• La maison de la 92ème rue, The house on the 92nd street, Henry Hathaway, 1945

    C’est un film très intéressant, non pas tant par son histoire que par la place qu’il tient dans l’utilisation éhonté que le FBI fit du cinéma pour chanter la gloire de J. Edgar Hoover qu’on verra à l’écran d’ailleurs faire semblant de travailler. Le message est en effet le suivant : grâce à l’incomparable travail de Hoover et du FBI les Etats-Unis sont imperméables à toute agression venant de l’extérieur. Ce film préfigure quelque part l’intensification de la chasse aux sorcières, il suffira juste de remplacer les Allemands nazis par des mauvais communistes.

     La maison de la 92ème rue, The house on the 92nd street, Henry Hathaway, 1945 

    Un agent allemand va être accidentellement démasqué 

    L’action se passe au début de la Seconde Guerre mondiale. A la suite d’un accident, le FBI découvre que le projet 97 qui traite de l’avancement de la bombe atomique, est transmis presque au jour le jour aux nazis. L’inspecteur Briggs est chargé de cette affaire et il va infiltrer au cœur même des services d’espionnage de Hambourg, William Dietrich, un américain d’origine allemande, mais un bon patriote. Celui-ci va revenir aux Etats-Unis, et là il va intégrer directement le groupe chargé de faire passer les éléments d’avancement du projet 97 à Hambourg. Il va rencontrer la belle Elsa Gebhart qui est à la tête du réseau. Au-dessus d’elle il n’y a plus que le mystérieux Christopher que le FBI aimerait bien identifier. Grâce au travail d’infiltration de Dietrich, non seulement le FBI va livrer des fausses informations à Hambourg, mais va finir par repérer la personne qui sortait les infos du centre de recherche, alors même que les employés étaient fouillés à la sortie, il s’agissait d’un individu doté d’une mémoire phénoménale. Cependant les espions allemands sont méfiants et vont soupçonner Dietrich. En vérifiant les informations que celui-ci à livrées, ils se rendent compte qu’il a trafique ses lettres de mission. Ils vont essayer de le faire parler, mais le FBI va intervenir à temps. Le réseau sera démantelé et incidemment on découvrira que le véritable Christopher, le chef du réseau, n’est autre que la belle Elsa. 

    La maison de la 92ème rue, The house on the 92nd street, Henry Hathaway, 1945 

    Le FBI surveille tous ceux qui travaillent au projet 97 

    Pour apprécier ce film il faut passer sur deux obstacles. Le premier est le manque de réalisme. En effet J. Edgar Hoover, contrairement à ce qui est suggéré, a été au contraire de ceux qui ont freiné la traque des réseaux allemands. Je rappelle que l’HUAC dans sa première version ne ciblait pas les communistes, mais elle visait les activités étrangères sur le territoire américain. Dirigée par le fameux Dietz, elle a travaillé pour dédouaner en quelque sorte les américains d’ascendance germanique, et elle a travaillé dans le sens d’un non engagement des Etats-Unis dans la guerre. C’est seulement avec Pearl Harbour, que Roosevelt est arrivé à faire admettre aux Américains que de battre les puissances de l’Axe était une nécessité première. Le second obstacle est que ce film est une sorte de panégyrique de J. Edgar Hoover. C’est très désagréable et difficile à supporter. Mais en réalité si Hoover s’est investi si fortement dans la promotion du FBI au cinéma, c’est parce que le FBI justement était contesté. D’une part on reprochait au FBI d’avoir refusé de combattre la mafia, pour Hoover la mafia n’existait pas, mais on découvrira plus tard qu’il touchait des pots de vin de celle-ci, et aussi on lui reprochait de combattre plutôt les syndicats que le crime[1]. Bref le FBI était souvent dénoncé  comme une sorte de police politique coûteuse, une sorte d’Etat dans l’Etat, Hoover ayant régné sur cette boutique pendant près d’un demi-siècle, seule la mort l’en éloignera, ce qui est assez unique dans les annales de la police[2]. C’est donc seulement après Pearl Harbour que Hoover se rapprocha de la présidence Roosevelt et entrepris de donner au FBI un aspect de respectabilité qu’il n’avait pas. Dès lors le cinéma était tout indiqué pour en flatter les avancées technologiques et l’efficacité. Cette propagande a eu la peau dure et c’est sans doute grâce à ces films que le FBI a eu cette image d’efficacité et de modernité de partout dans le monde.

    La maison de la 92ème rue, The house on the 92nd street, Henry Hathaway, 1945  

    Dietrich va rencontrer Elsa 

    Les films à la gloire du FBI sont innombrables. Certains sont quasiment invisibles, par exemple The FBI story avec James Stewart de Mervyn Le Roy qui date de 1959, tellement le conformisme hagiographe suinte de partout. Mais Hathaway, réalisateur à mon sens très sous-estimé, qu’on peut considérer comme un des maîtres du film noir, a trouvé une manière de faire passer la pilule. En effet, il a écarté par principe les déterminants moraux et psychologiques des protagonistes autant qu’il l’a pu. Autrement dit-il s’est concentré sur l’action sans s’occuper de savoir si les uns étaient bons et les autres mauvais. Bien évidemment l’Allemagne est désignée comme le parti du mal, mais on n’insiste pas là-dessus. Les espions allemands ne sont d’ailleurs pas particulièrement antipathiques, ils n’abusent pas de la cruauté, et Dietrich ne suscite pas l’empathie. Cette neutralité rend le film intéressant et permet de se concentrer sur les techniques d’investigation et d’espionnage qui deviennent le personnage à part entière. Le rythme est également bien soutenu. Et on arrive à suivre une histoire qui se déploie à la façon d’un puzzle assez facilement. Les qualités habituelles de la mise en scène d’Hathaway sont là : une très bonne utilisation des décors naturels urbains, notamment dans la scène initiale qui voit l’accident de l’agent allemand et la disparition d’une mystérieuse serviette. Bien que ce soit plutôt un film d’espionnage, on aura droit à toute la palette bien rodée des codes du film noir. Les clair-obscur, les regards à travers les stores vénitiens et encore quelques rues sombres bordées d’entrepôts inquiétants. Il y a un savoir-faire qui fait que ce film ne peut pas être ennuyeux, même si à son début on sera obligé de voir cette face de rat de J. Edgar Hoover.

