•   Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954

    Lewis Allen est un réalisateur assez peu connu. On lui doit pourtant quelques films intéressants. Des films noirs avec Alan Ladd, Desert Fury en 1947 avec Burt Lancaster, Elizabeth Scott et John Hodiak, ou encore l’excellent Illegal qu’il tournera avec Edward G. Robinson et Jayne Mansfield[1]. Suddenly bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance tardive parce qu’il traite d’un tueur psychopathe au-delà de la question du bien et du mal, comme quelqu’un qui compense ses propres souffrances résultant de traumatismes anciens dans le meurtre tarifé. Allen est plutôt à l’aise dans les ambiances tendues qui saisissent des personnes ordinaires dans des situations qu’ils n’ont jamais prévu d’affronter. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Le shérif Tod Shaw aime passer du temps avec Pete 

    Le shérif Tod Shaw s’occupe de la petite ville fictive de Suddenly où il ne se passe rien. Il est amoureux de la veuve Ellen Benson qui a un fils et qui ne veut rien savoir, prétendant que son mari ne saurait être remplacé par qui que ce soit. Tod aime pourtant le jeune Pete Benson comme un fils et rêve de fonder une vraie famille. Au milieu de cette vie paisible, va surgir un drame. En effet le président des Etats-Unis doit s’arrêter dans la ville. De nombreuses précautions sont prises pour assurer sa sécurité. Tandis que les agents du FBI coopèrent avec Tod dans une ambiance assez sereine, de faux G Men vont s’introduire chez Ellen été son beau-père. En effet sa maison a la particularité de dominer la petite ville et donc de fournir une position favorable pour assassiner le président. Ces trois hommes sont conduits par Baron, un ancien vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui se flatte d’avoir tué de nombreuses fois. Rapidement ils mettent la maison sous contrôle. Bientôt ils piègeront Tod et Dan Carney, le responsable de la sécurité qu’ils abattent. Tod a le bras cassé. Dès lors ils vont attendre l’arrivée du train, tandis que Tod et le beau-père d’Ellen tentent de trouver une solution pour sortir de ce piège. Bien entendu les bandits seront abattus, mais le train ne s’arrêtera finalement pas dans la ville et Ellen cédera aux avances de Tod. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Tod tente de convaincre Ellen de sortir avec lui 

    Un tel scénario peut se lire de différentes manières. D’abord comme le portrait d’un psychopathe hanté par les souvenirs de la guerre. On comprend bien que la passion que Baron a pour les armes à pour les armes à feu est malsaine, résultant principalement de son sentiment d’insécurité, de son impuissance pourrait-on dire. C’est donc une étude psychologique d’un tueur qui est devenu ce qu’il, un homme sans sentiment humain véritable par la faute des circonstances. Ensuite il y a la difficulté pour une famille, une communauté de se défendre et de persister dans un modèle ancien. On peut voir donc aussi ce film comme l’échec d’un modèle, d’un idéal, l’annonce de la désagrégation même de l’Amérique. Et puis il y aussi le meurtre annoncé du président. Celui-ci n’a pas de réalité, il est l’institution suprême qu’on doit préserver. Ainsi les habitants de Suddenly sont très excités par cette visite qui est pour une marque d’honneur, mais ils vont aussi se mettre en quatre pour bien le recevoir, puis pour le protéger comme le représentant d’une communauté relativement homogène. Beaucoup de critiques américains y ont vu également une réflexion sur les armes à feu. Ellen tente d’interdire à son fils de jouer avec des révolvers, fussent-ils des jouets. Mais Tod au contraire l’encourage dans cette voie-là, arguant qu’on ne peut pas combattre ce qu’on ne connait pas et que parfois c’est une nécessité que de s’en servir. On peut voir également l’arrivée programmée du président et de tous les tracas que cela emmène comme l’intrusion d’une modernité peu souhaitable et souhaitée. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Des hommes se présentant comme agents du FBI frappent à la porte 

    Bien entendu il y a aussi l’aspect Maison des otages, le film de William Wyler avec Humphrey Bogart qui a été tourné par la suite, en 1955. Des truands qui s’immiscent dans un univers familial et ordinaire et qui le bouleversent. La parenté entre les deux films semble prouver que le thème d’une famille isolée prise en otage soit dans l’air du temps, mais aussi sans doute que le film de Lewis Allen ait été le modèle de celui de Wyler. Dans les deux cas on n’échappe pas à une certaine théâtralité. Le film de Wyler s’inspirait d’ailleurs d’une pièce de théâtre à succès. Cette approche est assez difficile à analyser, puisqu’en effet on ne sait si le but est de protéger la famille comme dernière instance de la civilisation, ou si au contraire c’est le constat d’un échec, la famille n’étant pas adaptée aux formes modernes de la vie sociale vers lesquelles on se dirige rapidement. Le personnage d’Ellen apparait comme particulièrement handicapé, engoncé dans la défense d’un idéal qui n’existe plus aussi bien parce que son mari est mort à la guerre que parce qu’elle se retrouve incapable de prendre une décision positive en quoi que ce soit. Baron la mettra au défi de lui tirer dessus en lui donnant son révolver qu’elle laissera tomber lamentablement. On peut voir aussi le film comme un discours sur l’impuissance. Celle de Baron est évidente à travers son amour pour les armes, il caresse son fusil comme son propre sexe. Celle de Tod l’est moins, mais enfin, il a le bras cassé et se trouve confiné la moitié du film dans un rôle extrêmement passif, son grand corps posé sur le canapé du salon. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Baron explique qu’il est là pour protéger le président 

