•  A deux pas de l’enfer, Short cut to the hell, James Cagney, 1957

    Ce film possède le double intérêt d’être un remake de This gun for hire, et d’être la seule réalisation de James Cagney. Le film de Frank Tuttle ayant été un très grand succès, il était presque naturel d’en faire un remake. En 1957, la carrière de l’acteur James Cagney patine, il se verrait bien continuer en tant que réalisateur. Malheureusement, ce film ne convaincra pas grand monde, et donc il ne persévérera pas dans ce sens. En 1957 James Cagney avait déjà une longue carrière derrière lui, aussi bien dans le film criminel que dans le film noir. Dans ce dernier genre, il comptait des beaux succès comme White heat de Raoul Walsh en 1950 ou le moins connu, Kiss tomorrow goodbye de Gordon Douglas la même année[1].  

     A deux pas de l’enfer, Short cut to the hell, James Cagney, 1957 

    La fille du garni vient faire la chambre de Kyle 

    Le scénario est approximativement le même que celui de This gun for hire. Mais c’est justement cette approximation qui va faire toute la différence. Les noms ont été changés, ce qui n’est pas le plus important, encore que en passant de Raven à Kyle, on perd un peu du côté animal de l’affaire. Mais surtout, le ressort de l’histoire ne repose plus sur la vente de document à l’étranger. Il n’y a plus que la cupidité de AT et une vague histoire de détournement de fonds. Cette simplification qui peut se comprendre parce que les Américains ne sont plus en guerre, transforme le récit. Autre simplification abusive du scénario, c’est le rôle de Glory – à la place d’Ellen – elle apparaît moins forte et moins ambiguë, et ses numéros de chanteuse sont moins développés. Dans ses relations avec Kyle, elle est pas du tout ambiguë et manifeste seulement de la pitié pour un pauvre garçon

     A deux pas de l’enfer, Short cut to the hell, James Cagney, 1957 

    Kyle va tuer la secrétaire 

    Il en résulte que la thématique est appauvrie. Ce n’est plus un film noir, mais une simple histoire criminelle. Et si on ne connaissait pas This gun for hire, elle serait sans doute plaisante à regarder. Mais la comparaison avec le film de Frank Tuttle est terrible. On constate alors que le film noir ce ne sont pas seulement des tics photographiques appliqués, mais ce sont des codes qui prennent sens aussi bien dans une thématique particulière que dans le rythme qui sera donné à l’ensemble. Et bien sûr c’est d’abord une question de rythme. L’ensemble apparaît décousu. Alors que dans This gun for hire on suivait l’intrigue du point de vue de Raven et de son ébauche d’idylle avec Ellen, ici tout apparaît dispersé. On part parfois du côté de l’enquête policière, parfois du côté de la duplicité de Bahrwell, ou encore des embarras causés à Glory. Dans le film de Frank Tuttle, on pouvait insister plus facilement sur Ellen et son caractère très fort, parce que les services de renseignements lui avait fait confiance pour mener à bien une mission dangereuse, mais cela a disparu.

     A deux pas de l’enfer, Short cut to the hell, James Cagney, 1957 

    Kyle menace Daisy pour qu’elle continue à parler au téléphone 

    Il y a tout de même de très bonnes séquences, par exemple lorsque Kyle et Glory se réfugient dans l’usine d’aluminium et que le rythme des machines rythme en même temps les recherches de la police et la fuite du couple. Les séquences avec Daisy sont pas mal réalisées aussi, et l’ouverture est réussie. Contrairement à ce qu’on entend ici ou là, le film de Cagney ne reprend aucun plan du film de Tuttle, au contraire, il cherche à s’en démarquer le plus possible, par exemple en présentant l’affrontement entre AT et Kyle en extérieur, dans les jardins de sa luxueuse maison.

     A deux pas de l’enfer, Short cut to the hell, James Cagney, 1957 

    Dans le train pour Los Angeles Kyle croise la route de Glory 

    L’interprétation est très loin de l’excellence de celle d’Alan Ladd et Veronica Lake. Sans être mauvais, Robert Ivers, dans le rôle de Kyle, est assez transparent. C’est du reste le seul rôle important qu’il aura sur grand écran. Georgann Johnson dans le rôle de Glory, est déjà trop âgée par rapport à Robert Ivers. Et bien sûr cela lui donne un rôle trop maternel et peu sexué. Si elle a de l’énergie, elle a un jeu trop stéréotypé qui s’accommode mal avec son personnage. Je me demande si ce n’est pas cette double erreur de casting qui plombe complètement le film. Robert Ivers et Georgann Johnson ne retrouveront plus jamais des rôles aussi importants, et devront se contenter de travailler pour la télévision. Deux seconds rôles nous semblent par contre très bien choisis : d’abord Jacques Aubuchon dans celui de Bahrwelle qui est très bon, et insiste sur le côté homosexuel de son personnage – une des obsessions de Graham Greene. Ensuite, Yvette Vickers dans celui de la fourbe Daisy qui est pas mal du tout. Mais cette actrice se perdra dans des production de quinzième catégorie et des séries télévisées sans saveur. Elle a fait parler d’elle lors de son décès. Elle vivait à la fin de sa vie dans une modeste demeure, sans trop d’argent, mais elle fut découverte morte et momifiée près d’un an après sa disparition[2]. Une histoire étrange comme les aime Hollywood.

     A deux pas de l’enfer, Short cut to the hell, James Cagney, 1957 

    Kyle et Glory se cachent dans les sous-sols de l’usine 

    Le film n’a pas eu de succès, le public n’a pas suivi, et la critique a été plutôt féroce. Cela mettra un terme aux ambitions de James Cagney comme réalisateur. Mais le film n’est pas aussi mauvais qu’on le dit. Il se voit même assez facilement, à condition bien sûr d’oublier le film dont il est le remake.

