• Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

     Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Dans le registre du film noir, Richard Wallace avait réalisé en 1943 The fallen sparrow, un film noir teinté d’espionnage, sublimé par le toujours excellent John Garfield qui revenait de la guerre et qui recherchait son identité, identité qu’il retrouvait dans le démembrement d’un réseau de nazis implanté sur le sol américain. Framed est un véhicule, c’est le cas de le dire, pour Glenn Ford dont la popularité, consécutivement au grand succès de Gilda, commençait à émerger. Il allait devenir un pilier du système hollywoodien, tournant beaucoup, parfois trop, mais émaillant sa filmographie de très grands succès avec des réalisateurs de premier plan, comme Fritz Lang, Vincente Minnelli ou Anthony Mann. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Mike Lambert embouti le véhicule de Jeff Cunningham 

    Dans les montagnes de San Bernardino, Mike Lambert doit conduire un camion, mais les freins du camion mal entretenu lâchent et il emboutit le véhicule de Cunningham, un chercheur d’or. Son patron ne voulant pas payer, il va donner sa paye à Cunningham. Un peu dégouté, il va boire un coup au Paloma où officie la belle Paula. Mais la police vient l’arrêter pour l’incident. Il passe en jugement et va être condamné à payer 50 $ ou faire 10 jours de prison. Comme il n’a pas l’argent, c’est Paula qui va le tirer de ce mauvais pas. Il va se saouler, et Paula va le ramener à l’hôtel. Tandis qu’il dessaoule, elle va à un rendez-vous avec Stephen Price, le directeur de la banque locale pour lui signaler qu’elle a enfin trouvé l’homme qu’ils cherchaient. On apprend qu’ils veulent mettre la main sur 250 000 $ qu’ils détourneraient de la banque et s’enfuir avec après que Mike ait pris la place de Price dans l’automobile et qu’il ait eu un accident. Entre temps Mike va retrouver Cunningham avec qui il va faire affaire pour exploiter une mine d’or dont le filon semble prometteur. Quand Cunningham va demander un prêt à la banque, Stephen Price sur les indications de Paula va le lui refuser, ce qui met le mineur en fureur. Mike va surprendre Paula dont il est manifestement épris dans la voiture de Price, celle-ci se défend en disant qu’elle est intervenue pour que Price accorde le prêt. Price et Paula demandent à voir la mine avant d’accorder le prêt. Mike se prête à ce jeu. Mais pour fêter cet accord, Price propose d’aller dans son chalet boire un coup. Mike accepte, mais dans le chalet il aperçoit le peignoir de Paule et comprend qu’elle est la maîtresse de Price. Dépité il se saoule et s’endort, Price l’embarque dans la voiture. Paula doit le tuer d’un coup de clé à molette, mais à la place elle tue Price, puis elle précipite la voiture dans le ravin. Son but est de mettre la main sur les 250 000 $ que Price avait pris la précaution de mettre dans un coffre sous un autre nom de Paula, celui d’Helen Bailey. Cependant Cunningham est arrêté pour avoir tué Price, il n’a pas d’alibi, et il s’est disputé avec Price. Mike va le voir en prison et va chercher à démontrer que Cunningham est innocent. Pour cela il va rendre chez la secrétaire de Price et il va découvrir qu’au moment d’accorder le prêt, Price avait reçu un coup de téléphone d’une certaine Helen Bailey, et qu’il avait refusé ensuite.  Mike retrouve Paula, elle comprend maintenant qu’il la soupçonne. Elle tente de l’empoisonner, mais elle y renonce à la dernière minute. Elle finit par avouer qu’elle a tué Price parce qu’elle l’aimait et qu’elle voulait partir avec lui. Tandis qu’elle va à la banque pour essayer de récupérer les dollars, Mike téléphone à la police. Il retrouve Paula au moment où elle récupère l’argent. La police l’arrête, et Mike renoncera à encaisser la prime pour la découverte de l’assassin de Price. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    La police vient arrêter Mike 

