• La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    C’est certainement un des meilleurs films de Samuel Fuller, en tous les cas une réalisation parfaitement maîtrisé. Mais ce film tient aussi une place à part dans le développement des thématiques du film noir. Nous sommes en effet à la fin du cycle du « film noir classique ». En transformant l’esthétique du film noir, Fuller ouvre une nouvelle voie, celle du néo-noir. Trois éléments nouveaux vont réorienter le noir : l’exotisme de la situation, le Japon est filmé d’une manière qui se veut très réaliste, ensuite l’usage des extérieurs par contraste avec la claustrophobie des films enfermés dans la nuit de la ville tentaculaire, et enfin l’usage du cinémascope et de la couleur. Ce déplacement des fondamentaux esthétique du film noir classique est décisive, alors que la thématique elle-même est déjà ancienne 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Eddie Spanier s’essaye au racket des maisons de jeu 

    Un ancien GI a été abattu lors d’une attaque à main armée. La police nippone et la police militaire américaine apprennent rapidement que celui-ci s’était marié avec la belle Mariko. Ce mariage pour des raisons de convenance avait été gardé secret. Comme les policiers soupçonnent le gang de ne pas en être à son premier méfait, ils vont introduire en son sein un soldat américain qui se fait passé pour un ami de l’homme abattu, Eddie Spanier. Il prétend sortir de prison. Arrivé au Japon, il se met en relation avec Mariko qui est très effrayée, il va racketter des maisons de jeu. Ce qui va l’amener à tomber sur la bande de Sandy Dawson. Ce sont tous d’anciens militaires. Dawson va cependant apprécier Spanier et lui proposer de l’intégrer dans sa bande de malfaiteurs. Bientôt Eddie qui fait semblant d’être en ménage avec Mariko va participer à des hold-up. Mais au sein de la bande les relations évoluent, et Dawson se prend d’amitié pour Spanier, au détriment de son second, Griff, qui va prendre très mal son déclassement. Entre temps Spanier avoue à Mariko qu’il travaille pour la police et il la charge d’être sa messagère. En effet la bande projette d’attaquer maintenant un fourgon blindé qui transporte beaucoup d’argent en plein Tokyo. Cependant, la police qui se trouve sur les lieux est repérée, Dawson annule le coup. Croyant que Griff l’a trahi par dépit, il le tue. Mais bientôt il apprend la vérité et monte un piège compliqué dont le but est de faire tuer Spanier par la police japonaise. Le piège échoue et Spanier va régler son compte à Dawson sur une roue géante. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Dawson donne une leçon à Spanier 

    C’est un scénario assez complexe parce que par-dessus la trame policière viennent se greffer des éléments moins habituels : les relations de Dawson avec Spanier sont très troubles, et jusqu’au bout celui-ci en amoureux déçu ne voudra pas croire qu’il a été trahi. D’ailleurs Dawson n’a pas de relation féminine, il invite lui-même Spanier sous son propre toit, manière pour lui de se l’approprier. La jalousie de Griff est également du même ordre : dans cette bande virile règne une atmosphère d’homosexualité latente. L’autre point est que dans la relation Dawson-Spanier, c’est le policier américain qui a le mauvais rôle. Certes, Dawson est un gangster cruel, mais il a un certain sens de l’honneur et c’est Spanier qui apparait comme étant sans morale. Non seulement il ment sur tout, dissimulant sa vraie identité et son véritable nom, mais il le dénonce, refusant d’un même mouvement les marques d’amitié de son chef. L’autre axe du scénario est la relation compliquée entre les Etats-Unis et le Japon. Le film est tourné en 1955, à cette époque le souvenir d’Hiroshima est encore très présent. Fuller met en scène un policier américain qui en quelque sorte va réparer cet outrage en tombant amoureux d’une belle et douce japonaise. Spanier est opposé à Dawson qui pille le Japon. Il y a là aussi un message anti-raciste qu’on retrouvera plus tard chez Fuller dans The Crimsom kimono, mais qui s’appuie aussi sur la fascination pour une culture très différente de l’américanisation rampante. Fuller multipliera les plans qui affirment cette différence, insistant sur l’habillement, l’alimentation, le mobilier. Evidemment soixante-ans après le Japon a été rattrapé par cette américanisation, même si ce pays conserve des formes de vie sociale et économique qui restent encore différentes. On a accusé à la sortie de ce film Fuller de traiter le Japon d’une manière arrogante, seulement à travers une forme d’exotisme mal venu. C’est assez difficile à dire d’autant que le réalisateur multiplie les attentions pour flatter l’amour propre des Japonais. En tous les cas il y a une vraie admiration qui est mise en scène ici. Quand à la fin Spanier redevient militaire et amène avec lui Mariko, on comprend que le Japon a pardonné ses crimes à l’Amérique. Samuel Fuller voyait son film comme une étape dans la réconciliation entre les deux pays. Dans ses mémoires, il décrit d’ailleurs l’hostilité des Japonais à l’endroit de l’Amérique[1]. On peut rapprocher cette thématique des relations entre le vainqueur et le vaincu, de Verbotten qu’il tournera quelques années après et qui met en scène les difficiles rapports entre l’armée d’occupation américaine et les Allemands vaincus qui les haïssent et les tiennent pour responsables de leur misère, avec la même histoire d'amour à la clé.

