• Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

     Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

    A cette époque Duvivier était un cinéaste reconnu, très riche et qui avait vraiment du poids. Il tournait beaucoup, du bon et du moins bon. Pépé-le-Moko sera son chef d’œuvre d’avant-guerre, non seulement il fera un carton en France, mais sera perçu comme très novateur dans le monde entier, notamment aux Etats-Unis où il sera copié dans deux très bons films d’ailleurs, Algiers de John Cromwell, en 1938, et Casbah de John Berry en 1948. Le scénario est basé sur un ouvrage signé Détective Ashelbé. Ce pseudonyme curieux dissimulait Henry de La Barthe – initiales H L B – un journaliste qui donna au moins deux romans de qualité, Pépé-le-Moko et aussi Dédé d’Anvers, autre succès colossal signé Yves Allégret. Il avait créé le journal Détective qu’il revendra ensuite à Gallimard. On trouve aussi son nom au générique de Quai des brumes de Marcel Carné. Mystérieux jusqu’au bout, il disparaitra littéralement à la Libération. S’est-il caché par crainte de représailles ? A-t-il été assassiné ? Quoi qu’il en soit son roman Pépé-le-Moko est aujourd’hui introuvable en français. Mais on peut le lire dans une traduction italienne ! Quand Duvivier décide d’adapter le roman d’Ashelbé, il a déjà tourné quatre films avec Gabin, dont l’immense succès Maria Chapdelaine, La belle équipe et La bandera. Gogotha étant tout de même assez atypique aussi bien dans la filmographie de Gabin que dans celle de Duvivier. A mon sens l’apport de Gabin est capital et renforce le côté un peu réveur et fantastique du film qui dépasse largement le polar exotique. 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

    La police d’Alger se demande comment elle va pouvoir coincer Pépé 

    La police d’Alger tente sans succès de mettre la main sur Pépé-le-Moko, un truand parisien exilé à Alger après un braquage, mais il se terre dans la Casbah où il semble que personne ne puisse le déloger. Il est en ménage avec Ines, et il s’ennuie, bien qu’il mène toujours ses petites affaires de chef de bande, discutant des bijoux volés ou d’un nouveau coup à monter. Une nouvelle tentative d’intervention policière pour capturer Pépé n’aboutit pas. Mais l’inspecteur Slimane qui connaît bien Pépé avec qui il discute souvent, a un plan. Il cherche l’occasion de le faire sortir de la Casbah pour le capturer en ville. L’occasion va lui être donnée quand quelques touristes parisiens s’égarent dans la Casbah. A cette occasion Pépé va rencontrer la belle Gaby, une femme entretenue. Il s’éprend d’elle, et cela semble réciproque. Tandis qu’il prépare un nouveau coup et qu’il doit lutter avec des trahisons multiples, Pierrot, le jeune garçon qu’il a pris sous sa coupe est tué par la faute de l’indicateur Régis. Avant de mourir Pierrot a le temps de se venger et de le tuer d’un cop de révolver. Gaby prend l’habitude de venir voir Pépé, mais lui ne sort toujours pas de la Casbah. Un autre indicateur, Larbi, tente de le piéger, mais Pépé est malin et évente le piège. Il fait parvenir une lettre à Inès par l’intermédiaire de Carlos, mais celui-ci se fait arrêter. Inès qui ne recevra jamais la lettre, ne sait pas que Pépé l’attend, le fourbe Slimane lui ayant fait croire qu’il était mort, et donc elle repart pour la métropole. Pépé apprend alors qu’Inès va s’embarquer sur le Ville d’Oran. Il décide de prendre le risque de s’y rendre et de s’embarquer à son tour. Inès tente de le retenir mais il ne l’écoute pas. Voyant qu’elle ne peut pas le retenir, Inès va le vendre à Slimane. La police vient arrêter Pépé sur le bateau. Inès semble regretter de l’avoir dénoncé dans un accès de jalousie. Pépé ne reverra pas Inès, il regarde par delà les grilles le bateau s’en aller vers Marseille. Mélancolique et vaincu, il se suicide. 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937 