    Deux aspects singuliers affirment l’authenticité du propos : d’abord la voix off qui nous indique au fonds ce qu’on doit penser de l’action qui se déroule sous nos yeux, et la mise en scène des techniques utilisées pour faire avancer l’enquête. Le commentaire renforçant d’ailleurs les images. On aura droit donc à des plans montrant le grand nombre d’employés du FBI en train de trier des empreintes, ou des techniciens se servant d’appareils sophistiqués pour analyser un mégot de cigarette. Cette manière de faire sera reprise un nombre incalculable de fois, et notamment dans The naked city de Dassin en 1948, même si c’est la police ordinaire qui est le sujet. A travers ces films ce qui ressort est bien le caractère anonyme de l’homme moderne saisi dans la masse d’une population urbaine mouvante. Tout cela est soutenu par une très belle photo de Norbert Brodine qui retravaillera avec Hathaway sur plusieurs films noirs, mais qui sera aussi le photographe de Thieves’ Highway de Dassin, ou encore celui de Somewhere in the night et de Five fingers de Joseph L. Mankiewicz.

     La maison de la 92ème rue, The house on the 92nd street, Henry Hathaway, 1945 

    Elsa apprend que Dietrich est un agent double 

    Il est assez difficile de découvrir le message latent d’un tel film. Comme la plupart des films à la gloire du FBI, c’est aussi un éloge de la délation, délation qui va devenir le mode de fonctionnement d’Hollywood dans la chasse aux sorcières qui s’amorce. Ce message conformiste est cependant contrebalancé par l’analyse froide du professionnalisme des espions qu’ils soient allemands ou américains d’ailleurs. On remarquera aussi que le film justifie ex post l’internement préventif des étrangers sur le sol américain, les américains d’origine nippone, sans doute qu’à l’époque de ce film il fallait justifier par l’image les mauvais traitements que cette partie de la population américaine avait subis.

     La maison de la 92ème rue, The house on the 92nd street, Henry Hathaway, 1945 

    Un message intercepté apprend à Briggs que Dietrich est condamné 

    La distribution ne comprend aucun acteur très connu. C’est une manière de faire qui est sensée donner du réalisme à l’ensemble. D’ailleurs il est précisé au début du film que le personnel du FBI lui-même a apporté son concours, et donc que nous voyons de vrais agents dans l’exercice de leurs fonctions. Puisque l’histoire est éclatée entre plusieurs pôles, il est presque normal et naturel de gommer le côté glamour des acteurs qui incarnent cette lutte obscure. William Eytye qui n’a jamais fait grand-chose au cinéma est l’agent infiltré Dietrich. Il a ce côté passe partout qui convient si bien au rôle il n’exprime d’ailleurs aucun sentiment. Le très bon Lloyd Nolan est l’inspecteur Briggs, celui qui est chargé de coordonner la lutte contre le réseau d’espions allemands. Il est suffisamment soucieux pour nous démontrer que cette affaire est bien difficile mais qu’il a les moyens de le faire. Signe Hasso est la belle Elsa. Actrice d’origine suédoise, elle n’a pas fait grand-chose non plus, mais ici elle est suffisamment crédible dans le rôle d’un agent allemand déterminé à assurer sa mission coûte que coûte. Il est dommage que son double rôle – puisqu’elle est aussi Christopher – ne soit pas mieux exploité. Il y avait là une ambiguïté intéressante.

     La maison de la 92ème rue, The house on the 92nd street, Henry Hathaway, 1945 

    Elsa et ses sbires sont cernés dans la maison de  la 92ème avenue 

    Le film d’Henry Hathaway, s’il est un peu oublié de la critique aujourd’hui, aura un bon succès public. C’est pourquoi, quelques années après, en 1948, on retrouvera le personnage de l’inspecteur Briggs dans The street with non name. Toujours interprété par Lloyd Nolan, il s’agira encore d’un agent infiltré. Mais cette fois dans le milieu criminel. Ce dernier film, réalisé par William Keighley, est bien meilleur dans le fond parce qu’il s’attache à la personnalité des protagonistes, en s’attardant sur l’ambiguïté de la relation entre le policier du FBI et le gangster, et puis aussi parce qu’il y avait un très bon Richard Widmark. Pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, on peut considérer que The house on the 92nd street est un film pionnier qui a orienté durablement tout un pan du film noir. Ce film est le premier d’une série de cinq très bons films noirs qu’Hathaway réalisera entre 1945 et 1948.

     



    [1] Voir l’excellent ouvrage de Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, Gallimard 2005.

    [2] On sait également que le FBI a joué plus récemment un rôle trouble dans l’élection de Donald Trump.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Le gros coup, Jean Valère, 1964

    Pour des raisons assez compliquées, Jean Valère a toujours eu des difficultés pour trouver des producteurs et ses films n’ont jamais eu beaucoup de succès. Pourtant il est considéré comme un réalisateur de talent, et en général la critique l’estime. Le gros coup intervient après l’échec en 1964 des Grandes personnes. Trois ans plus tard, et après beaucoup de complications, il va porter à l’écran un roman de Charles Williams, un des maîtres du roman noir, romancier curieusement oublié aujourd’hui, mais qui avait une très grosse cote dans les milieux intellectuels dans les années soixante et soixante-dix. Marcel Ophuls portera  à l’écran Peaux de bananes  en 1963, avec Jean-Paul Belmondo et Jeanne Moreau, mais sans trop de succès. Claude Sautet mettra en scène l’arme à gauche, avec Lino Ventura et Sylva Kocsina, et se sera encore un échec commercial. Truffaut s’essaiera à porter à l’écran Vivement dimanche, cela donnera un succès commercial mitigé, mais un échec artistique évident. Il faut dire que tous les essais de Truffaut pour adapter des grands romans noirs se soldèrent par des fiascos, que ce soit Irich, Goodis, ou Williams. Tout ça pour dire qu’on ne s’improvise pas réalisateur de films noirs, et qu’il n’est pas toujours évident de trouver la bonne distance d’avec son sujet. Et puis il est vrai qu’adapter un roman noir américain au contexte français avec des acteurs français est toujours délicat.

    Le gros coup, Jean Valère, 1964  

    Frank Willes est un footballeur qui a du succès. Mais il a un accident de la route qui brise sa jambe et sa carrière. Dans cet accident un homme est mort, Grandval. Frank ne peut guère compter sur les assurances pour avoit une compensation. Désœuvré et appauvrit, il va rencontré un homme, Drouin, qui lui propose de faire chanter la veuve de Grandval, car, dit-il, l’accident n’a eu lieu que parce que la voiture de Grandval a été sabotée. C’est en réalité la veuve, Clémence, qui va toucher le pactole de l’assurance vie : 100 millions. Mais tandis que Frank discute avec Grandval d’un plan pour faire chanter la veuve, Drouin va être assassiné et les preuve des forfaitures de la veuve et de sont amant vont disparaître. Frank va donc imaginer tout seul une manière de coincer les deux amants tout en se protégeant. Pour cela il dit qu’il a envoyé une lettre à son meilleur ami, et il montre aussi qu’ils les a enregistrés avec un magnétophone qu’il avait caché dans la luxueuse villa des Grandval. Il exige en échange de la bobine la totalité de l’assurance vie, soit 100 millions d’anciens francs. Clémence accepte de payer en plusieurs fois et part avec Frank à Etretat dans une sorte de lune de miel bizarre. Mais au retour, avec l’aide de son amant, elle piège à nouveau Frank pour lui extorquer la bobine. Frank va s’en sortir, Michel sera tué et il obtiendra le gros lot. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus car Clémence a imaginé un final dont il ne pourra pas sortir. 

