•  Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975

    C’est un des films les moins appréciés de la filmographie de Peckinpah. La critique l’a négligé, et aujourd’hui encore on le désigne comme inférieur à Bring me the head of Alfredo Garcia. C’est très injuste, même si ce n’est pas un des meilleurs films de Peckinpah, c’est plus profond qu’il n’y parait au premier abord, très rythmé, très agréable à regarder. Inspiré d’un roman d’espionnage à succès de Robert Rostand, roman qui a ma connaissance n’a pas été traduit en français, il va mélanger les genres. L’ambiance est à la fois celle d’un film d’espionnage à la John Le Carré, avec des boutiques et sous-boutiques qui ne savent plus pour qui elles travaillent, avec leur lot de trahisons habituelles, et des films d’arts- martiaux qui faisaient recette à cette époque auprès des adolescents, avec des ninjas qui n’ont pas peur de prendre des balles ! Evidemment si on s’arrête là on peut croire qu’on va voir un simple film d’action sans âme et sans relief. Mais ce n’est pas le cas. Ce film est souvent compris comme une simple commande d’un film d’action commercial, et donc que Peckinpah ne s’y serait pas plus impliqué que cela, il avait besoin d’un le salaire bien entendu. On va voir que ce n’est pas exact.

    Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975

    Mike Locken et George Hansen qui sont très amis, travaillent tous les deux pour une entreprise privée, Com Teg, qui est une sous-traitante de la CIA pour les sales boulots. Après avoir fait sauter un entrepôt, on va les voir attachés à la protection d’un homme, Vorodny, qui est sans doute un transfuge. Il doit être bientôt évacué. Mais George assassine froidement Vorodny et tire dans le genou et le coude de Mike. Il pense qu’ainsi celui-ci ne sera plus bon à rien. Et en effet ses anciens employeurs qui en veulent aussi à George, lui font comprendre qu’il ne peut plus les servir. Mais Mike, avec l’aide d’une infirmière très dévouée, Amy, avec qui il va entretenir une liaison, va s’accrocher, et s’entraîner pour retrouver malgré ses boitements une mobilité suffisante pour revenir se venger des avanies que lui a fait subir George. Lorsqu’un Chinois, Yuen Chung, arrive à San-Francisco, un véritable massacre est perpétré dans l’aéroport. Yuen Chung est un dissident chinois. La CIA décide de le protéger en attendant qu’il évacue le territoire. Pour ne pas apparaître n première ligne, elle embauche une nouvelle fois la Com Teg dirigée par Collis et Weyburn, cette même Com Teg qui auparavant faisait travailler Mike. Pour protéger Yuen Chung et ses gens, ils vont engager Mike qui va monter une petite équipe avec Mac, un mécano, bon chauffeur, et Miller, un tireur d’élite, amoureux des armes à feu. Mais tandis qu’ils vont s’efforcer protéger Yuen Chung, Collis a prévenu George Hansen qu’il paie également, lui-même étant sans doute à la solde des Chinois. Celui-ci est chargé de tuer le Chinois. Après une première attaque en pleine rue qui n’aboutit pas, George et sa bande vont intervenir dans sur le port où Mike et ses protégés sont sensés attendre un bateau. Mais l’attaque de George avorte une fois de plus, et cette fois il meurt, tué d’une balle dans le dos par Miller, alors qu’il menaçait de tuer la fille de Yuen Chung qui s’était déguisée elle aussi en ninja et qui croyait tellement à son destin qu’elle s’était imprudent avancée dans la nuit. Le lendemain, tout le monde va se retrouver dans un cimetière de bateaux de guerre dans la baie de Suisun, au large de San Francisco. Il va y avoir une explication finale, Mike tuera Collis, et pour cela il sera félicité par Weyburn, puis partira avec son bateau en amenant avec lui Mac et 50 000 $. Mike a refusé une offre de la part de Weyburn de retravailler avec lui à un haut niveau. Dans la bataille finale Miller est mort, et le Yen Chung pourra être facilement évacué.

    Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975  

    George Hansen a brisé le genou et le coude de Mike 

    Le scénario a été confié à un professionnel chevronné, Stirling Silliphant. C’est un gage de sureté. Bien que le nom de Peckinpah ne soit pas avancé en tant que scénariste, il est sûrement intervenu sur son écriture, on reconnait pourtant aisément des thèmes qui lui sont familiers. Il y a d’abord un couple d’hommes, Mike Locken et George Hansen, liés par une amitié solide. Ce couple ressemble un peu à celui de Pike Bishop et de Peke Thornton dans The wild bunch. Et bien sûr l’amitié comme l’amour c’est fait aussi pour être trahi. Le contexte des agences d’espionnage plus ou moins privées est, comme le chemin de fer dans The wild bunch, un bon véhicule pour la corruption par l’argent. Jusqu’où cette amitié peut être trahie pour de l’argent ? C’est là toute l’ambigüité du film. Quand George Hansen tire sur Mike et lui détruit son coude et son genou, on se dit qu’il aurait pu tout aussi bien le tuer. En fait il ne lui laisse pas la vie parce qu’il a un fond de pitié en lui, mais plutôt parce qu’il l’a diminué : c’est un peu comme s’il l’avait émasculé. Et d’un certain point de vue il prend ainsi sa revanche sur lui. C’est donc la question d’une amitié trahie qui se trouve au cœur de l’intrigue. Lorsque Miller va tuer George, ce qui parait au spectateur très justifié, Miked aura le reflexe de frapper Miller. Non pas parce qu’il lui reproche de l’avoir tué, mais parce qu’il enrage que leur amitié se finisse ainsi. Les rapports entre George et Mike sont très ambigus, ils ont un comportement paradoxal avec les femmes. Ainsi Mike promet à George qu’il va lui laisser baisser la gonzesse avec qui il a fait la fête la veille. Et George va développer une blague stupide sur la maladie vénérienne que Mike aurait contracté en couchant avec cette femme. Le rôle d’Amy l’infirmière que séduit Mike à l’hôpital, est un personnage clé. En effet elle présente l’aspect d’une femme très maternelle qui vient spontanément en aide à un infirme. Mais n’est-elle pas là aussi pour profiter de ces faiblesses évidentes ? D’ailleurs quand Mike aura retrouvé des forces, et qu’il partira à l’assaut de George, il l’oubliera complètement.

     Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975 

    Mike tente de se refaire une santé avec l’appui d’Amy 

    Le second couple d’hommes est celui formé par Collis et Weybrun. Si au départ on les suppose très unis, rapidement on va comprendre qu’ils sont dans une relation d’opposition féroce. Il y a une scène assez terrible où les deux hommes s’affrontent, alors que Collis doit téléphoner à Hansen pour lui dire où se trouve Mike, Weyburn l’en empêche en l’obligeant à étudier un vague dossier sur les cours de la bourse. Ils se révèlent ainsi dans une relation sado-masochiste, comme si une relation de confiance ne pouvait jamais exister pleinement entre deux hommes. Cela renvoie bien évidemment à la solitude intrinsèque de l’être humain qui tente de s’en protéger avec de l’argent. Dans ces années-là on faisait encore grand cas des turpitudes de la CIA. On avait encore des réserves d’énergie pour s’en offusquer. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, pas qu’on s’en moque, mais les révélations à jet continu sur cette boutique louche ont fini par tuer toute émotion sur ce type d’affaire. Le film de Peckinpah sera comparé d’ailleurs à Three days of the condor de Sidney Pollack qui est sorti la même année. Mais même si le contexte est le même, le but des deux films est différent. Ici il n’est pas question de trahir vraiment une idéologie à laquelle on croirait, mais seulement de faire le maximum d’argent avec les services qu’on peut rendre. C’est évidemment une métaphore de l’opportunisme capitaliste. Peckinpah n’aimait pas l’argent dès qu’il en avait – et il en a gagné beaucoup bien sûr – il le dépensait à tort et à travers. Il se ruinait volontairement. Notez qu’il y a quelques incohérences dans le scénario et quelques oublis, par exemple, à la fin il semble que Miller soit mort, mais Mike et Mac ne semblent pas s’en préoccuper. On notera également ce dialogue étrange entre Mike et la fille de Yuen Chung qui lui explique qu’elle est vierge, comme une incitation à la violer. 

    Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975 

    Il s’entraîne quotidiennement dans les rues de San Francisco 

    La mise en scène est parfaitement rigoureuse, c’est du très bon Peckinpah. Il existe au moins deux versions de ce film, l’une avec des scènes de violence très chorégraphiées, avec des ralentis, et la mise en évidence de l’habileté des combattants. Et puis une autre version, disons un peu plus sobre. C’est cette deuxième version qui circule généralement aujourd’hui en DVD, il y a une différence de quelques minutes. C’est cette version qui avait été montrée en salle. La version augmentée se trouve en Blu ray. La version disons raccourcie permet, à mon avis, de mieux apprécier la rigueur de la réalisation de Peckinpah en dehors de ses manières très téléphonées de chorégraphier la violence justement. On y voit une grande sensibilité à utiliser mes décors naturels de San Francisco et de ce cimetière de navires de guerre dans la baie de Suisun. Ces navires immobiles, il y en aurait plus de 300, qui s’accumulent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale au fur et à mesure des déclassements et qui sont en train de rouiller gentiment, sont comme une métaphore de l’Amérique handicapée, face au dynamisme asiatique. C’est une excellente idée que de saisir ce lieu étrange, fantomatique, pour le règlement de comptes final. Mais si ce décor est très spectaculaire, il ne faut pas oublier cette capacité aussi à filmer les petites rues du quartier chinois, avec un usage très bon des couleurs justement. Là encore on verra Mike très handicapé, se mouvoir difficilement à travers ces lieux. C’est je crois le seul film où Peckinpah travaille la spécificité urbaine d’une ville à la manière des enseignements du film noir, et c’est très réussi. On notera au passage que certaines scènes, notamment celle où l’on voit le motard arrêté le taxi de Mac, sont très inspirées par Don Siegel – un des maîtres du néo-noir – qui avait une prédilection pour San Francisco et dont Peckinpah fut dans ses débuts l’assistant, notamment The lineup où l’on voit cette portion d’autoroute urbaine, la même qu’utilise The killer elite. Et pour cause, Pechinpah avait travaillé sur ce film. Dans les scènes d’action, que ce soit l’attaque à l’aéroport ou sur le bateau de guerre, le découpage est très serré, le rythme très soutenu, sans ostentation. Mais on admirera aussi les scènes de nuit, notamment celles qui sont filmées sur le port quand la bande de Mike va subir l’assaut de George. Il y a une belle utilisation de la couleur noire et de sa profondeur. Dans ce film Peckinpah commence aussi à utiliser quelques éléments de technologie comme les écrans de surveillance, ou les visées à infra-rouge. Il approfondira cet engoncement plus tard dans Osterman WeekEnd. Il y a également des scènes particulièrement réussies comme ces plongées, contre-plongées lors de l’attaque de George et de sa bande qui vise depuis les toits à descendre Yuen Chung à la sortie de l’immeuble où il s’est réfugié avec sa suite. C’est une des rares fois où Peckinpah multiplie les angles, le reste du temps il est un peu plus académique que dans le passé, et ce n’est pas un reproche qu’on lui fera. On notera aussi la reprise de quelques éléments de la grammaire du film noir, les escaliers par exemple, ou les stores vénitiens lorsque l’équipe de Mike se retrouve sur le port, la nuit, à guetter la venue de George et de son équipe.

    Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975 

    Mike engage Mac et Miller 

    L’interprétation est centrée tout naturellement sur James Caan qui est très bon et qui a accepté de se présenter la quasi-totalité du film avec une mobilité réduite. C’est un acteur qui aimait ce genre d’expérience destinée à cassé son image de virilité excessive. S’il manie avec aisance les scènes d’action, il est aussi très bon dans celles où il manifeste ses sentiments que ce soit vis-à-vis de George ou vis-à-vis d’Amy. L’interprétation de Robert Duvall est moins intéressante, comme s’il s’était moins impliqué dans le film que James Caan. Au début du film ses fous rire sont même assez grotesques. Notez que tous les deux ont connu une gloire très soudaine avec The Godfather où ils étaient déjà des faux frères. Les deux membres de l’équipe de Mike sont interprétés par Bo Hopkins, un habitué des films de Peckinpah, dans le rôle de Jerome Miller, et par le génial Burt Young dans celui de Mac le mécano. Ils sont tous les deux très bons. Burt Young z une façon unique de se déplacer, d’utiliser sa silhouette replète. Le couple Collis et Weyburn est interprété par Arthur Uill et le vétéran Gig Young. Ils représentent parfaitement cette Amérique compassé et bureaucratisée à l’excès. Il y a également dans un tout petit rôle, celui d’Amy, l’infirmière qui prend à sa charge Mike, Kate Heflin. C’est une surprise heureuse, c’est la fille du grand acteur Van Heflin, bien trop oublié, dont j’ai eu plusieurs fois l’occasion de souligner la précision et l’originalité de son jeu. Kate Heflin ressemble énormément à son père, avec cet air renfrogné si particulier et ses yeux à fleur de tête, curieusement elle ne fera pas carrière. Les interprètes asiatiques ne présentent pas vraiment d’intérêt. Mais ils sont suffisamment présents. 

    Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975 

    George est déçu, dans le quartier chinois il a manqué sa cible 

    Comme on le voit j’ai une opinion très largement positive sur ce film. Le succès public fut au rendez-vous, sans être extraordinaire cependant, il permettait d’effacer l’humiliation de Bring le the head of Alfredo Garcia. La critique n’avait pourtant pas été tendre, confondant ce film avec l’ordinaire de la production de films d’arts martiaux, et s’attachant un peu trop à l’intrigue qui après tout est assez sommaire dans sa linéarité. Comme ces critiques dures venaient après celles qu’avait subi Bring me the head of Alfredo Garcia, cela laissait entendre que Peckinpah était sur la pente déclinante. C’est faux, il s’était juste fait à l’idée d’abandonner le western et de se pencher sur les dérives d’une Amérique plus contemporaine. Quant à ceux qui avancent qu’il s’agissait seulement d’une œuvre de commande, ils méconnaissent le fait que Peckinpah à retravaillé en permanence le scénario. Il ne s’est donc pas contenté de mettre en images. Il serait tout aussi absurde cependant de considérer ce film comme un des meilleurs du réalisateur, il n’en a pas la densité. Mais il est très bon et se revoit sans ennui. On note aussi que la musique est très bonne, elle est due comme de coutume à Jerry Fielding dont ce sera aussi la dernière collaboration avec Peckinpah. 

    Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975 

    George menace de tuer la fille de Yen Chung 

    Ma conclusion est que ceux qui ne connaissant pas encore ce film, les plus jeunes, doivent le voir, et que les autres, notamment ceux qui l’ont négligé au fil des années doivent le revoir pour se refaire une opinion plus juste.

      Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975

    Mike règle son compte à Collis 

    Tueur d’élite, The killer elite, Sam Peckinpah, 1975 

    Les ninjas passent à l’attaque

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  • Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974

    Ce film est un vieux projet de Peckinpah, l’idée le poursuivait depuis 1970 lorsqu’il tournait The ballad of Cable Hogue. Mais il avait eu beaucoup de difficultés à en tirer un scénario présentable, il y avait usé beaucoup de monde. Et sur le tournage, les producteurs lui accorderont une paix royale. Et pourtant il y a dans ce film qu’on s’accorde à dire très personnel quelque chose qui ne fonctionne pas vraiment. Alors que Peckinpah doit sa renommée à sa capacité d’avoir su rénover le film de genre, ici on a du mal à se demander à quel genre ce film peut bien appartenir. Le film a été entièrement tourné au Mexique, pays qu’aimait Peckinpah, avec une majorité d’acteurs mexicains. Il tient du film noir, mais aussi du western et de la fable grotesque dont l’humour est pourtant totalement absent. On peut le voir comme une traversée fascinée du Mexique. Alors que Peckinpah aime en général les histoires denses, ici il n’y a qu’à peine un squelette d’intrigue.  

    Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974

    El Jefe veut savoir qui a engrossé sa fille 

    El Jefe apprend que sa fille a été engrossé par un dénommé Alfredo Garcia. Il prend ça comme un affront personnel. Il va mettre sa tête à prix et promet un million de dollars à qui la lui ramènera. Ses hommes se mettent en chasse. Ils cherchent un peu de partout, Sappensly et Quill, les plus teigneux vont tomber sur un pianiste de bar, Bennie, qui tient une boîte à touristes et qui semble savoir où trouver Alfredo Garcia. En fait il sait que celui-ci est parti faire la fête avec Ileta, une chanteuse, dont lui aussi est amoureux et avec qui il aime faire la fête et boire. En réalité Ileta aime faire la fête avec un peu tout le monde, et semble avoir un appétit sexuel très grand. Mais c e n’est pas seulement pour cela que Bennie vient la voir, il a besoin d’elle pour retrouver Alfredo Garcia, mort ou vif. Ileta lui apprend qu’en réalité Alfredo Garcia est déjà mort et qu’il est donc absurde de le rechercher. Ils vont donc partir dans le Mexique profond pour retrouver sa trace. Mais ils sont suivis par deux Mexicains patibulaires dans un break vert. Sur le chemin Bennie avoue à Ileta qu’il l’aime, et donc qu’il veut bien l’épouser. Elle est très heureuse de cela, mais en même temps elle ne veut pas continuer à courir après Alfredo Garcia, elle pense qu’il est sacrilège de vouloir exhumer le cadavre pour en prendre la tête. Mais pour toucher de l’argent, il faut la tête, preuve qu’Alfredo Garcia est bien mort. Elle voudrait une petite vie bien tranquille avec Bennie, mais lui pense au contraire qu’il s’agit là d’une opportunité de se sortir de la mouise. Sur la route ils vont croiser une paire de bikers qui les menace de les tuer si Bennie ne les laisse pas violer Ileta. Tandis qu’Ileta s’apprête à subir les derniers outrages, Bennie se débarrasse du deuxième biker qui le surveillait, et il tue celui qui commençait à violer Ileta.  Ils vont finir par arriver à un cimetière où on a enterré Alfredo Garcia. Ils vont attendre la nuit pour le déterrer, Bennie lui coupe la tête avec une superbe machette qu’il a achetée sur le marché. Mais il se fait assommer. Il se réveille. Il a été enterré vivant dans la tombe même d’Alfredo Garcia, et s’il a pu s’en sortir miraculeusement, Ileta est morte. Evidemment la tête a disparu. Bennie, fou de douleur, se lance à sa recherche. Il va rattraper les deux voleurs, les tuer, et récupérer la tête qui commence à avoir de plus en plus de mouches autour d’elle. Mais un autre obstacle surgit : c’est la propre famille d’Alfredo Garcia qui lui tombe dessus et qui prétend récupérer la tête. Au moment où la situation paraît bloquée, arrivent les deux tueurs professionnels, Sappensly et Quill. Ils font le ménage et tuent tout le monde sauf le vieux patriarche. Bennie va à son tour les tuer tous les deux et ramener la tête à El Jefe. C’est le jour du baptême du fils d’Alfredo Garcia. El Jefe accepte de payer le million de dollars à Bennie, mais celui-ci le tue à la grande satisfaction de sa propre fille ! Il s’enfuit, mais il n’ira pas bien loin, il sera abattu à la sortie du ranch d’El Jefe.  

    Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974

    Bennie va demander à Ileta de l’accompagner pour chercher Alfredo Garcia 

    Comme on le voit, ce n’est pas bien recherché. Il n’y a pas vraiment de suspense, et les scènes d’actions ne sont pas assez excitantes pour tenir le spectateur en haleine. Il est difficile de trouver un thème particulier à ce film. Sauf si on se réfère au mythe d’Ulysse en supposant que finalement Bennie ne veut pas rentrer chez lui – d’ailleurs il ne sait pas vraiment où sa maison se trouve – et qu’il prend tous les prétextes possibles et imaginables pour s’éviter d’affronter sa propre réalité. Ileta se trouve alors dans la place de Circée. L’ensorcelant par ses manigances sexuelles, elle le tient éloigné de lui-même. On voit bien que quand il lui propose le mariage, il le fait à contre-cœur. La mission qu’il se donne, ramener la tête d’Alfredo Garcia pour encaisser beaucoup d’argent est un leurre. La preuve, lorsqu’il aura l’occasion de toucher ce fric, il l’oubliera sur la table, et puis il reviendra pour le récupérer, parce que tout de même c’est pour cela que seize personnes sont mortes ! Il est aussi dans une position de rivalité amoureuse avec Alfredo, même si celui-ci est mort. Il est toujours là entre lui et Ileta. Cette relation ambiguë qu’il entretient avec Ileta, est révélée plus encore avec la scène du viol qui est une répétition presqu’à l’identique de celle qu’on a vue dans Straw dogs. L’ambigüité vient de ce que finalement Ileta semble prendre du plaisir à se faire violer, ne serait-ce que parce qu’elle peut ainsi tester ainsi son pouvoir sur les hommes. On a dit que dans ce film Bennie était en fait un portrait de Peckinpah lui-même, arguant de sa solitude, de sa grande sensibilité, mais aussi de la peur qu’il avait des femmes qu’il consommait pourtant en grande quantité. C’est bien possible, mais ça ne fait pas une histoire, et encore moins un film. C’est même peut-être un handicap.  

    Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974

    Ils arrivent dans un petit village où Alfredo Garcia a été enterré 

    Bien entendu à côté de cela on trouvera une analyse assez pertinente du Mexique et de son système de classes, l’extrême pauvreté côtoyant l’extrême richesse. Il va y avoir un regard très bienveillant du réalisateur sur ces petites gens qui ne vivent de rien et qui sont toujours près à se vendre pour subsister. Comme dans le roman de Malcom Lowry, Under the volcano, le Mexique est associé au sexe, à l’alcool et à la chaleur dans laquelle les âmes se perdent et se trouve la mort. C’est aussi une manière de confronter deux territoires, les Etats-Unis qui s’effondrent – les voitures sont délabrées et tombent en panne, mais c’est Nixon que Peckinpah détestait qui est le président – et le Mexique qui est la terre du renouveau de l’Humanité. A cette époque d’ailleurs Peckinpah prétendait s’y installer. Bennie boit plus que de raison, Peckinpah, aussi. Sauf évidemment que Peckinpah ne tuait personne et ne découpait pas de tête sur des cadavres ! Il y a aussi en prime une approche de l’homosexualité. Les hommes fonctionnent par couple : c’est Bennie et Alfredo par Ileta interposé, mais aussi les deux tueurs Sappensly et Quill. On verra Sappensly ébaucher un geste de tendresse envers son partenaire dont il constate la mort. Pour ces deux tueurs Peckinpah a retenu qu’il s’agissait bien là de quelque chose d’intentionnel[1]. Ils ressemblent d’ailleurs au couple de tueurs de The killers de Don Siegel dont il fut l’assistant réalisateur sur plusieurs films. Mais on peut aussi ajouter le couple de bikers qui ont un comportement pour le moins étrange, comme Charlie et Norman dans Straw dogs. C’était une obsession que Peckinpah aimait bien opposer à la déception que les femmes emmènent avec elles cette possibilité. On retrouve le même schéma : comme David s’opposait aux appétits insatiables d’Amy, Bennie est ici opposé à la sexualité débridée d’Ileta qu’elle avoue ingénument à Bennie.  

    Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974

    Enterré vivant, Bennie va s’extraire de sa tombe 

    J’aime beaucoup Sam Peckinpah mais sans doute le plus étonnant est ici la médiocrité de la mise en scène proprement dite, ce qui me laisse perplexe quant aux remarques de ceux qui tiennent ce film pour un chef d’œuvre mal compris. Si à la sortie du film les critiques furent très largement négatives, avec le temps, elles sont beaucoup plus partagées et certains s’efforcent de le réhabiliter, comme si l’extravagant Peckinpah ne pouvait avoir fait que des chefs d’œuvre. J’en avait eu une mauvaise opinion au moment de sa sortie, je l’avais revu en restant sur le même sentiment. Mais maintenant, lors d’une nouvelle vision, c’est la misère de la réalisation qui me semble évidente. Rien ne vient compenser la minceur de l’intrigue. Il y a un manque de rigueur qui saute aux yeux. Du reste les plans sont plus longs qu’habituellement, le montage moins nerveux, bref c’est plus statique. Comment expliquer cette indigence ? Peut-être parce que tout le monde dit qu’au moment du tournage Peckinpah avait des tas de problèmes avec ses femmes et donc qu’il était un peu à côté de ses pompes. Mais aussi peut-être parce qu’il n’avait pas de producteur contre qui se battre sérieusement. Il avait en effet le final cut sur le film. Ce qui sera la seule fois dans sa carrière. Il y a cependant quelques belles scènes, l’ouverture sur Emilio Fernandez dans cette riche maison aux couleurs boisées. L’arrivée de Bennie et Ileta au village où est enterré Alfredo Garcia. Mais d’une manière surprenante, les scènes de violence sont assez ratées. Peckinpah a compensé son manque d’envie manifeste par des ralentis qui n’apportent rien. Il multiplie les gros plans de Bennie qui boit. Il y a un manque manifeste d’imagination. L’ensemble est très inspiré du film de Huston, The Treasure of the Sierra Madre, et Peckinpah ne s’en cache pas puisque le tueur Quill, lorsqu’on lui demandera son nom donnera celui de Fred C. Dobbs, soit le nom que porte Humphrey Bogart. Il y a une ambiance qui rappelle aussi un peu les films d’Emilio Fernandez, notamment La révolte des pendus inspiré de B. Traven. Il est clair que l’ombre du grand John Huston rode au-dessus de ce film. John Huston qui lui aussi célébrait à sa manière le Mexique – The treasure of the sierra madre, The night of the iguana ou encore Under the volcano en tant que réalisateur, mais aussi The bridge in the jungle où il n’était qu’acteur – avait une passion pour les perdants, tout comme Peckinpah. Le pire est sans doute qu’on trouve le film très long, et donc qu’on s’y ennuie un peu, par exemple le pique-nique où on voit Bennie faire sa déclaration à Ileta. Il y a bien 30 minutes de trop. La musique de Jerry Fielding n’est pas très remarquable et même la photo est parfois médiocre.  

    Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974

    La famille d’Alfredo Garcia veut récupérer sa tête 

    Le rôle de Bennie est le pivot du film. A l’origine Peckinpah l’avait proposé à James Coburn, mais celui-ci trouvait le scénario trop indigent et le refusa, on le comprend. Peter Falk aussi déclara forfait, officiellement parce qu’il était trop pris avec Columbo. Il dut donc se rabattre sur Warren Oates, un habitué de la bande à Peckinpah, il a fait quatre films avec lui. Ici il s’est efforcé de reprendre des tics de Peckinpah lui-même, lui empruntant ses lunettes de soleil, mais aussi sa démarche. Il n’est pas très convaincant, alors qu’il peut être souvent très bon, comme par exemple dans le film de John Millius, Dillinger[2]. Mais ici il n’a pas l’air de trop savoir quoi faire. Du coup il cabotine un peu trop. Mais on a l’impression que tous les autres acteurs sont livrés à eux-mêmes, alors que Peckinpah est généralement un bon directeur d’acteur. Même le charismatique Emilio Fernandez dans le rôle très bref d’El Jefe reste assez terne. Peckinpah adorait Emilio Fernandez, très grand cinéaste ignoré, qui pour gagner sa vie faisait aussi l’acteur à Hollywood. Isela Vega tient le rôle d’Ileta. C’était à l’époque une chanteuse et une actrice très connue au Mexique, pays qui eut pendant longtemps sa propre cinématographie. Elle tient sa place du mieux qu’elle peut et n’a sans doute rien à se reprocher, exhibant fièrement mais inutilement ses seins lourds de femme ayant un passé. J’aime bien les deux tueurs incarnés par le toujours très bon Robert Webber et Gig Young, celui-ci retrouvera Peckinpah sur The killer elite. Les deux représentent très bien cette Amérique rationnelle et arrogante, sûre de sa force dans ses petits costumes bien coupés. On retrouvera aussi beaucoup d’acteur de The wild bunch, par exemple Enrique Lucero que José Giovanni aima à employer à plusieurs reprises – Le rapace et La Scoumoune. Peckinpah qui avait un caractère épouvantable était pourtant un homme fidèle avec les acteurs qu’il employait. Kris Kristoferson viendra faire un tour jouant un des deux bikers qui violent la malheureuse Ileta. Mais on ne peut pas dire que sa prestation soit remarquable.  

    Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Bring me the head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974

    Bennie vient livrer son sinistre colis le jour du baptême du fils d’Alfredo Garcia 

    Au final, avec les années qui passent je n’ai pas révisé mon opinion sur ce film. On peut s’en passer, sauf à se dire qu’il faut tout avoir vu d’un grand réalisateur. A sa sortie il avait été désigné par la critique américaine comme le pire film de l’année, et lors de sa première, la salle s’était rapidement vidée. Vu le nombre de navets que les ricains sont capables de produire chaque année, cela me semble tout de même un peu exagéré. Mais sans doute que cette distinction négative tient surtout au fait que de Peckinpah on attendait autre chose. Le succès commercial ne fut évidemment pas au rendez-vous. Ce film nuira beaucoup à la suite de la carrière de Peckinpah qui va avoir de plus en plus de mal à trouver des financements et même des sujets. En outre Bring me the head of Alfredo Garcia venait juste après Pat Garrett & Billy the Kid qui, s’il n’avait pas été un désastre artistique, n’avait pas été un succès public. Outre la difficulté de rattacher le film à un genre, il y a sans doute le grotesque mal assumé du propos qui plombe l’ensemble.



    [1] Kevin J. HayesSam Peckinpah: interviews, University Press of Mississippi, 2008

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  •   Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    La carrière de Peckinpah a toujours été très compliquée, alternant les succès et les échecs, ayant de plus en plus de mal à trouver des producteurs, et s’il est considéré à juste titre comme un cinéaste majeur, le public n’a pas toujours été au rendez-vous. Il faut dire qu’il avait un caractère très tranché. Mieux encore ceux qui admirent son œuvre émettent beaucoup de réserves sur une grande partie de sa cinématographie. Sans doute parce que ses films provoquent, par leur violence crue, un malaise difficile à surmonter. Il est évident que la violence chez Peckinpah est à la fois un élément d’attraction et de répulsion. Si ce sont les westerns qui l’ont conduit à la notoriété, Major Dundee et ensuite The wild bunch, il a fait des incursions saisissantes dans le film noir, ou plutôt vers le néo-noir. Parmi ces œuvres, The getaway, inspiré de Jim Thompson, a été un succès, mais The killer elite et son dernier film, The Osterman weekend ont été très mal appréciés. Pourtant ils présentent un très grand intérêt, nous aurons l’occasion d’y revenir. Au début des années soixante-dix, Peckinpah se lasse du western, The ballad of Cable Hogue n’a pas été un succès, sans doute parce que de la part de Peckinpah on attendait autre chose qu’un film finalement léger dans sa tonalité. C’est en ce sens que Straw dogs est déjà une rupture dans son parcours. Cette rupture se fait non seulement parce que Peckinpah passe du western au film noir, mais parce qu’il tourne pour la première fois – et la dernière si je ne me trompe pas – en dehors des Etats-Unis, dans les Cornouailles, en Angleterre. Il va y avoir aussi une escalade dans la violence, non pas que ce soit plus violent que The wild bunch, mais c’est plutôt que cette violence va apparaitre comme plus sauvage et moins rationnelle. Si le scénario s’est inspiré d’un ouvrage d’un auteur écossais, Gordon M. Williams, il est tout de même très éloigné du roman, il a été très travaillé, et Sam Peckinpah lui-même a mis la main à la pâte. Bien qu’il n’ait pas connu le succès commercial, ce film va avoir une importance considérable dans le traitement de la violence à l’écran, mais aussi dans ce qu’elle révèle d’une société malade dans ses fondements. C’est un peu comme si Peckinpah énonçait la fin de la tranquillité au sein des sociétés occidentales développées. 

      Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Les époux Sumner quittent les Etats-Unis pour s’installer dans le sud-ouest de l’Angleterre. David a besoin de calme pour travailler, c’est un scientifique. Sa femme a trouvé cette maison dans le village qu’elle a habité autrefois avec ses parents. La population rurale est assez rude, et les premiers contacts sont plutôt méfiants. Parmi les villageois, il y a Charlie avec qui dans le temps Amy avait eu une relation. David engage Charlie et trois de ses amis pour refaire la toiture du garage. Ils ne peuvent s’empêcher de désirer Amy, sous le regard assez indifférent de David. Celui-ci travaille et a besoin de solitude. Amy s’ennuie assez, se sentant délaissée, elle provoque Charlie et ses amis. David va retrouver la chatte de la maison pendue dans le placard. Amy voudrait bien le voir réagir, persuadée qu’elle est que ce sont Charlie et Cawsey qui sont coupables. Ceux-ci vont entraîner David dans une partie de chasse assez absurde, en fait il s’agit de l’éloigner de la maison. Charlie et Norman vont violer Amy. David qui ne se doute de rien est plutôt furieux et congédie l’ensemble de cette équipe qui s’est moqué de lui. Peu après les Sumner doivent se rendre à une fête organisée par le pasteur du village. Les choses se passent mal. D’abord Amy ne supporte pas de voir en face d’elle ses violeurs. Mais ensuite, la petite Janice, une adolescente qui teste son pouvoir de séduction sur tout ce qui porte des pantalons, va entrainer avec elle Henry Niles. Or celui-ci est un peu demeuré, et on doit le surveiller pour son comportement avec les filles avec qui il peut être violent. Quoi qu’il en soit, on s’aperçoit rapidement de la disparition de Janice et d’Henry, la bande emmenée par Tom va partir à sa recherche, avec un passage par le pub où un boit ferme. David voyant Amy de plus en plus mal va la ramener à la maison. Il y a un épais brouillard sur la route. Il va renverser le malheureux Henry qui fuit sans trop savoir où il va parce qu’il a tué Janice pour l’empêcher de parler. David le ramène chez lui, ne sachant rien de ce qu’il a pu faire. Il veut le soigner, appeler des secours. Ce faisant il téléphone au pub où Tom et sa bande vont apprendre qu’Henry s’est réfugié chez les Sumner. Ils vont donc aller les trouver afin qu’ils leur remettent Henry. David qui craint un lynchage refuse tout net. Le major Scott qui fait autorité, va intervenir, mais Tom le tue de deux coups de fusil. Dès lors la bande va tenter de prendre d’assaut la maison des Sumner. Si Amy dans un premier temps va inciter son époux à livrer Henry, celui-ci va prendre l’initiative de se défendre seul contre tous en se barricadant chez lui. La bande en veut non seulement à David, mais également à Amy qu’ils rêvent encore de violer. La lutte va être féroce, David les tue presque tous, le dernier sera abattu par Amy elle-même. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Les villageois regardent le couple Sumner comme des bêtes curieuses 

