• Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019

      Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019

    Sterling Hayden est un personnage des plus curieux. Nous l’avons rencontré souvent tout au long de notre exploration du film noir. Acteur atypique, monolithique même, il imprègne souvent de sa présence les pires navets dans lesquels il a tourné. Philippe Garnier qui avait déjà écrit sur David Goodis, un héros désenchanté du roman noir[1], a un goût très prononcé pour la culture américaine à condition qu’elle soit décalée et célèbre la décomposition du rêve américain. Il a aussi traduit plusieurs auteurs importants comme Charles Bukowski, John Fante ou Harry Crews, qui se trouvaient plus ou moins volontairement dans les marges, mais qui au fil du temps sont devenus la littérature américaine contemporain et représente une sorte de classicisme. Sterling Hayden est un personnage étonnant, mais pas seulement en tant qu’acteur, il semble avoir mené plusieurs vies successivement ou simultanément selon ses saisons. Navigateur, il le fut assurément depuis ses seize ans, jusqu’aux derniers jours de sa vie. Toujours à la poursuite de lui-même sur les étendues liquides, il dépensa beaucoup d’argent dans les bateaux qu’il acheta au fil du temps. Il débuta une carrière d’acteur en tant que géant blond, genre viking. Paramount jouait sur sa beauté. Cette beauté évidemment se dissoudra par la force des choses à cause des épreuves, de l’alcool et du temps. Ceux qui ont découvert l’acteur à partir d’Asphalt jungle de John Huston, n’ont pas été particulièrement frappés par sa beauté, mais plutôt par sa haute taille et l’encombrement de son corps qui manifestement lui posait problème. Mais Philippe Garnier le trouve très beau, il le répète tout au long de son ouvrage ! En tous les cas au début de sa carrière c’est bien comme ça qu’il fut vendu par la Paramount.

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    La deuxième vie de Sterling Hayden fut celle d’un homme d’action et d’un homme de guerre. Lassé de faire l’acteur – déjà – il fut recruté par l’OSS pour des missions très spéciales et risquées en Yougoslavie. Il dirigeait un groupe sur l’Adriatique qui livrait des cargaisons d’armes aux partisans yougoslaves, ses compétences de navigateur hors pair furent tout à fait utiles à ce travail. Ses faits de guerre pour lesquels il avait reçu un très long entrainement en Angleterre, lui valurent de nombreuses médailles, étatsuniennes comme yougoslaves. Sur ce point Philippe Garnier s’appuie sur l’ouvrage de Lee Mandell, Sterling Hayden’s wars publié en 2018 sous le label University Press of Mississippi. Cette conduite héroïque ne l’empêcha pas pour autant d’être trainé devant la crapule de l’HUAC qui n’avait rien fait pendant la guerre, et qui même pour certains, proches des lobbies pro-allemands, avaient tenté d’empêcher les Etats-Unis de Roosevelt d’entrer en guerre, et qui l’accusaient d’avoir comploté avec les communistes dont effectivement il sera très brièvement membre. Mais évidemment vu le caractère nativement indiscipliné de Sterling Hayden, il est totalement exclu de pouvoir le soupçonner d’activités anti-américaines. Mais périodiquement les Etats-Unis reprennent cette antienne de la lutte contre les rouges pour masquer la vacuité de leur pouvoir on l’a vu encore récemment avec Trump – qui n’a jamais fait son service militaire, s’en était pris vertement à John McCain qui avait été prisonnier au Vietnam, au motif qu’un prisonnier c’était un perdant – accusant tout le monde et n’importe qui d’être communistes pour se parer des plumes du paon qui mène une lutte difficile contre les ombres, aujourd’hui les excités trumpistes parlent de la lutte contre l’Etat profond. En tous les cas, Sterling Hayden qui était déjà passablement déséquilibré, et alcoolique, sortit de cette épreuve très meurtri. Mais il avait sauvé son emploi et ses sources de revenus. Certes il disait faire l’acteur avec dégoût et sans passion, uniquement pour l’argent, mais on n’est pas obligé de le croire. Contrairement à une idée fausse, il n’a pas été blacklisté, et s’il ne tournait plus dans des productions de premier plan, ou très rarement, il tournait énormément dans des films à budget moyen. Il a donc gagné beaucoup d’argent, mais certainement pour illustrer le proverbe selon lequel bien mal acquis ne profite jamais, il s’arrangeait pour être constamment endetté. Il aurait pu en effet placer une partie de son argent, tourner moins, tourner mieux, mais cela l’aurait empêcher de râler contre le système et de jouer les martyres, même s’il est tout à fait vrai que l’HUAC l’a maltraité, mais elle a tellement maltraité de monde que cela ne sert à rien de se peindre en bouc émissaire. 