    Le gros coup, Jean Valère, 1964 Drouin expose les preuves du sabotage

    Le scénario suit en gros l’ouvrage de Charles Williams, sauf qu’à la fin Clémence se suicide, alors que dans l’ouvrage justement l’angoisse du héros laisse une fin ouverte. Les noms bien sûr ont été changés, et Frank est devenu un joueur de football et non de football américain. C’est un changement notable, parce que dans le livre le héros est une sorte de brute épaisse, alors qu’ici il est un simple jeune sportif. Tout va se jouer plutôt dans le traitement de l’intrigue. Celle-ci repose sur l’ambiguïté des caractères. Clémence est-elle seulement une garce ? Frank est-il amoureux de Clémence ? Personne n’en saura rien. Quand on lit les romans de Charles Williams, on est frappé par l’énergie qui se dégage de son écriture. Tout passe par l’action. Ici le traitement reste mou, le rythme lent.

     Le gros coup, Jean Valère, 1964 

    Frank annonce à Clémence qu’il a laissé une lettre chez un ami pour se protéger 

    Le montage de ce film ressemble assez à celui de Peaux de banane qui avait relativement bien marché l’année précédente. Le couple Emmanuelle Riva-Hardy Krüger remplace le couple Jeanne Moreau-Jean-Paul Belmondo.  A chaque fois on accole un acteur jeune et sportif à une actrice qui a la réputation d’être plutôt intellectuelle. Mais dans le film de Jean Valère, il n’y a pas une once d’humour, fut-il de l’humour noir. La réalisation est lourdement plombée par ce manque de distance d’avec le sujet. A cela s’ajoute le fait que Jean Valère ne maîtrise pas beaucoup les dosages entre les différents décors. Il va par exemple choisir des décors intéressants en banlieue, mais en même temps il ne leur donne aucune signification particulière, or c’est bien à cette époque que la France rentre dans une ère de modernisation jamais achevée qui s’accompagne d’une passion équivoque pour l’argent et le luxe qu’il permet. Cela manque de densité et de mouvement, et finit par ressembler à du théâtre filmé. Jean Valère raconte qu’il prit beaucoup de plaisir sur le tournage de ce film malgré les énormes problèmes qu’il rencontra[1]. Il explique le fiasco commercial de son film par une mauvaise distribution en salles, alors que les critiques selon lui étaient bonnes. Mais en réalité si le public n’a pas adhéré au film c’est probablement pour les raisons invoquées ci-dessus. Par exemple les scènes qui se passent à Etretat sont bien trop longues et n’apportent pas grand-chose au film. Et d’ailleurs cela s’anime vraiment seulement quand Frank est confronté au piège concocté par Clémence et Michel.

    Le gros coup, Jean Valère, 1964 

     Clémence et son amant paraissent pris de court 

    Je pense aussi que le film souffre d’une mauvaise distribution des rôles. Hardy Krüger est un peu trop souriant, il affiche  constamment un sourire un peu niais qui fait qu’on est surpris qu’il soit lui-même surpris par les fourberies de Clémence. Il hésite entre une approche dure et inflexible de son rôle – ce qui est le cas du héros de Charles Williams – et un côté amateur et nonchalant. Avoir employé Emmanuelle Riva dans ce rôle est aussi une faute. Il paraît que Valère voulait Brigitte Bardot pour jouer Clémence, puis qu’ensuite il s’était rabattu sur Annie Girardot qui était un peu trop chère pour le producteur. Force est de constater qu’Emmanuelle Riva est bien trop théâtrale pour incarner la froide et duplice Clémence. Elle pose trop sa voix. Les scènes de lit avec Krüger ne sont guère réalistes. C’est Francisco Rabal, acteur fétiche de Luis Buñuel, qui complète le trio. Le moins qu’on puisse dire est que sa nonchalance n’aide pas à crédibiliser le rôle. Il est tellement absent qu’on se demande bien pourquoi Clémence a fait de cet ectoplasme son amant ! Parmi les curiosités du film, on remarquera la présence de Roger Couderc, l’ami solide de Frank, dans le rôle d’un commentateur sportif. Rappelons pour les plus jeunes que Roger Couderc qui commentait le rugby était une vraie célébrité au début des années soixante. On regrettera que Jacques Monod n’ait pas un rôle plus important. C’était dans le temps un excellent second rôle abonné aux films noirs et d’espionnage. Rien qu’en 1964 il tournera dans pas moins de dix films !

     Le gros coup, Jean Valère, 1964

     A Etretat Clémence et Frank vivent une sorte d’idylle 

    Peut-on sauver quelque chose de ce film ? Sans doute le dernier quart, là Valère commence à utiliser les ombres menaçantes de la nuit et la barbarie de la situation créée par le chantage de Frank. J’aime bien aussi le choix des décors, quoiqu’ils soient bien trop mal utilisés. La ballade touristique à Etretat par contre est assez lassante. L’introduction du personnage de Drouin est également assez réussie, il faut dire que Jean-Louis Maury qui l’incarne possède un physique assez étrange.

     Le gros coup, Jean Valère, 1964

     Frank est piégé par Michel 

    C’est donc une adaptation complètement ratée de Charles Williams qui d’ailleurs en a connu très peu de réussies ! La seule que je connaisse et qui soit excellente est celle de Hot Spot réalisée par Dennis Hopper en 1990. Dans son ratage même, le film de Jean Valère peut être comparé à Vivement dimanche de Truffaut. Les deux réalisateurs sont passés complètement à côté de leur sujet. Il est à remarquer que la moitié des adaptations de Charles Williams sont le fait de réalisateurs français. On sait aussi qu’Orson Welles avait songé à adapter Dead calm mais le projet ne fut pas finalisé et sera mené ensuite par l’ennuyeux Philip Noyce. Au vu du peu de succès des adaptations cinématographiques des ouvrages de Charles Williams, on pourrait dire que c’est une mauvaise idée que de porter cet immense auteur à l’écran, je ne le pense pas. Je crois seulement qu’il est difficile de trouver la bonne distance. Il y a quelques adaptations de Charles Williams que  je n’ai pas vues, par exemple The Third voice d’Hubert Cornfield – cinéaste sans doute fait pour le film noir – ou encore La fille des collines de Robin Davis qui lui aussi s’était intéressé au noir, notamment en portant à l’écran William Irish, mais sans trop de succès cependant.

