•  Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962

    Gérard Oury avant de devenir l’auteur de comédies à succès appartenu à l’univers de Frédéric Dard. Il a été acteur dans Le dos au mur, et il a mis en scène La menace d’après un ouvrage de Frédéric Dard, Les mariolles. Ce film avait connu un succès estimable, sans qu’il soit un triomphe[1] On trouve aussi son nom au générique d’Un témoin dans la ville. Jusqu’à ce film à sketches, Le crime ne paie pas, il n’a pas obtenu de francs succès. Il va donc changer de registre et s’éloigner du film noir. Il monte en 1962 ce film en coproduction avec l’Italie, et avec une distribution de grande qualité. Le film est en outre inspiré d’une bande dessinée célèbre écrite par Paul Gordeaux. C’était une époque où France-Soir était le journal le plus lu de France il tirait à des millions d’exemplaires. Deux bandes dessinées verticales encadraient la partie distraction du quotidien : d’un côté les amours célèbres et de l’autre le crime ne paie pas. San-Antonio dessiné par Henry Blanc trouvera à s’y faire une petite place entre les deux. L’entreprise se développe donc sous la bannière d’une culture populaire alors en pleine expansion. Le film se compose de quatre histoires qui reflètent le crime à travers les âges. On passe ainsi de la Venise du XVème siècle à l’affaire Clovis Hugues qui a réellement existé, à l’affaire Feynairou qui s’appuie là encore sur un fait divers qui s’est passé dans les années 1880, et enfin on en arrive au XXème siècle avec une histoire cette fois inventée par Frédéric Dard. L’ensemble est assez plaisant quoique manquant un peu de profondeur, Gérard Oury insistant sur l’ironie hasardeuse qui fait capoter les crimes parfaits les mieux conçus. La cause de ces désordres est le plus souvent la jalousie.

      Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962

    L’homme de l’avenue est le titre de la partie scénarisée par Frédéric Dard, partie dont il tirera un roman intéressant, légèrement différent du film du moins dans la tonalité. C’est une histoire originale qui ne s’appuie pas comme dans les autres sketches sur un fait divers plus ou moins véridique. Le point de départ est celui d’un homme, Robert Williams officier anglais du SHAPE, qui veut rejoindre amis et sa famille pour le réveillon du jour de l'an, mais sur sa route il va croiser un homme qui se jette littéralement sous les roues de sa voiture. Bien que le choc ne soit pas violent l’homme décède. Après les constats d’usage, Robert Williams qui culpabilise tout de même un peu propose à la police de prévenir la femme de  Marsais. En chemin il croise Hélène, justement la cause de la dispute entre les époux Marsais, mais Lucienne Marsais n’est pas chez elle. Du fait de la violente dispute, elle s’est retrouvée à se saouler dans un bar chic d’où le barman n’arrive plus à la faire partir. Bon âme, notre officier du SHAPE va la récupérer et la ramener chez elle. Comme elle est dans un état d’ivresse avancé, il n’arrive pas à lui annoncer la mort de son mari. Mais il reçoit un pneumatique signé de Philippe Marsais, adressé à Lucienne Marsais, qui dit qu’il est hospitalisé après un accident sans gravité. Comment un homme mort pourrait-il avoir adressé un pneumatique à sa femme ? Devant cette énigme, Robert Williams va mener en quelque sorte l’enquête, notamment en pistant l’assistante de Marsais qui est aussi sa maîtresse. Celle-ci qui n’est pas au courant de la mort de son amant le cherche également. Lorsque Williams lui annoncera la triste nouvelle, elle avouera qu’ils avaient manigancé un faux accident de façon à avoir un alibi. Pensant que Lucienne Marsais se mettrait à boire, ils avaient empoisonné les glaçons de façon à faire croire à un suicide et il songeait ensuite déposer une ampoule de poison cassée à côté de son cadavre. Plus de peur que de mal, Lucienne Marsais a utilisé les glaçons pour tenter de sortir de son ivresse.

    Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962  

    A partir de ce scénario Dard va écrire un roman. Le point de départ est une vieille idée qu’il avait utilisée dans Ne raccrochez pas, un ouvrage signé Yvan Noé[2] : à savoir l’alibi qui provient d’un accident de voiture provoqué. Le roman diffère du film parce qu’il est plus centré sur l’organisation du réveillon du jour de l’an et l’attente de cette fête. C’est un peu le pendant de l’obsession dardienne de la nuit de Noël. Dard en effet a souvent traité de la nuit de Noël, aussi bien dans ses romans – Le monte-charge – que dans les articles qu’il écrivait pour des journaux lyonnais. Robert Williams a hâte de retrouver sa famille et ses invités, mais il est sans cesse retardé par les nécessités qui découlent de l’accident. Le héros est dans le roman un américain, et non un anglais, ce qui semble lui donner un peu plus de prestige. Comme le roman est écrit à la première personne, il aborde un ton plus mélancolique et plus intimiste. Dans le film il ne semble guère se préoccuper de son retard, il ne prend même pas la peine de téléphoner pour s’expliquer. Mais il est vrai qu’il ne s’agit que d’un sketch qui dure à peine plus d’une demi-heure, et donc qu’il n’y a guère de place pour les digressions.  Frédéric Dard avait sans doute plus de liberté pour l’écriture du roman que pour celle du film. L’écriture est excellente, à la fois précise et sèche, mais aussi avec cette capacité de créer une atmosphère ouateuse avec une grand économie de mots. Toutefois ce n’est pas ce qu’il a publié de mieux sous son nom dans la collection « spécial police ».

     Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962 

    Robert Williams vient de renverser un passant qui semble s’être jeté sous sa voiture 

    Le film est proprement réalisé. Trop souvent vu comme un réalisateur de comédies au succès facile à l’aide de bons comédiens, Oury est rarement salué comme un bon technicien. Et pourtant, ici sa maîtrise saute aux yeux. Tourné en écran large, il a bénéficié de moyens très importants. Oury utilise parfaitement la profondeur de champ et donne de l’emphase à l’ensemble des quatre histoires. Pour L’homme de l’avenue, il utilise un noir et blanc très contrasté qui donne un aspect très film noir tout en conservant le brillant des films plus modernes. Il réussit également à utiliser les décors de Paris et de sa banlieue alors que la plupart des scènes se passent la nuit. Le rythme est très soutenu, on peut sans doute déplorer l’insistance des scènes qui marquent l’extrême ivresse de Lucienne.

     Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962 

    A la morgue 

    Comme dans les autres sketches l’interprétation est très bonne. Le rôle principal est tenu par Richard Todd, acteur britannique qui tentait à cette époque de faire une carrière internationale. Il est très bien dans la manifestation de cet étonnement qu’éprouve un officier anglais un peu raide lorsqu’il se trouve confronté à la société française. On apprécie assez lorsqu’il dit « Je suis intelligent, enfin, pour un Anglais » ! Ça c’est du Dard tout craché ! Le rôle de Lucienne est dévolu à Danièle Darrieux dont c’est la deuxième apparition dans une histoire de Frédéric Dard, la première c’est dans Les bras de la nuit[3]. Mais il y a d’autres acteurs, à commencer par Louis de Funès qu’on retrouve encore une fois dans une histoire de Frédéric Dard. Il n’a qu’un petit rôle, mais il lui donne du punch, surtout lorsqu’il s’efforce de parler anglais ! Perrette Pradier joue le rôle d’Hélène, la maitresse de Marsais, elle aussi est proche de l’univers de Frédéric Dard, elle avait tourné dans Les scélérats sous la direction d’Hossein, et également dans Le jeu de la vérité. Elle est très bien.  Il y a encore Michel Lonsdale dans le rôle sinistre et glacé d’un employé de la morgue. Et Christian Marin qui deviendra un des subalternes de Truchot dans la série des « Gendarme de Saint-Tropez ».

     Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962 

    Le barman demande à Robert d’évacuer madame Marsais 

    La manière de construire le film utilise un procédé assez astucieux : Marsais qui participe directement à l’histoire de L’homme de l’avenue apparait dans les autres sketches, dans un rôle passif, il assiste à la projection des trois premières parties avant d’aller se créer un alibi pour le bon déroulement du quatrième sketch, un peu comme s’il apprenait des leçons pour son crime futur ! C’est lui qui est le début – il entre dans le cinéma où on projette Le crime ne paie pas – et il boucle le film en étant le sujet principal du dernier sketch. C’est une forme de prise de distance d’avec son sujet et donc une manifestation ironique sur le hasard et ses destinés.

    Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962  

    Lucienne a trop bu 

    Le film a été un bon succès commercial, bien que sa sortie ait été programmée au mois de juillet 1962. Il a également réalisé de très bons scores en Italie et à l’étranger. C’est un film très agréable à regarder, le sketch L’affaire Hugues avec Michèle Morgan est sans doute le meilleur des quatre, bien que l’ensemble soit assez homogène. Mais ce n’est pas une contribution majeure de Frédéric Dard au 7ème Art.

    Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962  

    Robert demande des comptes à Hélène

     Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962 

    Lucienne s’est collé de la glace pour dissiper son ivresse

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-menace-gerard-oury-1960-a114844968

    [2] Editions de l’Arabesque, 1958. Si on connait assez bien les détails de la « collaboration » entre Dard et Marcel G. Prêtre, on ne sait presque rien des relations entre Dard et Yvan Noé. On en est donc réduit à des hypothèses. Mais certains des ouvrages signés Yvan Noé sont bien trop proches du style et de la thématique de Frédéric Dard pour que l’on pense qu’il a écrit encore une fois des ouvrages qu’un autre à signé. Par ailleurs Yvan Noé est crédité d’être le scénariste d’un film signé Victor Merenda, Le cave est piégé, film dont le scénario est probablement de Frédéric Dard.

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/frederic-dard-les-bras-de-la-nuit-fleuve-noir-1956-les-bras-de-la-nuit-a117220592

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  • L’accident, Edmond T. Greville, 1963

    C’est une des deux adaptations d’un ouvrage de Dard par Gréville[1].  Le roman rebrasse les thèmes récurrents des romans noirs publiés en « Spécial Police ». Le trio est encore une fois formé d’une jeune fille qui s’en vient perturber un couple un peu vieillissant qui sombre dans l’alcool et la déchéance physique et morale. C’est un film à petit budget qui sera produit par le curieux José Benazeraf, lui qui avait déjà été à l’origine de La fille de Hambourg. A cette époque Gréville que Bertrand Tavernier tient pour un très grand cinéaste[2], n’arrivait plus à trouver des financements. Il avait également des problèmes d’alcoolisme importants. L’accident sera d’ailleurs son ultime film, il décédera à soixante ans. C’est un réalisateur qui avait commencé une carrière assez cosmopolite avant la guerre, en Angleterre notamment, et qui manifestait comme Frédéric Dard un goût certain pour le noir et le fantastique. Son film Les mains d’Orlac connut un bon succès d’estime. Le thème de ce film est d’ailleurs très proche de l’univers fantastique de Frédéric Dard. Gréville ne connut cependant que des succès très passagers comme par exemple Le port du désir avec Jean Gabin. 

      L’accident, Edmond T. Greville, 1963

    Françoise, jeune institutrice, est nommée, pour son premier poste, en Bretagne sur une île désolée, sombre et glacée où les habitants ressemblent un peu à des fantômes. Elle se sent mal accueillie, aussi bien par les habitants que par le couple qui habite l’école : le mari étant le deuxième instituteur. Ce couple se déchire ouvertement et sombre dans l’alcoolisme. Mais après ces moments d’hésitation, c’est un véritable triangle qui va se mettre en place. Julien, le mari délaissé, se tournera vers Françoise pour en faire sa jeune maîtresse. Celle-ci cédera notamment parce qu’elle se sent très seule. Mais le trio va se déchaîner, Andrea veut tuer Françoise, et Julien veut tuer Andrea. Tout cela finira très mal et Françoise retournera sur le continent.

    L’accident, Edmond T. Greville, 1963  

    Françoise téléphone à l’école 

    Le scénario est une adaptation de Frédéric Dard lui-même. Il suit parfaitement la trame de l’ouvrage du même titre. Cependant plusieurs changements ont été opérés. D’abord l’histoire est maintenant située sur une île en Bretagne, alors que le roman était situé dans l’Ardèche, département dans lequel la première épouse de Frédéric Dard avait travaillé. Le village s’appelle Glunois, ce qui n’existe pas, et qui semble dériver de Glun. C’est d’ailleurs elle qui a servi de modèle non seulement à L’accident, mais aussi de San-Antonio chez les gones[3] : en quelque sorte une version noire et une version rose de la même situation. Ce dépaysement vers la Bretagne change tout. Elle donne à l’histoire un côté larmoyant, et fait apparaitre la jeune institutrice plus comme une simple victime, alors qu’elle est finalement bien plus tortueuse dans sa détermination. Dard jouait dans l’ouvrage du décalage entre l’âge de Françoise – 19 ans – et sa perspicacité à juger les êtres qu’elle rencontrait. Evidemment, Danik Patison qui avait 23 ans au moment du tournage, n’est pas tout à fait dans cette catégorie d’une ingénue dotée d’un sens particulier de la manipulation, et encore moins une jeune vierge. L’ouvrage se présentait comme une confession, une lettre envoyée au juge d’instruction, donc à la première personne. Une manière de se justifier aussi bien aux yeux de la justice, qu’à elle-même.