    Pépé tente de vendre des bijoux volés 

    Si ce film est mythique, c’est d’abord parce qu’il s’agit d’une histoire très complexe au-delà de sa simple linéarité. Le point le plus important n’est pas forcément l’histoire d’amour romantique entre Gaby et Pépé, mais plutôt le fait que dans la Casbah Pépé est en prison puisqu’il ne peut en sortir. Mais cette prison est l’image de la condition humaine. L’impossibilité de vivre dans un monde sans perspective. Car en apparence Pépé a tout ce qu’il lui faut. Il a de l’argent, une maitresse dévouée, de bons amis plus ou moins fidèles. Il va même trouver sa dose de rêves dans sa rencontre avec Gaby. Il pense être amoureux d’elle. Mais en vérité, elle n’est que l’image de sa vie passée à Paris dont il a la nostalgie. Au fond il ne sait pas qui elle est, et si elle l’admire pour sa force de caractère, elle ne l’aime pas vraiment. A partir de ce point de vue, se déploie un jeu de dupes comme Duvivier les adore. Pépé aime Gaby, mais celle-ci repart pour Marseille sans trop se soucier de Pépé qu’elle croit mort. Inès aime Pépé, lui est dévouée, mais elle ne peut pas supporter qu’il l’a délaisse et elle le vend à Slimane. Pépé à l’image d’un homme droit et vertueux qui sait se faire respecter, mais il est entourer de fourbes de toute nature. Bien sûr il y a Slimane qui est au fond jaloux de Pépé et de sa force, et qu’il ne rêve que de détruire alors qu’au fond il s’en moque que celui-ci soit ou non un criminel. Il fait de sa capture une affaire personnelle. Il y a ensuite Régis, l’indicateur qui fait plonger Pierrot pour avoir Pépé. Larbi est encore un autre indicateur besogneux, sans envergure, il rate tout ce qu’il entreprend. Autrement dit pépé dans son propre milieu, alors qu’il pense que la Casbah le protège, est déjà cerné. 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937 

    Régis explique comment il va piéger Pépé 

    Pépé a tout de même de solides amis, Carlos, le grand-père qui est aussi un expert en bijoux, le jeune Pierrot qu’il tente de protéger sans y arriver vraiment, et jusqu’à la pauvre Tania. C’est donc aussi un hymne à l’amitié. Inès serait son plus sûr soutien, encore faudrait-il qu’il lui donne un peu d’amour. L’ambiguïté, c’est la Casbah. Personnage décisif, ce quartier pauvre d’Alger est d’abord un labyrinthe où tout le monde finit par se perdre. Et dès que l’on tente d’en sortir, on risque la mort. Je crois que c’est cela qui est le plus original dans le film, d’avoir fait de ces ruelles tortueuses et de ces terrasses un personnage central, étouffant, corrupteur. Cette architecture retient les populations comme dans un filet. C’est à cause de la Casbah que Pépé va perdre le contrôle, car la sécurité de sa retraite ne l’incite plus à réfléchir suffisamment pour déjoue les pièges qui lui sont tendus. L’usure de son enfermement lui fait croire au mirage d’un amour passionné et désintéressé. Ce quartier baroque de la ville d’Alger empêche de voir le soleil, il faut monter sur les terrasses pour respirer un peu. Duvivier filme cela de manière très méticuleuse, proposant des angles en plongée, des entassements populeux traversés de fumée qui font comme un brouillard. L’ambiance est carrément obscure. On ne voit le port que dans le lointain, comme une promesse toujours lointaine d’évasion. Les terrasses souvent sont prises dans des vues plongeantes, dessinant des formes géométriques bizarres où plus rien ne semble avoir de sens. 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