    Le gros coup, Jean Valère, 1964 

     Dans la  confusion, Clémence a tué son amant

     Le gros coup, Jean Valère, 1964

     Clémence accepte trop facilement de remettre le dernier versement

     

     


    [1] Jean Valère, Le film de ma vie, BDL éditions, 2012.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  La sentence, Jean Valère, 1959

    C’est le premier film de long métrage de Jean Valère. Ce dernier avait été assistant sur Les salauds vont en enfer. L’idée du film est une histoire de Robert Hossein qui a nourri une vraie passion pour la Résistance, et c’est lui qui devait la mettre en scène. Mais sans doute n’avait-il pas le temps de le faire car il se trouvait entre deux réalisations, Toi le venin et Les scélérats d’après Frédéric Dard. Il proposa donc Jean Valère à Christine Gouze-Rénal qui était toujours à la recherche de sujets qui pourraient lancer la carrière de son mari, Roger Hanin. Jean Valère qui avait participé à la Résistance ne pouvait qu’être sensible au sujet. En vérité c’est un réalisateur qui a très peu tourné et qui a connu beaucoup de déboires, un manque de réussite assez étonnant. C’est pourtant un metteur en scène très intéressant qui avait une vraie originalité dans sa manière de travailler. Mais sans doute ne s’est-il pas affirmé dans un genre particulier pour que son œuvre soit reconnue comme originale. Notez qu’il a adapté aussi un ouvrage de Charles Williams, The big bite[1] avec la regrettée Emmanuelle Riva.

    On va revenir un peu plus loin sur ses qualités justement qui sont les plus évidentes dans La sentence qui semble rester le film préféré de Jean Valère[2]. Pour l’instant ce qui nous intéresse c’est que cette histoire de résistants qui attendent la mort, proposée par Hossein, sera reprise avec Frédéric Dard. Ils en feront une pièce de théâtre qui sera présentée en 1963 au Théâtre Antoine, puis un roman, Le sang est plus épais que l’eau, publié la même année aux éditions Fleuve Noir dans la collection espionnage. Plus tard, en 1989, cette pièce deviendra Dans la nuit la liberté au Palais des Sports. Son succès entraînera un nouveau film de télévision en 2009, La saison des immortelles, film assez médiocre du reste. Du film de Jean Valère à la pièce de Dard et Hossein, il y a des différences très importantes, Les six hommes en question et ses dérivées sont un peu moins dépouillée, on lui a rajouté des éléments qui vont vers la recherche d’un traitre, mais aussi vers plus d’approfondissement des Allemands. Donc si le point de départ est bien le même, des résistants qui vont être fusillés pour avoir agi contre l’occupant, le point de vue est un peu différent.

      La sentence, Jean Valère, 1959

    Alors que la guerre est en train de s’achever et que les alliés progressent très rapidement, un groupe de résistants organise un attentat contre un gradé allemand. Une partie de ce groupe va être arrêtée, trois hommes et deux femmes. Ils seront enfermés dans la cave d’une villa désaffectée en attendant d’être fusillés. Le groupe va passer de l’abattement à l’espoir, d’abord en tentant de s’évader en creusant une sorte de tunnel, mais les dunes de sable empèchent la réussite de ce plan. Ensuite les bombardements alliés semblent se rapprocher et indiquer que la délivrance est proche. C’est pourtant encore un faux espoir. Enfin les camarades de la Résistance vont tenter un coup pour les délivrer, mais ils n’y arriveront pas non plus. Les tensions entre les membres de ce groupe sont nombreuses. C’est François qui dit regretter de s’être laissé aller à cette aventure, puis c’est Georges qui manifeste une peut panique d’être fusillé. Antoine et Catherine vont au contraire trouver du réconfort dans une idylle qui s’ébauche. Mais quand tout espoir va disparaître, les cinq résistants vont trouver la force d’affronter dignement la mort.

     La sentence, Jean Valère, 1959 

    Georges est le premier à se faire rafler 

    C’est donc une trame des plus simples qui va mettre en valeur les caractères individuels. Mais en même temps, au-delà des différences de caractère justement, il y a une logique de groupe qui émerge et qui forme un bloc. La difficulté première que va rencontrer Jean Valère dans ce huis-clos, c’est de ne pas donner une allure trop théâtrale à son film. Et de ce point de vue c’est tout à fait réussi. Le film est divisé en trois parties : l’attentat et la rafle des résistants, l’attente dans la cave et enfin l’exécution. Le plus difficile est donc la deuxième partie avec un décor unique. Jean Valère tourne la difficulté en faisant progresser l’espoir, ou en faisant évoluer les caractères vers l’acceptation d’une destinée malheureuse. Sur le plan technique, il multiplie les plongées et les contre-plongées, insérant au passage quelques scènes qui ouvrent vers l’extérieur, comme par exemple la scène où le fils de François et ses copains viennent jouer au football devant les soupiraux, de façon à faire passer le message de la Résistance. Jean Valère évite ainsi le caractère statique de la mise en scène.

     La sentence, Jean Valère, 1959 

    Les Allemands annoncent qu’il ne leur reste qu’une heure à vivre 

    Les scènes d’ouverture et de fermeture du film sont sans doute les plus belles, elles structurent solidement l’histoire. L’attentat est présenté dans toute sa sobriété, mais avec beaucoup de minutie. Ce n’est pas seulement un groupe de résistants qui commet cet attentat, mais c’est bien le peuple français représenté ici par un pêcheur déjà âgé qui conduit son attelage, ou cette femme, une grand-mère sûrement, qui prend des risques inconsidérés malgré ses difficultés physiques. C’est la Résistance d’un peuple, fait de gens simples et de travailleurs. Antoine est un syndicaliste habitué aux combats collectifs. L’exécution est très longue et chargée d’émotion, rythmée par le Requiem de Mozart. Jean Valère tire de belles diagonales sur la plage, et filme la scène en multipliant les distances entre la caméra et les acteurs dans une atmosphère brumeuse. Ça renforce le sentiment d’isolement et en même temps la cohésion du groupe. On verra ainsi Georges mettre ses lunettes pour regarder la mort en face. La belle photo d’Henri Decaë donne une dimension plus humaine et chaleureuse et peut être moins glamour à l’exécution. Mais tout le passage dans la cave qui représente les 2/3 du film est aussi excellent et évite les redondances. Au-delà du message proprement dit, il y a une esthétique particulière qui donne une grande vérité d’époque, si ce n’est dans la forme au moins dans le fond.