    L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Le Goualec aide Françoise à porter ses bagages 

    Donc c’est encore une fois de plus d’un trio avec une sorte de notable – ici un instituteur – sa femme vieillissante et une jeune femme dont il fait sa maîtresse et qu’il impose sous son propre toit. Ce principe, Dard l’a décliné un nombre incalculable de fois. La première fois, la matrice si on peut dire, c’est dans Les pèlerins de l’enfer, ouvrage publié en 1945 aux éditions de Savoie, c’est-à-dire dans la propre maison d’édition que Dard avait créé. Notez que cet ouvrage était dédicacé à Georges Simenon et qu’il a probablement inspiré, dans la forme comme dans le fonds, ce dernier pour l’écriture de Lettre à mon juge[4]. L’ouvrage était bien plus cynique aussi, puisque Julien annonçait à Françoise qu’il allait tuer Andrea (Marthe dans l’ouvrage) avec une vipère, l’idée lui en étant venue à cause d’un « accident » qui avait vu Françoise mordue par un reptile. Ici c’est seulement Andrea qui veut se venger de sa déconvenue amoureuse. Evidemment cette vipère est chargée de nombreux symbole, c’est l’image du péché dans sa pureté originelle. L’alcoolisme est à peine esquissé dans le film, alors qu’il est central dans l’ouvrage. Julien a sombré dans l’alcool, alors que dans le film c’est seulement sa femme qui s’enivre pour oublier ses malheurs. Ce qui la fait passer pour l’empêcheuse d’adultérer en rond. Comme quoi il suffisait de laisser l’ouvrage dans son état original et de le filmer sans y toucher, les modifications de l’adaptation ne sont pas forcément utiles et faire d’Andrea une simple femme jalouse restreint forcément le propos de Frédéric Dard.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Françoise se sent seule et abandonnée 

    La distribution est étrange autant qu’inhabituelle, encore qu’avec des personnages comme Gréville ou Benazeraf, il ne faille s’étonner de rien. Le personnage principal est Françoise, et celle-ci est incarnée par Danik Patison qui fit vraiment une toute petite carrière. Sans doute est-ce là son rôle le plus approfondi avec Le long des trottoirs de Léonide Moguy. Elle avait auparavant tourné sous la direction de Gréville dans Tant qu’il y aura des femmes, un film qui ne rehausse la carrière ni de l’un, ni de l’autre. Elle avait un très bon physique, un physique solide qui ne la prédisposait pas à jouer les jeunes filles fragiles. On la reverra par la suite dans des tous petits, rôles, ici et là, notamment dans Le vampire de Düsseldorf. En vérité elle n’a pas le physique de l’emploi et peut difficilement passer pour une ingénue ou une gamine qui sort à peine de l’adolescence. On ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise, elle est plutôt bien dirigée, mais elle n’est pas faite pour ce rôle[5]. Julien est incarné par le très raide Georges Rivière. C’est sans doute lui qui plombe le plus la distribution, il possède une voix assez difficile. Il n’a pas ce grain de folie qui doit nécessairement habiter un homme qui trompe sa femme ouvertement sous son propre toit. Magali Noël dans le rôle d’Andrea n’est pas plus à sa place non pas qu’elle soit mauvaise actrice. Mais dans l’ouvrage le drame se nouait dans la différence d’âge entre les époux Avene, Julien étant marié à une femme de 14 ans son aînée. Or ici cette différence n’est pas sensible, ni entre Julien et Andrea, ni entre Andrea et Françoise. Cela fait passer l’histoire d’un amour fou à un simple adultère entre personnes qui s’ennuient. Magali Noël n’avait qu’une trentaine d’années quand elle tourné dans ce film, soit un écart peu conséquent avec Danik Patison. Roland Lesaffre joue les idiots de village sans trop de conviction, alors que dans l’ouvrage l’idiot est un jeune enfant qui a du mal à suivre une scolarité normale. Gréville a également intégré dans le film des autochtones, ce qui renforce la couleur locale de son projet.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Andrea présente le bateau qui porte son nom 

    Le parti-pris de Gréville en refermant l’histoire sur le drame adultérin, enlève ce qu’il y avait d’excellent dans le roman : la vie de l’école dans un petit village désolé, les rapports au métier, la turbulence des enfants, la suspicion des villageois, et en même temps cet amour pour un pays singulier. On ne peut pas dire que ce soit mal filmé, bien au contraire, il y a de la science, une belle fluidité des plans séquences, même si Gréville abuse un peu des fondus-enchaînés. Quelques belles scènes, aidées par une très bonne photo de Jean Badal qui sait aussi bien faire parler les vieilles pierres que les ombres d’un feu de bois, les noirs et blancs d’une montée d’escaliers. Ce n’est donc pas d’un manque de technicité que résulte le manque d’émotion de l’ensemble. Les décors sont très beaux, mais Gréville les utilise assez mal cependant. Il lui aurait suffi de donner pourtant un peu plus d’importance aux ruelles du village pour changer cette manière claustrophobique de faire des aller-retours incessants entre les deux logements des deux instituteurs.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Après une violente dispute, Andrea se réconcilie avec Julien entre les draps 

    Le film n’a eu aucun succès, l’ouvrage n’a même pas été réédité avec des illustrations tirées du film, comme c’était l’usage pour les autres ouvrages de Frédéric Dard. Avec le temps il est devenu invisible et fait partie de la filmographie oubliée de Frédéric Dard, il n’existe même pas en DVD. En tous les cas le livre est certainement un des meilleurs qu’il ait écrit sous son patronyme. Sans doute suis-je trop sévère avec Gréville que j’aime bien par ailleurs parce que je suis trop proche du roman, il faudrait voir ce qu’en pense quelqu’un qui verrait le film sans connaître le livre. Mais il semble bien que les meilleures adaptations de Frédéric Dard soient celles qui suivent à la lettre le roman, comme Le monte-charge par exemple où Marcel Bluwal n’avait aucune velléité de s’écarter d’un pouce de l’intrigue.