    Malgré les bonnes critiques qu’il reçoit aujourd’hui, le film a été un échec critique et public au moment de sa sortie. On peut le comprendre parce qu’il ne se passe rien ou pas grand-chose, et que malgré sa faible durée, 74 minutes, il est extraordinairement bavard. Baron qui se présente comme un professionnel de l’assassinat tarifé, expose en long, en large été en travers les bonnes raisons qui l’animent. C’est un peu lourd lorsqu’il nous explique qu’il a appris à tuer pour le compte de l’oncle Sam et qu’ensuite il s’est perfectionné pour se faire de l’argent. On n’imagine absolument pas un tueur professionnel, surtout s’il est payé par des gens très riches et très avisés, faire de telles confidences ridicules qui le rendent peu crédible. Mais évidemment il y a d’autres qualités stylistiques. Une très bonne utilisation des décors qui permet de faire sentir la menace de ces trois hommes arrivés de nulle part sur une petite ville qui semble concentrer en elle toutes les raisons de vivre heureux. Il y a aussi cette manière de se saisir de la position de la maison comme surélevée par rapport à la ville, et encore aussi la grande fluidité des mouvements de caméra dans les espaces confinés de la petite maison d’Ellen. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Baron a une louche passion pour les armes à feu 

    L’interprétation de Frank Sinatra dans le rôle un peu inhabituel pour lui d’un psychopathe a été souvent saluée. Je n’y suis pas trop sensible, il me semble qu’il en fait des tonnes, qu’il tord un peu trop sa figure dans des grimaces invraisemblables qui manifestent les souffrances qu’il endure. Il sera d’ailleurs bien plus sobre dans la suite de sa carrière cinématographique. A cette époque il était encore très mince, d’une remarquable maigreur maladive même. Il est ici opposé au massif Sterling Hayden qui a tourné un grand nombre de films noirs de grande qualité. Celui-ci est comme toujours très bon, donnant dans la simplicité bourrue, dominant de sa haute taille presque toute la population de la ville. Il incarne le shérif Tod, sûr de lui et obstiné. Ellen est interprétée par Nancy Gates qui a l’air tellement bornée qu’on se demande vraiment comment un homme normalement constitué peut s’intéresser à cette fille sans charme et revêche. C’est pourtant elle et pas le shérif qui va rétablir l’ordre en abattant finalement Baron. James Gleason incarne le beau-père d’Ellen avec aussi beaucoup de lourdeur été un manque de grâce évident. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Tod doit se plier à la loi de Baron 

    De sombres histoires d’héritage et d'ayant-droit avaient conduit ce film à être retiré de la circulation. Cela a alimenté les rumeurs selon lesquelles Sinatra l’aurait fait retirer de la circulation à cause de la proximité du film avec l’assassinat de Kennedy. Parmi les autres rumeurs infondées, on a prétendu que Lee Oswald avait vu ce film avant de tirer sur le président. Par contre il est assez curieux que Sinatra ait accepté de tourner à nouveau un film sur ce thème de l’assassinat d’un président, mais cette fois cela donnera le très excellent The manchurian candidate de John Frankenheimer en 1962 et ce sera un succès. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Bart est interpelé par l’adjoint de Tod 

    C’est un film qu’on peut voir, mais qui déçoit un peu. Il s’inscrit dans une assez longue lignée de ces films noirs centrés sur un tueur psychopathe armé d’un fusil à longue portée parmi lesquels on retiendra The sniper d’Edward Dmytryk qui date de 1952[2], ou encore The day of the Jackal du très sous-estimé Fred Zinneman en 1973.

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-temoin-a-abattre-illegal-lewis-allen-1955-a119627864

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/the-sniper-l-homme-a-l-affut-edward-dmytryk-1952-a114844918

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  •  Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964

    A réexaminer la carrière de Fuller, on a l’impression qu’il marche toujours à contre-temps, autrement dit que le meilleur qu’il donne est quand il revient en arrière, vers les formes anciennes du film noir ou du western. The naked kiss est un film noir à l’ancienne, d’une grande violence. Très ramassé et rythmé, approfondit l’idée de fatalité pour une personne, Kelly, qui pourtant semble avoir tous les moyens possibles pour se défendre dans la vie. Bien qu’il n’y ait aucune scène audacieuse, c’est un film qui sent le soufre, non pas ce qu’il montre, mais parce qu’il suggère. Dans la première partie des années soixante, il est au mieux de sa forme, il a des idées originales pour tout ce qu’il fait, et, tandis que tout le monde se met à la couleur, il persiste dans le noir et blanc. La seule concession qu'il fera à la manière moderne de filmer sera dans l’utilisation de l’écran large, 1,85 :1. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Le maquereau de Kelly vient de recevoir une raclée de la part de Kelly 

    Kelly, jeune et belle prostituée, quitte New York après avoir donné une raclée mémorable à son maquereau. Elle erre de ville en ville pour exercer son curieux métier, jusqu’au jour où elle s’arrête à Grantville. Repérée par le policier de l’endroit qu’elle séduit, elle couche avec lui pour de l’argent, puis décide de changer sa vie. Plutôt que de suivre le conseil de Griff, d’aller se prostituer chez Candy, elle va se faire engager dans l’hôpital local qui s’occupe des enfants handicapés. Elle est très dévouée, et semble avoir trouver sa voie. L’hôpital est financé par le milliardaire local, Grant, son arrière-grand-père à fonder la ville, et ce dernier donne une réception pour fêter son retour. Il va tomber amoureux de Kelly qui elle aussi l’apprécie pour sa culture, sa distinction, ses manière raffinées. Rapidement ils vont former le projet de se marier, et Kelly semble vivre un conte de fée. Entre temps elle s’est affrontée avec Candy la mère maquerelle de l’endroit qui tente de débaucher une de ses condisciples pour son business de prostitution locale. Altruiste, elle aide ses copines qui sont dans des situations difficiles, par exemple pour éviter l’avortement à une jeune femme enceinte. Même si elle ne croît pas trop en elle, Kelly va accepter de se marier. Griff qui est jaloux, tente bien une nouvelle fois de la faire partir de la ville, sans succès. Mais alors que les préparatifs du mariage sont bien avancés, Kelly va surprendre son futur mari dans une position délicate avec une petite fille qui peut avoir 7 ou 8 ans : c’est un pédophile. De colère autant que de dépit, elle le tue d’un coup de téléphone bien appuyé sur le crâne. Elle va être arrêtée, ayant elle-même téléphoner à Griff. Elle semble devoir être condamnée assez facilement parce qu’elle apparaît aux yeux de la ville comme une femme vénale qui a voulu profiter de l’argent de Grant. Mais curieusement au fur et à mesure que les preuves s’accumulent contre elle, Griff semble croire de moins en moins à sa culpabilité. Il va donc l’aider à retrouver la petite fille qui était avec Grant et l’innocenter. Elle quittera la ville. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    A Gratville, Kelly fait la connaissance du policier Griff 

