• Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957

    Lorsque le DVD de ce film est sorti en 2012, un communiqué de la Gaumont avançait que sur ce film Frédéric Dard avait travaillé aussi bien en tant que scénariste qu’en tant que dialoguiste, parmi quatre autres personnes. Evidemment on se pose la question si une telle idée est plausible ou non. C’est un exercice un peu difficile dans la mesure où il y a plusieurs personnes qui ont travaillé au scénario et aux dialogues, et toutes ces personnes sont connues, avec très souvent un CV conséquent. Le thème de cette histoire fait penser à plusieurs ouvrages, que ce soit Sunset boulevard dont Frédéric Dard avait écrit la novellisation sous le nom d’Odette Ferry[1], ou que ce soit Les yeux pour pleurer, ouvrage cette fois signé Frédéric Dard[2].

     

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Par ailleurs nous savons que Frédéric Dard a adapté plusieurs ouvrages de James Hadley Chase pour la scène, Pas d’orchidée pour Miss Blandish, La chair de l’orchidée et sans doute, sans qu’on en soit pas absolument certain, Traquenard[3] sous le nom de Frédéric Valmain. A lire l’œuvre de Frédéric Dard, on sait aussi qu’elle doit beaucoup à James Hadley Chase qu’il présentait un peu comme son maître et qu’il a rencontré à plusieurs occasions. C’est très clair dans les premiers San-Antonio, mais aussi dans les Kaput, et même dans les aventures de l’Ange Noir. En vérité Chase est aussi soupçonné d’être un prête-nom pour Graham Greene[4]. Du mouron à se faire[5], signé San-Antonio est dédicacé à James Hadley Chase. Il y a donc une vraie proximité entre l’œuvre de Chase et celle de Dard : le cynisme des protagonistes, le goût pour la violence et une certaine brutalité sexuelle. Dard et le Fleuve Noir utilisaient sans vergogne cette proximité comme un argument publicitaire chaque fois qu’ils le pouvaient. Il est d’ailleurs curieux que Boileau et Narcejac qui définissaient le genre policier, détestaient Chase, qu’ils confondaient d’ailleurs avec le roman noir américain, et en même temps adoraient Frédéric Dard qu’ils considéraient un peu comme leur disciple[6].

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957

    Philippe Delaroche est un modeste employé de banque, un peu opportuniste et fêtard. Voilà qu’un jour sa banque l’envoie livrer une automobile à la richissime madame Stella Farnwell. Après avoir extorqué une remise pour son propre compte auprès du marchand de voitures, il s’en tire devant madame Farnwell en prétendant qu’il l’a négociée pour elle. Il plaît à la riche veuve qui va décider de faire de Philippe le gestionnaire attitré de son compte. Travaillant de plus en plus souvent au domicile de la riche veuve, il ne va pas tarder à la séduire, ou plutôt c’est elle qui s’en amourache et décide de mettre le paquet pour l’avoir tout à  elle. Elle va l’épouser, mais Philippe, s’il accepte de devenir milliardaire, se sent tout de même un peu gêné par la différence d’âge. En vérité il est attiré par la jeune secrétaire de madame Farnwell, la belle et délurée Eve. Mais celle-ci, bien qu’elle joue la comédie de l’amour avec le mari de Stella, a déjà un amant ce qui rend Philippe très jaloux. Elle va le pousser à tuer sa femme en lui promettant qu’elle partira avec lui. Philippe monte ce qu’il croit être un crime parfait en maquillant la mort de Stella en accident. Malgré les nombreuses difficultés, il aura gain de cause et son alibi semble très solide. Il a fait croire à ses amis qu’il était dans la maison pendant que Stella avait un accident. Cependant les choses ne sont pas aussi idylliques qu’elles le devraient. Lors de l’ouverture du testament, il apparaît que Stella a tout légué à son fils, Bob, qui n’est autre que l’amant d’Eve ! Philippe n’aura qu’une petite rente mensuelle qui lui permettra seulement de vivoter. La surprise est de taille car non seulement il a tout perdu, mais en outre il se rend compte qu’Eve va se marier avec Bob. Entre temps la police commence à se poser des questions sur l’accident et l’inspecteur Malard soupçonne même que Philippe est bien à l’origine de la mort de Stella. Ce dernier va provoquer un rendez-vous avec Eve à qui il propose d’abandonner l’argent et de partir avec lui.  Mais elle refuse et ne veut voir que le fait qu’elle est prête à mettre la main sur une fortune colossale. Philippe se dénonce alors à la police mais Eve le tue et il tuera Eve.

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    Stella épouse Philippe 

    Le film est assez fidèle au livre, bien que celui-ci soit sensé se passer en Californie, et que le héros, Chad Winters, est beaucoup plus arrogant et violent. On note également que dans le roman la riche Vestale n’a pas de fils, que sa laideur remplace son grand âge et que la belle Eva a un mari qui se moque d’elle presqu’au grand jour.