     A deux pas de l’enfer, Short cut to the hell, James Cagney, 1957

    Kyle a enfin rattrapé Bahrwhell



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-fauve-en-liberte-kiss-tomorrow-goodbye-gordon-douglas-1950-a114844682 

    [2] http://www.parismatch.com/Culture/Cinema/Yvette-Vickers-une-ex-playmate-retrouvee-momifiee-145804 

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  •  Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942

    Ce film est tourné, on oublie souvent de le dire, au tout début du cycle classique du film noir. Il est donc tout à fait logique de le considérer comme fondateur. Et cela est d’autant plus juste que ce film serait copié et plagié d’une manière ou d’une autre, pour le meilleur et pour le pire. Le samouraï de Jean-Pierre Melville lui doit énormément. Le scénario est adapté de A gun for sale, un roman de Graham Greene publié en 1936, et qui deviendra ensuite, succès du film oblige, This gun for hire. L’action du roman est située en Angleterre, et c’est en quelque sorte une rupture avec le roman policier anglais qui privilégie l’énigme et sa résolution sur les caractères et leurs motivations. Frank Tuttle qui a été le premier à adapter à l’écran The glass key en 1935, n’est pas n’importe qui, souvent oublié dans l’historiographie du film noir, il a développé des films très intéressants comme Gunman in the streets[1], en 1950, ou encore A cry in the night[2], avec le très bon Edmond O’Brien en 1956. Il tournera aussi Hell on Frisco bay en 1955 avec encore Alan Ladd et Edward G. Robinson. Il faut dire qu’il eut le malheur d’être mis sur la liste noire pour ses convictions politiques très à gauche. Mais Alan Ladd le soutiendra et produira même son dernier film, Island of Lost women en 1959. Pour moi il est à peu près certain que s’il n’avait pas connu les difficultés qu’on vient d’évoquer, il aurait fait une très grande carrière dans le film noir. même si les amateurs connaissent son importance, il n’est pas reconnu à sa juste valeur.

      Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942

    Raven est un homme solitaire qui exerce le métier de tueur à gages. Il a été engagé par Gates pour abattre un chimiste et pour récupérer la formule d’un gaz empoisonné. Il exécute son contrat. Mais Gates le paye avec des billets qu’il a signalés comme ayant été volés. Son but est de faire arrêter Raven afin qu’il ne parle pas. La police bientôt repère Raven à cause d’un billet qu’il a utilisé. Pendant ce temps là, Ellen Graham met au point un numéro de variétés où elle mèle les chansons et les tours de magie. Elle va justement être engagée par Gates. Mais elle est contacté par les services secrets qui veulent servir d’elle pour démasquer un réseau qui travaille pour l’étranger : Gates est soupcçonné. Elle accepte, et donc elle va se rendre à Los Angeles. Elle est fiancée avec Michael Crane, un policier de San Francisco qui enquête quant à lui sur Raven. Mais celui-ci lui échappe et se retrouve dans le train pour Los Angeles en même temps qu’Ellen ! Il tente de lui voler un billet de cinq dolalrs parce qu’il est fauché, mais Ellen s’en apperçoit. Tandis qu’ils dorment tous les deux, Gates qui a pris le même train les repère et envoie un télégramme pour que la police réceptionne Raven. Mais celui-ci va encore leur échapper, grâce à l’aide plus ou moins involontairfe d’Ellen. Gates va enleverf Ellen qu’il soupçonne d’être complice de Raven. Il la ficelle en bonne et dûe forme, et projette de la tuer. C’est sans compter sur Raven qui arrive et la délivre. Poursuivi par la police que Gates a prévenu, ils doivent fuir à nouveau. Ils vont se réfugiés dans un local désaffecté de la gare, attendant le jour. Mais la gare est cernée par la police. Une fois de plus Raven va s’échapper grâce à Ellen. Il va alors se diriger directement vers la société Nitro qui emploie Gates. Là il va faire signer une confession à Gates et à Brewster, son patron. La police intervient et Raven sera tué.

    Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942 

    Raven adore son petit chat 

    Le scénario est dû à Albert Matz et Willam Burnett, autant dire que ces deux auteurs ont minimisé l’histoire d’espionnage sous-jacente, et au contraire ont développé le personnage de Raven dans un sens très particulier et très ambigu. D’un côté nous avons le vieux Brewter, grand capitalste multimillionaire sans foi ni loi, qui n’a aucune excuse dans la conduite de ses crimes, et de l’autre Raven qui est devenu un tueur à gages par la force des choses, il a été en effet très maltraité dans son enfance, au point qu’il ne peut plus aimé une femme. Il essaiera d’éviter tout contact physique avec Ellen, alors même qu’il est attiré par elle. Mais Ellen est tout à fait ambigüe également, elle est officiellement fiancée au raide et insipide Michael. Et pourtant elle est attiré par la transgression : elle protège Raven plus qu’elle ne le devrait suivant la morale ordinaire, mais elle se joue régulièrement de tous les autres hommes, elle flirte avec l’immonde Gates soi-disant pour son amour de la patrie. On peut la soupçonner de trouver son intérêt dans ce rôle de prestigitatrice qui lui permet de masquer ce qu’elle ne veut pas qu’on voit. A partir de cette thématique,

     Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942 

    Dans l’escalier qui mène Raven chez le chimiste, il croise une fille handicapée

    Les possibilités de développer des figures nouvelles du film noir vont abonder. Figures qui seront reprises de nombreusees fois dans le film noir. Par exemple, quand Raven va tuer Baker, il croise une petite fille handicapée, c’est le seul témoin de son crime, il renoncera cependant à la tuer parce qu’il se reconnait en elle comme une vitime de la fatalité. Le grand immeuble qui représente la puissance du capitaliste Brewster, est presque le même que celui qu’on trouve dans The big clock de John Farrow qui date de 1949. Les possibilités d’utiliser les décors réels de la gare de Los Angeles sont très importantes, en effet, non seulement elles désignent la croisée des chemins, et les bifurcations labyrintiques qui accroissent l’aspect paranoïaque de l’ensemble, mais elles montrent aussi l’envers d’un décor bien connu des Américains, contrairement à la manière aseptisée d’Hitchcock qui filme une gare de carte postale dans Strangers in a train en 1951. On retrouvera tout ces éléments dans des films comme Union station de Rudolph Maté qui date de 1950, mais aussi bien plus tard dans Le samouraï. Il y a également la figure du méchant, le terrible Brewster, coincé dans son fauteuil à roulette et qui en veut au monde entier. On retrouvera cela très souvent ailleurs comme un élément de la duplicité, dans Key largo de John Huston en 1946, ou encore dans Kiss of death en 1947.

     Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942 

    Raven demande le paiement de son travail à Gates 

    Ce dernier film recycle aussi le rapport qu’entretient Raven avec son chat, dans l’attitude de Jeff avec son bouvreuil en cage. Quand Raven tue involontairement le petit chat qui miaule, cela annonce sa propre fin, comme quand Jeff trouve son oiseau mort. Evidemment le rapport que Raven – puis Jeff – entretient avec un animal faible renvoie à sa propre faiblesse, mais aussi à sa propre solitude. La thématique flirte aussi avec une approche presque psychanalytique du tueur à gages. Melville désignera cette psychologie comme une forme de schizophrénie dans Le samouraï. La longue confession de Raven à Ellen va dans ce sens. This gun for hire réutilise la figure du gros homme faussement bonasse, cette figure de Gates, malhonnête et lâche, c’est celle de Gutman interprété par Sydney Greenstreet dans The maltese falcon.

     Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942 

    Raven tente d’échapper à la police qui investit le garni 

    Cette densité thématique exceptionnelle donne des ailes à la réalisation de Frank Tuttle. Presque tous les codes du noir se retrouvent ici, les ombres portées, les escaliers, les trains, ou encore les rues sombres dans lesquelles il faut se cacher. Il y a une utilisation excellente des décors naturels, ce qui n’est pas encore en 1942 généralisé à l’ensemble des films noirs du cycle classique. Il est en avance, c’est à partir de 1948 et de Naked city de Jules Dassin que cela va être utilisé d’une façon de plus en plus systématique. Tuttle est donc là encore un pionnier. Il arrive à saisir le mouvement même dans des situations compliquées, par exemple lorsque Raven est poursuivi par la police et qu’il se fait tirer dessus. La caméra opère une sorte de travelling arrière rapide, mais le montage utilise également des plans d’ensemble photographié depuis la colline. Le travail de John Seitz sur la photographie est, comme le plus souvent, vraiment remarquable. Il est intéressant de voir qu’Alan Ladd est filmé comme s’il était plus grand que Veronica Lake, bien sûr Tuttle évite les plans en profondeur qui permettrait de voir la tricherie, car on remarque que quand il se trouve aux côtés de Laird Cregar justement dans des plans en pied, il fait 25 cm de moins que lui. Il y a aussi une attention particulière donnée aux regards, celui de Veronica Lake bien sûr, très expressif, lumineux, mais aussi celui d’Alan Ladd qui change en fonction des situations ou des personnes en face de qui il se trouve : dur et sans pitiés face à Gates, finalement plus tendre envers Ellen quand il s’est apprivoisé.                

     Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942

    Dans le train pour Los Angeles Raven rencontre Ellen 

    La distribution est exceptionnelle. Il s’agissait du premier rôle important d’un débutant nommé Alan Ladd, on l’avait vu auparavant seulement dans des rôles minuscules, notamment chez Orson Welles dans Citizen Kane. Alors qu’il n’a que le troisième rôle en importance au générique, c’est lui qui va voler la vedette à tous les autres acteurs. Ce film va faire de lui une icone du film noir. Son film suivant sera l’adaptation du chef d’œuvre de Dashiell Hammett, The glass key. Sa popularité allait devenir immense, il enchainera les succès aussi bien dans le film noir que dans le western ou le film d’aventure. Bien que son physique soit celui d’un homme faible, il était petit de taille, assez étroit d’épaules, il en impose par sa froideur et par sa présence. Sans doute que dans le film This gun for hire, il peut se permettre de jouer de l’opposition entre son rôle dur de tueur taciturne, et de son visage lisse aux traits fins, une gueule d’ange. C’est aussi sur cette opposition que Melville jouera avec Alain Delon dans Le samouraï. Mais sans doute aussi qu’Alan Ladd est d’autant plus éclatant qu’il est associé avec Veronica Lake. Rapidement ils vont former un couple glamour à succès – bien qu’il ne semble pas qu’il y ait eu une aventure entre eux. Ils tourneront encore ensemble, The glass key l’année suivante, puis The blue dalhia en 1946, sur un scénario de Raymond Chandler et enfin Saïgon en 1948. Dans This gun for hire, Veronica Lake est l’exact opposé d’Alan Ladd, elle parle beaucoup, elle est pleine d’empathie pour tout le monde, et plus encore pour Raven qu’elle tente de sauver. Elle est là pour réchauffer ce glaçon de Raven qui ne semble penser qu’à son chat. Elle tournera encore avec Frank Tuttle The hour before the dawn en 1944, puis elle se mariera avec André De Thot, mais elle aura une vie personnelle des plus compliquée et décédera à 50 ans d’une cirrhose du foie. A côté de ce couple mythique, Robert Preston fait pâle figure, ou plutôt il a l’air démodé. Je ne sais pas si c’est voulu, mais il est insignifiant. Laird Cregard dans le rôle de Gates qui mange des chocolats à la menthe, est excellent, comme toujours. Terminons cette recension des interprètes en soulignant le choix judicieux de Tully Marshall dans le rôle de Brewster.

     Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942 

    Ellen et Raven se sont réfugiés pour la nuit dans un wagon 

    Film noir phare, il sera reconnu comme tel, non seulement par Melville, mais aussi par John Boorman dans Point blank[3], non seulement son film reprendra la logique de l’obstination morbide de Raven en la transférant sur Walker – cet homme qui sans relâche traque ceux qui lui ont volé son argent – mais en réutilisant le nom de Brewster pour le chef de l’organisation. Il va de soi que ce film est de première importance dans le développement de l’esthétique et de la thématique du film noir, mais qu’en outre on y prend un plaisir toujours renouvelé à le revoir. Ce film aura plusieurs remakes, sans parler des inspirations qu’il a suscitées : A short cut to the hell, réalisé en 1957 par James Cagney lui-même et This gun for hire réalisé en 1990 par l’obscur Lou Antonio pour la télévision, avec Robert Wagner. Le film de Frank Tuttle a été très bien accueilli par la critique et le public a suivi, avant même que ce film au cours de ses ressorties et ses rééditions en supports numériques, ne devienne un film culte.

     Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942 

    La police cerne les lieux

     Tueur à gages, This gun for hire, Frank Tuttle, 1942 

    Raven saute dans un train depuis le pont



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-traque-gunman-in-the-streets-frank-tuttle-1950-a117644866 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/a-cry-in-the-night-frank-tuttle-1956-a131693342 

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/le-point-de-non-retour-point-blank-john-boorman-1967-a132676700 

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  • Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950

    J’ai souvent souligné ici l’intérêt qu’on peut porter à Lewis Allen. Par exemple le très original Suddenly, tourné en 1954[1], ou encore Illegal, réalisé en 1955 avec un superbe Edward G. Robinson[2]. Il s’était fait remarquer en 1947 en tournant un des premiers films noirs en couleurs, c’était Desert fury avec Burt Lancaster et Lizbeth Scott.  Si les histoires qu’il met en scène ne sont pas toujours très complexes, ses films pourtant explique assez bien pourquoi on s’attarde sur le film noir en général : c’est à cause du style ! Bien sûr le style tout seul n’aurait aucun intérêt, mais cette adéquation entre le style et le projet défendu est ce qui justement fascine, et c’est ce qui, à mon sens, se perd de plus en plus. On trouve aujourd’hui des films bien léchés, bien photographies, parfois même avec des histoires intéressantes, mais le manque de style fait souvent qu’on les oublie rapidement après les avoir visionnés. Lewis Allen, à l’inverse du cinéma moderne, montre qu’on peut prendre une histoire relativement modeste, et en faire cependant une œuvre fort intéressante, sans utiliser pour cela de grands moyens.

    Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950 

    Goddard a retrouvé son témoin

    Un homme est étranglé dans son lit, puis abandonné dans une ruelle sombre. Mais une bonne sœur est témoin de ce crime. Elle alerte la police, mais celle-ci a d’autres chats à fouetter. Cependant, comme c’est un agent des Postes qui a été assassiné, ce sont justement les postes qui vont enquêter sur ce meurtre. En effet comme la poste transporte des millions d’objets, et aussi des valeurs importantes, elle possède son propre service d’investigation. L’enquête est confiée à Al Goddard, un policier dur et cynique, peu sympathique et peu aimé, mais efficace. Sa première tâche va être de retrouver la sœur. Il va apprendre qu’elle se nomme sœur Augustine, et elle va l’aider à identifier un certain Soderquist. Dans son enquête, il va comprendre qu’il s’agit d’une bande qui s’apprête à commettre un hold-up. L’idée est d’attaquer un transfert de fonds qui doit utiliser un changement de train. Pour mieux coffre toute la bande. Les hommes de Boettiger vont essayer de mettre la main sur Goddard, et c’est ce qu’ils arrivent à faire après une brève bagarre. Goddard leur demande alors 25 000 $, arguant qu’il est courant du hold-up qu’ils préparent. Mais Boettiger n’a pas cet argent, par contre il propose une part sur un million de $, s’il les aide. C’est ce qu’il s’engage à faire. Goddard va infiltrer, avec l’assentiment de ses supérieurs, le gang de Boettiger qui donne par ailleurs l’apparence d’un commerçant honnête. Mais Regas, l’homme de main de Boettiger se méfie de Goddard. Et de son côté il recherche la nonne qui pourrait très bien le reconnaitre pour l’assassinat dont elle a été témoin. Goddard a prévenu ses supérieurs et il met en place un piège pour faire échouer le hold-up. Mais Dodie, la maitresse de Boettiger a tout entendu. Pourtant elle ne le dénoncera pas à ses complices, et préférera prendre la fuite en abandonnant tout le monde de peur d’être accusée de complicité dans le hold-up. Regas va de son côté capturer sœur Augustine. Goddard va être à deux doigts de se faire prendre, notamment parce que sœur Augustine dévoile qu’elle le connait. Le hold-up va avoir lieu, mais les policiers interviennent et cernent la gare. Boettiger et ses hommes ne pourront pas s’en sortir. 

    Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950 

    Goddard cherche

    Le ton du film se veut documentaire et la publicité lors de sa sortie était basée sur le fait qu’il était inspiré d’une histoire vraie. L’histoire est originale en ce sens qu’elle ne met pas en scène des vrais policiers, mais une sorte de brigade des postes chargée de surveiller l’intégrité du service public. Il est en effet spécifié que la Poste est un bien public qui appartient à tous les Américains, une sorte de lien qui fonde la nation, et donc que ce ne sont pas le profit et des intérêts privés qui déterminent sa trajectoire. Le deuxième élément intéressant est qu’une partie de l’enquête est menée conjointement par Goddard et sœur Augustine, presque la main dans la main. Cette alliance inattendue permet de montrer la complémentarité entre la spiritualité de la femme d’église et le pragmatique du policier. Le scénario est assez malin pour éviter les poncifs : en effet, si Dodie aime bien flirter avec Goddard, il ne se passera rien entre eux. Parmi les thèmes que le film brasse, il y a celui du fonctionnement de la bande. Le chef, Boettiger, apparaît comme un homme prudent et réfléchi. Mais son second, Regas, est impulsif et jaloux de la place que peut prendre Goddard auprès de son chef. Il va donc y avoir un affrontement entre Regas et Goddard, notamment pendant le déroulement d’une partie de jeu de paume, qui donne un côté particulier au film. Evidemment dans cette lutte sans merci, tout le monde ment. Boettiger, qui n’a nullement l’intention de partager avec Goddard, mais Goddard également qui se fait passer pour un flic corrompu. Le caractère de Goddard sera du reste transformé, et au contact de sœur Augustine, il va s’humaniser.

      Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950

    Goddard est poursuivi par les hommes de Boettiger

    Dans la réalisation il faut d’abord remarquer l’excellente photographie de John Seitz. C’est ce même John Seitz qui avait photographié Double indemnity de Billy Wilder, puis Sunset Boulevard. Mais c’était aussi le photographe des films d’Alan Ladd, notamment sur This gin for hire. On reconnaîtra d’ailleurs cette particularité à filmer les gares et les trains pour leur donner un air particulièrement inquiétant. Il maitrise parfaitement les codes du film noir, ces éclairages en clair-obscur, l’importance des escaliers, ou encore les réunions d’hommes en train de comploter sous une lampe électrique. Une grande partie du film utilise des décors naturels, à Gary, dans l’Indiana, avec ce côté particulier des petites villes américaines besogneuses, c’est ce qui donne un aspect très intéressant, cette capacité à utiliser les arcades du couvent, ou les multiples cachettes que peuvent recéler des gares et des installations ferroviaires complexes. Le film traversera des quartiers sales et sordides, assez indéterminés, sortant ainsi du côté souvent lisse qu’on trouve dans les décors du film noir. Le film est tourné la même année qu’Asphalt jungle. Et de nombreuses similitudes apparaissent, notamment la préparation du hold-up à partir d’un plan des lieux. Les scènes d’action sont très bien menées, avec une violence réaliste qui est assez innovante dans cette période. Par exemple quand les hommes de Boettiger essaient de coincer Goddard dans les couloirs de la gare et que ce dernier balance son adversaire dans les escaliers. La scène finale de la poursuite entre Goddard et Boettiger inspirera un peu plus tard Odds against tomorrow[3]. C’est donc un film important du point de vue de sa réalisation.

     Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950 

    Goddard doit faire face

    L’interprétation est centrée sur Alan Ladd, une très grosse vedette dans les années cinquante. Il compense sa petite taille par une froideur dans ses gestes et dans ses regards qui donnent du poids à sa détermination. Contrairement au personnage de Raven, il n’a absolument pas ce côté rêveur et mélancolique qu’il pouvait avoir dans This gun for hire. Il est parfait, capable d’ailleurs de changer de registre au fur et à mesure qu’il s’humanise. Sœur Augustine est interprétée par Phillys Calvert. Ce personnage apparaît un peu artificiel cependant, et le cabotinage de l’actrice anglaise n’arrange rien. Paul Stewart est Boettiger, il est comme toujours excellent de détachement et de ruse. A leur côté on va retrouver toute une kyrielle d’acteurs spécialisés dans le film noir. A commencer par la très bonne Jan Sterling dans le petit rôle de Dodie. C’est une actrice qui, selon moi, n’a pas eu la carrière qu’elle méritait. Sans doute barrée par une autre blonde un peu plus glamour, Marilyn Monroe. Elle tournera dans la foulée Ace in the hole de Billy Wilder, film dans lequel elle est époustouflante dans un rôle plus consistant. Citons encore le remarquable Jack Webb dans le rôle de Regas, ou Harry Morgan dans celui de Soderquist.

     Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950 

    Goddard va participer au hold-up de la poste 

    Si ce film n’est pas un chef d’œuvre, ni même le meilleur de Lewis Allen, il est tout à fait solide et suffisamment dynamique pour retenir l’intérêt du spectateur pendant une heure et demi. Il est tout à fait percutant dans les dialogues qui insistent sur le côté individualiste, presqu’asocial de Goddard. Il se comporte comme s’il était en marge de la loi. C’est aussi pour cela que ses collègues ne l’aiment pas. On appréciera donc son cynisme débordant. Malgré les difficultés de tournage, Lewis Allen n’était pas prévu au début comme réalisateur, le film a reçu de très bonnes critiques et le public a suivi, il a été dans les meilleures recettes pour l’année 1951 aux Etats-Unis. Curieusement alors qu’il a été tourné en 1949, il ne sortira qu’en 1950 en Grande-Bretagne, et en 1951 aux Etats-Unis. Au départ, en 1948, le film devait s’appeler Postal inspector. L’ensemble confirme qu’Alan Ladd est non seulement un des piliers du film noir, mais qu’en outre il n’est jamais meilleur que dans ce registre.

     Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950 

    Dodie aime flirter avec Goddard 

    Echec au Hold-up, Appointment with danger, Lewis Allen, 1950 

    Boettiger va vendre chèrement sa peau



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/je-dois-tuer-suddenly-lewis-allen-1954-a130390138

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/le-temoin-a-abattre-illegal-lewis-allen-1955-a119627864

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/odds-against-tommorow-le-coup-de-l-escalier-robert-wise-1959-a114844916

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  •  Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991

    Ridley Scott n’est pas un réalisateur que j’apprécie particulièrement, je trouve qu’il manque, malgré son application évidente, de style. Mais dans son œuvre très diverse, il y a quelques films très intéressants. J’en compte au moins deux qui sont d’ailleurs devenus des films culte comme on dit bêtement : Blade runner et Thelma & Louise. Ces deux réalisations entretiennent d’ailleurs des rapports très étroits avec le film noir. Le premier revisite d’une manière étrange le film de détective dans un univers futuriste sombre, peuplé d’androïdes, et le second reprend le vieux thème des amants traqués qui a donné de très beaux films, comme High Sierra de Raoul Walsh ou Tomorrow is another day de Felix Feist[1]. Certes Thelma et Louise ne sont pas lesbiennes, quoi qu’on en ait dit. Mais le principe est le même comme on va le voir, à défaut d’une relation sexuelle, elles sont liées par une très forte amitié, et cette amitié les fait renoncer à toutes les règles de la vie normale. 

    Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991 

    Thelma et Louise partent en vacances 

    Louise est serveuse dans une sorte de snack et s’ennuie dans son travail. Thelma elle s’ennuie avec son mari, une sorte de bougon pas très drôle dont le seul centre d’intérêt est son travail. Première transgression Thelma et Louise ont décidé de partir pour un week-end à la montagne, sans rien dire, ni ne demander à personne. Elles sont très heureuses de ces mini-vacances et de se retrouver ensemble loin des ennuis de la vie quotidienne. Mais la fatalité s’en mêle, alors qu’elles ont fait halte dans un bar rock’n roll où on boit, on dans et on drague, Thelma est victime d’une tentative de viol de la part d’un rustre qui la frappe. Mais Louise veille et descend le violeur. Cela va être le début d’une longue errance. La police est sur le coup, Hal le policier chargé de l’enquête doit les arrêter. Mais Thelma et Louise ne veulent pas se rendre à la police, elles ont peur de passer de longues années en prison. Elles décident donc de passer au Mexique. Le chemin est long, et pour cela il leur faut de l’argent. Louise appelle Jimmy, son petit ami. Celui-ci doit lui envoyer de l’argent à Oklahoma City. En fait il va venir de lui-même en avion, non seulement pour apporter l’argent, mais pour offrir une bague à Louise qu’il demande en mariage. Mais celle-ci refuse et ne dit pas pourquoi, bien qu’elle assure l’aimer. Après avoir confié l’argent à Thelma, elle passe la nuit avec Jimmy. Pendant ce temps, Thelma se laisse séduire par un petit escroc de bas étage. Le lendemain matin, J.D. a disparu et a embarqué l’argent de Louise. Les deux filles sont désespérées. Alors Thelma, pour se racheter, va commettre un hold-up. Pendant ce temps Hal va ramasser J.D. et le faire parler car il a compris par Jimmy qu’il a volé l’argent de Louise et que donc il est responsable indirectement du hold-up de Thelma. C’est J.D., une vraie balance, qui va d’ailleurs apprendre à la police que Thelma et Louise veulent rejoindre le Mexique. Les filles sont maintenant poursuivies pour meurtre et pour attaque à main armée. Elles n’ont plus le choix, elles doivent foncer droit devant pour tenter de rejoindre la Mexique. C’est une course sans espoir. Sur la route, elles vont encore mettre dans le coffre un flic qui les a arrêtées, et régler son compte à un chauffeur routier un peu trop entreprenant. Elles sont finalement repérées par la police. Traquées par des forces de l’ordre en grand nombre, il ne leur reste plus que le choix de sauter dans le vide, avec en arrière-plan le magnifique site du Grand Canyon. 

    Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991 

    Louise sauve Thelma qui était en train de se faire violer

    Ce n’est pas tout à fait un road movie, c’est une fuite vers la liberté nécessitée par des circonstances dramatiques, ici la liberté est représentée par le Mexique, comme dans les vieux films noirs des années 40-50. En allant vers le Sud, c’est en réalité la civilisation américaine que les deux filles fuient. Au fur et à mesure qu’elles s’éloignent de l’Arkansas, elles découvrent en elles-mêmes la volonté de faire des choses hors du commun, et donc se laissent aller à leurs instincts. Mais elles prennent conscience aussi de leur propre attachement l’une à l’autre. Les interdits vont sauter les uns après les autres, elles vont tuer, voler, faire exploser un camion-citerne, Thelma va s’envoyer en l’air, elle qui n’a connu jusque-là qu’un seul homme dans sa vie, et tout ça dans l’ivresse du moment qui est en réalité bien plus qu’une vengeance ou un règlement de comptes. C’est tout simplement un changement de mode de vie. Tous les segments de l’American way of life sont remis en question, la famille, les enfants, le travail, et même la justice et l’ordre social. Quand elles rencontrent un bandit, en la personne de J.D., c’est un bonhomme aussi abominable que les autres, peut-être même pire puisqu’il se donne l’apparence du rebelle alors qu’il n’est qu’un triste salaud. Vivre l’instant et ne rien regretter devient leur devise.

     Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991 

    Jimmy est venu demander Louise en mariage 

    On a dénoncé le caractère misandre du film. S’il est vrai qu’il s’intéresse d’abord à l’oppression des femmes, il ne trace pas que des portraits négatifs des hommes. Jimmy est un homme attentif et bienveillant qui laisse toute sa liberté à Louise et qui la soutient sans ostentation dans l’adversité. De même Hal, le flic, comprend très bien les difficultés de Thelma et Louise et tente de les aider du mieux qu’il le peut. Le plus intéressant est bien sûr la transformation du caractère de Thelma qui change ses critères de réflexion dans le cours des événements, en découvrant des aspects de la vie qu’elle ne connaissait pas. Néanmoins, cette quête de la liberté, ces transgressions répétées ne peuvent pas être tolérées par la société. L’individu dans ce qu’il a de plus cher sera détruit. Le fait que l’action de se film se situe dans des paysages naturels un peu désertiques renforce cette critique de la société dominée par la technique et les objets les plus inutiles ou les plus nocifs comme les camions et les automobiles. Louise troquera d’ailleurs ses bijoux contre le vieux chapeau d’un vieux bonhomme comme un renoncement aux fastes de la société consommatrice. 

    Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991 

    Le petit escroc J.D. séduit Thelma 

    Sur le plan de la réalisation, on a une esthétique assez conventionnelle, une photographie bien léchée qui donne de la grandeur à la nature, avec l’usage de l’écran large, 2.35 : 1. Mais il y a tout de même un contraste affirmé entre cette Amérique de la consommation et des pans entiers de l’Amérique qui échappent à cette logique : on croisera sur la route de Thelma et Louise, non seulement des pauvres rejetés à la périphérie de la société, mais aussi des populations abêties dans des loisirs aussi vulgaires qu’imbéciles. Il y a des longueurs excessives. Par exemple ce cycliste noir qui escalade la route tout en fumant un joint et qui va trouver le policier dans le coffre de la voiture. Ça ne fait pas avancer l’histoire et ce n’est pas très drôle. On peut trouver également que la poursuite finale entre la Thunderbird de Thelma et Louis et les véhicules de la police est un peu trop longue. Mais l’ensemble se tient. C’est suffisamment nerveux pour retenir le spectateur. Il y a des petites coquetteries que Ridley Scott aurait pu s’épargner, comme l’image du conducteur de camion qui se reflète dans l’enjoliveur de la roue avant. C’est un brin chichiteux. 

    Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991 

    Thelma enferme le flic qui les a arrêtées dans le coffre de sa voiture 

    En fait la réussite du film repose beaucoup sur l’abattage des deux actrices principales. Susan Sarandon est Louise, d’abord leader du couple, elle se laissera aller ensuite à donner plus d’initiative à Thelma. Elle a ce côté prolétaire et désabusé qui donne beaucoup de force à son rôle. Geena Davis qui incarne Thelma est sans doute plus étonnante. C’est une femme très grande qui sait parfaitement jouer aussi bien de son charme – même si elle n’est pas très belle – et donc jouer les ingénues, que de son énergie lorsqu’elle se libère. Au fil du film son visage devient plus dur, ses gestes plus affirmés et moins timides. Elle est excellente. Les autres acteurs comptent moins. Harvey Keitel est le flic humaniste avec justesse et sans trop de cabotinage. Il est aussi très bien. Mais son rôle est assez monolithique et un peu bref. Brad Pitt trouve ici un de ses premiers rôles importants. Il est J.D. Mais il cabotine, abusant de son sourire qui se voudrait désarmant et d’une nonchalance un peu trop travaillée. Comme il joue un escroc sans envergure, ça passe assez bien. On peut citer aussi Michael Madsen dans le rôle de Jimmy. Pour une fois qu’il joue un personnage sympathique, profitons-en. Dans le rôle du mari de Thelma, on peut trouver aussi Christopher McDonald trop caricatural.

     Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991 

    Hal assiste impuissant à la fin des deux jeunes femmes 

    Qu’on ne se fasse pas d’illusion, c’est un très bon film, son succès à travers les années est mérité, mais il ne faudrait pas en faire un chef d’œuvre pour autant. Il y a bien trop de lacunes dans le scénario : par exemple le mari de Thelma est présent presque jusqu’à la fin du film, mais curieusement Jimmy, le compagnon de Louise est escamoté. Il disparait trop rapidement. On ne voit pas pourquoi si on nous fait par des réactions du ridicule mari de Thelma on oblitérerait celles de Jimmy. Parfois aussi le film hésite entre des genres assez différents : le film d’action et de poursuite automobile, ou le film noir avec ses héroïnes marquées par la fatalité. Si la critique en Europe a été plutôt ravie par ce film, outre-Atlantique cela n’a pas été le cas. La critique s’en est emparé bien après, quand il est devenu un film culte pour la jeunesse.

     Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991

    Thelma & Louise, Ridley Scott, 1991 

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  • The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984 

    C’est la deuxième fois que Peckinpah aborde le genre du film d’espionnage après The killer elite. Cette fois il s’agit d’adapter le roman à succès d’un auteur qui est en train de monter. Cet auteur va devenir de plus en plus célèbre, puisque c’est lui qui va créer le personnage de Jason Bourne. Il se tient sur cette crête du récit d’espionnage qui s’attache plutôt au fonctionnement glauque des agences d’Etat, qu’à décrire une réalité tangible et bien documentée. Ces récits sont le plus souvent guidés par une paranoïa non dissimulée, mais ça convient très bien à Peckinpah. Ce sera son dernier film. Au moment de réaliser ce projet, il est déjà très malade, conséquence des excès de boisson et de cocaïne sans doute. Mais il arrivera tout de même à boucler le projet, preuve qu’il était aussi un grand professionnel. Il a même trouvé le temps pour se disputer avec ses producteurs.  

    The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984

    Dans des conditions obscures, Lawrence Fassett a découvert sa femme morte dans son lit. Un film atteste du fait qu’elle aurait été assassinée par des tueurs du KGB. Fou de douleur, il ne rêve que de se venger de Maxwell Danforth, le chef de la CIA, qu’il considère comme le véritable ordonnateur de ce meurtre. Comme il travaille lui-même pour la CIA, il va monter un plan en plusieurs étapes pour arriver à ses fins. Le premier point consiste à convaincre  d’abord Danforth lui-même qu’il existe un réseau Omega qui travaille pour les Russes, puis ensuite John Tanner, un présentateur très connu que ses amis sont en réalité des agents Russes et qu’il convient de les éliminer ou de les retourner. A l’aide de films et de documents, il arrive à les convaincre. Tanner doit inviter Osterman, un puissant producteur mais aussi un grand expert en arts martiaux, Richard Treymaine, un toubib un peu véreux, et Cardone qui viendront tous les deux avec leur femme. Fassett, avant que le week-end démarre investit les lieux et truffe la maison de caméras et de micros. Le week-end va se passer plutôt mal, notamment parce que les « amis » passent leur temps à régler les vieux comptes. Mais peu à peu les invités commencent à comprendre qu’ils ne sont pas là pour s’amuser. Devant l’étrangeté de la situation, Treymaine, Cardone et leurs femmes, vont prendre la fuite au bord d’un véhicule qui appartient à Tanner. La femme de Tanner et son fils prennent aussi la fuite. Tanner qui veut rencontrer Fassett pour avoir des explications est suivi par Osterman qui commence à comprendre que des choses louches se passent. Fassette fait sauter le véhicule où les fuyards se sont réfugiés. Tanner et Osterman se battent, mais c’est aussi l’occasion pour eux d’avoir une explication, et ils comprennent qu’ils ont été manipulés, que Omega n’existe pas et que les amis de Tanner n’ont jamais été des espions. Fassett a enlevé sa femme et son fils, il exige pour leur libération que Tanner invite Danforth dans son émission Face to Face, émission où il se propose de dénoncer le chef de la CIA. Entre temps Danforth et son adjoint ont compris que Fassett était un dangereux manipulateur qui avait tout inventé pour assouvir sa soif de vengeance. Ils lancent la chasse après lui. Fassett se moque bien de mourir, mais il poursuit le but de dénoncer. Il pense avoir toutes les cartes en main, mais c’est sans compter sur la malice de Tanner et Osterman. Ceux-ci vont en effet truquer l’émission qui ne se passera pas en direct, et s’ils piègent bien Danforth en le mettant devant ses contradictions, cela va laisser le temps à Tanner de retrouver Fassett et de l’abattre. Il récupérera ainsi sa femme et son fils.

     The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984 

    Danforth se laisse convaincre par Fassett de détruire Omega 

    C’est un scénario particulièrement dense. Mais ce qui est le plus frappant, ce n’est pas l’intrigue elle-même et les retournements de situation. C’est plutôt l’ambiance. Il y a deux éléments dominants, d’abord une présentation acerbe des relations d’amitiés dans la bourgeoisie américaine. Le week-end tourne au grand déballage entre les amis. Les insultes et les coups sont au rendez-vous, et les femmes ne sont pas les dernières. La femme de Tanner est particulièrement teigneuse, et ne fait rien pour montrer combien elle déteste ces « amis » qui empiètent sur ses droits de contrôler « son » mari. Elle représente la volonté féminine de prendre le pouvoir et de le garder. Les deux autres femmes ne sont pas en reste et regardent d’un air très supérieur leurs compagnons.  Mais si les uns et les autres se détestent c’est parce qu’ils ne supportent pas les défauts qu’ils voient chez les autres mais qu’ils sont incapables de voir chez eux. Tanner déteste le c ôté escroc de Treymaine, Cardone hait littéralement le chien de Tanner. Mais tous détestent Tanner qui est un personnage public très populaire. C’est du Claude Sautet façon Vincent, François, Paul et les autres, en plus violent évidemment. L’autre point c’est l’affrontement quand Tanner et ses amis sont traqués comme des bêtes par les hommes de Fassett. Là on se croirait carrément dans The Most Dangerous Game. Même si Fassett ne suit l’évolution du jeu – d’ailleurs le terme sera employé à la fois par Fassett et par Tanner- que par écrans interposés, c’est une chasse sanglante qui doit se terminer par la mort du vaincu. Et donc il vient que même si le film est sensé se passer à une époque hypermoderne où le progrès technologique domine les êtres humains, les ressorts de l’action et des passions humaines restent les mêmes. Il y a un côté horrifique dans ce film qui se marie très bien avec la paranoïa du thème et du réalisateur.