    De nombreux thèmes sont développés ici. D’abord cette idée de rédemption, Kelly va se racheter de ses turpitudes en s’occupant des enfants les plus démunis. On apprendra qu’elle-même ne peut pas en avoir. Mais cette rédemption est illusoire, et son passé va la rattraper. Il y a ensuite le thème de la petite ville idyllique qui cache ses turpitudes derrière une morale apparente et surannée. Tout semble bien propre, mais le flic Griff couvre un réseau de prostitution sous l’autorité malveillante de la vieille et méchante Candy. Cependant, tout reste ambigu. Et c’est Griff pourtant qui veut à plusieurs reprises chasser Kelly de la ville qui va la tirer du mauvais pas dans lequel elle s’est mise. Grant est un homme très riche et raffiné, mais il cache aussi des vices terribles puisqu’il s’en prend aux petites filles. Plusieurs auront été assassinées. Le riche Grant est un pédophile, comme si son vice était la contrepartie de cette richesse qu’il n’a pas méritée mais qu’il a héritée de sa famille. Rien n’est fait non plus pour cacher les louches tentations des jeunes filles qui veulent gagner de l’argent en vendant leur charme. Le plus souvent elles n’ont pas de raison véritable de le faire, si ce n’est la cupidité et le goût de la turpitude. Et puis par-dessus tout, The naked kiss est le portrait d’une femme forte qui sait affronter la vie et qui se bat en ne comptant que sur elle-même. On remarquera au passage que Kelly ne peut s’extraire de sa situation qu’en abandonnant ses illusions, le riche est cultivé Grant n’étant qu’une crapulé décérébrée, loin de l’humanité des collègues de Kelly qui se dévouent avec constance aux enfants. Des bribes des films de prison de femmes sont recyclées ici, avec de belles images en noir et blanc de Kelly derrière ses barreaux. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Kelly est devenue très dévouée pour les enfants handicapés 

    Fuller avait le sens du spectaculaire, c’est le moins qu’on puisse dire, et la scène qui ouvre le film est une scène d’anthologie. Qu’on se moque ou pas de l’histoire, il faut voir ce film au moins pour ce moment où nous voyons Kelly qui donne une raclée carabinée à son souteneur, dans la bagarre elle perdra sa perruque, car elle a été rasée, puis une fois sa tâche accomplie, elle la remettra sur le sommet de son crâne, se remaquillera et quittera la scène. Au moins ça on ne l’a pas vu avant et on ne l’a plus vu après. C’est filmé d’une manière sobre et rapide, avec des champs-contre champs, puis saisi dans des plans larges. Fuller joue aussi beaucoup de l’émotion, un des passages les plus forts est sans doute ce moment où les enfants handicapés chantent L’oiseau bleu sous la direction de Kelly. Bien sûr il y a quelques clins d’œil sans importance, par exemple lorsque Kelly passe devant le cinéma de la petite ville, on remarque qu’il s’y joue Shock corridor. Mais dans m’ensemble c’est plutôt sobre. Même la déception de Kelly lorsqu’elle a tué son ex-futur mari et qu’elle regarde toutes ses richesses auxquelles elle aura renoncé. Car en effet, comme le lui suggérait Grant, elle aurait pu fermer les yeux sur ses tares, mais avide de perfection, elle ne peut pas le supporter.  Quelques plans suffisent à Fuller pour nous le faire comprendre : l’escalier monumental de la maison familiale, les tableaux et le riche mobilier.

     

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964

    Griff tente de chasser Kelly de la ville 

    Le film est fait pour Constance Towers qui trouve en Kelly sans doute le rôle de sa vie. Certes elle avait été utilisée par John Ford dans deux de ses films, The horse soldiers et Sergeant Rutledge, on l’avait vue également dans Shock corridor, mais jamais elle n’eut un rôle d’une telle intensité. Elle fera l’essentiel de sa carrière à la télévision. Très grande, énergique, les rôles de jeune femme fragile qui sont si nombreux à l’écran ne peuvent que lui être interdits. Elle est excellente de bout en bout, qu’elle soit enragée ou désespérée. Elle s’est même rasée la tête pour le rôle ! Anthony Esley est Griff, l’ambigu policier de Grantville qui est à la fois attiré par Kelly et qui n’arrive pas à s’avouer qu’il est amoureux d’elle, malgré tout. Il est très bien. Plus contestable est sans doute le choix de Michael Dante dans le rôle du vicieux Grant. Pas qu’il soit mauvais acteur, il a trop peu à faire pour être mauvais, mais surtout parce qu’il a une mauvaise tête et qu’on voit tout de suite, avant même de savoir quoi que ce soit de lui, qu’il est un criminel en puissance. Les autres rôles sont bien distribués, que ce soit les enfants, ou les collègues infirmières, avec une distinction pour cette vieille peau de Candy, la mère maquerelle locale, incarnée brillamment par Virginia Grey. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Dans sa prison, Kelly se morfond, désespérant de prouver sa bonne foi 

