• Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017

     Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017

    Il existe de très nombreux ouvrages sur Alain Delon. La plupart sont plutôt venimeux, comme si leur auteur avait un compte personnel à régler avec l’acteur. L’ouvrage de Vincent Quivy n’échappe pas à cette remarque, il s’essaie même à être le pire. On remarquera qu’il n’y a aucune photo de Delon dans cet ouvrage, et non plus sur la couverture, il est évident que Delon ne lui aurait sans doute pas accorder ce droit. De même Quivy fait comme s’il avait choisi de ne pas rencontrer Delon pour construire son livre. Il va de soi que, vu sa tournure d’esprit et le but qu’il s’est fixé, il aurait été plutôt mal reçu[1]. Quivy nous dit qu’il a écrit ce livre non pas parce qu’il aime Delon, mais parce que les ouvrages qui ont été écrit sur lui ne lui plaisaient pas. Entendons par là qu’ils n’étaient pas assez dans l’éreintement de la star. Il y avait pourtant un ouvrage un peu du même genre, celui de Bernard Violet, Les mystères Delon, paru chez Flammarion en 2000. Celui de Quivy est dans la même lignée, quoique plus paresseux et moins sérieux dans la quête de sources fiables. Je ne vais par reprendre les approximations qui émaillent son ouvrage, il y en a à toutes les pages, je me contenterais d’insister sur la démarche.

    Se prétendant historien, Quivy fait semblant d’avoir réalisé une enquête sérieuse sur l’acteur. Ce n’est pas vrai, il s’appui seulement sur une collection d’articles et d’interview qu’il a rassemblés de ci de là. Ce sont des sources de deuxième main, et seul un naïf s’y tromperait. Et encore il utilise les ciseaux pour découper dans ces articles ce qui peut lui servir à dénigrer Alain Delon, faisant très attention à ce que rien de positif ne puisse déranger sa diatribe. On ne sait pas trop ce que Delon lui a fait. On comprend bien qu’on puisse ne pas aimer tel ou tel acteur. Moi aussi il y a des acteurs qui m’agacent. De là à écrire un livre à charge c’est quelque chose de plutôt singulier. Il va couvrir son entreprise de dénigrement systématique en mettant en avant le fait que Delon n’est pas seulement un acteur, mais le symbole de l’histoire de la France, plus un personnage médiatique qu’un artiste. Il est vrai que Delon appartient à l’histoire de la France, et qu’il a symbolisé le renouvellement du cinéma français au début des années soixante. C’est donc aussi un phénomène culturel et social, comme Brigitte Bardot, qui a été célébré dans le monde entier.

      Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017

    Le but unique de Quivy est donc de rabaisser Delon. D’abord de le présenter comme l’enfant de petits bourgeois, et non pas comme étant issu d’un milieu populaire, histoire de relativiser ses succès quand il entreprendra de faire du cinéma. Il le présente ensuite plusieurs fois comme un menteur en mettant en contradiction principalement des déclarations qu’il aurait faites à des journalistes différents au fil des années. Le plus souvent ces contradictions concernent des points très mineurs sur lesquels, faute de témoignages, il est impossible de trancher. Mais aussi ces contradictions proviennent également du fait que ce sont des interviews qui sont cités et que ceux-ci entraînent naturellement des approximations et des variations dans le temps.

    Plus gênant quand on écrit un ouvrage sur un acteur comme Delon, Vincent Quivy a des connaissances en matière de cinéma très lacunaires. On le verra par exemple parler de Gina Lollobrigida comme d’une gloire éphémère ! Elle a juste tourné dans plus de cinquante films entre 1946 et 1966, elle a tourné avec Pietro Germi, Luigi Zampa, Bolognini, Robert Mulligan, Roberto Castellani, King Vidor, Vittorio de Sica. Et j’en passe. Elle fut un pilier du cinéma italien dans ces années-là.  De même il parle des films d’Alain Delon, et on se demande s’il les a vus. C’est patent quand il traite de Quelle joie de vivre ! Qui est un des films préférés d’Alain Delon. Il n’est guère plus amène avec certains cinéastes, Charles Vidor est désigné comme une nullité absolue, alors que celui-ci a tout de même réalisé Gilda, ce que Quilvy ne semble pas savoir. 

    Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017 

    Sa haine de Delon lui fait oublier que l’acteur a tourné 4 films avec René Clément, 2 avec Luchino Visconti, 3 avec Melville, 1 avec Michelangelo Antonioni, 2 avec Joseph Losey, dont le fameux Monsieur Klein qu’il a produit lui-même. De même il a produit et joué dans le superbe film d’Alain Cavalier, L’insoumis, film qui eut les pires ennuis avec la censure. Peu d’acteurs auront tourné dans autant de chef d’œuvres. A propos de L’insoumis Quivy le présente comme un échec personnel de Delon producteur. Arguant qu’il a fait peu d’entrées. Il a effectivement fait moins de 800 000 entrées. Mais la raison principale est que ce film n’a pas pu avoir une exploitation normale, il a été interdit par la justice au bout de quelques jours et retiré de la circulation pendant des années. Depuis ce film est devenu une référence pour les cinéphiles et ceux qui aiment le film noir, il reste un des meilleurs rôles de Delon et sans doute le meilleur film de Cavalier. 

    Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017 

    René Clément, Jane Fonda, Alain Delon et Lola Albright 

    Vincent Quivy avance que Plein soleil a sa sortie fut assez mal reçu. Quivy n’aime pas ce film qu’il considère comme du sous-Hitchcock, avec trop de gros plans et une musique surchargée. Mais quelques pages plus loin il nous explique pourtant que ce film réalisa un carton au Japon et que c’est pour cette raison que Delon était très connu dans ce pays qui le célébra comme jamais un acteur français le fut. C’était une très grande vedette en Italie aussi, et plus généralement dans tous les pays européens, de l’Espagne à la Russie. On voit donc que Quivy mêle ses propres jugements esthétiques assez peu fondés à une diatribe continue contre Delon. Il minimise ses qualités d’acteur au point d’affirmer que Le guépard est ce qu’il a fait de mieux en tant qu’acteur, et qu’ensuite ce sera une longue descente. 

    Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017 

    Evidemment sa longue carrière compte son lot de productions médiocres et d’échecs, mais c’est le cas de toutes les grandes stars qu’elles officient à Paris, à Rome ou Hollywood. Ce n’est pas de cela que Quivy discute, mais plutôt du caractère de Delon qui ne lui plait pas. Il nous en offre une sorte de psychanalyse sauvage, en partant d’une analyse assez confuse de la famille d’Alain Delon et des conflits qu’il aurait connus dans son enfance tiraillée entre son père et sa mère. Ne connaissant pas personnellement Delon, je ne me fierais pas à ce qu’on peut percevoir de lui pour produire une étude de son caractère. Les échos que j’ai eus de sa personnalité, notamment directement par René Clément qui l’a dirigé à quatre reprises, sont tout à l’opposé de ce que dit Quivy. Clément le présentait comme un homme droit et fidèle, intelligent et attentif. Certainement que les fréquentations connues de Delon avec des voyous peuvent choquer des gens bien-pensants comme Quivy. Mais quelles que soient les analyses que celui-ci fait, il est incapable d’en dire quelque chose d’intéressant et de personnel. Et d’ailleurs qui à part Delon pourrait dire quelque chose sur sa propre vie intime et ses ressorts qu’on ne connait pas vraiment en dehors de l’écume qu’en rapporte les journaux. On le sait bien que le cinéma regorge de personnages extravagants, et Delon est aussi un homme de cinéma. D’autres ont eu des relations comme on dit douteuses, à commencer par Belmondo qui s’était empêtré dans une relation avec une Barbara Gandolfi, drivée par son souteneur[2].  

    Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017

    Mais il faut bien de temps en temps parlé de cinéma. Ne s’inquiétant pas de se contredire, Quivy finit par affirmer que Le professeur, le film de Zurlini, est excellent, peut être le meilleur film du réalisateur italien. Produit par Delon ce fut en outre un gros succès public particulièrement en Italie, car les films de Delon se vendaient aussi à l’étranger et que parfois un film passé un peu inaperçu en France était un succès dans le reste de l’Europe. Ne vérifiant pas toujours ce qu’il raconte, Quivy en vient à dire des contrevérités grossières. Par exemple il nous affirme que Delon et Melville étaient fâchés d’une manière irrémédiable après Un flic. C’est bien possible, mais cette brouille, comme c’est presqu’inévitable entre des caractères aussi peu nuancés que Melville et Delon, ne dura pas. On sait que Melville, juste avant de mourir, avait un nouveau projet avec Delon, il se serait agi de mettre en scène de nouvelles aventures d’Arsène Lupin.  

    Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017

    Ce qui m’interpelle, c’est que dans le milieu du cinéma les caractères emportés et autoritaires pullulent. Par exemple Melville avait une sacrée réputation d’emmerdeur, et il est certain qu’il ne devait pas être facile à fréquenter. Mais pourtant quand on écrit quelque chose sur ce réalisateur tatillon, on ne passe pas son temps à décortiquer les raisons qui font qu’il était comme ci ou comme ça. On analyse son travail et sa production. On sait aussi que Lino Ventura ou Jean Gabin avaient des caractères pour le moins difficiles. Comme Delon, Gabin et Ventura n’aimaient pas multiplier les prises. Mais eux non plus n’ont pas eu droit à ce traitement qui est réservé au seul Alain Delon : on parle de leur carrière, de leurs films, on essaie d’évaluer ce qu’ils ont pu apporter au cinéma. Delon a droit à un traitement à part. Cela semble vendeur que de passer son temps à l’injurier et à le traiter comme un moins que rien. Quivy le décrit comme un adolescent capricieux et immature, même quand il est déjà devenu une vedette et qu’il a eu fait trois ans d’armée. Chez Quivy l’adolescence semble durer longtemps pour faire tenir ses salades jusqu’à la petite trentaine. Je ne veux pas prendre la défense de Delon, il n’a pas besoin de moi, sa carrière parle pour lui. Je veux juste dénoncer cette manière médiocre de tenter de gagner quelque argent en cassant du sucre sur le dos d’une personnalité qui est beaucoup plus grande que soi. Pour le reste je croyais la maison d’édition Le seuil un peu plus sérieuse tout de même. 

    Vincent Quivy, Alain Delon, Le seuil 2017

     

     

     


    [1] http://www.letelegramme.fr/france/vincent-quivy-delon-n-aime-que-delon-18-11-2017-11745075.php

    [2] http://www.lefigaro.fr/cinema/2016/12/07/03002-20161207ARTFIG00168-l-ex-compagne-de-jean-paul-belmondo-jugee-pour-escroquerie-ne-s-est-pas-presentee-au-tribunal.php

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  • Commentaires

    1
    antonello
    Samedi 25 Novembre 2017 à 10:13

    Bonjour, Delon est le plus grand acteur français, du moins, c'est mon choix. Il est bien plus considéré en Italie que chez nous, Le guépard ou l'éclipse, Rocco et ses frères ou le professeur, ce n'est pas rien. A noter pour ceux qui sont bilingue de visionner la version originale italienne du professeur, le DVD français est incomplet et infâme. Mr Klein, énorme. Peux tu me conseiller un ouvrage crédible sur Delon ?

    2
    Samedi 25 Novembre 2017 à 22:15

    Non je ne connais pas d'ouvrages intéressants sur Delon, l'artiste. Peut être celui d'Henri Rode, mais il est un peu trop hagiographique. J'aime évident tous les films que tu cites. Delon aime bien aussi Che gioia vivere de René Clément, moi aussi bien sûr. Plein soleil est aussi remarquable et indispensable !! 

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