    C’est un scénario d’une très grande complexité. Une réflexion sur la violence et la non-violence. Sam Peckinpah disait à qui voulait l’entendre qu’il était non-violent, et que s’il exhibait volontiers une violence crue, c’était à la fois pour mieux la comprendre et donc finalement pour travailler à sa disparition. C’est un vieux thème de la pensée occidentale que de croire qu’on peut éradiquer la violence des rapports humains. Le couple Sumner est en réalité venu s’installer dans ce village parce qu’il est en grande difficulté. Ils espèrent ainsi un nouveau départ. Mais celui-ci ne viendra jamais. Amy est une femme insatisfaite qui s’ennuie et qui donc développe une attitude provocante à l’égard des hommes qu’elle croise. Elle n’est pas la seule. Janice suit ce même chemin. C’est un peu comme si les femmes livrées à elles-mêmes étaient forcément un facteur de trouble qui déchaîne les passions. En face des Sumner, il y a le village. Même s’il n’est pas un bloc monolithique, il est clair qu’il représente l’antithèse de ce couple d’Américains : ce sont des étrangers, d’emblée on ressent l’hostilité, et pas seulement parce que Charlie a eu une relation dans le temps avec Amy. Les Sumner représentent l’argent, c’est eux qui donnent ou non du travail à quelques villageois. Sans dire qu’il s’agit d’une lutte des classes il y a une haine assez évidente. David ne manque pas d’ailleurs de moquer le pasteur en le désignant comme un escroc. 

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    La major Scott doit intervenir pour calmer Tom 

    Il y a tous les ingrédients d’une violence nécessaire à purger une situation délétère. David est un non violent, du moins c’est ce qu’il croit. Il se présente comme un intellectuel, un peu gringalet, dominé par la force brute de Charlie et de ses amis. Mais il va se révéler prie qu’eux, les tuant tous sans remords. La dernier image David se dit satisfait de ses actes, alors que quelques séquences avant, il semblait très ému de la mort d’un oiseau qu’il avait abattu d’un coup de fusil. C’est au fond Amy qui l’a poussé à se découvrir comme un homme violent et impitoyable. Il n’hésitera pas à referme le piège à loup sur la tête de Charlie. Mais cette violence n’est pas gratuite, au-delà de la nécessité de survie, il y a la volonté bestiale de reconquérir sa femme. Ce sera son trophée, révélant que sous ses dehors très policés, couve une volonté de tuer semblable à celle des hommes préhistoriques. Il y a d’ailleurs une séquence au début où nous voyons David se délecter de la force que la major impose à Tom pour le faire rentrer dans le rang. Au fond il envie ces hommes hyper-virils qui d’une manière ou d’une autre impose leur loi, et c’est Amy qui va le pousser dans ce sens. C’est donc l’histoire d’une transformation. La nécessité pousse David à abandonner ses illusions sur la non-violence, et il comprend qu’il aime ça. Sa victoire contre Tom, Charlie et leur bande, lui donne bien plus de satisfaction que les relations sexuelles moroses qu’il peut avoir avec son épouse. Vers la fin il aura un geste de propriétaire dans la façon qu’il aura de poser sa main sur la tête d’Amy, alors que tout est fini pour les agresseurs. Ce sont ces hommes primitifs d’un village de paysans qui lui ont appris la supériorité de la force brutale sur celle des intellectuels. Il le comprend seulement progressivement, au départ il ne comprend pas la haine violente qu’il rencontre dans les yeux des villageois qui se moquent ouvertement de lui. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Am, volontiers provocante, montre ses seins à ceux qui travaillent à la toiture du garage  

    Il y a deux séquences extrêmement violentes dans le film, le double viol d’Amy et bien sûr le siège de la maison des Sumner. C’est sans doute le viol qui a le plus choqué le public, parce qu’Amy qui se défend mollement, est à la fois effrayée et attirée par le viol. Evidemment quand Norman passera derrière Charlie pour sodomiser Amy et finir le travail, il n’y a plus aucune ambigüité. La réalité a débordé le fantasme et l’humiliation sera fortement ressentie. Mais ce viol est aussi présenté comme la conséquence de ses provocations aussi bien que du manque d’intérêt que son mari manifeste pour elle, trop absorbé qu’il est par son travail. D’un autre côté on peut voir aussi ce viol comme le résultat, la punition, d’Amy pour s’être éloignée de son mari, n’avoir pas cru en lui. Jusqu’à ce que David commence à tuer les assaillants les uns derrière les autres, elle le regarde comme un moins que rien, un incapable. Elle le méprise. La suite va lui révéler qu’elle a eu tort de persister dans cette attitude. Le siège de la ferme dure très longtemps, il est minutieusement filmé et organisé. Il va démontrer qu’au fond la force brutale des fusils ne suffit pas face à l’intelligence et au courage d’un petit gringalet de mathématicien. Mais ce siège à une autre signification en dehors de révéler la vraie personnalité de David. C’est aussi une double métaphore, celle d’un assaut en règle de la civilisation par les barbares, et celle des forces du passé – la vieille Europe vue à travers des images de cartes postales – et celles du progrès de la civilisation. Les Anglais sont vaincus par l’Américain qui leur impose sa loi par la force après s’être montré conciliant. C’est un peu une revanche que Peckinpah prend sur la Guerre du Vietnam qui est juste en train de se terminer dans les conditions pitoyables que l’on sait. 

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971

    Charlie va violer Amy, son copain Norman prendra sa suite  

    La mise en scène c’est du très grand Peckinpah. Bien qu’il ait changé au moins trois fois de directeur de la photographie, le film a conservé toute son unité esthétique. Dès le début, le calme du village reflète une tension difficile à soutenir. Il alterne les gros plans sur les regards et les positions des corps des villageois qui agissent comme un défi. Comme à son habitude Peckinpah multiplie les angles de prise de vue avec un découpage très serré. Les plans sont très courts, et quand ils s’allongent un peu, par exemple quand David est à la chasse, cela fait monter justement l’angoisse du spectateur qui comprend qu’il a été éloigné sciemment de sa maison. Il y a un étirement du temps qui est très fort. Ce n’est pas la peine de dire toute la science de Peckinpah en ce qui concerne les scènes d’action. Les gestes sont rapides et très décomposés. Mais il y a aussi une crudité dans la violence qui avait été à cette époque très remarquée et très commentée. Les paysages ne reflètent en rien le caractère paisible de la campagne des Cornouailles, mais au contraire l’hypocrisie et la peur. La tension est aussi très palpable dans la manière de filmer le pub. Tout le monde à peur des réactions de Tom Hedden, un soiffard invétéré. Les objets anciens, patinés par le temps, joue un rôle important dans ce qu’ils annoncent : quand David fait accrocher le piège à loup au-dessus de la cheminée, on comprend bien à qui il est destiné. Comme toujours chez Peckinpah il y a une sorte de maniaquerie dans la manière dont les objets sont filmés. Ils ne sont pas neutres, ils sont tous des armes par destination, y compris le whisky ! Peut-être plus encore que The wild bunch, Straw dogs a fait école dans le traitement de la violence, c’est du moins ce qu’en dit Quentin Tarantino