    Il reste des séquences remarquables de sobriété et d’efficacité comme par exemple quand Kelly cherche à reconnaître le témoin de l’assassinat de Grant et que défilent devant la fenêtre de la prison toutes les petites filles blondes de la ville qui ont 7 ou 8 ans. Ce ne sont pas les angles de prise de vue qui étonnent ici, mais plutôt la durée qui fait naître rapidement le désespoir chez Kelly. C’est un film fauché, mais sans doute cette absence de moyens permet de mieux faire ressortir l’efficacité de la mise en scène. Il y a un soin étonnant dans les rapports que Kelly entretient avec sa propriétaire ou avec l’infirmière en chef qui lui permet d’exercer avec talent son nouveau métier. Ce sont des femmes âges, en quelque sorte des mères de substitution. La dernière scène montre Kelly quittant la ville à laquelle elle ne pardonne sans doute pas, elle traverse la foule qui est venue la saluer parce qu’elle a mis fin aux crimes d’un pédophile, puis elle s’en va par une rue vide et déserte vers sa destinée. Si la fin évite le mélodrame, l’ensemble reste sombre et pessimiste

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Griff demande à Kelly de se calmer si elle veut faire parler la petite fille 

    Le film a été un bon succès commercial et critique. C’est justifié. Plus de cinquante ans après il se revoit encore très bien, et on y retrouve des petits détails intéressants de mise en scène ou de décor. C’est sans doute un des Fuller que je préfère pour sa sincérité et son empathie qui va bien au-delà du thème éculé de la rédemption d’une prostituée qui a pris le mauvais chemin. Après ce film Fuller va rester plusieurs années sans tourner, et il va aller de difficulté en difficulté, multipliant à la fois les projets et les échecs commerciaux. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964

     

     

    Kelly doit quitter la ville

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  •  Shock corridor, Samuel Fuller, 1963

    Shock corridor reprend l’idée de base de Beyond the locked doors. Les ingrédients sont les suivants : une enquête criminelle menée par un ou une journaliste va se passer à l’intérieur d’un asile d’aliénés. Une personne apparemment saine d’esprit s’introduit dans un espace fermé, ignoré du grand public. C’est un thème qui convient très bien au film noir dont la mission est de montrer justement ce qui est caché. L’asile d’aliénés est un lieu particulier qui tient plus de la prison – c’est pourquoi les films qui en traitent ressemblent aux films de prison – qu’à un lieu de soins. Dans tous les cas on va retrouver des gardiens sadiques et des prisonniers menacés de mauvais traitement s’ils osent se rebeller. Comme je l’ai dit à propos de Beyond the locked doors, cela marque déjà une grande méfiance des Américains face à l’engouement des traitements psychanalytiques qui apparaissent comme des intrusions et des manipulations de l’esprit.  Fuller reprendra le prénom de Kathy, ici transformé en Cathy, et la similitude ira jusqu’aux conciliabules entre les deux amants le jour des visites autorisées. 

    Shock corridor, Samuel Fuller, 1963    

    Cathy demande à Johnny de renoncer 

    Johnny Barret est un journaliste qui vise de décrocher le prix Pulitzer en publiant un reportage extraordinaire. Pour cela il va tenter de pénétrer dans une clinique psychiatrique pour découvrir l’assassin d’un meurtre qui s’y est déroulé. Il se fait passer pour un dangereux maniaque qui aurait abusé de sa sœur. Il travaille en accord avec son patron et un psychiatre qui le guide pour rendre crédible son histoire. Sa fiancée Cathy, une stripteaseuse, est réticente. Elle pense que s’il se lance dans cette affaire, il perdra l’esprit. Mais il lui fait une sorte de chantage en ne l’appelant pas pour la forcer à coopérer. En se faisant passer pour un individu violent, il va se faire interner. Il sait que le meurtre qui a eu lieu à l’intérieur de l’hôpital a eu trois témoins, Stuart, Boden et Trent. Son enquête va progresser, mais au fur et à mesure, il doit subir des traitements – des électrochocs sensés le guérir – qui vont le rendre fou. Il commence par devenir violent, puis s’éloigne de Cathy, ensuite il perd sa voix. Il découvrira le meurtrier et le fera avouer. Mais ce succès n’est qu’une victoire en trompe l’œil, il est devenu un schizophrène catatonique, et il devra rester enfermer. 