     L’accident, Edmond T. Greville, 1963 

    Derrière ses rideaux Andrea surveille son mari 

    L’accident, Edmond T. Greville, 1963  

    Françoise repartira comme elle est venue 

     


    [1] Le second sera en 1961 Les menteurs d’après Cette mort dont tu parlais, paru en 1957 au Fleuve Noir. 

    [2] Il lui rend hommage dans son film Voyage à travers le cinéma français, 2016, film qui s’il s’inspire de Martin Scorsese Un voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma américain, 1995, est une prise de distance d’avec la Nouvelle Vague. Il a également publié et préfacé les mémoires de Gréville, Trente-cinq ans dans la jungle du cinéma, Actes Sud – Institut Lumière, 1999.

    [3] Fleuve Noir, 1962.

    [4] Voir Alexandre Clément, L’affaire Dard/Simenon, La nuit du chasseur, 2012.

    [5] Dans San Pedro ou ailleurs, Fleuve noir, 1968, j’ai signalé un personnage étrange de starlette un peu paumée, il me semble que c’est Agnès Laurent, mais il est peut être possible que ce soit Danik Patison. Elle est décédée en octobre 2016.

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  •  Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Voici une autre collaboration cinématographique entre Frédéric Dard et Robert Hossein. Il y en a eu six d’officiellement répertoriées, et peut être une septième ou une huitième[1]. Cette fois, Dard a participé à l’écriture du film aussi bien comme adaptateur de son propre roman[2] qu’en tant que dialoguiste. Et donc s’il y a trahison, il en est responsable aussi. C’est sans doute un des romans noir de Dard des plus emblématiques. Si en effet cela part une nouvelle fois d’un trio, un homme pris entre deux femmes, une très jeune, et une plus mûre, l’arrière-plan est une confrontation sociale, pour ne pas dire une lutte des classes. Chacune des deux femmes représente une classe particulière. D’un côté une riche bourgeoise neurasthénique qui sombre dans le chagrin et dans l’alcool, et de l’autre une jeune fille de basse extraction qui veux s’approprier son mari quel que soit les risques, et qui pour cela veut bien détruire tout ce qui se trouve sur son chemin. Il y a quelques romans de Frédéric Dard qui montrent une conscience sociale assez aigüe, que ce soit celui-ci, ou La dynamite est bonne à boire[3], ou encore Le pain des fossoyeurs[4].

    Dans Les scélérats, cela se double d’une transformation en profondeur de la ville vers la fin des années cinquante. En fait il s’agit de la banlieue ouest de Paris, et plus particulièrement d'Elisabethville, à côté des Mureaux, rebaptisée ici Léopoldville, dans cet espace en transformation où la zone pavillonnaire et riche jouxte les reliquats d’un bâti pauvre et plus ancien qui va bientôt céder la place à des cités de type HLM. Le héros masculin de ce trio infernal est Jess Rooland un américain qui travaille pour le SHAPE installé tout à côté à Louveciennes. Il va y avoir donc une fascination morbide de la part de la très jeune Louise issue d’un milieu pauvre en voie de disparition, pour une forme de modernité amené par ces américains riches et névrosés. Le désir sexuel apparait ainsi comme une arme de guerre pour conquérir ce qu’on n’a pas. Et si les choses se terminent mal, c’est bien parce que l’ambiguïté des sentiments de Louise a créé un piège mortel pour les trois membres de ce curieux mélodrame. 

    Extrait : « Vous allez me dire qu’un pays où l’on a été élevé, on devrait à la longue s’y habituer et l’aimer ? Eh bien, vous voyez que non. J’ai toujours eu horreur de Léopoldville, probablement parce que je l’ai toujours vu tel qu’il était : triste et artificiel. Les cités ne doivent pas être construites d’un seul coup et par un seul homme, ça leur donne trop l’aspect de clapiers et par conséquent, à ceux qui les habitent, l’aspect de lapins »… « Moi qui aime la nature, j’ai horreur des cultivateurs de par-là, parce que ce ne sont pas des vrais paysans, parce que ce ne sont pas de vrais paysans. Ils ont des tracteurs et portent des blue-jeans et des bottes d’aviateur qu’ils achètent à Paris dans les magasins de surplus. Le dimanche ils vont jouer aux courses dans des autos neuves et leurs femmes ont aussi leur voiture. C’est fou ce que le poireau rapporte quand il pousse aux portes de Paris. »

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Les Rooland embauchent sur son insistance Louise qui s’ennuie, comme bonne à tout faire. Très rapidement la jeune fille comprend que ce couple sans façon, qui accepte que Louise mange à leur table, est miné par un drame secret. Thelma dont la vie est vide et qui passe son temps à écouter de la musique en veut énormément à Jess, et elle s’est mise à boire plus que de raison. Les disputes sont nombreuses. Le couple doit fêter son anniversaire de mariage avec un grand nombre d’invités pour la plupart des américains qui travaillent avec Jess. L’alcool aidant, Thelma va se mettre à flirter ouvertement avec Ted. Louise les dénonce alors qu’ils sont en train de s’embrasser dans la voiture de Ted. Elle prétend avoir vu des voleurs. Tout le monde peut ainsi surprendre Thelma. Jess est furieux et gifle Louise qui s’en retourne chez ses parents. Mais le couple vient la rechercher. Louis apprendra que Thelma a perdu son enfant dans un accident de voiture dont elle rend Jess responsable. Les choses continuent comme ça cahin-caha, jusqu’au moment où Thelma a un accident, aspirée par le train alors qu’elle relève la barrière, elle est emportée par une ambulance. Dans l’ambulance elle est accompagnée par Louise. Après les obsèques, Jess est de plus en plus sombre et se met à boire. Louise qui espérait avoir son patron pour elle toute seule est déçue. Un soir alors que tous les deux ont un peu bu, elle s’offre à lui. Mais Jess qui a toujours été épris de sa femme, ne peut accéder à ses désirs, il la rejette. Alors, pour se venger, elle lui raconte qu’en réalité elle a obtenu des confidences de Thelma qui désigne Jess comme le responsable de sa mort. Jess effondré s’en va en voiture et trouvera la mort au passage à niveau.  