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971

    Amy veut que David livre Henry Niles à Tom et ses amis  

    Peckinpah était aussi un très grand directeur d’acteurs. L’interprétation est dominée par Dustin Hoffman. On sait que c’est lui qui a insisté pour avoir le rôle. Mais ce n’était pas le premier choix de Peckinpah. Ce dernier aurait plutôt préféré le grimaçant Nicholson ou même Sidney Poitier, mais c’eut été moins intéressant. Dustin Hoffman est très petit, il n’en impose pas par son physique, et on comprend ainsi mieux le dépassement puis la transformation de David. Pour lui c’est très dur de soulever un fusil et de tirer dans le tas. Il a beaucoup de subtilité dans son jeu, par exemple quand il cache son ennui en faisant semblant de plaisanter avec sa femme. Il s’est beaucoup impliqué dans le film, et on dit même qu’il a contribué aussi au scénario. Si on ajoute que Peckinpah se retrouve dans tous ses films, David est comme lui, un homme faible qui recherche sa virilité. Et dans ce rôle Dustin Hoffman est tout à fait juste. Amy est incarnée par Susan George qui est excellente, c’est une artiste britannique qui n’a pas fait une grande carrière, elle habite tout à côté de St. Buryan, le village où le film a été tourné, mais elle a trouvé là le rôle de sa vie. Dustin Hoffman ne voulait pas d’elle, la trouvant un peu trop « blonde ». Mais justement c’est ce côté un peu écervelé qui construit une asymétrie intéressante entre les deux principaux protagonistes. Les seconds rôles sont tous des acteurs britanniques, et ils sont tous plutôt bons. Peckinpah a aussi fait tourner des habitants de St. Buryan, ce qui renforce manifestement le côté couleur local du film. 

    Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Tom a tué le major  

    Bien que le film ait été désavoué par l’auteur du roman, et qu’une partie de la critique l’ait trouvé bien trop violent, il a été un beau succès à travers le monde. Il faut dire que Dustin Hoffman était à l’époque une grande vedette et qu’il pouvait amener de forts investissements, ce qui donnait une grande liberté pour le réalisateur. Peckinpah qui était aussi alcoolique, était un homme difficile à vivre, particulièrement pour les producteurs, pas seulement parce qu’il manifestait l’indépendance d’esprit d’un créateur, d’un artiste, mais aussi parce que c’était dans son caractère de se retrouver en guerre avec tout son entourage. Sur le tournage il avait dû d’ailleurs être hospitalisé pour ses excès de boisson. Ce film appartient encore à la période heureuse de Peckinpah, il va ensuite tourner coup sur coup deux films avec Steve McQueen qui marcheront encore très bien, puis il ira de difficulté en difficulté, aussi bien pour trouver des producteurs que pour trouver du succès. Devenu cocaïnomane, il ajoutera la paranoïa à ses nombreux défauts. Mais rien ne pourra lui enlever son talent. James Coburn qui a beaucoup tourné avec lui, et donc qui s’est aussi beaucoup disputé avec lui, disait que compte tenu de son talent, il n’avait pas tourné assez de films.  Je le crois aussi. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

    Charlie sera tué par le piège à loup  

    Quoi qu’il en soit, Straw dogs est sans aucun doute un des meilleurs films de Peckinpah qui au fil du temps est devenu une sorte de classique. Quelque soit l’angle sous lequel on le regarde, c’est un très grand film, ambigu à souhait, mais aussi une grande leçon de cinéma. Il se bonifie presqu’à chaque vision qu’on assiste. Le spectateur est mis à rude épreuve, déséquilibré tout au long du film, même si on l’a déjà vu plusieurs fois, on est encore obligé de s’interroger sur la violence et l’esthétique qu’elle suggère. Le film de Peckinpah est tellement devenu une référence, qu’il y a eu un misérable remake en 2011, sous la direction de Rod Lurie, mais celui-là on peut l’oublier très facilement. Notez que quelques temps auparavant Peckinpah avait été sollicité pour diriger Deliverance. Mais cela ne s’était pas fait, c’est John Boorman qui s’y était collé, avec le succès que l’on sait. Or Straw dogs et Deliverance sont deux films emblématiques sur la violence. Une occasion de répéter que le cinéma des années soixante-dix c’était tout de même très intéressant. 

     Chiens de paille, Straw dogs, Sam Peckinpah, 1971 

     

     

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  •  J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937

    On peut considérer à juste titre Fritz Lang comme un des maîtres incontournables du film noir. Et si You only live once n’est certainement pas son chef d’œuvre, il est pourtant une pièce indispensable dans la genèse du film noir. Tourné en 1937, avec de solides moyens, il se trouve à mi-chemin entre le film de gangsters qui proliférait dans les années trente et le film noir tel qu’il se développera dans les années cinquante autour du thème de la fatalité. Ce film nous montre à quel point Fritz Lang était adapté à la culture américaine par la mise en scène d’un individualisme forcené qui va se heurter à la rigidité des institutions et de leurs règles déshumanisées. Même si Fritz Lang n’a pas écrit le scénario, il y a apporté sa touche personnelle, non seulement sur le plan visuel, mais aussi sur un certain nombre de détails ou d’éléments de dialogue. 

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    Eddie vient d’être libéré 

    Eddie Taylor vient de sortir de prison, condamné pour la troisième fois, il risque, en cas de récidive de se retrouver condamné à mort, ou même à une perpétuité. Mais bien qu’il soit très amer, il compte bien ne pas retourner à sa vie de mauvais garçon. Il est en effet amoureux de Joan, la secrétaire de son avocat qui s’est dévoué pour le faire élargir et qui lui a même trouvé un travail. Tout le monde conseille à Jo, d’oublier Eddie qui ne peut que lui apporter des ennuis. Mais elle ne veut rien entendre. Eddie trouve un emploi de chauffeur routier, il se marie avec Jo. Ensemble ils cherchent une petite maison à louer et font des projets d’avenir. Tout irait bien si la fatalité ne s’en mêlait. Eddie est en retard sur sa tournée, parce qu’il a perdu du temps pour chercher un logement. Son patron le met à la porte. Privé d’emploi, il recommence à errer avec sa bande. Or, celle-ci projette de commettre un hold-up. Sur les lieux on trouvera son chapeau, et comme il n’a pas d’alibi, il est désigné comme le coupable évident. Dès lors il se met en fuite, mais Jo lui demande de se rendre, pensant qu’il pourra prouver sa bonne foi. Mais le système judiciaire en décide autrement et le condamne à mort, tandis qu’Eddie continue à clamer son innocence. Eddie en veut à Jo parce qu’elle l’a mis dans le pétrin en lui conseillant de se rendre. Il lui demande donc de lui apporter un revolver. Elle se plie à cette exigence, mais le père Dolan l’en dissuade. Cependant Eddie va trouver de l’aide à l’intérieur de la prison et il va réussir à s’évader. Mais au moment de son évasion, son innocence est établie, mais il ne le croit pas et persiste à vouloir s’évader, ce qui va causer la mort du père Dolan. Dès lors il est un criminel en fuite.  Et dans sa fuite, il va entraîner Jo qui est enceinte et attend un enfant. Le bébé va naitre dans des conditions précaires, dans une cabane et dans les bois, et comme ils sont traqués, Jo va le confier à sa sœur. Ils vont tenter de passer la frontière du Canada, et ensuite ils se proposent de récupérer leur gosse. Mais les choses vont devenir de plus en plus difficiles pour eux, ils vont vivre comme des hors la loi. Alors qu’ils ne sont plus très loin de la frontière, Jo va voler des cigarettes pour Eddie, mais elle réveille un gardien qui la reconnait et qui prévient la police. Ils seront abattus à la frontière. 

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    A sa sortie de prison il est accueilli par Jo 

    La trame s’apparente à They made me a criminal qui sera tourné juste après[1]. Mais il y a beaucoup de films qui, dans les années trente, regarde le criminel comme un produit des dysfonctionnements de la société et non comme un choix personnel du criminel. C’est sans doute la plus évidente influence de la gauche hollywoodienne dans le film noir : on ne nait pas criminel, on le devient. Cette fatalité qui va décider du sort des Taylor est une forme de matérialisme car celle-ci est renforcée par les lois et les institutions qui broient les individus dès lors qu’ils dérogent au contrôle social. La dureté du patron qui refuse de reprendre Eddie dans son entreprise, est un exemple d’un rapport de classes. L’efficacité de l’entreprise n’a pas à tenir compte de du fait que les Taylor s’aiment. Evidemment il y a une contradiction entre la passion amoureuse et la vie ordinaire, le quotidien. Les ambitions matérielles de JO et Eddie sont très modestes, ils veulent juste un toit et de quoi vivre. C’est le deuxième thème qui apparait derrière celui de l’innocent condamné à tort. L’amour est plus fort que tout et même si nos deux héros doivent mourir, ils ont vécu ce qui est plus important que tout. On peut les opposer par exemple au couple d’aubergistes qui vivent mesquinement et qui les chasseront de leur chambre au prétexte qu’ils ont été des criminels. C’est donc aussi le récit d’un amour fou, un couple qui fuit la société et ses normes mesquines. La fuite est évidemment sans issue. Mais c’est la seule solution qui se trouve à la portée du couple.

