer au milieu d’une situation apocalyptique. Il se met à danser sur le capot de la voiture de la police. La fin est incertaine. Nous voyons Arthur s’échapper de l’asile où il a été enfermé, et probablement où il vient d’assassiner le docteur qui l’interrogeait sur ses actes. 

    Joker, Todd Phillips, 2019

    Dans le métro trois sinistres banquiers harcèlent une jeune femme 

    Le Joker est un personnage de bande dessinée qui a été représenté un nombre incalculable de fois à l’écran. Curieusement il est devenu sympathique au public. Et ce Joker va se saisir de cette opportunité. On ne sait pas trop ce que le réalisateur a voulu faire, étant donné qu’antérieurement il n’avait réalisé que des films sans intérêt et sans nuances, et que ses interviews n’ont pas donné beaucoup de lumières. Mais peu importe ses intentions, ce qui compte c’est ce que nous voyons à l’écran. Le film est très long, plus de deux heures. Le résumé que j’ai tenté d’en donner ci-dessus montre que cela part dans tous les sens. L’action est sensée se passer au début des années quatre-vingts, comme si depuis la situation s’était améliorée. C‘est donc le New York de ces années-là, rebaptisé comme il se doit Gotham, qui va servir de toile de fond. Le héros de cette tragédie est un personnage qui oscille entre la folie furieuse et la victime du regard que les autres posent sur lui. C’est un homme malade et seul qui semble n’avoir ni origine claire, ni destination certaine. Perdu au milieu d’une ville glauque, il va tenter d’attirer les regards sur lui, d’abord en tentant de faire rire, ensuite en allant à la rencontre d’un improbable père, et enfin en participant à une émission de télévision où Murray Franklin va tenir le rôle d’un père de substitution, et quelque part c’est bien grâce à ce dernier que le Joker va naitre et retrouver sa dignité. Pour le reste il sera incapable d’attirer l’attention de qui que ce soit. C’est donc un homme frustré et sans amour, la belle Sophie n’a aucun regard pour lui. Il est donc prisonnier de ce manque d’amour qui est au fond le résultat du manque d’amour de sa propre mère. 

    Joker, Todd Phillips, 2019

    Arthur rentre harassé chez lui 

    Le second thème est l’opposition de classes. C’est en voyant ce film que nous nous rendons compte que quelque chose dans l’Amérique de Trump a changé. En refusant d’adhérer au discours libéral selon lequel les pauvres sont les premiers responsables de leur misère à travers le portrait de l’horrible Thomas Wayne, il sonne la fin de l’idéologie de la réussite pécuniaire. Les critiques qui ont attaqué vertement ce film aux Etats-Unis ne s’y sont pas trompés. C’est bien un film anti-capitaliste quoiqu’en dise son auteur. La révolte des clowns est clairement inspirée du mouvement Anonymous qui voyait ses activistes masqués. Mais en même temps ces clowns sont la conscience de tout ce qui va mal dans notre société moderne. Joker n’est pas leur leader, d’ailleurs il répète, comme le réalisateur, lorsqu’il est interrogé par Murray Franklin, qu’il n’est pas engagé dans quoi que ce soit, et que son seul but serait de faire rire. Joker est donc un emblème d’un mouvement anonyme qui remonte des bas-fonds et qui a pris Thomas Wayne comme tête de Turc. Ce Thomas Wayne doit être compris comme un portrait un peu décalé de Trump. Et au fond on peut penser que le véritable clown c’est lui, et pas Joker. Il y a bien sûr, comme dans les films noirs, un portrait à l’acide des mégalopoles qui produisent le crime que par leur manière de secréter la compétition entre les pauvres et de laisser une partie d’elle-même à l’abandon pour y recevoir ses rebuts. 