    La sentence, Jean Valère, 1959  

    Ils tentent de creuser un tunnel pour s’évader 

    La distribution est assez simple, elle se résume à cinq acteurs et montre que Jean Valère était un très bon directeur d’acteur. C’est Robert Hossein qui a le rôle le plus complexe, celui de Georges un étudiant en médecine qui s’est engagé dans la Résistance pour des raisons assez compliquées tenant à son histoire familiale. Il doit manifester la peur et ensuite il doit retrouver courage et dignité. Il est excellent. Roger Hanin est Antoine, le chef, c’est sans doute le moins intéressant, même s’il n’est pas mauvais. Il manque un peu de crédibilité. Sans doute est-ce dû à son physique sans aspérité. Marina Vlady bien qu’elle tienne le haut de l’affiche est un peu moins présente, mais elle est très belle et suffisamment rayonnante pour donner du corps à Catherine. Les plus étonnants sont pourtant les moins connus. D’abord Lucien Raimbourg, cousin de Bourvil, il incarne François le pêcheur. Il est extraordinaire. On le retrouvera plus tard dans Chair de poule avec Robert Hossein sous la direction de Julien Duvivier. Et puis il y a Béatrice Bretty dans le rôle de la mère Boissard. Elle est extraordinaire de finesse et d’humanité. C’est une actrice assez rare au cinéma. Elle a fait une très longue carrière au théâtre et a été pensionnaire de la Comédie Française.

     La sentence, Jean Valère, 1959 

    Georges a perdu l’espoir et a peur 

    C’est un très bon film, certainement le meilleur de Jean Valère, construit sur un principe assez difficile. Les acteurs se sont fortement impliqués dans la réalisation qui, elle, intervient au moment où en France les anciens collaborateurs relèvent la tête et commencent à mettre en doute l’importance de la Résistance dans la construction de l’identité du peuple français. C’est le moment par exemple où on va réhabiliter les qualités littéraires de Céline, de Drieu la Rochelle ou de Brasillach. Nous sommes aussi en pleine Guerre d’Algérie, même si très peu de commentateurs osent à cette époque faire le rapprochement entre la Libération de la France et le mouvement indépendantiste algérien.

    La sentence, Jean Valère, 1959 

    Catherine manifeste ses sentiments à Antoine 

    Jean Valère raconte que son film a été un échec commercial, malgré de très bonnes critiques. Ce n’est pas certain. En France il aurait fait tout de même un petit peu plus d’un million d’entrées et il a eu une diffusion internationale. Il a obtenu un prix au festival de Moscou, et comme Robert Hossein et Marina Vlady[3] était un couple très connu dans les pays de l’Est, il est probable que ce film a tout de même dépassé le simple succès d’estime.  

    La sentence, Jean Valère, 1959

    Le fils de François le prévient d’une action imminente pour les délivrer

     La sentence, Jean Valère, 1959 

    La sentence va  être exécutée 

    La sentence, Jean Valère, 1959

     


    [1] En français, Avec un élastique, Gallimard, Série Noire ; 1957.

    [2] Jean Valère, Le film de ma vie, Editions du bord de l’eau, 2012. L’ouvrage est accompagné du DVD du film La sentence.

    [3] Marina Vlady est encore aujourd’hui très célèbre et appréciée en Russie comme une immense vedette.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961

    Dans ce film peu connu de Franju, on notera d’abord le nom de Robert Thomas qui est l’auteur de la pièce 8 femmes en noir qui a donné naissance au film de Victor Merenda sur lequel Frédéric Dard a travaillé. Pleins feux sur l’assassin repose du reste sur le même principe éculé des Dix petits nègres d’Agatha Christie. Robert Thomas aurait écrit les dialogues avec Boileau-Narcejac dont nous avons rencontré le nom très souvent en explorant la cinématographie de Frédéric Dard et celle supposée être de lui. Le film a été produit par Jules Borkon qui avait été le producteur de Les salauds vont en enfer, Toi le venin et Les yeux sans visage.

     Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

    Micheline arrive en Bretagne avec Jean-Marie 

    Le vieux comte de Keraudren, Chevalier de l’Ordre de Malte, se meurt et décide de se cacher dans son immense et luxueux château pour attendre la fin. Le comte ayant disparu, le notaire convoque ses héritiers qui sont sept cousins. Mais l’homme de loi prévient, si selon son médecin le comte est sans doute mort, on ne peut pas le déclarer décédé sur le plan juridique puisqu’on n’a pas découvert le cadavre. Il leur signale que le comte si on ne le retrouve pas avant ne sera officiellement mort pour la justice que dans cinq ans. Ce qui veut dire que l’héritage attendra. Entre temps et comme il faut payer pour l’entretien du château, les cousins décident de monter un spectacle « son et lumière » pour attirer des visiteurs et financer ainsi l’attente. Mais à partir de ce moment-là,  les cousins vont commencer à disparaître les uns après les autres. C’est d’abord Henri qui est électrocuté, puis c’est André qui y passe, suivi bientôt de sa cousine Jeanne dont il était secrètement amoureux. La peur commence à s’installer et les héritiers se tirent naturellement la bourre, mais Jean-Marie, aidé de la pétillante Micheline, se transforme en détective et va monter un plan très compliqué pour piéger l’assassin.

     Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

    Jean-Marie doit rejoindre ses cousins et donne rendez-vous à Micheline 

    Comme on le voit, c’est un scénario sans aucune originalité, un exercice de style. C’est obligatoirement et quoi qu’on en dise un film mineur de Franju, même si ici et là il peut étonner par des trouvailles intéressantes et inattendues. Pour le considérer comme un grand film, il faudrait avoir en tête uniquement la forme, et encore, même dans la manière de filmer il y a beaucoup à redire. Mais c’est la perversité de la gloire post-mortem que de croire qu’un cinéaste célèbre n’a pu faire que des chefs d’œuvre, tandis que de son vivant Franju était considéré seulement comme un petit maître. C’est un film choral, avec des portraits individuels comme des idéal-types : on aura droit à la jeune fille folle, la nymphomane, l’avare, etc. mais le personnage principal c’est le château. On sait que Franju mit très longtemps à trouver « son » château qu’il voulait comme une célébration poétique de la Bretagne dont il était originaire. C’est en effet un très beau château de La Bretesche qui ressemble à une île qui a été choisi. Certaines scènes d’intérieur ayant été tournées ensuite au château de la Goulaine. Cependant l’application dans la manière de filmer fait rapidement ressembler le film à un dépliant touristique. Ce sentiment est d’ailleurs renforcé par la surcharge des scènes du spectacle « son et lumière ». Ces dernières apparaissent comme un dérivatif, une manière de combler l’insuffisance du scénario. Mais on peut supposer que c’était là une manière de donner un air de modernité à l’ensemble. 

    Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

    Tous les cousins sont réunis sous la houlette du notaire 

    Du reste le film court après l’idée de modernité : c’est notamment le couple Jean-Marie-Micheline qui va la représenter. Ils arrivent en effet dans une décapotable rutilante qui, je le suppose, était l’image d’une France en voie de modernisation rapide. On verra rien de la Bretagne profonde de cette époque, à peine au début nous verrons une femme âgée et toute de noir vêtue se débattre avec sa volaille. La modernité est aussi représentée par les instruments qui permettent la mise en œuvre du spectacle. Ce qui aujourd’hui ne peut guère surprendre. Les femmes sont présentées comme étant sur le chemin de l’émancipation. Elles portent des pantalons, conduisent des voitures et prétendent même décider en lui et place des hommes. La pétulante Micheline n’en fait qu’à sa tête sous le regard admiratif de Jean-Marie, mais la belle Edwige drague ouvertement le palefrenier qui l’envoie pourtant promener, n’étant pas habitué à être choisi par une femme. 

     Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

    L’ingénieur explique comment le son et lumière est conçu 

    Mais à côté de ça, on retrouve des traces du savoir-faire de Franju. Par exemple dans son attention aux animaux. C’est le cheval qui n’est pas bien traité, et ce sont surtout les oiseaux qui ont un comportement très particulier. Bien avant Hitchcock et son film Birds, Franju filme des oiseaux agressifs, Jeanne sera renversée dans les escaliers par un hibou, et des corbeaux se suicident en apparence dans la haute tour du château. Peut-être que Franju avait lu l’ouvrage de Daphné du Maurier ? Ce savoir-faire est très présent aussi dans cette manière de filmer les escaliers en colimaçon. Franju tente aussi de donner un peu de légèreté et de l’humour : par exemple l’ecclésiastique qui fait de la radiesthésie, ou encore l’enterrement très rythmé et presque joyeux accompagné par la chanson de Brassens, Les funérailles d’antan. Mais on ne peut pas dire que ce soit dans ce registre  qu’il soit le plus à l’aise. C’est d’ailleurs le seul film de Franju qui va dans ce sens. La très belle photo est signée Marcel Fradetal, un vieux complice de Franju avec qui il a travaillé sur pas moins de 4 longs métrages, dont le magnifique Judex, et 7 courts métrages.

     

    Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

    Des bruits de pas dans le château 

    Dans un film choral, la distribution doit être soignée. Ici les acteurs sont bons, car Franju dirigeait toujours très bien, mais ils manquent de charisme et de notoriété. Pierre Brasseur, dont c’était la troisième apparition dans un film de Georges Franju, a seulement un petit rôle, il n’apparait que quelques brefs instants, le temps de mourir dès le début du film. Le film conducteur c’est Jean-Marie, incarné par Jean-Louis Trintignant. Il est très bon et sauve quelque part le film de l’ennui. Dany Saval est la pétulante Micheline. Elle était spécialisée à cette époque dans les rôles de jeunes filles drôles et délurées. Les autres acteurs n’ont rien de remarquables. Pascale Audret est la fragile Jeanne, Marianne Koch qui tournera ensuite avec Sergio Leone, hérite du rôle de la sulfureuse Edwige. Rappelons qu’à cette époque il était assez fréquent de présenter les Allemandes comme des femmes très chaudes et décomplexées dans le choix des hommes qu’elles prétendaient croquer. On trouve ça dans de très nombreux San-Antonio. Les autres acteurs ne font que passer. Y compris Lucien Raimbourg, le cousin de Bourvil, qui est toujours très juste dans ces rôles de vieux bougons, rusés et fourbes. Philippe Leroy-Beaulieu qui fera par la suite une belle carrière en Italie est aussi très bien dans le rôle d’André. Mais il meurt assez rapidement, comme Gérard Buhr qui est le premier à se faire occire. Plus étonnant est sans doute le danseur Jean Babilée dans le rôle de Christian. Mais on n’y trouvera rien à redire.

     Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

    Micheline et Jean-Marie explore le château 

    Le film n’aura aucun succès, ni critique, ni public. Si Les yeux sans visage avait eu un faible succès en France, il avait eu tout de suite une reconnaissance internationale qui compensait. Ce ne fut pas le cas de Plein feux sur l’assassin. C’est un film qu’on exhume maintenant parce qu’il est signé Franju. Il se trouve maintenant en Blu ray. Au moins le numérique sert-il à cela : on peut produire et diffuser un film dans une bonne qualité avec des coûts assez bas. Ce qui nous permet de voir et de revoir des films anciens sur lesquels on était passé sans doute un peu vite dans le temps.

    Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

     Jean-Marie guette 

    Comme je l’ai laissé entendre tout au long de cette chronique, ce n’est pas un très bon film, surtout pour Georges Franju dont on attend un peu plus. Mais peut-être me laissé-je abuser par le peu de goût que j’ai manifesté pour les formes héritées du roman de détective à la manière d’Agatha Christie. Il se voit évidemment sans déplaisir, ne serait-ce que par le rappel de ce qu’était le cinéma de ces années-là, et nous laisse le temps d’apprécier la rigueur de la mise en scène comme le château dans lequel le film est tourné, cependant il laisse une impression de vide qui ne se dissipe pas.

     Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 

    Jean Marie a coupé la sous-ventrière du cheval d’Edwige  

    Pour terminer, notez que, la même année, Trintignant participa à un autre film du même type, Le jeu de la vérité de Robert Hossein, film soi-disant écrit par Robert Chazal, qui connut un succès public plus important cependant.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957

    Lorsque le DVD de ce film est sorti en 2012, un communiqué de la Gaumont avançait que sur ce film Frédéric Dard avait travaillé aussi bien en tant que scénariste qu’en tant que dialoguiste, parmi quatre autres personnes. Evidemment on se pose la question si une telle idée est plausible ou non. C’est un exercice un peu difficile dans la mesure où il y a plusieurs personnes qui ont travaillé au scénario et aux dialogues, et toutes ces personnes sont connues, avec très souvent un CV conséquent. Le thème de cette histoire fait penser à plusieurs ouvrages, que ce soit Sunset boulevard dont Frédéric Dard avait écrit la novellisation sous le nom d’Odette Ferry[1], ou que ce soit Les yeux pour pleurer, ouvrage cette fois signé Frédéric Dard[2].