    Shock corridor, Samuel Fuller, 1963    

    La rue est le long couloir où les patients peuvent déambuler et se rencontrer 

    La trame est relativement simple, mais le propos est multiple. Fuller prétendait que ce film était un portrait de l’Amérique. Chacun des trois témoins du meurtre a subi des traumatismes violents. Le premier qui se prend pour un général sudiste, est devenu communiste, essentiellement par rejet de l’éducation rigide et puritaine qu’il a reçu. Fuller semble penser que de vouloir le communisme est presque une maladie. On reconnait là la tournure d’esprit des libéraux qui n’ont jamais osé aller jusqu’au bout dans la lutte contre la chasse aux sorcières et qui ont donné des gages d’anticommunisme même quand on ne leur en demandait pas. Fuller n’est pas Kazan, bien sûr, il n’a jamais trahi personne, mais pour un homme de gauche comme lui, il a fait tout de même pas mal de films anticommunistes, où du moins on retrouve des traces d’anticommunisme :  en 1953, il tourne Pickup on South Street, en 1954, c’est le très médiocre Hell and High Water, et en 1963, il insère cette réflexion sur le communisme qui laisse pantois. Le second témoin, Trent, le noir qui se prend pour un membre du KKK, a été traumatisé par sa lutte contre la ségrégation, il en est devenu fou. Boden est le troisième témoin, il a participé à des recherches sur l’armement nucléaire, et comme cela lui a fait peur, il s’est réfugié dans la folie, régressant vers l’âge d’un enfant de 6 ans. Au-delà du fait que la critique de l’Amérique est bien réelle, les traumatismes qu’elle inflige à ses sujets sont relativement schématiques dans la perception que l’on en a. Le second niveau d’analyse, c’est la mise en question de la psychiatrie et de ses méthodes barbares. C’était une époque où les électrochocs étaient utilisés couramment. S’ils persistent encore, ils sont en forte régression en France et aux Etats-Unis. Quand à la fin on comprend que Johnny est perdu, le docteur Christo admettra qu’un homme sain ne peut subir des traitements aussi brutaux sans devenir fou à son tour. La psychiatrie telle que la voit Fuller est une forme d’élimination des fous qui sont retirés de la circulation, et non un ensemble de soins pour qu’ils améliorent leur état mental. 

    Shock corridor, Samuel Fuller, 1963    

    Stuart va dévoiler que le meurtrier de Sloan est un membre du personnel 

    Il y a un troisième point de vue. C’est celui qui donne l’aspect film noir : c’est l’introduction d’un journaliste dans un endroit fermé que la population ignore. Fuller disait s’être inspiré des pratiques réelles des journalistes, la précision est importante parce que cette histoire semble invraisemblable. Il parait très facile finalement de berner des psychiatres pour se faire passer pour fou. A croire que ceux-ci sont plutôt des charlatans que des scientifiques sérieux. C’est le point de vue de Fuller. Il y a des aspects assez justes dans la description de la folie, notamment cette manière particulière de tordre les corps, la divagation mentale ayant des conséquences physiques douloureuses. Certes la manière de montrer Johnny se faire quasiment violé par des nymphomanes est un peu caricaturale, et sans doute les femmes qui lui sautent dessus sont un peu trop proprettes, mais il y a une vérité dans cette violence exacerbée qui domine généralement dans les lieux d’enfermement, que ce soit la prison ou l’asile. 

    Shock corridor, Samuel Fuller, 1963    

    Le second témoin est Trent, un noir qui se croit blanc 

    Ces bonnes intentions, plus ou moins cohérentes, ne suffisent pas à faire un bon film. Le scénario pêche par de nombreux aspects : d’abord il y a le personnage pleurnichard de Cathy qui passe son temps à gémir. Or elle a bien voulu rentrer dans cette combine destructrice parce qu’elle n’était pas capable de résister au chantage de Johnny et de son directeur qui lui ont fait savoir que Johnny la bannirait de sa vie si elle ne cédait pas. Cathy est une stripteaseuse, et le parallèle qui est fait entre son métier un peu vulgaire, un peu malsain, avec le métier de journaliste est assez téléphonée. Mais il y a aussi ce côté répétitif de l’enquête qui progresse par morceau, ce qui permet de passer d’un sujet à l’autre pour présenter de nouveaux cas de folie. J’ai trouvé également que les séquences de rêve – presqu’obligatoire quand on est dans un film sur la psychanalyse depuis au moins Spellbound d’Hitchcock en 1945 – sont assez médiocres et chichiteuses, en couleurs avec des images déformées. La facilité déconcertante avec laquelle Wilkes avoue son crime n’est pas très logique, en effet l’infirmier étant attaqué par un homme supposé fou, il lui est facile de nier. 

    Shock corridor, Samuel Fuller, 1963    

    Johnny devient violent 

    Mais le film a des qualités cinématographiques intéressantes. Le cœur du décor est la rue, ou le corridor où les malades ont le droit de se rencontrer. Cela donne une idée de la claustrophobie qui règne dans ces lieux. La perspective du décor a été allongée par une peinture qui suggère l’éloignement. Et pour donner plus de profondeur encore, Fuller a utilisé des nains dans certaines séquences. Le faible espace oblige à éviter les larges mouvements d’appareil dont Fuller avait l’habitude. De même il n’utilise pas la grue. Pour donner plus de vivacité à son film, il utilise des travellings avant et arrière en permanence pour rompre l’équilibre avec les gros plans. Il y a une très belle photo de Stanley Cortez, avec des beaux contrastes de noir et blanc. Je rappelle que Cortez avait fait la photo de The night of the hunter. 

    Shock corridor, Samuel Fuller, 1963    

    Johnny va subir des électrochocs 

    L’interprétation est dans l’ensemble bonne. Le film repose presqu’entièrement sur Peter Breck qui incarne Johnny. C’est un acteur sans charisme avec un physique assez désagréable. L’essentiel de sa carrière s’est fait à la télévision. Mais ici il est excellent, passant de l’arrogance et de la suffisance, à la crainte de devenir fou. Il est à la fois rusé et pathétique quand il commence à perdre pied. Je pourrais m’arrêter là. Parce que Constance Towers qui peut être si intéressante n’est pas très bonne ici. C’est John Ford avec qui elle avait tourné deux films qui l’aurait présentée à Fuller. Elle est toujours meilleure quand elle joue d’une manière énergique, plutôt que dans les rôles d’une faible femme qui pleurniche. Et puis lui faire porter un tel costume de stripteaseuse aussi ridicule n’a pas de sens. Parmi les seconds rôles qui doivent retenir l’attention, je distinguerai d’abord le curieux Larry Tucker dans le rôle de l’obèse Pagliacci qui est excellent, et puis Hari Rhodes dans le rôle du noir complètement fondu. Tous les deux sont des acteurs de télévision qui passent avec une facilité déconcertante de la lucidité à la folie. 