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955  

    Eddie participe à son premier hold-up avec Dawson 

    A travers le film et son scénario, on retrouve des traces d’une grande partie de l’histoire du film noir. Le scénario est assez proche de celui de White heat de Raoul Walsh qui date de 1949 pour le policier infiltré, voir même la jalousie et l’homosexualité – le personnage de James Cagney non seulement était très proche de sa mère, mais ressentait de l’amour pour le flic qui était en train de le piéger. Mais Fuller recycle aussi des éléments cinématographiques empruntés à The third man, par exemple cette grande roue sur laquelle va se dérouler le règlement de comptes final. Ou encore les schémas que tracent sur des tableaux les flics pour essayer de trouver une logique à l’action du gang et les mêmes schémas qui servent à la bande pour mettre en place les hold-up, ce sont des scènes qu’on a vues chez Siodmak ou chez Hathaway. Ce recyclage ne nuit pas au film, bien au contraire, il lui donne sa patine et lui permet d’atteindre un certain classicisme. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    L’inspecteur Kito cherche à rencontrer Eddie dans un lieu discret 

    La réussite du film doit énormément à cette capacité à saisir l’espace japonais si spécifique. La belle photo de Joseph MacDonald qui avait déjà travaillé avec Fuller, mais qui travailla aussi avec Kazan, Ray, Dmytryk ou Huston, met en valeur un choix judicieux des décors. Trois éléments sont pris en compte, l’opposition entre un Japon pauvre et quasi rural et la modernité de Tokyo et de sa police, la multitude vue à travers les gosses qui semblent avoir pour mission de rénover le Japon en profondeur, et enfin l’architecture traditionnelle. L’écran large – c’est du Cinémascope – et la couleur qui met en valeur les rouges et les verts, donnent du caractère à l’ensemble. Les mouvements de grue sont toujours très justes et accentue la profondeur de champ. Au passage je ferais remarquer que l’attaque du train de munitions qui ouvre le film, est sans doute le modèle qui a inspiré Peckinpah pour The wild bunch. Il y a comme souvent chez Fuller une science du mouvement, elle est remarquable dans le développement du second hold-up qui se réalise avec des hommes venus par bateau, on admirera la rapidité de l’exécution et ses hommes qui courent pour s’échapper avec leur butin.

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955  

    Charlie croie que Mariko trompe Eddie 

    L’interprétation est très juste, dominée par Robert Stack et Robert Ryan. Le premier n’a pas eu souvent de rôles intéressants, à part chez Douglas Sirk, mais ici il montre qu’il est un très bon acteur, capable de durcir son jeu dans le rôle de Spanier. Fuller raconte qu’au départ ce devait être Gary Cooper qui soit Spanier, mais qu’il le trouvait trop star internationale.  Robert Ryan qui est sans doute l’acteur qui a le plus tourné de films noirs est ici très à son aise en chef de bande à la fois cruel et attentionné pour sa troupe. Son autorité naturelle en impose dans le rôle de Dawson, élégant et autoritaire. Shirley Yamagushi incarne Mariko. C’est une actrice peu connue en Occident, mais elle était une grande vedette au Japon mais aussi en Chine. Elle est bien, mais très discrète. On la connait en France surtout pour avoir tourné avec Kurosawa dans Scandale. Du côté américain, on retrouve Cameron Mitchell dans le rôle un brin nerveux de Griff, le compagnon délaissé de Dawson. Il est un peu grimaçant, mais c’est toujours sa manière de jouer. Et puis il y a Brad Dexter dans le rôle du capitaine Hanson. Sessue Hayakawa est l’inspecteur Hito. C’est un vieux de la vieille qui a même joué pour Marcel L’Herbier avant la guerre. On le retrouvera dans Le pont de la rivière Kwai et même avec Jerry Lewis dans Le kid en kimono, un autre hommage rendu par l’Amérique au Japon. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Dawson liquide Griff qu’il soupçonne de trahison 

    De très nombreuses séquences marquent le film et seront retenues par la suite comme exemplaires par d’autres réalisateurs. L’attaque du train sur le pont, comme je l’ai déjà signalé, mais aussi l’assassinat de Griff dans son bain qui inspirera Sergio Leone pour Le bon, la brute et le truand. Ce sont des scènes de western. La course des gangsters à l’intérieur de l’usine est filmée avec une géométrie étonnante qui donne de la vitesse à l’action. Fuller a été un des premiers réalisateurs à donner de la vérité aux scènes d’action. Mais les relations plus intimes entre Eddie et Mariko, saisies dans la simplification d’un décor apaisant et austère, sont tout autant décisives tant elles mettent l’accent sur la pudeur des deux futurs amants. Ce qui ne gâte rien, c’est aussi l’excellente musique. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Dawson monte une attaque éclair chez un marchand de perles 

    Le film a été très bien reçu par le public comme par la critique, même si quelques voix se sont élevées pour réfuter l’exotisme compatissant. Mais au fil du temps il nous apparait comme un acte fondateur pour le néo-noir. En tous les cas, au-delà d’être une étape clé dans le cinéma, c’est la démonstration du grand talent de Fuller, cinéaste majeur. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    C’est sur la grande roue que les comptes se règlent

     

     


    [1] Un troisième visage, Allia, 2011.