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    De l’autre côté de la rue habite un couple d’Américains 

    Bien que le scénario suive l’intrigue développée dans le livre, il y a des différences importantes. La première est dans le ton adopté. En effet, dans l’ouvrage écrit par Dard, la véritable héroïne est Louise, le couple d’Américains n’existe que par rapport à elle. Il est écrit à la première personne du singulier : c’est la jeune fille qui parle. C’est un procédé littéraire particulier que de voir comment un homme dans la force de l’âge se met à la place d’une fille de 17 ans qui peine à sortir de l’adolescence. Et si mes souvenirs sont exacts, c’est la première fois que Dard employait ce procédé. Il réitérera dans Les mariolles[5] et également dans L’accident[6]. C’est d’ailleurs selon moi ce qui donnait beaucoup de force au roman. Or dans le film, sans doute pour des raisons de production, il fallut donner un peu plus d’importance à Jess et Thelma. Le simple passage de la subjectivité de Louise à la diversification des comportements du trio obère assez l’aspect social de l’histoire. Dans l’ouvrage il est clair que Louise se place comme bonne à tout faire non seulement parce qu’elle est attirée par ces riches américains, mais aussi parce qu’elle n’a guère de choix : c’est ça, ou l’usine avec un travail harassant et mal payé. Louise est également un peu plus âgée dans le film. Ce qui lui ôte un peu plus de son innocence.

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Louise s’insère dans la vie de deux être neurasthéniques et tristes 

    D’autres points très importants ont été modifiés. Dans l’ouvrage Louise est en opposition avec sa famille. Sa mère vit en concubinage avec une sorte de beau-père aigri, ouvrier déchu, communiste et alcoolique qui a du mal à travailler régulièrement. Or dans le film Arthur est devenu un peintre un peu lunaire qui est très tendre avec sa fille. Dès lors la démarche de Louise est moins compréhensible, elle ne cherche plus une famille de substitution à tout prix. Le film est donc bien moins violent que le livre, d’autant que le doute s’installe de savoir si Louise oui ou non a achevé Thelma dans l’ambulance. Si en effet elle l’a fait, alors c’est une femme – bien que jeune – qui est froide et calculatrice. Sinon, elle est victime de la situation de promiscuité dans laquelle elle vit avec des riches américains complètement névrosés. Pour des raisons difficiles à comprendre aujourd’hui, Hossein a été moins loin dans cette œuvre de cruauté que Dard. Sans doute cela venait de la production qui ne pouvait pas dépeindre une si jeune fille sous des traits aussi noirs et cruels. Egalement, dans le film Jess est bien attirée par Louise, mais il repousse l’idée de trahir sa femme. Dans l’ouvrage c’est bien plus cruel : Jess engrossera Louise qui, on le comprend, va devoir supporter le calvaire de rester fille-mère, comme sa propre mère ! Au trouble des amours ancillaires, très souvent célébrées par Frédéric Dard, notamment dans les San-Antonio, s’ajoute la fatalité d’être enceinte hors mariage. C’est dire que Louise s’en va de désastre en désastre et que sa vie est finie alors qu’elle a seulement 17 ans.

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    De l’autre côté de la rue les parents de Louise n’en perdent pas une miette 

    Ces hésitations dans le traitement cinématographique de l’œuvre font perdre beaucoup de l’intensité dramatique de l’histoire. Egalement Hossein use d’une voix off en remplacement du monologue de Louise dans l’ouvrage. Ce n’est pas une bonne idée car on aboutit à une mise à distance du sujet. Mais c’était peut-être la seule compatible avec le parti pris de redistribuer les cartes en fonction du trio, autrement il aurait fallu tout recentrer sur le personnage de Louise et en convaincre la maison de production. Ce qui était commercialement risqué. Le fait de gommer le back ground social amène Hossein à ne pas utiliser les décors naturels d’une banlieue en voie de décomposition et de modernisation. C’est tourné en studio, et si le décor de la maison des Rooland est judicieux, l’opposition avec l’immeuble où habitent les Martin apparaît un peu artificielle. On comprend assez mal comment une maison aussi moderne que celle des Rooland pourrait exister dans cette rue abandonnée. La frontière entre les deux mondes est ainsi assez mal définie. Et de ce fait, l’aspect criminel de l’histoire devient moins intéressant. Car il y a un crime et c’est l’innocente Louise qui est par la force des choses la criminelle. Le choix du huis clos dans la maison des Rooland donne forcément un aspect théâtral au film.

    Pour le reste le film conserve les qualités des mises en scène de Robert Hossein, une grande fluidité et le vrai sens de l’espace. Il a disposé d’un budget solide, avec un traitement des décors et de la photographie excellent. Jacques Robin avait déjà travaillé avec Robert Hossein, et il travaillera à nouveau encore avec lui. Il deviendra par la suite réalisateur sans trop de succès, mais il réalisera en 1964 Les pas perdus avec Michèle Morgan qui est un très bon film aussi. La dernière partie quand on assiste au désespoir de Jess, est filmée en cadrant les acteurs d’assez loin. Cela accentue la distance qui s’est installée entre Jess et Louise du fait de la mort de Thelma, et donc l’inutilité de cette grande maison luxueuse.

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Pour leur anniversaire de mariage, les Rooland ont invité beaucoup de monde 

    La distribution est bien choisie. Michèle Morgan venait tout juste de perdre son mari, Henri Vidal qui fit un long parcours un peu désinvolte avec la cinématographie de Frédéric Dard. On l’a dit longtemps marquée par cette perte[7]. Elle manifeste ainsi un chagrin réel qui donne beaucoup de poids à son interprétation de la névrosée Thelma. Robert Hossein est Jess, son mari qui ne sait plus que faire pour ranimer une passion morte. Bien qu’un peu en retrait, comme s’il attendait un miracle, il est excellent, tout en retenu. En réalité c’est Perrette Pradier qui, dans le rôle de Louise, est la plus remarquable. C’était semble-t-il son premier rôle important, elle rejouera encore sous la direction de Robert Hossein dans Le jeu de la vérité. Elle aura cependant du mal à construire une carrière solide et se spécialisera dans le doublage. Dans Les scélérats, elle joue de son physique à la fois encore juvénile mais austère et calculateur. Mélange de dureté et de pulsions mal contrôlées, elle est révoltée sans trop savoir quoi faire de cette révolte. L’autre rôle important est celui d’Arthur interprété par le très bon Olivier Hussenot.

     Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Dans l’ambulance Thelma semble vouloir faire des confidences à Louise 

    La musique va jouer un rôle décisif dans le film. Elle est la marque de l’attrait de Louise pour la modernité quand elle s’efforce de copier Thelma. Ce sera donc une musique de jazz, très orchestrée. C’est plus class évidemment que le Loving you de Presley qui revient en permanence dans le roman. Signée du père de Robert Hossein comme pour la quasi-totalité des films qu’il a réalisés, elle ajoute au caractère fiévreux de l’histoire. Elle est excellente, d’ailleurs André Hossein était un très bon compositeur de musiques de film, et pour ma part je trouve qu’il n’a pas eu assez souvent l’occasion de le démontrer.  Le lancinant thème dit de Michèle Morgan contribue à l’atmosphère moite de la réalisation.