     

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Par ailleurs nous savons que Frédéric Dard a adapté plusieurs ouvrages de James Hadley Chase pour la scène, Pas d’orchidée pour Miss Blandish, La chair de l’orchidée et sans doute, sans qu’on en soit pas absolument certain, Traquenard[3] sous le nom de Frédéric Valmain. A lire l’œuvre de Frédéric Dard, on sait aussi qu’elle doit beaucoup à James Hadley Chase qu’il présentait un peu comme son maître et qu’il a rencontré à plusieurs occasions. C’est très clair dans les premiers San-Antonio, mais aussi dans les Kaput, et même dans les aventures de l’Ange Noir. En vérité Chase est aussi soupçonné d’être un prête-nom pour Graham Greene[4]. Du mouron à se faire[5], signé San-Antonio est dédicacé à James Hadley Chase. Il y a donc une vraie proximité entre l’œuvre de Chase et celle de Dard : le cynisme des protagonistes, le goût pour la violence et une certaine brutalité sexuelle. Dard et le Fleuve Noir utilisaient sans vergogne cette proximité comme un argument publicitaire chaque fois qu’ils le pouvaient. Il est d’ailleurs curieux que Boileau et Narcejac qui définissaient le genre policier, détestaient Chase, qu’ils confondaient d’ailleurs avec le roman noir américain, et en même temps adoraient Frédéric Dard qu’ils considéraient un peu comme leur disciple[6].

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957

    Philippe Delaroche est un modeste employé de banque, un peu opportuniste et fêtard. Voilà qu’un jour sa banque l’envoie livrer une automobile à la richissime madame Stella Farnwell. Après avoir extorqué une remise pour son propre compte auprès du marchand de voitures, il s’en tire devant madame Farnwell en prétendant qu’il l’a négociée pour elle. Il plaît à la riche veuve qui va décider de faire de Philippe le gestionnaire attitré de son compte. Travaillant de plus en plus souvent au domicile de la riche veuve, il ne va pas tarder à la séduire, ou plutôt c’est elle qui s’en amourache et décide de mettre le paquet pour l’avoir tout à  elle. Elle va l’épouser, mais Philippe, s’il accepte de devenir milliardaire, se sent tout de même un peu gêné par la différence d’âge. En vérité il est attiré par la jeune secrétaire de madame Farnwell, la belle et délurée Eve. Mais celle-ci, bien qu’elle joue la comédie de l’amour avec le mari de Stella, a déjà un amant ce qui rend Philippe très jaloux. Elle va le pousser à tuer sa femme en lui promettant qu’elle partira avec lui. Philippe monte ce qu’il croit être un crime parfait en maquillant la mort de Stella en accident. Malgré les nombreuses difficultés, il aura gain de cause et son alibi semble très solide. Il a fait croire à ses amis qu’il était dans la maison pendant que Stella avait un accident. Cependant les choses ne sont pas aussi idylliques qu’elles le devraient. Lors de l’ouverture du testament, il apparaît que Stella a tout légué à son fils, Bob, qui n’est autre que l’amant d’Eve ! Philippe n’aura qu’une petite rente mensuelle qui lui permettra seulement de vivoter. La surprise est de taille car non seulement il a tout perdu, mais en outre il se rend compte qu’Eve va se marier avec Bob. Entre temps la police commence à se poser des questions sur l’accident et l’inspecteur Malard soupçonne même que Philippe est bien à l’origine de la mort de Stella. Ce dernier va provoquer un rendez-vous avec Eve à qui il propose d’abandonner l’argent et de partir avec lui.  Mais elle refuse et ne veut voir que le fait qu’elle est prête à mettre la main sur une fortune colossale. Philippe se dénonce alors à la police mais Eve le tue et il tuera Eve.

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    Stella épouse Philippe 

    Le film est assez fidèle au livre, bien que celui-ci soit sensé se passer en Californie, et que le héros, Chad Winters, est beaucoup plus arrogant et violent. On note également que dans le roman la riche Vestale n’a pas de fils, que sa laideur remplace son grand âge et que la belle Eva a un mari qui se moque d’elle presqu’au grand jour.

    L’ensemble du film est fait d’emprunts nombreux aux grands films noirs américains. Sunset boulevard bien sûr, non seulement parce qu’une femme vieillissante s’amourache inconsidérément d’une sorte de gigolo sans le sou et cynique, mais aussi dans les détails de l’usage de l’automobile (le pneu qui éclate) et du cinéma privé, et encore cette façon dont Stella habille Philippe dans de luxueux costumes. Bien entendu, ici ce n’est pas une jeune fille naïve dont le héros tombe amoureux, mais plutôt d’une garce manipulatrice qui ne vise qu’un seul but, l’argent. De The postman always rings twice, le scénario reprend le faux accident de voiture, aussi bien le surgissement de Philippe derrière Stella que la chute dans le vide de Philippe. Cet accident se trouve dans le roman de Chase, mais on sait que Chase  a eu de nombreux procès pour plagiat, et notamment de la part de James M. Cain[7]. Il est donc clair que l’ensemble se veut « dans la tradition ». D’autres éléments sont plus facilement identifiables comme des apports personnels de Frédéric Dard. Philippe est en effet un homme faible qui oscille entre une femme maternelle et une femme qui garde tout son sang-froid et qui le transforme en marionnette. C’est un peu la même trame que L’étrange monsieur Steve. Et d’ailleurs Philippe est comme Georges Villard un petit employé de banque à qui sa camarade de bureau fait les yeux doux, mais qu’il ne veut pas regarder, dévoré qu’il est d’ambitions contradictoires. C’est un velléitaire qui n’arrive qu’à concrétiser des petites combines minables. On remarquera que l'idée de livrer une voiture à une riche personne se trouve aussi dans J’ai bien l’honneur de vous buter[8], ouvrage signé San-Antonio. Remarquez également que ce type de trio, est semblable encore à celui des Yeux pour pleurer, déjà cité ci-dessus.  Tout cela fait tout de même beaucoup de proximités avec l’œuvre de Dard pour qu’il ne s’agisse que de coïncidences. Ajoutons qu’un homme qui se retrouve entre deux femmes sur la Côte d’Azur dans une maison luxueuse – et l’une qui lui montre ses seins – c’est bien la trame de C’est toi le venin, roman que Frédéric Dard publie en 1957, soit la même année que la réalisation du film Une manche et la belle. Le thème de ce livre est aussi assez semblable à un autre roman, Le fric, signé Marcel G. Prêtre, publié en 1983 au Fleuve Noir[9]. Dans ce dernier roman, dont le style cynique et désabusé rappelle à la fois Dard et Valmain[10], le héros est un modeste employé de banque qui va gravir un à un les échelons de la criminalité, à travers les femmes qu’il manipule.