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  • De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967

    Le film de Richard Brooks s’inscrit dans une longue lignée de réalisations qui partent d’un fait divers réel, un peu scabreux, mais commis par des gens finalement insignifiants. L’idée est de décomposer le crime comme à la fois un produit de la société dans ses évolutions malsaines, mais aussi d‘explorer la face obscure de l’humanité. Le film est tiré du roman de Truman Capote. Encore qu’on ne sait pas très bien si le mot de roman convient à cet ouvrage. En effet, Capote a enquêté pendant plusieurs années sur les crimes et les criminels qui les ont commis en 1959, allant jusqu’à les rencontrer, et même à les accompagner lors de leur exécution. Cet ouvrage, publié en 1965, rencontra un immense succès non seulement aux Etats-Unis, mais aussi dans le monde entier et amena la gloire et la fortune à Truman Capote. On a beaucoup loué le style de l’ouvrage, la minutie dans la description de la psychologie des criminels, mais en réalité une partie du succès de cet ouvrage repose sur l’opposition entre Truman Capote, intellectuel newyorkais – bien qu’il soit né à la Nouvelle Orléans – et l’Amérique profonde et peu moderne du Kansas.  

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967

    Dick Hickock et Perry Smith sont deux petits délinquants, plutôt paumés. Le second vient juste de sortir de prison, il doit rejoindre le premier pour un coup qui est sensé être aussi simple que rémunérateur et qui lmeur permettra de partir pour le Mexique. En vérité ce coup leur a été donné par un autre prisonnier. Il s’agit de s’introduire chez un homme riche qui devrait avoir de l’argent dans un coffre fort. Mais en fait cette information est mauvaise : Clutter ne conserve pas de liquide chez lui. Ils vont avoir fait 650 kilomètres pour se rendre compte de leur naïveté. De dépit, Perry et Dick vont assassiner toute la famille, soit quatre personnes, puis ils vont fuir les lieux du crime et s’en aller commettre d’autres petits larcins ailleurs. La police pendant ce temps-là s’active, elle relève les empreintes de pied des deux criminels, puis elle promet une récompense de 1000 $ pour des renseignements sur le crime. C’est l’ancien compagnon de cellule de Dick qui va les vendre pour empocher la prime. Mais Dick et Perry qui se baladent un peu partout, de Kansas city à Las Vegas en passant par le Mexique ne sont pas faciles à repérer. Ils vont l’être pourtant, aussi bien à cause des chèques sans provision qu’ils ont tirés sur le véritable compte de Dick, que parce qu’ils ont volé une voiture qui va être rapidement repérée. Ils vont être arrêter et tout le travail des policiers va consister ensuite à leur faire avour leurs crimes et leur motivation. Jugés une première fois et condamné à mort, ils seront rejugés en appel et leur peine sera confirmée, ils seront pendus. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Dick Hickock est venu chercher Perry Smith qui sort de prison 

    C’est sans doute un des meilleurs films de Richard Brooks qui compte quelques chefs d’œuvre à son actif dans un peu tous les genres, et donc aussi dans le film noir, même si la fin de sa carrière a été un peu pénible. Parmi ceux-ci on mettra un peu à part Elmer Gantry qui fut un de ses hrands succès. Ancien journaliste, il fut aussi, avant de passer à la réalisation, scénariste. Il avait travaillé sur le scénario de Cobra woman et The killers de Richard Siodmak, mais aussi sur Brute Force de Jules Dassin ou encore Key Largo de John Huston et Mistery street de John Sturges. Cinéaste indépendant, il fut aussi son propre producteur. C’était un cinéaste très engagé, mettant l’accent sur l’indépendance de la presse ou le problème racial qui rongeait et qui ronge toujours l’Amérique. C’est ce que nous voyons ici encore. En effet, In cold blood ce n’est pas seulement une réflexion sur le crime et ses raisons, c’est également un plaidoyer contre la peine de mort. Le film ayant été tourné en 1967, on voit que les Etats-Unis n’ont pas évolué d’un pouce sur la question. Mais Brooks ne cherche pas pour autant des excuses au comportement des deux protagonistes de cette sordide affaire. Il se place à un autre niveau, il décortique toutes les raisons qui ont fait de ces deux paumés des criminels. Il y a d’abord le fait que ces deux jeunes délinquants qui ont passé pas mal de temps en prison n’ont pas les moyens de se réinsérer. Ils viennent tous les deux d’un milieu très pauvre, en voie de destruction, rejeté à la marge d’une société qui avance. Or la société de consommation les pousse naturellement vers les moyens les plus immédiats de se procurer de l’argent. Ils sont également en rupture de famille, soit parce qu’ils ont été maltraités dans leur enfance, soit parce que la famille qu’ils avaient créée s’est dissoute, c’est le cas de Hickock dont la femme est partie en embarquant ses enfants. L’intimité des relations entre Dick et Perry fait inévitablement penser à une relation homosexuelle contrarié, ce qui est souligné par l’absence d’attirance de Perry pour les filles. Mais c’est plus suggéré qu’affirmé. Cette relation entre le crime et l’homosexualité était déjà développée et analysée dans Rope d’Hitchcock qui pour une fois avait fait preuve d’un peu d’audace. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Perry choisit de la corde en nylon 