    L’ensemble du film est fait d’emprunts nombreux aux grands films noirs américains. Sunset boulevard bien sûr, non seulement parce qu’une femme vieillissante s’amourache inconsidérément d’une sorte de gigolo sans le sou et cynique, mais aussi dans les détails de l’usage de l’automobile (le pneu qui éclate) et du cinéma privé, et encore cette façon dont Stella habille Philippe dans de luxueux costumes. Bien entendu, ici ce n’est pas une jeune fille naïve dont le héros tombe amoureux, mais plutôt d’une garce manipulatrice qui ne vise qu’un seul but, l’argent. De The postman always rings twice, le scénario reprend le faux accident de voiture, aussi bien le surgissement de Philippe derrière Stella que la chute dans le vide de Philippe. Cet accident se trouve dans le roman de Chase, mais on sait que Chase  a eu de nombreux procès pour plagiat, et notamment de la part de James M. Cain[7]. Il est donc clair que l’ensemble se veut « dans la tradition ». D’autres éléments sont plus facilement identifiables comme des apports personnels de Frédéric Dard. Philippe est en effet un homme faible qui oscille entre une femme maternelle et une femme qui garde tout son sang-froid et qui le transforme en marionnette. C’est un peu la même trame que L’étrange monsieur Steve. Et d’ailleurs Philippe est comme Georges Villard un petit employé de banque à qui sa camarade de bureau fait les yeux doux, mais qu’il ne veut pas regarder, dévoré qu’il est d’ambitions contradictoires. C’est un velléitaire qui n’arrive qu’à concrétiser des petites combines minables. On remarquera que l'idée de livrer une voiture à une riche personne se trouve aussi dans J’ai bien l’honneur de vous buter[8], ouvrage signé San-Antonio. Remarquez également que ce type de trio, est semblable encore à celui des Yeux pour pleurer, déjà cité ci-dessus.  Tout cela fait tout de même beaucoup de proximités avec l’œuvre de Dard pour qu’il ne s’agisse que de coïncidences. Ajoutons qu’un homme qui se retrouve entre deux femmes sur la Côte d’Azur dans une maison luxueuse – et l’une qui lui montre ses seins – c’est bien la trame de C’est toi le venin, roman que Frédéric Dard publie en 1957, soit la même année que la réalisation du film Une manche et la belle. Le thème de ce livre est aussi assez semblable à un autre roman, Le fric, signé Marcel G. Prêtre, publié en 1983 au Fleuve Noir[9]. Dans ce dernier roman, dont le style cynique et désabusé rappelle à la fois Dard et Valmain[10], le héros est un modeste employé de banque qui va gravir un à un les échelons de la criminalité, à travers les femmes qu’il manipule.

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Philippe découvre les charmes de la belle Eve 

    Henry Verneuil est déjà à cette époque très connu, il a obtenu des succès publics très importants, il a déjà fait 5 films avec Fernandel, un avec Jean Gabin, et tous ont connu des recettes colossales. Certes il n’est pas très apprécié de la critique – ça ne changera d’ailleurs pas tout au long de sa carrière. Il a donc accès à des budgets importants, ce qui lui permet de palier souvent son manque de technicité par une belle photographie et des décors luxueux qui donnent au film un aspect glamour qu’on ne trouvait pas si souvent à l’époque dans les films noirs à la française. Ce sera donc un film assez travaillé avec des décors de grande qualité. Il y a une application évidente à filmer « propre », en choisissant des angles de prise de vue qui donnent de la profondeur de champ. Il n’y a cependant aucune audace formelle – sauf peut-être les seins de Mylène Demongeot quoi qu’il puisse s’agir des seins de sa doublure[11]. Le film se referme rapidement sur une sorte de huis clos entre les trois protagonistes, avec le but de faire ressortir une tension qui s’appuie sur le désir que les uns et les autres manifestent. Stella désire Philippe qui désire violemment Eve  qui, elle, ne désire que l’argent, Bob étant vraiment trop laid pour susciter un semblant de désir. Il y a un côté intimiste assez bien venu et une absence de morale qui est assez rare chez Verneuil.

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Stella a des soupçons 

    Les acteurs sont très bons. Henri Vidal est ici à son sommet, tout en désinvolture renfrognée, séducteur naïf et vindicatif. C’est un habitué du cinéma de Frédéric Dard comme on l’a déjà vu. Beaucoup ne l’aiment pas, il est vrai qu’il est parfois un peu théâtral, ce qui n’est pas le cas ici. Mylène Demongeot est excellente également. Elle représente ce  mélange de froideur et de sensualité tout à fait en accord avec l’esprit du film noir. Elle se paiera même le luxe de devenir émouvante lorsqu’elle explique à Philippe qu’elle le conservera tout de même comme amant, alors qu’il est pauvre et fauché ! Sans doute a-t-elle manqué une carrière de plus grande importance.  Isa Miranda est le dernier membre de ce trio infernal. Comme à son ordinaire, elle est très bonne dans ce rôle de femme mûre, riche et désœuvrée à la recherche d’une passion qui lui réveille les sens et lui redonne un peu de jeunesse. Les seconds rôles sont un peu moins intéressants, à commencer par Alfred Adam dans le rôle de l’inspecteur Malard qui cabotine gentiment. Seule ressort un peu du lot Simone Bach dans le rôle de la douce Sylvette qui aimerait bien que Philippe s’intéresse un peu à elle. Elle est un peu le pendant de Mireille dans L’étrange Monsieur Steve.