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Après la mort de Thelma Jess s’enferme dans sa solitude 

    Le film a connu un très bon succès commercial et critique qui a relancé la vente du roman qui vient d’être traduit en anglais. Il est difficile de le juger correctement quand on connait l’ouvrage de Frédéric Dard presque par cœur. Il est vrai que celui-ci compte sans doute parmi ce que Dard a écrit de mieux dans la série des « Spécial Police », et il s’est très bien vendu à travers les rééditions successives. Bien que l’ensemble soit plus qu’honorable, il y manque un peu de crasse et de folie pour qu’il soit un très grand film noir.

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

    Les scélérats, Robert Hossein, 1959

     

     


    [1] Il se pourrait que Le jeu de la vérité, mis en scène par Hossein ou La sentence de Jean Valère doive quelque chose à Frédéric Dard.

    [2] Fleuve Noir, 1959.

    [3] Fleuve Noir, 1959.

    [4] Fleuve Noir, 1957.

    [5] Fleuve Noir, 1960, le livre sera porté à l’écran sous le titre La menace par Gérard Oury.

    [6] Fleuve Noir, 1961, le film sera porté à l’écran sous ce titre par Edmond T. Gréville.

    [7] http://www.parismatch.com/People/Michele-Morgan-joue-pour-Henri-Vidal-1149038

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  • Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    Tout est assez étrange dans ce film, et d’abord pour commencer l’origine de son scénario. Officiellement il s’agit d’un scénario de Boileau-Narcejac qui se serait appuyé sur un roman de Jean Redon. Partons de cette assertion. Le roman n’est jamais paru avant le film, et l’édition première de l’ouvrage est illustrée directement par des photos extraites du film. Il faut donc croire que l’idée du scénario serait venue à Boileau-Narcejac en lisant l’ouvrage sur épreuves, pour cela on peut supposer que l’auteur de l’ouvrage était très lié à Boileau-Narcejac. Il semble d’ailleurs que les nombreux films dont le scénario est signé Boileau-Narcejac est très souvent un masque pour l’écriture de Frédéric Dard. C’est en effet très rarement que l’on reconnait dans cette période de la fin des années cinquante et du début des années soixante la spécificité des thèmes développés par Boileau-Narcejac.  Le second point est que la quatrième de couverture est accompagnée d’un petit texte de Frédéric Dard qui comme on sait était dans la fin des années cinquante très lié à Boileau-Narcejac qui lui avaient permis de remporter le Grand Prix de la littérature policière en 1957. On sait par ailleurs que Frédéric Dard aimait bien s’autocélébrer. Un peu comme s’il voulait laisser une marque de sa participation à l’écriture d’un texte qui allait lui échapper ultérieurement pour cause de contrat. Jean Redon n’aurait écrit que ce roman, mais on trouve son nom comme scénariste presqu’uniquement sur des films qui sont associés directement au indirectement au travail cinématographique de Frédéric Dard. L’équipe du film, de Jules Borkon (producteur de Toi le venin des Salauds vont en enfer et de Comme un cheveu sur la soupe) à Claude Sautet comprend d’ailleurs de nombreux noms qui ont été très souvent été associés à cette époque à Frédéric Dard. Par ailleurs j’ai déjà expliqué pourquoi cet ouvrage avait été presque certainement écrit par Frédéric Dard en le considérant du point de vue de la thématique et du style[1]. Rappelons seulement que celui-ci a longuement travaillé dans la littérature d’épouvante sous des pseudonymes divers et variés, en se retrouvant bien souvent à l’intersection de plusieurs genres : le fantastique, le noir, mais aussi l’horreur. C’est cette approche hybride qui va faire la spécificité du film de Georges Franju.

      Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960

    Le docteur Génessier, sommité de la chirurgie, tente désespéremment de redonner un visage à sa fille Christine qui a été défigurée par sa faute dans un accident de la route. Il a une forte culpabilité qui le conduit presque fatalement vers la folie à travers cette obsession de refaire par la science ce que son inconscience à détruit. Il a faite passée Christine pour morte, mais il a installé dans les sous-sols de sa clinique une salle d’opération pour tenter de lui donner figure humaine. Pour cela il utilise des jeunes filles qui sont enlevées par Louise sa fidèle collaboratrice et sur lesquelles il prélève le visage. Cependant la greffe ne prend pas, les rejets sont continuels. Il faut donc chaque fois recommencer et trouver de nouvelles victimes. Le fiancé de Christine qui est aussi le fidèle assitant de Génessier, croit savoit qu’elle n’est pas morte et qu’elle vit non loin de Paris. La police est sur les dents, et bientôt elle va introduire chez Génessier un appât. Bien que ce stratagème échoue, la fille de Génessier, lassée sans doute de ce combat sans fin et cruel, va tuer Louise, délivrer la jeune Paulette et libérer les chiens qui vont se jeter sur Génessier et le tuer. Christine repartira vers la forêt proche.

     Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    Le professeur Génessier à l’enterrement de sa fille 

    Le scénario est bien plus épuré que le livre qui se lance souvent dans des digressions qui ralentissent le récit. Il serait très hasardeux de chercher des explications complexes au développement d’un tel sujet. Il joue principalement sur la peur que suscite la conduite d’un membre éminent de l’institution médicale lorsqu’il se croie tout permis, comme une sorte de Dieu, pour refaire par la science ce que la vie a détruit. Cette prétention est toujours sous-jacente aux histoires qui insistent sur les limites du progrès technique. C’est le thème du docteur Frankenstein, ou celui de Docteur Jekyll et Mister Hyde sur lequel Dard avait fait des exercices. En 1954 il avait porté à la scène Docteur Jekyll et Mister Hyde  au Grand Guignol dans une mise en scène de Robert Hossein, mais il avait aussi sous le nom de Frédéric Charles il avait publié un roman, L’horrible Monsieur Smith, chez Jacquier en 1952. En 1955 sous le nom de Virginia Lord, Dard publiait au Fleuve Noir N’ouvrez pas cette porte qui reprend exactement la même thématique. Dès lors le docteur Génessier est un homme seul encombré de son rêve. Il est entouré de femmes qui l’appui d’une manière ambigu dans sa quête : Louise son assistante dévouée qui se débarrasse des corps ou qui drague de nouveaux sujets, Christine évidemment qui se libérera de son propre père tout en le délivrant de sa hantise, et bien sûr les sujets féminins sur lesquels il faut bien expérimenter les techniques de greffe du visage. Il y a d’ailleurs à la fin toute une série d’images, la libération des chiens, des oiséaux, la perte de Christine dans la forêt qui sont un hymne à la liberté.

     Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    Il cache un douloureux secret dans sa grande demeure 

    Franju n’avait jusqu’alors tourné qu’un seul long métrage, La tête contre les murs, et encore la paternité de ce film est contestée par Jean-Pierre Mocky qui prétend avoir presque tout fait sur le tournage. Les yeux sans visage est un film de commande, ce qui ne veut pas dire évidemment que ce n’est pas un film très original dont la paternité saurait échapper au réalisateur luii-même. On a parlé à son propos de « poésie ». En effet, Franju a toujours été attiré par le fantastique, et c’est cette impulsion qui lui permettra de donner son chef-d’œuvre, Judex, un remake des films de Louis Feuillade. Ici il part de la thématique du savant fou, mais il n’insiste pas sur les motivations et la folie de Génessier, il rappelle seulement les événements qui l’ont amené à ce stade. Il préfère développer une atmosphère qui laisse la porte ouverte aux interprétations diverses et variées. Cette atmosphère justement sera révélée par le traitement particulier de la photo, mais aussi par une utilisation très personnelle de l’architecture. Cette manière de filmer le rapproche effectivement de la technique des grands maîtres du film noir, Robert Siodmak par exemple, ou Jacques Tourneur. L’usage des contrastes est très judicieux dès lors qu’il met en avant le visage masqué de Christine, masque dont la blancheur de pierre donne une dimension proprement surfréaliste à l’ensemble. Franju a également cette capacité de filmer avec des courts travelling-arrière qui font rentrer les personnages dans l’histoire, tout en saisissant la profondeur de champ. Le montage très resserré permet également de s’éloigner du pathos en mettant en avant la cruauté des gestes de Génessier quand il prélève les visages, ou quand les chiens vont se rebeller en quelque cosrte contre leur maître et le dévorer. Il y a donc des scènes de violences inouies, mais elles sont atténuées par la sécheresse volontaire de la mise en scène. Il y a une manière bien personnelle d’enserrer le fantastique de l’histoire dans une sorte de réalisme factuel qui fonde l’approche poétique de la cinématographie de Franju.

     Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    Edna est seule à Paris 

    Evidemment pour apprécier un tel film, il faut adhérer à son principe et à sa forme d’imagination. Si on reste trop attaché au naturalisme vers lequel pousse souvent le cinéma populaire, alors Les yeux sans visage n’est pas un film très intéressant. Si Franju de son propre chef rapproche son cinéma du surréalisme c’est bien parce qu’au-delà de la factualité matérielle des événements décrits, il y a une autre forme de vérité. Celle qui gît dans les contes et dans les fables de toutes sortes, celle qui alimente les rêves et les cauchemars. Ici cette vision onirique est appuyée par une interprétation de très haut niveau. Ou peut-être est-ce Franju qui était un bon directeur d’acteurs. C’est évidemment Pierre Brasseur qui domine dans le rôle du taciturne Génessier. Lui d’habitude si volubile, il est ici tout en retenu. Pour lui donner encore plus de force, il a été affublé d’une sorte de complément capilaire qui le rajeunit un peu. La belle Alida Valli dans le rôle de la dévouée Louise – c’est un personnage finalement assez fréquent dans les formes gothiques du film noir – est très bien aussi, très tourmentée, mais fidèle à celui qui est aussi sans doute son amant. Tous les autres rôles sont bien dessinés à commencer par Christine joué par la jeune Edith Scob qui prête son physique étrange – un long cou, un visage assez immobile – à cette jeune fille perdue déchirée entre la quête de son illusoire bonheur et un minimum de morale et de décence. Les jeunes filles qui sont autant de proies sont jouées par Juliette Mayniel dans le rôle d’Edna et par la toujours très bonne et très juste Béatrice Altariba dans celui de Paulette. Il est assez évident que cette dernière a râté une grande carrière, sans doute pour des choix de vie privée qui l’ont éloignée des plateaux, mais elle était très douée. François Guérin dans le rôle de Jacques le fiancé est le seul qui passe assez mal. Les policiers par contre sont très bons, que ce soit Alexandre Rignault qui interprête l’expérimenté Parot, ou Claude Brasseur dans celui de son jeune adjoint.

     Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    Louise attire Edna en lui proposant son aide 

    Le film a connu un très bon succès commercial et critique. Au fil des années Les yeux sans visage est devenu une sorte de classique du film d’épouvante, en France et aussi à l’étranger où Franju est considéré comme un maître du cinéma fantastique[2]. Il vient de ressortir en Blu ray, ce qui donne une nouvelle vie à ce conte barbare. Sans être un chef d’œuvre, ni même le meilleur de Franju, c’est un très bon film, une réussite dans un genre qui n’en compte pas beaucoup.

     Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    Génessier tente une nouvelle greffe

     Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    L’opération est délicate

    Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    La police enquête et va se servir d'un appât

    Les yeux sans visage, Georges Franju, 1960 

    Christine libère les chiens

    [1] Alexandre Clément, Frédéric Dard, San-Antonio et la littérature d’épouvante, Les polarophiles tranquilles, 2010.

    [2] Kate Ince, Georges Franju, Manchester University Press, 2012.

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  • 12 heures d’horloge, Geza Radvany, 1959 

    Ça commence un peu comme Les salauds vont en enfer, avec une évasion qui utilise le gardien de la prison en simulant une bagarre entre les prisonniers. Les trois évadés doivent se rendre dans un port près de Toulon pour embarquer. Ils doivent d’abord retrouver Barbara qui leur remettra l’argent pour le passage. Madame César doit leur fournir les passeports. Mais Barbara n’a plus l’argent, il lui a été confisqué par Monsieur Blanche un photographe qui la fait chanter, comme il fait chanter un peu tout le monde. Le jeune Kopetsky qui dans le passé avait été l’amant de Barbara a été blessé. Il doit être rapidement caché sur le bateau. Il croit encore que celle-ci est amoureuse de lui. Mais elle ne l’aime plus. Elle n’aime pas non plus l’horrible Monsieur Blanche, mais malgré son désenchantement, elle va tomber amoureuse de Serge parce que celui-ci est tombé sous son charme sans la connaître, alors que Kopetsky n’arrêtait pas de lui parler d’elle ! Barbara va décider de partir avec les trois hommes et pour cela elle l’idée assez saugrenue il est vrai de faire chanter un jeune homme qui est en train de conclure un mariage d’argent. Le prétexte pour le faire chanter est qu’il a manifesté le désir d’elle, et même si rien n’a été consommé, Barbara propose de faire éclater un scandale. Lucette la riche fiancée qui veut épouser Maurice pour sa beauté va céder. Pendant ce temps Fourbieux va se trouver empêtré dans sa relation avec Armand, le cousin gendarme de Madame César. Dès lors tout tournera de travers, Monsieur Blanche va tuer Serge, Armand va arrêter Fourbieux, et Kopetsky va mourir. Seule Barbara pourra fuir.