    S’ils sont dangereux c’est aussi parce qu’ils se croient intelligents. Hickock qui est le meneur du jeu pense qu’en assassinant toute la famille il n’y aura pas de témoin pour les reconnaitre et que cela sera d’autant plus difficile pour la police de les retrouver, qu’ils viennent de très loin pour commettre ce crime. Ils se trompent, non seulement ils vont se faire vendre, mais en outre, ils se dénonceront très facilement l’un l’autre alors qu’ils s’étaient promis de ne pas parler. Bref si le crime qu’ils ont commis les dépasse et paraît monstrueux, ils restent des criminels sans envergure. Richard Brooks a tenté d’éviter tout manichéisme, ne trouvant pas d’excuse véritable à leur comportement, mais le journaliste Jensen ou même l’inspecteur Dewey sont les porte-parole d’une sombre méditation sur le crime et ses raisons. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    L’inspecteur Alvin Dewey reçoit une information capitale 

    La réalisation, portée par la superbe photo de Conrad Hall qui avait photographié Cool hand Luke, mais aussi Fat city ou The professionals du même Richard Brooks, est impeccable. Tourné en noir et blanc, mais en Panavision, le film est très moderne tout en restant une sorte d’hommage au film noir. Les belles séquences sont très nombreuses. Comme celles qui saisissent Dick dans son univers campagnard et décomposé. C’est l’hiver et la nature est devenue très hostile, accroissant la pression sur les plus démunis. Il a aussi le parcours de Dick et Perry au milieu de la ville en quête de quelque argent, la mise en perspective d’une urbanisation clinquante, déshumanisée et consumériste est saisissante. Mais beaucoup de scènes sont très émouvantes, une des plus belles est sans doute celle ou on voit le père de Perry tenter de se souvenir de son fils et de l’intensité des relations qu’il a pu connaitre avec lui. La sécheresse des exécutions, le caractère massif et impavide du bourreau donne également beaucoup de vérité. On peut retenir aussi l’accompagnement des deux criminels par un jeune garçon qui accompagne son grand-père en Californie. La mobilité de la caméra, la profondeur de champ, tout cela donne au film un réalisme sincère mais aussi rapproche les deux criminels du spectateur. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Dick et Perry écument la ville à coups de chèques sans provision

    La direction d’acteurs, ou l’interprétation, est à la hauteur de l’enjeu. Le film étant construit autour de l’errance des assassins, ce sont Robert Blake et Scott Wilson qui dominent. A cette époque-là ils n’étaient pas du tout connus, ce qui accentuait l’aspect anonyme et ordinaire des assassins. Ils ressemblaient assez bien aux véritables protagonistes de cette affaire. Ce film les a tellement marqués que par la suite ils allaient tous les deux retrouver des rôles de psychopathes ou de délinquants. Ils sont tous les deux excellents. Robert Blake qui interprète Perry Smith est plus taciturne et parait aussi plus dangereux malgré sa petite taille. Notez qu’au début des années 2000 Blake sera inculpé du meurtre de son épouse, il sera acquitté au pénal mais condamné au civil à verser 15 millions de dollars aux enfants de sa femme. Son crime était tout à fait digne de Perry Smith ! C’était en 1967 un vieux routier du cinéma, ayant commencé à tourner en 1939 à l’âge de cinq ans. Dans In cold blood, il est fait référence au chef d’œuvre de John Huston, The Treasure of the Sierra Madre, mais en vérité Robert Blake tournait déjà dans ce film qui date de 1948. Scott Wilson était seulement un acteur débutant. Ici il joue de la mobilité inquiétante de son visage pour faire passer les différents sentiments qui le traversent en permanence. Nul ne peut douter qu’il aime passionnément son compagnon d’infortune, mais nul ne peut douter aussi qu’il est prêt à le vendre et à le laisser tomber à la première occasion. Alvin Dewey, l’agent du FBI, est interprété par l’impavide John Forsythe, sans problème, incarnant juste la routine et l’obstination de la machine administrative. Mais sans doute ce qu’il y a de plus intéressant pour les amateurs de films noirs, c’est la façon dont Richard Brooks a réutilisé des anciens piliers de ce genre. D’abord l’excellent Paul Stewart dans le rôle du journaliste Jensen, il est un peu le porte-parole du réalisateur, la conscience morale discrète du film. Ensuite on retrouve Charles McGraw dans le rôle du père de Perry. Acteur de série B, on l’a vu dans un nombre invraisemblable de films noirs, le plus souvent dans des seconds rôles, il était déjà là sur le tournage de The killers, interprétant un des deux tueurs qui viennent abattre le Suédois. McGraw est ici sans doute dans son rôle le plus émouvant de sa carrière, même si son apparition est brève. Mais le père de Dick est également joué par une des grandes figures du film noir, Jeff Corey, lui aussi jouait dans The killers de Siodmak. L’utilisation de ces deux acteurs est plus qu’un hommage au film noir, c’est remonter aux origines d’un genre, à sa pérennité et sa permanence.   