    The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984 

    Tanner va se laisser convaincre par Fassett et accepter d’œuvrer contre ses amis 

    Fassett et son équipe disposent de ce qui se fait de mieux en matière d’appareillage pour espionner, truquer manipuler les individus. On bascule dans le monde d’Orwell, le contrôle social est permanent et utilise l’image et le mensonge : qui contrôle les images contrôlera le monde. La fin sera très explicite puisque nous voyons que si on veut retrouver son libre arbitre, il est conseillé d’éteindre sa télévision. Peckinpah est un homme du passé, et on ne s’étonnera pas qu’il s’élève avec colère contre l’envahissement de la technologie dans notre quotidien. On verra Fassett se délecter de la possibilité d’espionner ce qui se passe dans les chambres à coucher entre les amants. Mais ce voyeurisme est également le fait de Tanner, il se surprend à aimer ça ! Il lui faudra de la force de caractère pour se détacher de ce spectacle. L’individu se trouve écrasé, aussi bien par l’organisation du pouvoir et ses mensonges mis en scène, que par l’argent qu’il cherche en permanence à se procurer pour accroître sa consommation de drogue, d’objets ou pour accroitre son pouvoir. C’est l’œuvre d’un anarchiste, car elle dénonce aussi le pouvoir en tant que tel. Nous verrons vers la fin du film le très froid et méthodique Danforth basculer et perdre la maîtrise de ses nerfs en tentant de présenter son travail comme important pour la sécurité. C’est un vieux thème du roman d’espionnage qui remonte au moins à John Le Carré : les bureaucraties pour survivre ont besoin de s’inventer un ennemi. Et plus cet ennemi est monstrueux, et plus leur pouvoir se concentre et se justifie. C’est une des raisons qui font que l’ennemi ne doit jamais être vraiment terrassé. On le voit aujourd’hui encore quand, alors que le communisme s’est effondré à la fin des années quatre-vingts, on en est à réveiller les vieilles craintes d’une agression russe, sauf qu’aujourd’hui il est bien difficile de justifier cela par la nécessité de lutter contre les « rouges ». 

    The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984 

    Tanner repasse en boucle les vidéos qui prouvent la trahison de ses amis 

    La réalisation est à la hauteur du projet. Une large partie des séquences est faite des images de mauvaise qualité qu’on visionne à travers les appareils d’espionnage. Tous ces écrans qu’on trouve de partout dans la maison de Tanner sont des appareils destinés à violer l’intimité, donc à nier l’individu, à le rendre obéissant. Ce film ayant été tourné il y a plus de trente ans, on voit les progrès que nous avons faits avec le numérique. Cette dictature de l’image est pire encore aujourd’hui, sauf que plus personne n’est capable de la maitriser, c’est c e qui se passe déjà quand justement Tanner va renverser le principe actif et manipuler à son tour à la fois Danforth et Fassett. Tout cet aspect est filmé à la manière d’un documentaire, sans apprêt. Le meurtre de la femme de Fassett est vu à travers des images abimées et déformées, capturées par une caméra médiocre. Mais c’est justement une manière de prendre une distance d’avec cette réalité. Et puis bien évidemment puisque nous sommes chez Peckinpah, il y a des scènes d’action et de violence extrêmement intéressantes. Des poursuites en voitures, jusqu’au scènes de chasse où on verra la femme de Tanner exécuter froidement un agent de la CIA, en passant par les combats, c’est très rythmé, avec un découpage soigné et serré. Pour ce dernier opus, Peckinpah n’avait pas perdu la main. 

    The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984 

    Osterman et Tanner se battent 

    L’interprétation est plus problématique. John Hurt dans le rôle du larmoyant Fassett ne fait clairement pas le poids, il a l’air de s’ennuyer et parait sans conviction. Il n’est pas bon. Rutger Hauer qui vient de nous quitter, est meilleur, mais il est affublé d’une coupe de cheveu difficile à supporter, parce qu’elle lui donne l’allure d’un mannequin. Plus convaincants estt Craig T. Nelson dans le rôle d’Osterman – il est excellent et dégage une grande force. Il parait que Peckinpah ne s’est pas entendu avec lui à cause de sa moustache postiche ! Et puis il y a Burt Lancaster dans le rôle de Danforth. Il a une présence incroyable et surtout il rend très crédible la perte de contrôle du directeur de la CIA lorsqu’il se trouve confronté à l’une de ses victimes. Le reste de la distribution est assez neutre, et même Dennis Hopper apparaît très discret. 

    The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984 

    Tanner va présenter son émission avec Danforth 

    Le film n’a pas été apprécié, ni par la critique, ni par le public. Ce fut un échec commercial sans appel. C’est seulement avec le recul qu’on fait un parallèle avec le film de Fritz Lang, Doktor Mabuse, der Spieler, film muet qui date de 1922 et qui alertait déjà sur les rapports entre modernité, technologie et contrôle social. Ce qui me parait judicieux. Il commence à être un peu réhabilité et retrouve sa place dans l’œuvre de Peckinpah. A mon sens ce qui a empêché le succès de ce film est son trop grand pessimisme, bien plus sans doute que les problèmes qu’il y aurait eu au montage. On pourra me rétorquer que The wild bunch est aussi un film très pessimiste et pourtant cela a été un très grand succès. Mais The wild bunch parle d’une époque qui est en train de disparaître, tandis qu’Osterman WeekEnd parle de nous et de notre époque. Et c’est sans doute cela qui est gênant parce que Peckinpah nous dit que notre société n’a pas d’avenir. Bien entendu il ne serait pas juste de classer ce film parmi les chefs d’œuvre de Peckinpah, ne serait ce que parce que les moyens ne sont pas là et que le réalisateur n’a pas eu l’entière maitrise du projet. Mais c’est un film très intéressant et qu’il faut avoir vu. Après ce film il restera un an à vivre à Peckinpah. Il passera son temps à boire et à fréquenter les bordels mexicains, mais comme il a encore besoin d’argent, il aura le temps de tourner un clip vidéo stupide pour le fils de John Lennon et il remplacera au pied levé Don Siegel sur Jinxed, un film que je n’ai jamais vu et que tout le monde s’accorde à dire très médiocre. Notez qu’Osterman WeekEnd  est appuyé sur une très bonne musique de Lalo Schifrin et une photographie de John Coquillon qui avait déjà travaillé avec lui sur Straw dogs.

     The Osterman weekend, Sam Peckinpah, 1984 

    C’es Tanner qui liquidera le trouble Fassett

     

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