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Philippe découvre les charmes de la belle Eve 

    Henry Verneuil est déjà à cette époque très connu, il a obtenu des succès publics très importants, il a déjà fait 5 films avec Fernandel, un avec Jean Gabin, et tous ont connu des recettes colossales. Certes il n’est pas très apprécié de la critique – ça ne changera d’ailleurs pas tout au long de sa carrière. Il a donc accès à des budgets importants, ce qui lui permet de palier souvent son manque de technicité par une belle photographie et des décors luxueux qui donnent au film un aspect glamour qu’on ne trouvait pas si souvent à l’époque dans les films noirs à la française. Ce sera donc un film assez travaillé avec des décors de grande qualité. Il y a une application évidente à filmer « propre », en choisissant des angles de prise de vue qui donnent de la profondeur de champ. Il n’y a cependant aucune audace formelle – sauf peut-être les seins de Mylène Demongeot quoi qu’il puisse s’agir des seins de sa doublure[11]. Le film se referme rapidement sur une sorte de huis clos entre les trois protagonistes, avec le but de faire ressortir une tension qui s’appuie sur le désir que les uns et les autres manifestent. Stella désire Philippe qui désire violemment Eve  qui, elle, ne désire que l’argent, Bob étant vraiment trop laid pour susciter un semblant de désir. Il y a un côté intimiste assez bien venu et une absence de morale qui est assez rare chez Verneuil.

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Stella a des soupçons 

    Les acteurs sont très bons. Henri Vidal est ici à son sommet, tout en désinvolture renfrognée, séducteur naïf et vindicatif. C’est un habitué du cinéma de Frédéric Dard comme on l’a déjà vu. Beaucoup ne l’aiment pas, il est vrai qu’il est parfois un peu théâtral, ce qui n’est pas le cas ici. Mylène Demongeot est excellente également. Elle représente ce  mélange de froideur et de sensualité tout à fait en accord avec l’esprit du film noir. Elle se paiera même le luxe de devenir émouvante lorsqu’elle explique à Philippe qu’elle le conservera tout de même comme amant, alors qu’il est pauvre et fauché ! Sans doute a-t-elle manqué une carrière de plus grande importance.  Isa Miranda est le dernier membre de ce trio infernal. Comme à son ordinaire, elle est très bonne dans ce rôle de femme mûre, riche et désœuvrée à la recherche d’une passion qui lui réveille les sens et lui redonne un peu de jeunesse. Les seconds rôles sont un peu moins intéressants, à commencer par Alfred Adam dans le rôle de l’inspecteur Malard qui cabotine gentiment. Seule ressort un peu du lot Simone Bach dans le rôle de la douce Sylvette qui aimerait bien que Philippe s’intéresse un peu à elle. Elle est un peu le pendant de Mireille dans L’étrange Monsieur Steve.

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    Philippe demande des comptes à Eve 

    Il y a peu de scènes qui ressortent, et trop souvent cela ressemble un peu à un dépliant touristique : les ballades en gondole avec les chansons italiennes sont très convenues, la place Saint-Marc, tout le monde connait ça. Mais peut être que pour l’époque – nous sommes à la fin des années cinquante – cela permettait un dépaysement qui pouvait ajouter de l’intérêt à l’intrigue. On n’en était pas encore au tourisme de masse. La Côte d’Azur pas encore entièrement bétonnée devait avoir un certain attrait. Le suspense à propos du montage d’un crime parfait (y arrivera-t-il ?) est assez vite éventé et un peu artificiel il me semble. Ça manque tout de même de rythme. La course automobile entre Eve et Philippe n’a pas de fluidité et les transparences sont assez médiocres, mais on ne savait pas trop filmer à l’époque les courses-poursuite.

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    L’éclatement du pneu de sa voiture donne l’idée à Philippe 

    Le succès de ce film, sans être médiocre, sera assez moyen pour Henri Verneuil, un peu moins d’un million et demi de spectateurs en France, sans doute est-ce cela qui l’éloignera par la suite du film noir proprement dit. Une manche et la belle se voit et se revoit avec plaisir contrairement à beaucoup d’autres films d’Henri Verneuil que l’usure du temps à rendu impropres à la consommation. L’univers de Chase est assez bien retranscrit, quoique cela manque un peu de cruauté.

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Philippe poursuit Stella qui ne peut lui échapper

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    Eve a peur que Philippe ne la dénonce 

     


    [1] Amiot Dumont, 1951.

    [2] Fleuve Noir, « Spécial police », 1957

    [3] Adapté de la première partie du roman Traquenards paru en 1948 aux éditions du Scorpion sous le nom de Raymond Marshall.

    [4] Je ne connais pas assez ses deux auteurs de manière précise pour me prononcer de manière formelle. Il y a plusieurs ouvrages qui laissent entendre en tous les cas que les Chase sont de la plume de Greene, par exemple Robert Deleuze, A la poursuite de James Hadley Chase, Presses de la Renaissance, 1992 et plus récemment Thierry Cazon et Julien Dupré, L’étrange cas du Docteur Greene et de Mister Chase, Editions du Lau, 2014. http://alexandreclement.eklablog.com/thierry-cazon-julien-dupre-l-etrange-cas-du-docteur-greene-et-de-miste-a114845018 

    [5] Fleuve Noir, « Spécial police », 1955.

    [6] Voir par exemple sous la plume de Thomas Narcejac, La fin d’un bluff, Le Portulan, 1949.

    [7] Pierre Agostini, James Hadley Chase, le maître de l’inexorable, Profil, 2015.

    [8] Fleuve Noir, 1966.

    [9] Dans cet ouvrage on y retrouve aussi également des histoires de Rolls-Royce, comme dans Histoires déconcertantes, Fleuve Noir, 1977, ouvrage signé Frédéric Dard et dans La cinquième dimension, Fleuve Noir, 1968, ouvrage signé Marcel G. Prêtre. Sans doute cet ouvrage a-t-il été publié en Suisse à la fin des années cinquante ou au tout début des années soixante, sans que je n’arrive à en retrouver la trace. En prime il y a le portrait d’une jeune femme infirme d’un bras.  

    [10] Sous le nom de Frédéric Valmain comme sous celui de James Carter d’ailleurs.

    [11] Mylène Demongeot dans son livre de souvenirs, Mes monstres sacrés, Flammarion, 2015, affirme que Verneuil l’a doublée pour cette scène trouvant ses seins un peu trop petits. Elle signale également que le film fit un petit scandale à cause des affiches qui sur les Champs Elysées montraient son dos nu. 

    Partager via Gmail

    3 commentaires