    Shock corridor, Samuel Fuller, 1963    

    Cathy pense que Johnny perd la tête  

    Tourné en dix jours seulement, pour un budget éthique, il a eu une très bonne critique et il a rencontré aussi le succès commercial. Mais Fuller dit que ce film et le suivant ne lui ont rien rapporté. Le producteur Firks n’a pas tenu ses promesses. Shock corridor est devenu au fil des années une référence, pour autant j’en garde un sentiment mitigé, et ce n’est pas un des films de Fuller que je préfère. 
     

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  • L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    C’est un petit film B, signé Oscar Boetticher. Celui-ci est surtout connu pour ses westerns, mais il a signé également quelques films noirs plus ou moins intéressants[1]. Celui-ci serait probablement tombé dans l’oubli si en réalité il n’était précurseur de Shock corridor de Samuel Fuller. Ce n’est donc pas un des films majeurs de Boetticher. Il faut croire que la psychiatrie et les cliniques avaient connu un développement très important pour que les Américains se saisissent de ce thème. Notez que les prémisses de Shock corridor sont d’après Fuller lui-même datées de la fin des années quarante, à cette époque il se proposait d’écrire un scénario pour Fritz Lang lui-même. Périodiquement c’est un sujet qui revient à la mode comme si les Américains dont l’idéal de liberté est toujours mis en avant, trouvaient là de nouvelles raisons de méfiance. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Kathy suit Madge qu’elle soupçonne d’être en relation avec le juge Drake 

    Ross Stewart est un détective fauché qui a même du mal à payer le peintre qui grave son nom sur la porte de son bureau. Un jour il reçoit une proposition d’une journaliste : celle-ci suppose que le corrompu juge Drake qui est recherché par la police s’est réfugié dans la clinique du docteur Porter. Elle voudrait donc que Ross se fasse passer pour fou afin de vérifier ses intuitions. Elle l’appâte en lui promettant de partager avec lui la prime de 10 000 $ qui est attachée à la capture du juge. En même temps elle compte en tirer aussi un article qui lui assurera la gloire. Ils vont donc se faire passer pour mari et femme. Avec l’aide d’un psychiatre complaisant, Ross va pénétrer dans la clinique. Là il va se rendre compte que les malades sont très maltraités, et que la clinique ressemble plus à une prison dont on ne peut sortir, qu’à un lieu de guérison. Bientôt Ross repère le juge qui se cache dans le quartier de sécurité. En face de la cellule du juge loge un ancien sportif, catcheur ou boxeur, qui veut en découdre avec tout le monde. Il y a deux gardiens, l’un est mauvais et sadique, Larson, l’autre au contraire aimerait venir en aide aux malades. Mais Ross va se faire repérer bêtement, il est à son tour enfermé avec The champ et reçoit une raclée qui le laisse KO. Mais Kathy soupçonne que Ross a été éliminé, été tandis qu’elle va à la clinique en se faisant passer pour Madge, Hopps a téléphoné à la police. Drake sera arrêté et Ross et Kathy pourront filer le parfait amour. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Kathy va faire une proposition au détective Ross Stewart 

    Le film dure à peine une heure, et le scénario est finalement assez simple. Du reste on ne sent jamais vraiment le détective en danger. L’histoire est due à Malvin Wald qui a beaucoup écrit pour le film noir, entre autres il a travaillé sur The naked city de Dassin, mais aussi avec Joseph H Lewis été Ida Lupino. Sa rapidité dans le travail d’écriture, mais aussi le fait qu’il ait été blacklisté du fait de ses opinions avancées, l’a un peu éloigné des studios. Si on regarde au-delà du simple divertissement, il ressort que l’Amérique avait un problème avec tout ce qui est psys. On trouve déjà des cliniques louches dans les romans noirs de Dashiell Hammett (The Dain Curse qui date de 1929) ou de Raymond Chandler (Farewell my lovely qui est publié en 1940). A chaque fois il s’agit d’une dépossession de personnalité par des médicaments, par une institution. Mais ici ce thème est à peine effleuré dans la première partie. Il est rapidement abandonné au profit d’une simple histoire de détective. Bien sûr on retrouvera le thème des mauvais traitements, mais seulement à travers Larson, le gardien sadique. C’est sans doute parce que le scénario est un peu trop simple que Boetticher, sans le renier, considérera son film comme mineur. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Le cruel Larson a encore battu le malheureux Jim 

    La réalisation est plus intéressante. Il y a une grande précision dans la construction des plans, avec une économie de cadrage remarquable. Cette sobriété permet de travailler avec des décors assez stylisés, tout en jouant sur les nuances de gris et sur les éclairages. Les mouvements de caméras sont assez rares, mais ils saisissent parfaitement le sens du déplacement des personnages, par exemple dans la scène d’ouverture qui voit Kathy suivre Madge, avec un mouvement tournant au coin de la rue. D’autres mouvements d’appareil concernent, tout en suivant la grammaire du film noir classique, les escaliers et la montée toujours problématique dans les étages. L’ensemble s’appuie sur une très belle photo de Guy Roe, qui a aussi pas mal travaillé sur des films noirs de série B, on le retrouve sur Armored car robbery d’Anthony Mann, ou Railroaded de Richard Fleischer, des films qui sortent du lot. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Le juge Drake se cache bien dans la clinique 