    Le scénario est dû au brillant Ben Maddow qui a signé l’intrigue de nombreux films classiques comme JohnnyGuitar de Nicholas Ray, Asphalt jungle de John Huston, ou encore The unforgiven du même John Huston, ou encore sur High noon de Fred Zinneman. C’était un homme très engagé à gauche, il avait tourné un film documentaire, Heart of Spain, pour soutenir la lutte des Républicains contre Franco. Pour tout ça il fut mis sur la liste noire et dut travailler sous des noms d’emprunts, il revint toutefois officiellement après comme beaucoup d’autres avoir donné quelques noms de communistes, il est certain que cet épisode dramatique a eu une influence décisive sur son travail ultérieur[1]. Il avait commencé sa carrière en travaillant sur des films documentaires, à une époque où on cherchait pour le cinéma des voies différentes de la fiction. Ses parents étaient des juifs ukrainiens socialistes. Lui-même écrivit des poèmes sur la pauvreté. Il avait voulu s’inscrire à l’université pour apprendre la médecine, mais dans l’Amérique de ces temps-là, les places pour les juifs étaient limitées ! Il reviendra au genre documentaire avec Savage eye en 1960, un film qu’il mettra en scène lui-même et qui connaitra une grande reconnaissance critique, considéré comme un modèle du film social. L’importance de cette approche documentaire se voit ici par le soin qui sera apporté à l’environnement social de l’intrigue. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    La belle Paula Craig paye l’amende de Mike 

    Le point de départ est l’éternel trio du film noir, une femme et un homme qui veulent en finir avec la routine et tentent de s’approprier une petite fortune en assassinant une troisième personne qui portera le chapeau. Le cynisme de Price et de Paula rappelle Double indemnity de Billy Wilder. Mais les rapports entre les trois protagonistes sont compliqués. Si Price agit parce qu’il hait sa femme qui lui a apporté la richesse, et s’il poursuit bien le plan élaboré, allant jusqu’à faire confiance à Paula en remettant tout l’argent dans son coffre, les deux autres sont bien moins clairs dans leurs intentions. Quand Paula choisit de tuer Price plutôt que Mike, on ne sait pas trop si elle vise à éliminer son partenaire dans le crime pour s’approprier tout l’argent, ou si elle aime vraiment Mike. Elle l’épargne d’ailleurs deux fois, d’abord en tuant Price à sa place, puis en renversant le café empoisonné. On peut dire qu’elle est amoureuse, et apparemment sa relation avec Mike se passe très bien sur le plan sexuel. Mais au-delà de cet aspect trivial, il y a le fait qu’elle se comporte en femme de tête qui domine les hommes qui lui sont dévoués. Femme fatale, mante religieuse, Paula craque cependant sur la fin. On remarque d’ailleurs qu’elle aurait eu moins d’ennuis en donnant le poison à Mike. Il vient que manifestement c’est une joueuse, elle aime tirer la corde pour voir où elle cassera. Seul d’ailleurs dans le trio Price est rationnel, Mike lui aussi est joueur, il croit au hasard et gagnera une forte somme et sa liberté en jouant aux dés.  

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947 

    Paula a un mystérieux rendez-vous 

    La contrepartie de ce trio diabolique, c’est un autre trio formé cette fois par Mike, Paula et Cunnigham. En effet Mike comprend instinctivement qu’il ne peut pas courir deux lièvres à la fois, il a une amitié forte avec le vieux mineur, mais une attirance tout aussi forte pour Paula. Lui aussi doit faire un choix douloureux, il sacrifiera sa sexualité qu’on suppose torride, et donc il opérera sur lui-même une sorte de castration. Ce qui se traduira par sa mine dégoutée à la toute fin du film. Quand Mike arrive dans cette petite ville, il a déjà des tendances suicidaires. On comprend rapidement qu’il a connu des déboires aussi avec les femmes, c’est pour ça que périodiquement il se saoule. Et c’est pour ça aussi qu’il conduit un camion sans frein. Comme il a accepté bêtement de conduire ce camion dangereux, il va se jeter dans la gueule du loup en laissant Paula le manipuler. Il sait bien qu’elle lui ment, mais malgré ses velléités de ne pas s’y laisser prendre, il préfère se battre avec elle plutôt que de s’en éloigner. Evidemment si cette femme est mauvaise, c’est la contrepartie de son émancipation. Est-ce à dire que le propos est misogyne ? Je ne le pense pas, il montre au contraire l’ambiguïté de cette femme coincée entre des désirs contradictoire. Si on la compare à la secrétaire de Price qui attend tout de son mari et qui tricote en attendant que la vie passe, elle a du caractère. Elle veut diriger sa vie, même si ça passe par le crime. Beth Price elle ne compte que sur sa fortune que lui a léguée son père pour s’en sortir, c’est insuffisant. Malgré son argent elle n’arrive pas à dominer son époux qui au contraire la délaisse d’autant plus qu’elle lui court après. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Jeff Cunningham et Mike vont faire affaire 