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967

    Dick veut que Clutter lui dise qu’il a un coffre avec beaucoup d’argent 

    Le film n’a pas vieilli, il reste un modèle du genre. La précision de la mise en scène lui permet d’atteindre l’universalité. Il a été très bien accueilli par la critique et le public a suivi. Au fil du temps il est devenu une sorte de classique, souvent retenu dans les listes des meilleurs films noirs. La musique de Quincy Jones souligne de belle façon les intentions du réalisateur. Il y a eu un remake en 1996 de ce film sous la forme d’une minisérie télévisée, sans doute parce que Jonathan Kaplan qui l’a réalisée voulait utiliser tout le matériel énorme écrit par Capote et dans lequel Brooks avait beaucoup élagué. Je ne l’ai pas vu, mais je ne suis pas sûr qu’elle apporte quelque chose 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Jensen est troublé par cet homme qui va mourir 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Perry pense à ses parents 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Les vrais Dick Hickock et Perry Smith 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Richard Brooks, Scott Wilson et Robert Blake sur le tournage de In cold blood

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  •  Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975

    Joseph Wambaugh est en quelque sorte le roi du polar choral. The choirboys est la première tentative dans ce sens. C’est une manière pour lui de déverser le trop plein des histoires tragi-comiques dont il avait eu connaissance dans son activité de policier du LAPD. Par la suite il approfondira cette approche et la complexifiera en l’intégrant à des intrigues capables de se développer sur l’ensemble de l’ouvrage.  Ici il s’agit plutôt d’une collection de portraits, une dizaine, qui met en scène des équipes de flics – d’où le titre en français, Patrouilles de nuit – qui sont autant de caractères différents et qui se retrouvent au petit matin à faire la fête au Parc MacArthur avec beaucoup d’alcool et de filles. Cette sorte de débauche se nomme dans le jargon des flics la répétition et le titre américain – The choirboys – qui veut dire les choristes, renvoie aussi bien au caractère choral de l’ouvrage qu’à cette sorte de cérémonie païenne qu’ils célèbrent. L’ensemble porte sur la vie quotidienne des flics de Los Angeles, avec ses difficultés et ses petites compromissions.  

    Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975

    Le film est construit comme un enchaînement de petites histoires qui sont toutes tissées dans la réalité du quotidien du commissariat de Wilshire, sans trop de fil conducteur entre elles, il suit donc à peu près la logique de l’ouvrage. On aurait pu croire que la patte de Robert Aldrich suffirait à en faire quelque chose de solide. Ce n’est hélas pas le cas. Après l’excellent L’Empereur du Nord, il faut bien convenir que la filmographie d’Aldrich est devenue assez médiocre. Le premier problème est le ton adopté. Certes dans l’ouvrage de Wambaugh, il y a beaucoup d’ironie, de scènes drolatiques, mais il ne présente pas les flics comme un simple ramassis de débiles profonds. Au contraire, dans le film on a l’impression que les flics sont de dangereux psychopathes qui non seulement ne font pas leur boulot, mais qui en plus sont dangereux pour la société car ils ont un QI très faible. C’est sans doute ce qui a motivé Wambaugh pour se désolidariser du film. 

    Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975 

    La séance d’appel 

    En dehors du ton proprement dit, il y a la difficulté de faire tenir toutes les petites histoires ensembles. C’est normalement le rôle que devrait tenir le décor du commissariat puisque c’est là que l’ensemble des flics se retrouvent au moment de l’appel, avant de partir patrouiller. Or ce décor est plutôt mal utilisé. Et là c’est la faute d’Aldrich puisque les mêmes plans reviennent toujours avec cette sempiternelle incapacité à saisir la profondeur de champ. Du reste les patrouilles de nuit sont tout autant incapable de donner du caractère à Los Angeles. Ce qui est une faute étant donné ce que cette ville peut représenter dans l’imaginaire cinématographique. Et comme les acteurs sont très nombreux, les gros plans sont multipliés au détriment des plans d’ensemble. Ce qui étouffe complètement le sujet. Les flics ont l’habitude de se réunir de nuit, après le travail, au Parc MacArthur. Mais là encore le parc ne conserve aucun mystère et semble se confondre avec un petit jardin d’une maison de banlieue. La bagarre entre une famille de mexicains et de noirs était dans le livre une réflexion sur la difficile cohabitation des différentes ethnies. Cela est gommé derrière la confusion de la bagarre et les conséquences douloureuses pour Roscoe Rules qui se fait rosser par les deux parties. 

    Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975 

    Whalen et Motts font chanter leur supérieur 

    La réussite du livre de Wambaugh – qui n’est pourtant pas son meilleur – tenait d’abord à cette capacité à mêler les scènes drôles et grotesques avec les drames quotidiens que les flics de Los Angeles rencontrent. Mais dans l’adaptation cinématographique l’absence d’émotion est flagrante. Les épisodes les plus durs ont d’ailleurs été supprimés ou encore gommés. Même le drame du Parc MacArthur qui voit Lyles abattre un malheureux jeune homme passe comme un acte simple et sans importance. Or cet épisode qui renvoie à la guerre du Vietnam et ses séquelles, est un véritable traumatisme pour Lyles. De même les flics sont souvent saisis par des problèmes d’argent ce qui peut les amener à des conduites déviantes, mais ici on n’en verra rien, or c’est bien autour de ces questions de se noue le conflit entre Cachalot et la hiérarchie. 

    Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975 

    Motts et Francis obligent un arrogant personnage à se déshabiller 

    La distribution est nombreuse, mais construite autour de seconds couteaux, certes talentueux, mais peu capables d’attirer les foules. James Woods est insignifiant dans le rôle de Bloomgard. Il verse même dans la pitrerie non maîtrisée lorsqu’il se retrouve aux mœurs dans la nécessité d’arrêter deux prostituées. Le plus présent est Charles Durning dans le rôle de Whalen, dit le Cachalot. C’est sans doute le meilleur et le plus intéressant du film. Comme à son habitude, il est très bon. Il a joué dans un nombre incalculable de films policiers, et sa silhouette se reconnait toujours avec facilité. Louis Gosset Jr ne fait que passer, il surjoue le policier noir et hilare, sa prestation est sans intérêt. Plus intéressant est Don Stroud dans le rôle de Lyles. Acteur à la carrure puissante, il est apparu souvent dans des films noirs des années soixante-dix. C’est un très bon acteur qui malheureusement, sans doute à cause de son physique, n’a jamais atteint les premiers rôles. Ici il est très bien et donne un peu de caractère à des personnages qui dans l’ensemble en manquent beaucoup. On remarquera également le toujours excellent Burt Young qui lui aussi était un spécialiste dans les années soixante-dix des petits rôles dans les films policiers. Il a vraiment marqué par sa présence l’avènement du « néo-noir », lui donnant cette touche de réalisme si particulière. 

    Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975 

    Bloomgard et Lyles tente de s’occuper de Foxy 

    Le film fut un bide noir, la critique l’a descendu et le public l’a délaissé. Cette recension sévère du film ne doit pas faire oublier qu’Aldrich fut un très grand réalisateur qui a innové dans de nombreux domaines. Mais en même temps je me demande si cette adaptation de Wambaugh était possible. En effet, beaucoup repose sur l’écriture, et c’est toujours difficile de rendre la finesse de l’écriture à l’image. Quand il s’agit de filmer une histoire, avec une action bien claire et bien définie, on s’arrange toujours, mais quand le principe de l’ouvrage repose sur l’éclatement du récit tout autant que sur la mise à distance du sujet, cela devient plus difficile. En effet à travers cette chronique amère d’un commissariat de Los Angeles, Wambaugh offre une réflexion brute sur l’exercice d’un métier particulièrement difficile dans une société qui se décompose dans ses institutions. Ajoutons pour sa défense aussi qu’Aldrich semble avoir manqué un peu de moyens financiers. 

    Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975 

    Bloomgard et Lyles ont été envoyés aux mœurs

    Bande de flics, The choirboys, Robert Aldrich, 1975 

    Roscoe Rules se fait draguer par un curieux personnage

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  • Les confessions de l’Ange Noir, Frédéric Dard, Fleuve noir, 2017

    Le Fleuve noir fait reparaître Les Confessions de l’Ange noir. L’intérêt de cette nouvelle édition par rapport aux précédentes, est qu’elle reprend les éditions originales parues au début des années cinquante aux Editions de la pensée moderne, maison fondée en 1952 par Jacques Grancher, le fils de Marcel E. Grancher, ami et mentor de Frédéric Dard[1]. Les aventures de l’Ange noir sont donc au tout début de la création de cette maison. On pourrait dire qu’elles en sont constitutives. C’est une série de quatre romans. D’autres avaient été prévus, mais, sans doute parce que Dard s’engageait de plus en plus avant avec le Fleuve noir, cela avait tourné court.

    Ce n’est pas tout à fait avant San-Antonio, mais ces aventures sont écrites avant que le fameux commissaire devienne célèbre, à un moment très incertain où Dard ne sait pas trop s’il va persister dans le roman policier, ou si au contraire il va plutôt s’orienter vers une carrière d’auteur dramatique. Mais il faut bien faire bouillir la marmite, il vient juste de s’installer aux Mureaux et peine à gagner sa vie, et donc il multiplie les opportunités. Cependant ces aventures de l’Ange noir, certainement écrites très vite, sont absolument nécessaires, et cela pour au moins trois raisons :

    - d’abord parce que de nombreuses formes sont testées ici par Frédéric Dard et seront reprises ensuite dans des épisodes de la saga du commissaire San-Antonio. Bien que l’Ange noir soit un gangster sans morale et violent, on peut y voir la génèse de San-Antonio qui à l’époque reste encore englué dans le ressassement des séquelles de la guerre ou encore dans des histoires d’espionnage liées à l’Occupation. De même l'Ange noir aime a détaillé ses exploits sexuels avec des positions plutôt curieuses et étranges ;

    - ensuite parce que les histoires imaginées par Frédéric Dard sont des variations sur les thèmes classiques du roman noir. Car si en effet Dard va devenir sous son véritable patronyme un des maîtres du roman noir, comme le démontre Dominique Jeannerod[2], il a bien fallu qu’il en apprenne la technique. On peut dire que c’est aussi dans le développement des aventures de l’Ange noir qui se placent aussi sous le patronage des grands auteurs américains, William Irish ou James M. Cain, ou encore de James Hadley Chase.

    - enfin parce, et bien que Dard considérait d’une manière circonspecte ces œuvres de jeunesse, on prend beaucoup de plaisir à les lire.  

    L’Ange noir est un mauvais garçon, le pire de ce qui peut se faire des deux côtés de l’Atlantique. Il vole, il tue, il rackette, sans considération pour personne d’autre que sa personne et l’argent qu’il peut tirer de ses exactions. Tout ça dans une Amérique fantasmée, peu réelle bien sûr, le souci du réalisme documenté n’est pas très présent. Il distribue les pruneaux comme un rien, punissant méchamment tous ceux qui lui ont nui. Mais n’allez pas croire que pour autant l’Ange noir ne possède plus aucun sens moral, on le verra rendre également la justice aussi bien à l’encontre d’hommes d’affaires véreux que de gangsters qui ont manqué à leur parole.