    Avec Inès Pépé s’ennuie 

    On retrouve dans la manière de filmer, ce qu’on avait déjà perçu dans La tête d’un homme. Une attention particulière est donnée au populaire, à cette masse informe et chaleureuse qui forme la vie même. Comme dans La tête d’un homme, il y a une grande importance qui est accordée à la boisson et aussi à la musique. La musique définit l’espace de la nostalgie, celle de Pépé bien sûr, mais celle aussi de tous les exilés. La façon dont le haut de l’écran est en permanence occupé par des arcades ou des voutes indique que le ciel est bouché, comme l’avenir. Et donc que l’espérance s’en est allée. Des audaces techniques, il y en a beaucoup avec notamment des perspectives plongeantes donnant une profondeur de champ très inattendue pour cette époque. Ou encore quand Carlos quitte Pépé pour aller porter la lettre, on le voit dans une ruelle étroite qui plonge vers la mer, avec des voutes qui semblent indiquer un chemin incertain. 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

    Pépé prépare un nouveau coup 

    Il y a beaucoup d’astuces dans le scénario. Duvivier, comme dans La tête d’un homme, a l’art de dissimuler ses intentions. Pépé-le-Moko n’est pas une histoire policière, c’est l’histoire d’une mélancolie et d’un exil. Et c’est pourquoi la hiérarchie des personnages n’est pas celle qui est apparente. Dans La tête d’un homme, le héros n’était pas du tout Maigret qui de fait n’enquêtait pas, c’était Radek le tueur un peu fou. Ici c’est encore plus clair le personnage central n’est pas Pépé, mais Inès. C’est elle qui oriente l’intrigue par sa jalousie. Derrière vient Slimane, le fourbe Slimane, qui est l’image même du destin. Il annonce comme le récitant d’Homère ce qu’il adviendra de Pépé, inéluctablement. Pépé est réduit à un rôle passif finalement, il a beau jouer les durs, c’est lui qui est joué par le destin bicéphale représenté par Inès et Slimane. Nous sommes bien loin d’un film policier exotique comme le pensait hâtivement Lucien Rebatet dans sa critique aigre et jalouse[1]. La vie algéroise n’a rien d’une sinécure et la Casbah est un foyer de misère. Le personnage de Pépé est bien trop simple pour être le centre du film. Il est le jouet du destin. Pépé n’est pas le seul exilé sur cette terre maudite, Tania l’est également. Personnage fugace et pathétique, elle pleure son passé.  

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

    Slimane guide Gaby dans la Casbah 

    Le budget est conséquence et la distribution est superbe. Il y a en tout premier lieu Jean Gabin, au sommet de son art. Dans le rôle de Pépé, il est le dur, l’inflexible au cœur tendre, mais pleurera à la fin en voyant partir Gaby. C’est peu de dire l’aisance qui est la sienne dans ce jeu direct et naturel, il ne force jamais sa voix et travaille avec une grande économie de gestes et d’expression. Ce sera un de ses grands rôles qui le marquera pour longtemps et qui fera de lui une vedette internationale connue dans le monde entier. Derrière lui il y a Mireille Balin dans me rôle de Gaby, un peu nostalgique, un peu mondaine. Son jeu est très daté si on l’oppose à celui de Gabin avec qui elle avait une liaison à l’époque. Elle tournera encore avec lui dans Gueule d’amour de Jean Grémillon, un autre film exotique. Elle eut une destinée malheureuse, compromise dans la collaboration horizontale, elle sera bannie des studios et mourra dans la misère oubliée de tout le monde. Il est vrai aussi que contrairement à Arletty, une autre qui pratiquait la collaboration horizontale, son jeu était très daté, son physique aussi et elle ne remontera pas la pente. Dans le rôle d’Inès, Line Noro qu’on a déjà vue dans La tête d’un homme, est bien plus énergique et plus présente ici, renforçant la vision tragique et amère de Duvivier. Lucas Gridoux joue le fourbe Slimani, un peu théâtral, comme la plupart des acteurs qu’on retrouve dans ce film sont toujours un peu dans l’outrance. C’est évidemment le cas du populaire Fernand Charpin qui n’a jamais fait dans la dentelle. Dans le petit rôle de Régis il est affublé d’une chechia, d’un fort accent marseillais et d’un turban ! Mais il a de la présence, c’est incontestable. Dalio est Larbi, mais son rôle est minuscule. Le raide Gaston Modot joue du bilboquet et Saturnin Fabre joue les grands pères plus ou moins sages. Ce sont les bon seconds rôles, familiers du cinéma de ces années-là. On remarque la grande Fréhel dans le rôle pathétique de Tania. Elle pousse la chansonnette. Duvivier avait déjà testé Damia dans La tête d’un homme, preuve qu’il appréciait cette musique populaire qui donnait une ambiance à un milieu, à une culture, presqu’à une civilisation. 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937 