    Il y a un double aspect social dans ce film. D’abord dans la représentation de cette petite ville qu’on pressent difficile, sous la coupe de ceux qui ont de l’argent, que ce soit le petit patron menteur et mal embouché de l’entreprise de transport, ou que ce soit évidemment Price le banquier. Dans les deux cas on voit le pouvoir de l’argent. Mike dira devant le juge qu’en réalité on devrait condamner ce petit patron qui ne tient en aucun cas compte de la vie de ses employés, manière de dire qu’il est face à une justice de classe. De même le laborieux Cunningham sera mis en prison. D’ailleurs le film débute comme un film de camionneurs, archétype du travailleur dur à la tâche, mal payé mais si utile à la collectivité. Le second aspect est l’opposition entre Mike, ingénieur désargenté, et le couple Price-Paula décrit comme riche et désœuvré. C’est clairement une opposition de classes et Mike, manifestement issue de la classe moyenne, va rejoindre la classe laborieuse représentée par le mineur Cunningham. Il commencera à avoir des doutes sur la sincérité de Paula quand il va chez elle et qu’il se rend compte qu’elle n’est pas du tout une brave travailleuse qui bosse dans un bar, mais qu’elle vit dans un certain luxe, portant de beaux vêtements et usant de parfums de prix. Il l’a découverte dans un bar, et dans ce cadre, elle lui convenait très bien dans cet univers un peu crasseux, dès lors qu’elle enlève son tablier et qu’elle parait dans un univers aseptisé, elle l’intéresse bien moins. Cependant Paula semble se trouver entre deux classes, contrairement à Price dont elle n’a pas l’arrogance. Sans doute vient-elle d’un milieu moins aisé. C’est ce qu’on croit deviner. A cet univers friqué au fond Mike préfère aussi les pue-la-sueur des bistrots ou de la mine. Mais à l’évidence l’aisance et la puissance de Paula l’effraie, il préfère renoncer, ne se trouvant pas de taille pour l’affronter. Il appellera sournoisement la police pour s’en défaire. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Paula et Steve Price repèrent les lieux où la voiture aura un accident 

    L‘originalité de la mise en scène, c’est d’abord l’utilisation des décors. Rapidement Wallace brosse le portrait de la petite ville assoupie dans les montagnes de San Bernardino, sans s’attarder, mais en mettant suffisamment en évidence le caractère peu enthousiasmant de cet univers où tout le monde semble s’ennuyer. On mettra en évidence les oppositions des lieux un peu chics, la banque, le chalet luxueux de Price, ou sa splendide maison où sa femme s’étiole, d’un côté, et de l’autre le bar où travaille Paula à la recherche d’un homme susceptible de servir ses desseins, le var un peu crasseux où on se saoule, et puis aussi la chambre d’hôtel misérable, la petite entreprise de transport etc. Cette opposition va plus loin qu’une approche en termes de lutte des classes dans la mesure où elle met en accusation l’échec du rêve américain. C’est évident quand Mike sa interroger Jane Woodworth chez elle, dans son petit pavillon de banlieue, où elle semble absente d’elle-même, sous la coupe de son mari qui la contrôle, elle ne s’éveille que quand Mike lui pose des questions sur son patron, comme si elle sortait de son coma. Il y a donc une précision quasi-documentaire sur l’échec du rêve américain. Se saouler, jouer, deviennent les seuls dérivatifs pour échapper à ce monde sans conscience. Ce manque de conscience est rappelé par les lumières qui se situent au-dessus des têtes, quand Paula attend dans la nuit par exemple Price qui doit venir la chercher, ou quand Mike joue aux dés. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Mike va se refaire au craps 

    Le rythme cependant n’est pas toujours très fluide. Bien qu’il y ait des efforts louables pour donner un découpage dynamique à l’ensemble. Il y a des beaux plans de nuit, avec une bonne photo de Burnett Guffey qui a fait beaucoup dans le film noir, Johnny O’Clock, In a lonely place, Nightfall. Il avait un style cependant différent de celui de John Alton par exemple. Il évitait d’accentuer les contrastes entre le noir et le blanc, ce qui donnait un aspect plus documentaire à ses films. Mais il photographiait très bien les visages. La séquence d’ouverture qui film un camion en perte de contrôle, est marquée par la faiblesse du budget du film, les plans tournés en dehors du véhicule sont peu nombreux, et on se focalise sur le visage tourmenté de Glenn Ford. Wallace ne capte pas très bien la violence latente des scènes, comme s’il les coupait à contretemps, ce qui fait que le film manque un peu d’émotion tout de même. Les scènes de prison sont plus conventionnelles, même si les plans resserrés tentent de faire oublier un peu la pauvreté des décors, le précipice est assez mal utilisé avec une prise de vue lointaine en contreplongée pour nous faire ressentir le danger. De même on abrège la scène de l’accident, ce qui évite la production de détruire un véhicule, on verra seulement Paula pousser énergiquement la voiture où Price est enfermé, sans qu’on la voit tomber. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947 