    Qui dit petit budget dit également acteurs peu connus, le plus souvent avec un manque de charisme patent. Le détective c’est Richard Carlson, le plus souvent abonné aux films de série B, il avait joué déjà un médecin retenu en otage dans un film peu connu de Douglas Sirk, Fly-by-night, en 1942. Mais ici il n’est pas question de drame profond et poignant, c’est plutôt d’une comédie qu’il s’agit, avec de l’action évidemment. Il est bien, mais sans plus. Lucille Bremer qui par ailleurs n’a pas fait grand-chose d’important comme premier rôle, est suffisamment dynamique pour qu’on croit à son ambition. C’est une sorte de Julianne Moore des années quarante, sans glamour. Par contre il y a deux seconds rôles intéressants. D’abord le sinistre, cupide et lâche docteur Porter, il a une tête de faux jeton étonnante, la tête de Thomas Browne Henry. Malheureusement pour nous, il a fait presque toute sa carrière à la télévision. Et puis il y a The champ, interprété par Tor Johnson, un ancien catcheur, spécialisé dans les rôles de monstres pour films de série B, en général des films où il n’a pas beaucoup de texte à dire. On peut y voir le précurseur de Gregorius, le catcheur de Night and the city. Je parierai que c’est dans ce films que Dassin a trouvé son inspiration. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    The champ rêve d’en découdre avec n’importe qui 

    Ce n’est pas un grand film noir, mais sans doute peut on y trouver un intérêt historique, d’autant qu’il est tout de même assez distrayant. Et puis il y a la patte de Budd Boetticher qui en ces temps lointains signait encore Oscar Boetticher. Cela fait suffisamment de raisons pour le voir. La version DVD qu’on trouve dans la collection Serial polar est accompagnée d’une introduction de Bertrand Tavernier qui fait encore la démonstration qu’il connait bien le cinéma américain et qu’il en parle avec amour. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Kathy vient prendre des nouvelles de Ross 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Ross regarde par la fenêtre et voit arriver Madge

     

     


    [1] Voir par exemple The killer is loose. http://alexandreclement.eklablog.com/le-tueur-s-est-evade-the-killer-is-loose-budd-boetticher-1956-a114844612

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  •  Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960

    Underworld USA est un film assez curieux dans la mesure où, tourné en 1960, il ressuscite les codes visuels, les éléments de l’intrigue et les caractères qui ont fait une partie du cycle du film noir dans sa définition classique. Souvent considéré comme un des premiers films néo-noirs, il est en fait plus proche dans l’esprit de He ran all the way et de l’esthétique de John Berry. Samuel Fuller qui, comme Melville d’ailleurs, n’a jamais eu de complexes à recycler les figures du film noir, copie presque séquence après séquence la fin du film avec John Garfield. Fuller disait que Underworld USA était un film mineur, un peu bâclé. Mais ce n’est pas le cas, il est beaucoup plus intéressant sous tous les points de vue que le prétentieux et bavard Crimson kimono, comme quoi un créateur n’est jamais le meilleur juge de son œuvre. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Tolly assiste à la punition d’un homme qui est battu à mort 

    Tolly Devlin est un adolescent paumé, un peu voyou, un peu voleur. Il a à peine quatorze ans quand il surprend avec Sandy qui est la maîtresse de son père, une bande de gangsters qui bat à mort un malheureux. Ils se cachent car ce sont des hommes dangereux, mais une fois ceux-ci partis, ils constatent que l’homme assassiné – on ne saura pas exactement pourquoi – est le propre père de Tolly. Celui-ci en fait en a reconnu un, Farran. Dès lors il refuse de collaborer avec la police et se fixe comme but de se venger. Il erre de maison de redressement en prison. Entre temps il va devenir un cambrioleur très adroit pour ouvrir les coffres-forts. Au cours d’un de ces séjours en prison, il va rencontrer Farran qui lui donnera le nom de ses complices. Mais celui-ci meurt avant même que Tolly ait pu se venger sur sa personne. A sa sortie de prison, il retrouve Sandy qui a vendu son bar à la clique de Gela, un des assassins de son père. Il va tenter de cambrioler ce bar, mais là il tombe sur Gus, un tueur de la bande à Gela qui est chargé de liquider Cuddles, une prostituée qui a été témoin d’un meurtre. Tolly sauve Cuddles et se met en ménage avec elle. Ayant découvert les petites combines de Gela qui trafique la drogue, il va se débrouiller pour se faire admettre dans la bande et remonter les échelons du crime organisé. Parallèlement, Driscoll travaille lui aussi à démanteler la bande de Connors à laquelle appartient aussi Gela et les assassins du père de Tolly. Le chef de la police qui est complètement corrompu se suicide quand l’étau se resserre après la dénonciation de Mekin, le comptable de l’organisation. Tolly accepte de collaborer avec Driscoll et se sert de lui pour monter les gangsters les uns contre les autres. Cuddles fait des projets d’avenir avec Tolly, mais celui-ci se fait un peu tirer l’oreille. La bande est presque démantelée, Tolly se rallie finalement à l’évidence d’épouser Cuddles. Mais ses projets d’une vie différentes ne verront pas le jour. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Sandy et Tolly découvre que l’homme assassiné est le père de Tolly 