     J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    En prison il attend l’heure de son exécution 

    Dans la relation entre Jo et Eddie, il y a cependant un déséquilibre : Eddie est désocialisé, et Jo va tenter de l’humaniser. Elle est évidemment plus forte que lui, elle comprend mieux les choses de la vie et quelque part, c’est elle qui lui enseigne. Si lui est amer, elle est toujours enthousiaste, même dans les pires difficultés. Cette asymétrie est renforcée par le fait qu’Eddie ne croit en rien, ni en personne, la tournure dramatique vient du fait qu’il met en doute la sincérité du père Dolan, mais il ne fait pas plus confiance aux voyous. Jo est d’ailleurs bien intégrée, elle est la secrétaire d’un avocat influent. Sa vie est aussi rectiligne que celle d’Eddie est sinueuse. Mais elle a du cœur, et contrairement à son entourage, elle ne veut pas se méfier d’Eddie et de son passé. La fin est dramatique, désespérée, comme souvent chez Lang. C’est comme s’il voulait nous faire passer le message selon lequel la vie ne vaut que par ces instants qu’on vole à l’éternité. C’est aussi un hymne à la liberté. 

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    Jo a essayé de faire passer une arme à Eddie 

    La mise en scène, c’est du Lang de cette époque intermédiaire entre l’Allemagne et les Etats-Unis. Il y a en effet un style, mais il est plutôt démonstratif. En hésitant entre l’expressionisme et le réalisme, il surajoute des éléments symboliques qui ôte un peu de sa fluidité à la mise en scène, par exemple les scènes qui se passent en prison quand on voit Eddie enfermé comme une bête dans une cage, ou la multiplication des fenêtres et des ouvertures qui séparent de fait les deux amants. Il y a des jeux d’ombres qui seront reprises par les autres grands maîtres du film noir. Les scènes dans le brouillard ou dans la fumée des lacrymogènes sont très nombreuses. La scène du hold-up a beaucoup impressionné à l’époque. Elle fera école, on la retrouvera dans Criss-cross le chef d’œuvre de Robert Siodmak[2], mais pire encore, elle sera intégrée telle quelle dans le Dillinger de Max Nossek en 1945 ! C’est du studio, et les scènes dites d’extérieur en souffre énormément. C’est cela qui rend la mise en scène insuffisamment fluide, contrairement aux autres films de la maturité du cycle américain. Evidemment des insuffisances scénaristiques aussi font souffrir le film, par exemple le fait que la grâce arrive exactement au moment de l’évasion est un peu téléphoné. On pourra y trouver un manque de rythme important, parce que Lang hésite entre l’histoire d’amour et la forme du film noir qui est en gestation à l’époque. Il y a aussi des scènes inoubliables comme lorsque Jo va retrouver Eddie planqué dans un wagon en partance pour nulle part. Elle le prend dans ses bras et le sort de son obscurité. 

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    Eddie va s’enfuir de l’hôpital de la prison 

    L’interprétation est assez étrange : Sylvia Sidney dans le rôle de Jo est excellente. Elle est un peu oubliée aujourd’hui, mais ce fut une grande vedette qui fit une carrière exemplaire. Elle était déjà présente dans Fury l’année précédente, elle avait aussi tourné pour Hitchcock dans Sabotage. Elle est parfaite avec ce mélange de fragilité et d’innocence, et de détermination. La prestation d’Henry Fonda dans le rôle d’Eddie est plus irrégulière. Cela vient qu’il a du mal à jouer les nerveux, on aurait mieux vu John Garfield par exemple. On dirait qu’il a toujours 2 de tension, il est peu crédible en voyou, mais contrairement à son habitude, il est un peu plus en colère et en rébellion contre la société. Il reprendra ce personnage de faux coupable dans The wrong man d’Hitchcock qui manifestement a été inspiré lui aussi par You live only once, y compris dans la symbolique des barreaux. Les seconds rôles sont très bons, Barton MacLane dans le rôle de l’avocat Whitney, dévoué mais discrètement amoureux de Joan, ou encore Jean Dixon dans celui de Bonnie, la sœur de Joan. 

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    La prison est très surveillée 

    Le film est donc important, non seulement pour mieux comprendre la grammaire et le style cinématographique de Lang, mais en tant qu’étape dans la construction du cycle du film noir. Il y a un parfum de romantisme qui séduira les plus endurcis. De ce point de vue, You only live once, a des antécédents dans le cinéma américain, par exemple Peter Ibbetson d’Henry Hathaway, et même des continuations avec par exemple Portrait of Jenny de William Dieterle. Par la suite les films qui mettront en scènes des amants pourchassés par la justice seront nettement plus durs. Ce film n’a pas eu beaucoup de succès, et après l’échec public de Fury, Lang s’est trouvé en difficulté à Hollywood. En tous les cas, il est très bon de le revoir.

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    Jo récupère Eddie à la gare 

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    Jo va confier le bébé à sa sœur 

    J’ai le droit de vivre, You only live once, Fritz Lang, 1937 

    Ils tentent de franchir la frontière

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  • Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931

    City streets est un film très important dans la genèse du film noir. D’abord parce qu’il s’agit d’un scénario original de Dashiell Hammett. Si on avait sollicité ainsi le père du roman noir, c’est parce qu’il connaissait au tout début des années trente une reconnaissance à la fois critique et populaire considérable. Ce qui veut dire que dès le début des années trente, en pleine crise économique, le roman noir a atteint une reconnaissance pleine et entière. Il est devenu un élément décisif de la culture populaire dans et par le cinéma. Mais cette culture populaire va sortir des schémas abâtardis qui formaient le tout venant des romans de gares et autres décalques d’une littérature un peu empesée et académique. C’est par le biais du roman noir que les codes de la culture populaire vont se répandre et transformer peu à peu le paysage littéraire jusqu’à en subvertir les codes de la littérature traditionnelle. Par suite ce sera le cœur du film noir qui en dérive au moins par les sujets. En vérité l’écriture très particulière d’Hammett trouvera son pendant dans le cinéma avec le film noir avec disons The maltese falcon de John Huston. City streets est tourné 4 ans seulement après Underworld. Les deux films se ressemblent beaucoup en ce qui concerne l’intrigue et l’ambiance générale. Et pourtant il y a un écart considérable entre les deux films. La révolution du parlant est passée par là, mais aussi les réalisateurs ont appris ce qu’on pouvait faire avec des mouvements d’appareil. La photo a également fait des progrès énormes, l’éclairage également, tout cela va permettre de mieux utiliser des décors plus naturels, voire des extérieurs bien réels, comme la séquence qui se passe au bord de la mer. Dashiell Hammett n’aimait pas ce film, il trouvait cela trop racoleur, trop commercial pour être honnête. Et s’il est vrai que l’intrigue ne casse pas trois pattes à un canard, le film conserve une importance historique indéniable. Rouben Mamoulian est aujourd’hui assez oublié, et pourtant c’est certainement un réalisateur qui a fait beaucoup progresser le cinéma. Sans doute a-t-il manqué de détermination pour imposer un style, il passait volontiers de la comédie au film historique, ou encore au film d’horreur.

     Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931   

    Maskal met la main sur une brasserie 

    Nous sommes dans les temps de la Prohibition, Maskal est un gangster qui s’approprie de façon brutale des brasseries de bière pour développer son trafic. Cruel il n’hésite pas à tuer. Dans son entreprise de contrôler le marché, il est aidé par Pop Cooley qui tuera pour le compte de Maskal le malheureux Blakie. Mais Cooley a une fille, Nan. Celle-ci est amoureuse du Kid, un grand sifflet un peu niais qui gagne sa vie, plutôt mal, dans une foire. Il est très habile au révolver. Nan reproche au Kid de na pas avoir assez d’ambition, de ne pas vouloir devenir riche alors qu’ils doivent se marier. Elle aimerait qu’il rejoigne le gang et propose que Pop intercède en sa faveur auprès de Maskal, mais le Kid ne veut rien savoir. Cependant, pour couvrir Pop, Nan va se faire piéger par la police et aller en prison parce qu’elle a caché le flingue qui a servi à tuer Blakie. Malgré la pression de la police elle ne parle pas. Pop va cependant encourager le Kid à rejoindre le gang au prétexte que cela lui permettra d’avoir de l’argent pour aider Nan. Lorsque le Kid vient la voir en prison, elle est surprise de voir qu’il a intégré le gang alors qu’elle-même a fait le chemin inverse puisqu’elle pense le quitter définitivement lorsqu’elle sortira de taule. Et en effet à sa sortie, alors que le Kid est venu la chercher, elle va l’inciter dans ce sens. Mais Maskal a maintenant des visées sur Nan. Il va organiser une grande fête du milieu pour tenter de se l’approprier. Il va l’obliger à danser exclusivement avec lui. Mais le Kid ne se laisse pas faire et affronte Maskal. Il finit par ramener Nan chez Pop. Prétendant ensuite ressortir pour aller s’occuper de Maskal, Nan va vouloir intervenir. Elle demande un rendez-vous et dit qu’elle va céder à Maskal à condition que » celui-ci n’embête plus le Kid. Maskal va virer Aggie. Mais celle-ci ne se laisse pas faire non plus, elle fait semblant de partir mais se cache dans la maison. Lorsque Nan arrive, elle tue Maskal sans se faire voir avec le révolver de Nan. Le Kid arrive à son tour, suivi par les hommes de mains de Maskal. Finalement le Kid confondra Aggie, se débarrassera du gang après l’avoir maté, et retournera vers l’honnêteté avec Nan. 

    Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931   

    Nan et le Kid se sont connus à la fête foraine 

    L’histoire reprend donc plusieurs éléments de Underworld. La rivalité entre Maskal et le Kid pour s’approprier Nan, et donc par suite la fête des gangsters pendant laquelle le drame va se nouer et faire changer le Kid qui devient plus déterminé. Celui-ci est un mélange des deux caractères que nous avons vu dans Underworld, Wensell et Bull. lui aussi se transforme, comme Wensell, et lui aussi poursuivra celui qui veut lui prendre sa femme, comme Bull. l’originalité va se trouver plutôt du côté de ce changement inversé, au fur et à mesure que le Kid s’intègre au gang et y trouve son profit, c’est Nan qui au contraire s’en détache. Il y a donc une opposition entre l’homme et la femme qui n’arrivent pas à s’entendre. Comme il y a une opposition entre Maskal et Aggie, ou entre Pop et Pansy. Cette impossibilité de former un couple cohérent et uni va être aussi représenté par la découverte du cadavre de Johnny par Esther qui vient tout juste de sortir de prison. C’est donc plus dans ce cynisme assumé que se trouve le noir du film que dans la description du milieu et de ses combines en matière de trafic d’alcool. On retrouve également l’opposition entre la grande ville et l’argent d’un côté et la campagne symbolisée par le Kid qui tire si bien au révolver comme un cow-boy ! il y a cependant quelques autres éléments de film noir, le passage de Nan en prison où elle se morfond et se transforme dans la découverte de l’amitié avec d’autres filles qui sont un peu dans le même cas qu’elle. 

    Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931   

    Non refuse de dire qui lui a donné le revolver

    En vérité le personnage central n’est pas le Kid qui apparaît comme un grand benêt qui suit le mouvement, mais plutôt Nan qui réfléchit et affronte ses démons. Certes elle fait aussi de nombreuses erreurs, d’abord en entraînant le Kid vers le gang, ensuite en voulant régler elle-même le problème que pose Maskal à coups de revolver. Mais ça ne change rien, c’est bien elle l’élément fort du couple. Ces films de gangsters du début des années trente sont clairement féminisés : nous voyons en effet des femmes qui assument leur implication dans le crime et donc qui considèrent que d’aller en prison en est la suite logique. Aggie aussi est dans son genre une femme très déterminée, elle prendra la décision de tuer celui qui la renie. Il y a tout de même pas mal d’éléments qui doivent à Hammett, par exemple cette maladie de montrer des gens qui passent leur temps à se trahir les uns les autres, avec comme objectif unique de prendre et d’accumuler des richesses, des biens, des femmes éventuellement. Maskal pense qu’il peut séduire toutes les femmes qui passent à sa portée en leur proposant une voiture, des fringues de luxe, etc. Evidemment il se trompe et ce sera la raison de sa perte.

    Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931   

    Depuis sa cellule, Nan regarde Esther qui trouve le cadavre de Johnny

    Sur le plan cinématographique on voit les progrès par rapport à Underworld. Les deux fêtes des gangsters sont assez similaires, mais dans le film de Sternberg il n’y a pas de déplacement d’appareil, donc un manque de fluidité. Chez Mamoulian au contraire il se sert en permanence du mouvement, ce qui va donner de la profondeur de champ et une respiration au film. La photographie est également un peu plus lumineuse. Il introduit aussi ce qui va devenir récurrent dans le film noir et dans le film de gangster la poursuite. On verra donc une attention particulière aux camions qui transportent la bière. De même il a une grade méticulosité dans la manière de filmer la brasserie que Maskal prétend acheter. Il y a une multiplication des décors qui fonctionne comme une multiplication des points de vue. Remarquez que les images de la promenade à la mer ne sont pas très nettes, la photographie n’a pas encore fait suffisamment de progrès pour en capter la lumière. Ça va venir. Bien que le film soit parlant, Mamoulian évite les grandes discussions explicatives et préfère faire confiance aux images. On retiendra aussi la scène de la ballade de Nan et Le Kid dans la fête foraine, au-delà de la densité de la foule, c’est le mouvement de la caméra qui intéresse, avec de jolis travellings avant et arrière. Peut-être y a-t-il une difficulté supplémentaire avec l’opposition introduite dès le début entre comédie romantique – les amourettes et les petites scènes de ménage entre le Kid et Nan – et drame avec un couple qui doit affronter la séparation, la prison, et bien sûr le danger que cela représente de fréquenter la pègre. Cela engendre bien des problèmes d’unité de ton, les scènes où on voit le Kid faire des exploits au revolver ne paraissent finalement guère utiles, même si elles justifieront par la suite la crainte que le Kid inspire à une partie de la bande de Maskal. La mise en scène jouera aussi sur l’opposition entre le très grand Gary Cooper, comme encombré de son corps, et la petite et rondelette Sylvia Sidney. 

    Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931   

    Nan s’inquiète parce que le Kid traficote dans la bière 

    Si Gary Cooper dans le rôle du Kid est la vedette masculine, incarnant un personnage un peu falot et naïf, c’est bien Sylvia Sidney qui domine la distribution. Le premier est déjà une grande vedette, il a éclaté dans des rôles de cow-boy au cœur tendre. C’est un personnage paradoxal parce que si officiellement il est républicain et très à droite, il passera son temps à défendre indirectement par la suite les rouges. Par exemple il refusera de témoigner devant l’HUAC, et encore il acceptera de tourner dans High noon, en pleine hystérie anticommuniste, alors qu’il sait parfaitement que ce film a comme sens de dénoncer la lâcheté de la chasse aux sorcières. Ici il tourne sur un scénario de Hammett qui n’a jamais fait mystère de ses engagements communistes. Sylvia Sidney qui d’ailleurs fera une apparition dans le Hammett de Wim Wenders, est aussi très engagée à gauche. Ici elle est excellente. Les autres acteurs sont plus communs, même Paul Lukas dans le rôle du fourbe Maskal n’a rien de déterminant, et Guy Kibbee dans celui de Pop en fait un peu des tonnes.

    Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931   

    Le Kid est venu chercher Nan à la sortie de prison 

    Le film se revoie plus facilement qu’Underworld notamment parce que les acteurs sont par la force des choses plus sobres, moins grimaçants, que la mise en scène est plus aérée. C’est donc une étape importante dans le développement du film noir. Les scènes dans la prison jouent parfaitement déjà des oppositions entre les ombres et les lumières. Et encore la scène qui se passe en prison quand Nan travaille au tissage, anticipe de ce que seront ensuite ces scènes de prison où on s’exerce à essayer de refaire revenir les délinquants dans le droit chemin par leur mise au travail. On retrouvera des scènes similaires dans White heat de Raoul Walsh. C’est donc un vrai film fondateur du cycle du film noir.

     Les carrefours de la ville, City Streets, Rouben Mamoulian, 1931   

    Le Kid n’a pas l’intention que Maskal lui prenne Nan

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