    C’est de la littérature populaire des années cinquante, époque où la télévision n’était pas encore répandue, et où la lecture était un loisir presqu’aussi important que le cinéma. Quand on lit aujourd’hui des polars prétentieux et épais comme des bibles, on se demande si le genre y a vraiment gagné quelque chose. En tous les cas l’Ange noir, malgré les faibles tirages des éditions originales contribuait lui aussi à l’apprentissage de la lecture par les masses ouvrières.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/frederic-dard-et-marcel-e-grancher-a114844984

    [2] Frédéric Dard et les spectres du roman noir français, Editions Universitaires de Dijon, à paraître en 2017 Voir aussi l’interview de Dominique Jeannerod dans Le Monde de San-Antonio, n° 81, été 2017.

     

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  • Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980

    Malgré les efforts des éditeurs, et de Robert Pépin en particulier, Joseph Wambaugh, n’est pas reconnu en France à sa juste valeur. C’est certainement un des plus grands auteurs de romans noirs, bien plus juste et bien plus sincère que le tapageur Ellroy par exemple. Ancien flic du LAPD, il parle très bien de ce qu’il connait, et avec le langage si particulier des flics, ce qui donne une écriture très dynamique et très ironique aussi. Il y a deux Wambaugh, l’un qui invente des histoires qui mettent en scène la vie quotidienne des flics, et l’autre qui reconstitue des crimes bien réels, avec un souci documentaire sans concession. Il a bien sûr été adapté à l’écran, mais pas toujours avec bonheur. Si The new centurions de Richard Fleischer avec George C. Scott est excellent on ne peut pas en dire autant de The choirboys de Robert Aldrich. The onion field est basé sur une histoire réelle qui aux Etats-Unis défraya la chronique dans les années soixante, mais qui ne se conclue à cause des multiples procès qu’elle engendra au début des années soixante-dix.  

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980

    Gregory Powell et Jimmy Smith sont des délinquants de petite envergure et sans trop de cervelle. Errant de prison en prison, ils commettent des petits larcins, mais au cours d’une de leurs expédictions, ils finissent un jour par assassiner un policier Ian Campbell devant son cooéquipier Karl Hettinger. En vérité c’est Gregory Powell qui a tué Ian Campbell. Ils vont être rapidement pris par la police. Gergory qui est un homme sans foi ni loi, tente dans un premier temps de charger son complice. En attendant le procès, Karl doit faire face à d’autres problèmes. Du fait qu’il ait cru devoir donner son flingue pourf tenter de sauver la vie de Ian, il est en quelque sorte mis à l’index par sa hiérarchie et il va culpabiliser, sombrant peu à peu dans une dépression qui menace de faire sombrer son couple. Il en viendra même à devenir un voleur à la          tire dans les grands magasins qu’il est chargé de surveiller. Il va donc devoir démissionner de la police et va retrouver après bien des difficulter un nouveau travail d’architecte paysagiste. Gregory et Jimmy sont pendant ce temps condamnés à mort. Mais Gregory qui se passionne pour le droit va faire trainer les choses en longueur et finalement obtenir un nouveau procès quileur permettra de sauver leur tête. 

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    Karl et Ian forment une équipe très soudée 

    Pour l’écriture de son livre, Wambaugh non seulement s’est appuyé sur une documentation solide, mais il a lui procédé à des interviews très détaillées des protagonistes, allant jusqu’à passer de longues heures en prison en compagnie de Gregory et Jimmy. C’est lui-même qui a écrit le scénario. Evidemment le film ne reflète pas tout à fait la richesse et la diversité du livre qui relate par le menu toute la saga sanglante des deux criminels. L’aspect misérable des assassins est gommée, or dans le livre il est fait état aussi bien de leur misère matérielle que de leurs tares psychiques. Ce sont d’abord des rejetés de l’Amérique. Leurs origines familiales montrent qu’ils ont toujours été maltraités, manquant d’argent, de confort et de tendresse, ils ont tous les deux été livrés à eux-mêmes et sans ressources. Le film est divisé en deux parties presqu’égales : d’abord la description des protagonistes qui sont voués à se rencontrer et l’issue fatale, ensuite le procès proprement dit et l’issue pour Karl comme pour Gregory et Jimmy de cette affaire. Cette seconde partie évite cependant assez bien les lourdeurs du film de procédure. Mais il y a une autre opposition, d’un côté les policiers qui forment une équipe, voire une sorte de famille, et de l’autre les délinquants qui forment eux aussi une équipe – assez peu loyale il est vrai – et un substitut de famille. Gregory insistera sur l’importance de la famille comme élément de stabilité de la société, et pour cause, il en a été privé.   

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    Gregory a adopté Jimmy comme membre de la famille 

    Harold Becker a toujours été un réalisateur un peu besogneux. La mise en scène est assez pauvre, sans doute par un manque de moyens financiers. Les décors naturels, les quartiers pauvres de Los Angeles, ne sont pas très bien utilisés. Les cadrages sont toujours très étroits, il y a un manque de lumière assez étonnant, peu de profondeur de champ et le rythme lui-même est assez lourd. Regarder Ian Campbell jouer de la cornemuse n’est pas forcément très intéressant. Et pourtant on finit par s’attacher aux personnages, surtout dans la deuxième partie quand on voit que la misère morale des deux criminels est le miroir de la détresse de Karl Hettinger. Il y a donc tout de même quelque chose qui se passe, sans doute parce que le parti pris n’est pas de juger, mais de montrer sans concession ce que sont ces monstrueuses créaturres qui appartiennent aussi pourtant et malgré elles au genre humain. 