    Paula doit assommer Mike avec la clé anglaise 

    On a mis le paquet sur l’interprétation. Glenn Ford est Mike. Il présente un visage tourmenté, une instabilité, et donc des mimiques un peu trop appuyées dont il se débarrassera dans la suite de sa longue carrière. Mais s’il manque un peu de sobriété dans son jeu, il n’est pas mauvais. L’excellente Janis Carter est Paula, une femme en quête d’identité si on veut, cherchant ses repères en même temps que son émancipation, sans forcément trouver les réponses. Malheureusement cette actrice ne fera pas une grande carrière. Elle est pourtant très juste. Barry Sullivan qui joue Price le cynique banquier est un peu effacé, sans être mauvais toutefois. Dans des petits rôles on aura aussi Karen Morley qui incarne très bien la femme délaissée de Price, elle sera victime de la chasse aux sorcières à cause de ses engagements politiques, comme Art Smith d’ailleurs qui a juste un petit rôle de réceptionniste. Barbara Woodell qui incarne la secrétaire de Price est une bonne surprise, tout en finesse. Les autres petits rôles sont plus convenus, comme le patron de l’entreprise de transport qui surjoue la crapule, ou même Edgar Buchanan dans le rôle du mineur Cunningham qui en fait des tonnes dans le débonnaire vieillard. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Mike apprend que Cunningham est accusé de meurtre 

    C’est dans l’ensemble un très bon film noir qui a n’a pas trop vieilli. Il est cependant assez peu connu, bien qu’il y ait une récente et très bonne réédition en DVD chez Sidonis. Il existe deux versions de ce film, l’une française qui fait 1 heure 19, l’autre américaine qui est plus longue de 3 minutes. Le film est assez peu connu, le titre français d’ailleurs ne correspond à rien, Framed signifiant encadré, mais ici pris dans le sens du contrôle, ou peut-être dans l’impossibilité pour Mike de bien situer qui est Paula. 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Mike va voir Cunnigham en prison 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Paula verse du poison dans le café de Mike 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    Mike intervient quand Paula va retirer l’argent 

    Traquée, Framed, Richard Wallace, 1947

    La police va arrêter Paula



    [1] http://www.pennilesspress.co.uk/prose/ben_maddow.htm 

    « Nid d’espions, The fallen sparrow, Richard Wallace, 1943Lionel Guerdoux & Philippe Aurousseau, Talents du maître Dard, Editions de l’Oncle Archibald, 2021 »
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  • Commentaires

    1
    Lucjs
    Dimanche 12 Décembre 2021 à 09:39

    Bonjour,

    Coïncidence, j'ai visionné ce film hier et j'apprécie votre analyse. Paula vient effectivement d'un milieu moins aisé, elle dit à un moment qu'elle a été mannequin et ne veut plus porter les vêtements des autres.

    Je m'étais interrogé aussi sur le titre français, "Framed" en argot signifiant "victime d'un coup monté" et désignant donc Mike.

    Il me semble que la différence de 3 minutes entre les deux versions vient simplement du passage de 24 à 25 images/seconde lors de la conversion de NTSC à Pal.

    2
    Dimanche 12 Décembre 2021 à 10:28

    Le titre français en effet n'apporte rien du tout, il est même sans rapport avec le sujet ! Pour la longueur, vous devez avoir raison. C'est moins bon que Fallen sparrow, mais c'est tout de même pas mal 

    3
    Lucjs
    Dimanche 12 Décembre 2021 à 12:33

    À tout hasard, je signale aux visiteurs du blog que FR3 diffuse cet après-midi "La Seconde vérité".

      • Dimanche 12 Décembre 2021 à 13:06

        J'espère que quelqu'un l'enregistrera car je n'en ai qu'une version de qualité médiocre

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