     12 heures d’horloge, Geza Radvany, 1959 

    Les évadés ont volé un camion de bétail 

    On reste très circonspect quant au sens d’un tel scénario. L’histoire part dans tous les sens, comme si elle avait été bricolée sur un coin de table. Le film hésite entre la tragédie – la mort promise de Kopetsky – la farce – les relations sexuelles de Madame César avec tout ce qui passe à sa portée, et le drame – l’impossible amour de Serge et Barbara. Tout le monde faisant chanter tout le monde, on finit par se perdre dans le labyrinthe des raisons des uns et des autres. Pour couronner le tout les gendarmes sont parfaitement ridicules, même si Armand fait preuve de ruse pour coincer le pauvre Fourbieux. Il faut dire qu’il s’agit d’une coproduction franco-germanique, sans doute dans le but d’améliorer les relations franco-allemande. Avec toute la lourdeur de ce genre d’entreprise. La greffe d’une histoire d’amour passionnée entre Serge et Barbara ne prend pas vraiment, et pas seulement parce que les acteurs qui les incarnent sont mauvais. Mais plutôt parce que c’est en décalage avec la situation initiale. Cependant on reconnaitra à travers cette figure d’un amour maladif des relents de la thématique dardienne. L’homme valide qui pense prendre la place dans le cœur de la maîtresse de celui-ci est un thème qu’on retrouve dans Les salauds vont en enfer. L’enfermement de la bande dans un lieu assez clos rappelle quant à lui la trame du Tueur triste. On ne voit pas vraiment Boileau-Narcejac, si on connait bien leur œuvre, écrire ce genre de choses. Et d’autant plus que s’y mêlent ces scènes loufoques avec le gendarme ou avec les extravagances sexuelles de madame César. Le mari cocu qui pénètre dans la chambre conjugale pour y trouver l’amant de sa femme en train d’utiliser son rasoir, ça c’est clairement du Dard, à la manière des contes plus ou moins érotiques qu’il publiait dans Oh ! par exemple. Mais bien évidemment je peux me tromper, c’est plus des intuitions dont il s’agit que d’autre chose.

     12 heures d’horloge, Geza Radvany, 1959 

    Le débonnaire Fourbieux arrive chez les César 

    Si le scénario sent le bricolage hâtif, que dire de la réalisation ! Les visages sont déformés, les plans très statiques. Il n’y a presque rien à sauver. Sauf peut-être quelques idées : d’abord l’histoire du camion avec les moutons comme moyens de passer inaperçu, l’atelier du photographe véreux. Tout le reste est plat et ressort d’un folklore mal assimilé. En effet l’action se passant au moment du 14 juillet, il y a un bal, mais Geza  Radvany est incapable d’en tirer quelque chose : le bal est filmé sans perspective, au milieu des danseurs, les gros plans sont bien trop nombreux pour que la mise en scène reste fluide et efficace. Même les moments dramatiques ne reflètent aucune véritable tension, par exemple la mort de Serge passe presque inaperçue. Et puis les scènes de saoulerie avec le gendarme Armand n’en finissent pas de durer. On n’aura même pas droit à des plans d’ensemble du port ou du bateau qui s’en va : l’utilisation des décors naturels de la Côte d’Azur est inexistante. Cela donne un côté étriqué et maladif au film qui ne pardonne pas. Le fait que s’emmêlent des histoires de niveau différent font qu’on abandonne toujours quelque chose en chemin. C’est un problème de montage autant que de découpage. Mais Geza Radvanyi n’a jamais été reconnu pour son esprit de finesse. Il est connu en France pour y avoir tourner Mademoiselle Ange avec Romy Schneider et Henri Vidal, et aussi La case de l’oncle Tom, adaptation européenne du classique américain. 

    12 heures d’horloge, Geza Radvany, 1959  

    Monsieur Blanche est un photographe qui exerce le chantage 

    Pour ce qui concerne l’interprétation, c’est tout autant problématique. Il y a le couple Serge et Barbara joué par Hannes Messemer et Eva Bartok, deux acteurs raides et sans relief qui n’expriment strictement rien que leur absence de talent. Laurent Terzieff qui était à cette époque le jeune premier romantique qui monte, a rarement été aussi mauvais, alors qu’il n’a qu’un petit rôle. Guy Tréjean dans le rôle du gendarme en rajoute des tonnes et ennuie. Mais il y a d’autres acteurs tout de même intéressants. D’abord bien sûr Lino Ventura qui donne une leçon à tous ces acteurs soit disant chevronnés mais qui jouent sans naturel, comme on le faisait au théâtre dans les années d’avant la guerre. Et c’est justement dans cette comparaison qu’il fait la preuve qu’il a été un très grand acteur. A lui seul il fait que le film est presque regardable. Gert Froebe est également très bon dans un genre de rôle qu’il reprendra plusieurs fois : le salopard rusé et pleurnichard, cocu et rancunier. Il était lui aussi un grand acteur. Enfin il y a le couple César, incarné par Suzy Prim qui était aussi la productrice du film, et Lucien Raimbourg. Bien qu’ils poussent un peu le film du côté de la comédie de boulevard, ils lui insufflent une vie qui lui manque le plus souvent.

     12 heures d’horloge, Geza Radvany, 1959 

    Serge va se révéler amoureux de Barbara 

    C’est donc un film raté qui aurait pu contenir quelques idées intéressantes de film noir, mais qui est plombé aussi bien par un scénario paresseux que par une mise en scène défaillante. On le conservera dans nos mémoires cependant pour sa place particulière dans l’histoire du film noir à la française. Notez aussi que c’est une des rares incursions de Léo Ferré dans le registre de la musique de film.

     12 heures d’horloge, Geza Radvany, 1959 

    Armand veut copiner avec Fourbieux

     12 heures d’horloge, Geza Radvany, 1959 

    Kopetsky a reçu trois balles dans la peau et va mourir

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