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    Philippe demande des comptes à Eve 

    Il y a peu de scènes qui ressortent, et trop souvent cela ressemble un peu à un dépliant touristique : les ballades en gondole avec les chansons italiennes sont très convenues, la place Saint-Marc, tout le monde connait ça. Mais peut être que pour l’époque – nous sommes à la fin des années cinquante – cela permettait un dépaysement qui pouvait ajouter de l’intérêt à l’intrigue. On n’en était pas encore au tourisme de masse. La Côte d’Azur pas encore entièrement bétonnée devait avoir un certain attrait. Le suspense à propos du montage d’un crime parfait (y arrivera-t-il ?) est assez vite éventé et un peu artificiel il me semble. Ça manque tout de même de rythme. La course automobile entre Eve et Philippe n’a pas de fluidité et les transparences sont assez médiocres, mais on ne savait pas trop filmer à l’époque les courses-poursuite.

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    L’éclatement du pneu de sa voiture donne l’idée à Philippe 

    Le succès de ce film, sans être médiocre, sera assez moyen pour Henri Verneuil, un peu moins d’un million et demi de spectateurs en France, sans doute est-ce cela qui l’éloignera par la suite du film noir proprement dit. Une manche et la belle se voit et se revoit avec plaisir contrairement à beaucoup d’autres films d’Henri Verneuil que l’usure du temps à rendu impropres à la consommation. L’univers de Chase est assez bien retranscrit, quoique cela manque un peu de cruauté.

     Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957 

    Philippe poursuit Stella qui ne peut lui échapper

    Une manche et la belle, Henri Verneuil, 1957  

    Eve a peur que Philippe ne la dénonce 

     


    [1] Amiot Dumont, 1951.

    [2] Fleuve Noir, « Spécial police », 1957

    [3] Adapté de la première partie du roman Traquenards paru en 1948 aux éditions du Scorpion sous le nom de Raymond Marshall.

    [4] Je ne connais pas assez ses deux auteurs de manière précise pour me prononcer de manière formelle. Il y a plusieurs ouvrages qui laissent entendre en tous les cas que les Chase sont de la plume de Greene, par exemple Robert Deleuze, A la poursuite de James Hadley Chase, Presses de la Renaissance, 1992 et plus récemment Thierry Cazon et Julien Dupré, L’étrange cas du Docteur Greene et de Mister Chase, Editions du Lau, 2014. http://alexandreclement.eklablog.com/thierry-cazon-julien-dupre-l-etrange-cas-du-docteur-greene-et-de-miste-a114845018 

    [5] Fleuve Noir, « Spécial police », 1955.

    [6] Voir par exemple sous la plume de Thomas Narcejac, La fin d’un bluff, Le Portulan, 1949.

    [7] Pierre Agostini, James Hadley Chase, le maître de l’inexorable, Profil, 2015.

    [8] Fleuve Noir, 1966.

    [9] Dans cet ouvrage on y retrouve aussi également des histoires de Rolls-Royce, comme dans Histoires déconcertantes, Fleuve Noir, 1977, ouvrage signé Frédéric Dard et dans La cinquième dimension, Fleuve Noir, 1968, ouvrage signé Marcel G. Prêtre. Sans doute cet ouvrage a-t-il été publié en Suisse à la fin des années cinquante ou au tout début des années soixante, sans que je n’arrive à en retrouver la trace. En prime il y a le portrait d’une jeune femme infirme d’un bras.  

    [10] Sous le nom de Frédéric Valmain comme sous celui de James Carter d’ailleurs.

    [11] Mylène Demongeot dans son livre de souvenirs, Mes monstres sacrés, Flammarion, 2015, affirme que Verneuil l’a doublée pour cette scène trouvant ses seins un peu trop petits. Elle signale également que le film fit un petit scandale à cause des affiches qui sur les Champs Elysées montraient son dos nu. 

    « Le crime ne paie pas, Gérard Oury, 1962Pleins feux sur l’assassin, Georges Franju, 1961 »
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  • Commentaires

    1
    Dimanche 26 Mars à 16:40

    Il me semble que dans ses Mémoires, Mylène Demangeot raconte une scène scabreuse qui concerne Henri Vidal ...qui apparemment se faisait reluire le poireau par une donzelle, dans sa cabine ...Sacré Riton ! Il est sympa ce livre de Mylène, y'a plein de cancans sur la vie sexuelle des uns et des autres !

    2
    Dimanche 26 Mars à 18:30

    Oui le livre de Mylène Demongeot est très bien. Elle aurait pu faire une meilleure carrière, mais bon, c'est comme ça, sans doute a t elle trop joué sur le genre BB. Quant à Henri Vidal, oui, c'était un drôle de pistolet !!

    3
    Dimanche 26 Mars à 18:37

    Elle a surtout arrêté sa carrière cinématographique pour suivre son mari, Marc Simenon, fils du romancier. Elle a habité pendant longtemps avec lui à Porquerolles.

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