    Joker, Todd Phillips, 2019 

    Amoureux de sa voisine, Arthur la suit dans la rue 

    On voit donc que les possibilités de ce scénario sont très grandes. Malheureusement la réalisation n’est pas à la hauteur. La conduite du récit est aléatoire, le rythme n’est pas bon, essentiellement parce que le réalisateur veut trop en mettre, et donc il finit par se disperser. Comme il lui est impossible de concrétiser une histoire d’amour entre Arthur et Sophie, il la traite par dérision sous la forme d’un rêve. Si cela simplifie le travail du réalisateur, cet évitement tombe à plat. A un moment donné Joker va dire qu’il a éprouvé finalement beaucoup de plaisir à tuer, mais cette idée est fugace, insuffisamment explorée parce qu’elle aurait pu donner à ce film une illustration de ce que disait André Breton : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. »[4]. L’autre problème posé par la mise en scène est cette référence à Martin Scorsese et à Robert de Niro. Arthur Fleck, c’est Travis Bickle modernisé. Et d’ailleurs il prendra des poses en jouant avec le révolver, torse nu. Cet hommage est dérisoire car Travis Bickle revenait de la guerre et donc savait manier les armes. Ici Arthur manque de se tirer dans le pied. C’est comme si Todd Phillips tournait le chef d’œuvre de Martin Scorsese en dérision. Arthur est encore plus maigre que n’était Travis Bickle dans Taxi driver. Mais il y a une autre référence à Scorsese et à de Niro, c’est The king of comedy. Dans ce film Robert de Niro incarnait un apprenti comique qui harcelait Jerry Lewis, allant jusqu’à l’enlever tellement il l’admirait. Ici Joker tue Robert de Niro qui se fait appeler Murray Franklin ! C’est une manière au fond pour Todd Phillips de tuer doublement le père ! Ces références cinématographiques omniprésentes plombe la réalisation qui reste de ce fait très inférieur à son modèle. 

    Joker, Todd Phillips, 2019 

    Avant d’assassiner sa mère, Arthur l’assiste 

    C’est l’interprétation de Joaquim Phoenix qui a fait beaucoup pour le succès du film. Manifestement son modèle est Robert de Niro ! En effet on se souvient que ce dernier dans les débuts de sa gloire modifiait radicalement son physique, soit en prenant du poids – Raging bull – soit en en perdant – The last tycoon qui fut le dernier film d’Elia Kazan. Ici Joaquim Phoenix atteint une maigreur qui est même assez gênante, maladive. Ce qui ne veut pas dire que le principal de l’interprétation de Joaquim Phoenix soit basée sur cette transformation physique. C’est à l’évidence un acteur talentueux, même si son physique limite ses possibilités. Il a une manière de marcher quand il rentre seul et solitaire dans les rues de New York qui est semblable à celle de Robert de Niro dans Taxi driver, en plus accablé. Il est également très intéressant quand, une fois transformé en Joker, il prend la parole pour régler ses comptes et s’expliquer avec sûreté et aisance face au monde entier. Il passe aussi très bien de l’accablement à la colère, de la soumission à la révolte. Sans doute obtiendra-t-il l’Oscar pour sa performance. C’est bien sûr lui qui porte le film sur ses épaules. Certes on peut le trouver un peu cabotin, mais, après tout, les acteurs qui ont incarné cette figure n’étaient pas des modèles de discrétion, Jack Nicholson en tête. Aux côtés de Joaquim Phoenix on reconnaitra Robert de Niro dans un petit rôle. Il est certes très précis, mais c’est juste un petit rôle. Zazie Beetz dans le rôle de Sophie est tout à fait convaincante, mais c’est encore un petit rôle où il est difficile de briller. 

    Joker, Todd Phillips, 2019 

    Arthur s’est transformé en Joker 

    Comme on le voit l’appréciation qu’on peut avoir sur Joker est très mitigée. Si on ne peut pas dire que ce film est sans intérêt, il n’est certainement pas un chef d’œuvre. Si on se pose la question de son succès planétaire, on peut dire qu’il s’inscrit dans le contexte de révolte sociale qui secoue la planète, de Paris à Hong-Kong, d’Argentine à l’Iran. En ce sens il est peut-être l’avènement d’une nouvelle conscience sociale au cinéma. Si on le prend aussi comme un baromètre de la santé de l’Amérique trumpiste, on peut dire que celle-ci est en piteux état. Ça fait un petit moment que les films américains nous renseignent sur cet effondrement moral. Mais Joker est le premier film a promettre l’Apocalypse.

     

     

    Joker, Todd Phillips, 2019

    Le Joker est devenu un héros, et la révolte éclate dans les rues de Gotham

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  • Commentaires

    1
    Giuseppina la ciura
    Mardi 3 Décembre 2019 à 21:31
    Cher ami,je suis d'accord avec vous au sujet du film et de Phillips,mais je pense que Phoenix est un acteur extraordinaire.Joker c'est lui. Merci
    2
    Mercredi 4 Décembre 2019 à 07:21

    Oui, il fait une performance

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