    Pépé danse avec Gaby 

    Film emblématique des années trente, c’est incontestablement un chef d’œuvre du film noir en même temps qu’un des films marquants de l’histoire du cinéma français, un film pionnier pourrait-on dire. La rigueur de la mise en scène n’a rien à envier à ce que feront plus tard les américains dans le genre. Le succès critique et commercial a été énorme et il poussera d’ailleurs Duvivier à traverser l’Atlantique après l’énorme succès de Carnet de bal, The great waltz, film mineur dans la filmographie de Duvivier qui lui laissera un goût amer. Mais sa gloire lui servira par la suite à revenir à Hollywood au moment de l’Occupation où il tournera 5 films dont seul The impostor avec Jean Gabin mérite l’attention.

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937 

    Pierrot a été abattu 

     Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

    Carlos veut porter la lettre à Inès 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937 

    Tania pleure sur ses amours défuntes 

    Pépé le moko, Julien Duvivier, 1937

    Pépé s’est fait dénoncé par Inès

     



    [1] François Vinneuil (alias Lucien Rebatet), L’Action Française, n° 36, 5 février, 1937.

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  • Commentaires

    1
    Mardi 26 Janvier à 09:20

    Bonjour,

    Il convient aussi de rendre hommage aux dialogues d'Henri Jeanson dont le fameux :

    "Tu portes ta carte d'inspecteur sur la figure. Avoir l'air faux-jeton à ce point-là, j'te jure que c'est vraiment de la franchise."

    2
    Mardi 26 Janvier à 09:39

    Oui Jeanson est souvent décrié pour ses trop longs bavardages et la recherche de ses bons mots, mais c'est toujours un peu le lot des dialoguistes à succès comme Audiard par exemple. Mais  très souvent il touchait très juste. Beaucoup n'aimaient pas Jeanson parce qu'il avait dénoncé l'antisémitisme de Jean Renoir !

    3
    Mardi 26 Janvier à 10:32

    En lisant hier une critique de "Golgotha" du même Duvivier, je suis tombé sur cette autre perle de Jeanson :

    "Le plus virulent des journalistes étant un certain Henri Jeanson qui, dans « Le Canard enchaîné », qualifie déjà le film de « navet Maria »"

    4
    Mardi 26 Janvier à 10:50

    Au cas où ça intéresserait quelqu'un, le roman (en mauvais état) est disponible sur Rakuten :

    https://fr.shopping.rakuten.com/offer/buy/4857091460/pepe-le-moko-format-broche.html

     

    5
    Samedi 30 Janvier à 17:58

    Je publierai le lien vers votre article dans un prochain cycle consacré à l'histoire Algérie 1830-1954.

    Je viens de voir Le mystère de la tour Eiffel (1928) du même Duvivier. Ce film est une florilège de prouesses techniques qui lui confère un dynamisme rare à cette époque. Á voir et à revoir !

      • Dimanche 31 Janvier à 17:26

        Merci d'avoir signalé Le mystère de la tour Eiffel ; la séquence finale est... vertigineuse ! Je me demande dans quelles conditions elle a été tournée, à l'époque. Et je me demande aussi si Hergé s'est inspiré des scènes de réunion du Ku-Klux-Eiffel (!) pour "Les cigares du Pharaon" paru en 1934...

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