    On est donc bien dans une trame classique, avec la fatalité à l’œuvre qui écrase les meilleures intentions du monde. Les principaux protagonistes, Tolly et Cuddles, sont complètement ambigus. Ce sont deux déclassés qui n’ont jamais eu de chance dans la vie. Sandy de même, elle n’a jamais pu avoir d’enfant, l’homme qu’elle aimait a été assassiné. Tout son amour elle l’a reporté sur Tolly. Mais l’idée de vengeance dépasse Tolly, et pris par ses sentiments il ne voit plus rien d’autre, alors même qu’il semblerait que son propre père ait été un bon à rien. Underworld USA renvoie selon Fuller au film de Joseph Von Stenberg, Underworld, qui date de 1927 et qui est considéré comme le premier film de gangster américain. Mais il n’est pas aussi audacieux qu’on le lit parfois ici ou là, c’est un sujet dans l’air du temps. En effet à la fin des années cinquante, J. Edgar Hoover qui avait freiné des quatre fers les enquêtes sur le crime organisé, à cause de ses compromissions avec la mafia, doit lâcher du lest, la justice s’est rebellée. Les enquêtes menées par les journalistes sont spectaculaires et l’Amérique découvre l’ampleur de la mafia dans la société. En 1955 déjà Phil Karlson tournait l’excellent The Phenix story qui prétendait lui aussi s’appuyait sur des enquêtes sérieuses sur le crime organisé, des enquêtes journalistiques, mais aussi des enquêtes de police[1]. Rappelons qu’en 1960, donc la même année que Underworld USA, Stuart Rosenberg tourne le très bon Murder Inc.[2]. Le film de Fuller qui s’inspire lui aussi d’enquêtes journalistiques est donc bien dans le ton de l’époque et du point de vue des films noirs sur la mafia, il n’est pas novateur. Son originalité tiendrait plutôt à l’intérêt qu’il porte aux caractères de cette histoire. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Cuddles fait des rêves d’avenir avec Tolly 

    Fuller prétendra dans ses mémoires s’être affronté avec J. Edgar Hoover qui ne voulait pas qu’on montre la pègre dans ses complicités avec la police[3]. Mais cela semble douteux, parce qu’à cette époque les structures du crime organisé sont déjà bien connues du grand public et les premiers procès commencent à en dévoiler l’ampleur. On note que le film de Fuller ne cite jamais la mafia et les gangsters qui sont sensés en faire partie ne porte pas particulièrement des noms italiens. Si le crime organisé apparait comme opérant sur l’ensemble du territoire, il ne nous ait présenté ici que des formes relativement artisanales du crime, c’est la grande différence d’avec le film de Rosenberg. Cependant cette approche n’est pas vraiment un handicap dans la mesure où Fuller ne cherche pas à réaliser une sorte de documentaire sur le sujet, mais plutôt le portrait d’un homme confronté à ses propres démons. C’est presque un film psychanalytique sur l’impossible travail du deuil. Du reste lorsque Cuddles proposera à Tolly de se marier et d’avoir des enfants, celui-ci lui rira au nez, non pas parce qu’elle n’est pas assez bien pour qu’il l’épouse, mais surtout parce qu’il ne croit pas en lui-même et à son avenir. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Tolly va aider Driscoll à piéger Connors et sa bande 

    Fuller n’est jamais à court d’idées pour ce qui concerne la mise en scène, que ce soit dans les mouvements d’appareil ou le choix des angles de prise de vue. C’est un film manifestement de studio, avec très peu de séquences tournées en extérieur – la seule semble être celle de l’assassinat de la petite fille de Mekin, qui est une copie de celle qu’on trouve dans The Phenix Story. Même si les décors sont soignés, il n’est pas possible de dire en quel lieu cela se passe. New York, Chicago ? On n’en sait rien contrairement au titre français. Il y a une grande fluidité dans la mise en scène, une profondeur de champ étonnante qui arrive à faire oublier la pauvreté des décors. La scène d’ouverture, et la scène finale sont saisissantes de ce point de vue, bien aidées par l’excellente photo de Hal Mohr, un vétéran qui avait travaillé sur plusieurs films noirs. Il y a moins de mouvements de grue que dans les autres films de Fuller, mais plutôt des longs travellings. Et, preuve sans doute que Fuller visait plutôt l’intimité d’un délinquant qu’une analyse du crime organisé, pour une fois il y a une multiplication des gros plans. Peut-être que la séquence de la mort de Tolly est un peu trop longue, mais dans l’ensemble c’est une réalisation très maîtrisée.

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960  

    Tolly a pris une balle dans le dos 

    L’interprétation est très bonne. Contrairement à ce qu’on dit, Cliff Robertson, qui joue le rôle de Tolly, était un excellent acteur, bien qu’il fut doté d’un physique trop banal pour accrocher le regard. Il est ici très bien dans le rôle de ce jeune marloupin, rusé, mais perdu, qui se raccroche à ses deux femmes et à ses idées de vengeance pour continuer d’exister. Il a tourné dans de très bons films, notamment avec Aldrich et Mankiewicz. S’il a été d’ébord connu pour avori incarné John F. Kennedy à l’écran, son chef d’œuvre restera sans doute Charly de Ralph Nelson en 1968, film qu’il produisit lui-même. Ici il semble que son modèle ait été le grand John Garfield dont il emprunte un certain nombre de tics. La très belle Dolores Dorn incarne Cuddles, elle est excellente. Elle n’a pas fait grand-chose au cinéma et l’essentiel de sa carrière s’est déroulé à la télévision, c’est sans doute dommage. Beatrice Kay est la vieille Sandy avec talent. A la fois maternelle et solitaire, sans doute alcoolique aussi, elle est avant tout humaine. Pour les amateurs de Fuller, ils retrouveront Paul Dubov complètement transformé dans le rôle de Gela. Mais c’est un film où tous les acteurs sont bons. Richard Rust dans le rôle de Gus le tueur glacé préfigure ceux de The killers dans la version de 1964 de Don Siegel. Et Robert Emhardt dans le rôle du louche et adipeux Connors semble refaire vivre Sydney Greenstreet, une des figures fondatrices du film noir. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Cuddles court au secours de Tolly 

    C’est donc un film noir très convaincant, bien rythmé, dont le formalisme est toujours en phase avec le propos. Et si on ne s’arrête pas trop à la vérité de l’histoire, il y a une vérité des personnages assez évidente qui n’a pas vieilli. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Tolly ne peut aller bien loin

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/the-phenix-city-story-1955-phil-karlson-a114844904

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/crime-societe-anonyme-murder-inc-stuart-rosenberg-1960-a114844704

    [3] Un troisième visage, Allia, 2011.

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