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    Jimmy et Gregory partent en expédition nocturne 

    La représentation de cette affaire est plutôt crue, surtout pour l’époque, mais cela l’est moins à l’écran qu’à l’intérieur de l’ouvrage. La relation homosexuelle entre Gregory et Jimmy est clairement exprimée comme une relation de domination plutôt que comme une orientation sexuelle particulière. La violence de la prison est aussi clairement dépeinte. On remarque aussi que les deux criminels s’habituent à vivre en prison et y trouvent facilement leurs marques, comme si leur caractère s’en accomodait. Rien est épargné au spectateur de la fourberie des deux criminels qui passent leur temps à se trahir l’un l’autre, car si Gregory n’hésite pas à charger Jimmy, ce dernier le trompe allégrement avec sa femme enceinte. Mais ce portrait de la dégénérescence de ces deux hommes renvoie aussi à la dégénérescence de la société à travers la confusion et le déroulement du procés. Car si cette affaire a passioné en son temps l’Amérique et Wambaugh, ce n’est pas à cause de crimes hors norme, après tout Smith n’a sans doute pas tiré, et Gregory n’était pas un tueur en série, mais plutôt à cause de ses multiples renvois et de la confusion que la loi américaine permit d’introduire dans une affaire pourtant simple. Par la suite les Américains franchiront un palier nouveau avec l’affaire O.J. Simpson qui avait été impliqué dans le meurtre de sa femme et de son amant  qui n’avait pu être condamné au pénal, mais qui avait été reconnu coupable au civil ! 

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    Karl ne maitrise plus la situation, son coéquipier est à la merci de Gregory 

    Il était important que l’interprétation soit adéquate au propos. Avant tout il y a le casting qui repère les acteurs en fonction d’un rôle qu’ils auront à assumer. Comme il s’agit de personnages bien réels, le physique est très important. Le choix est ici judicieux, non seulement parce que les acteurs ressemblent assez bien aux protagonistes de cette saga judiciaire, mais aussi parce que ce sont des acteurs solides. James Woods qui est un habitué des rôles de criminels tordus, est excellent dans le rôle de Greg Powell, un alliage de dureté et de tendresse, un mélange de veulerie et de détresse. C’est lui qui est le plus visible. Mais son alter ego Jimmy Smith est aussi parfaitement interprété par Franlkyn Seales, un acteur qui a fait une très courte carrière et qui est décédé du SIDA en 1990. La ressemblance physique est étonnante entre Seales et Smith. John Savage dans le rôle de Karl Hettinger est plutôt bon, c’est un habitué des rôles très tourmentés. Ici il descend la pente fatale de la dépression nerveuse, il devient voleur, frappe à l’occasion son petit bébé qui l’agace et montre une figure très inquiétante derrière un visage poupin. 

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    Les troubles psychiques de Karl sont de plus en plus fréquents 

    L’Amérique se voudrait rationnelle, mais elle n’y arrive guère. Non seulement parce qu’elle reste dominée par la religion et la culpabilité, mais aussi parce qu’elle passe son temps à s’interroger sur les raisons qui en font dans le monde développé la société la plus criminogène. The onion field s’inscrit ainsi dans ce genre semi documentaire qui a été initié par le film de Richard Brooks, In cold blood, en 1967 et qui a fait sortir le crime de sa représentation ordinaire spectaculaire et manichéenne pour s’intéresser à l’aspect humain si on peut dire des protagonistes du crime. Dans cette lignée on peut citer parmi les réussites de ce sous-genre du film noir, The honeymoon killers en 1960[1], ou Natural born killers d’Oliver Stone en 1994. Il semble qu’une des pistes qui explique cette attirance morbide de personnages de faible envergure pour le crime puisse trouver quelque début d’explication dans cette soif illusoire de réussite qui est mise en avant dans la culture américaine, l’idée de compétitvité si on veut. C’est ce que semble vouloir dire Powell à travers ses discours fumeux, et c’est ce qui le motive quand il affronte l’institution judiciaire pour son propre compte. 

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    La reconstitution a lieu dans un champ d’oignons 

    Ce film nous laisse des sentiments mitigés. Semi-réussite ou semi-échec, il conserve tout de même un intérêt bien réel pour qui s’intéresse au crime et à ses représentations. Ce sont cependant ses lacunes dans la mise en scène qui l’ont empêché d’atteindre à la notoriété et à rester gravé dans les mémoires. 

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    En prison un condamné à mort s’ouvre les veines 

    Tueurs de flics, The Onion Field, Harold Becker, 1980 

    Les vrais Jimmy Smith et Gregory Powell au moment de leur arrestation 

    Jimmy Smith est mort en 2007 en prison à l’âge de 76 ans, il était resté plus de 50 ans enfermé après le crime de Ian Campbell. Gregory Powell est lui aussi décédé en prison à l’âge de 79 ans, en 2012, soit après presque 60 ans d’enfermement. Si on rajoute les temps qu’ils avaient effectués avant le meurtre de Ian Campbell, ils auront passé le plus clair de leur temps derrière les barreaux.

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/les-tueurs-de-la-lune-de-miel-honeymoon-killers-leonard-kastle-1969-a127045164

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