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    Philippe Garnier détaille la carrière de Sterling Hayden pour en montrer les failles et les quelques succès. On peut lui reprocher de parfois juger de celle-ci de façon péremptoire et de mauvaise foi. Il n’aime pas Naked alibi, contrairement à moi, c’est son droit bien entendu, mais dans sa critique il en rahoute au point d’avancer que les rares plans valables ne sont pas de Jerry Hopper, le réalisateur qu’il a dans le nez, mais de son directeur de la photographie Russel Metty. On peut reprocher aussi à Philippe Garnier de surestimé les films d’Hayden avec Kubrick. Certes, il voit bien le côté chichiteux de la mise en scène de The Killing, mais il n’insiste pas sur le fait que des plans entiers sont pompés sur Asphalt jungle. De même toujours par rapport à se film, il sousestime à mon sens Lionel White comme auteur de romans noirs qui fournit l’histoire de The killing. Certes, on peut lui préférer Burnett l’auteur d’Asphalt jungle, mais cela ne devrait pourtant pas valoir cette volée de bois vert au pauvre Lionel White. Mais enfin, tout ça n’est pas très important, comme cette manie de juger, presque de donner des notes aux acteurs qui lui plaisent ou non, c’est juste un peu agaçant et un peu prétentieux. Donc Garnier va juger les prestations cinématographiques d’Hayden un peu en fonction de ce que lui attend de l’acteur, et non pas de ce que le réalisateur a voulu faire ou de la façon dont le film a été reçu. Dans certains films il est vrai que l’acteur semble un peu ailleurs. Mais n’est ce pas aussi cette indifférence qui fait son intérêt dans le portrait d’homme souvent désabusés et marqués par les échecs ? 

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    Hayden devant l’HUAC 

    Philippe Garnier va se retrouver mal à l’aise vis-à-vis d’un film comme Johnny Guitar. Film que Sterling Hayden détestait, mais que manifestement son biographe aime tout de même, parce que Nicholas Ray a sans doute été un de ses guides en matière de culture cinématographique. Je n’ai pour ma part jamais trop apprécié Nicholas Ray, mais si Johnny Guitar possède un certain charme c’est bien grâce à Joan Crawford qui s’est imposée de manière tyrannique sur le tournage. On comprend bien qu’il est impossible d’analyser une filmographie autrement que de manière subjective, mais il faut pourtant être assez humble devant ses propres jugements ne serait-ce que parce qu’ils peuvent changer dans le temps. Donc Philippe Garnier sera particulièrement injuste avec Th Iron sheriff par exemple, mais très indulgent avec Dr. Strangelove de Kubrick parce que dans ce film Sterling Hayden donne une prestation décalée et un peu différente de ce qu’il avait l’habitude de faire. Il aurait peut-être fallu mieux mettre en évidence la particularité de Sterling Hayden dans les westerns, car un western avec Sterling Hayden c’est un peu comme avec John Wayne, c’est particulier, il y a comme une marque de fabrique qui s’impose du fait justement du caractère monolithique de l’acteur. 

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    Asphalt Jungle, John Huston, 1950

    Mais sans doute le plus important de la problématique de Philippe Garnier est d’avoir rapproché finalement ce qu’était l’homme Sterling Hayden de ses rôles, et la part d’intimité qu’il était capable – consciemment ou non – d’y apporter. S’il éclaire la fin chaotique de la carrière filmique du géant d’Hollywood, il va passer pas mal de temps à présenter son œuvre d’écrivain. Et il a raison car Sterling Hayden est aussi, parmi toutes ses différentes vies, un vrai écrivain. La passion d’écrire il semble l’avoir eu très jeune et en relation avec son attirance pour la mer. Un peu comme si ces deux activités étaient jumelles et reliées entre elles par le goût de la liberté et de la solitude. S’il aimait à citer Thoreau Hayden était aussi très proche de Conrad, Melville et bien sûr de London. Il écrira assez peu, deux ouvrages, le premier Wanderer, qui est aussi bien le nom d’un de ses bateaux qu’une autobiographie où on retrouve aussi bien sa passion de la mer que la description de ses boires et déboires hollywoodiens. Le second est un roman, Voyage, a novel of 1896, puisqu’il considérait, mais il n’est pas le seul, que cette année là est le point de bascule des Etats-Unis qui auraient pu se diriger vers une sorte de socialisme, mais qui choisirent de se vendre au dollar. Les deux ouvrages ont été traduits en français chez Rivages, ce sont deux ouvrages copieux, le premier fait 672 pages dans l’édition française et le second 731 pages. Dans les deux la mer et la navigation tiennent une place décisive. Mais contre toute attente, Sterling Hayden n’a pas été un écrivain d’occasion, il s’est beaucoup appliqué. Et le succès fut au rendez-vous. Certes d’une manière insuffisante par rapport au poids de ses dettes, mais il fut pris au sérieux aussi bien par le public que par la critique. Il avait d’ailleurs fait beaucoup d’efforts pour se documenter. Un troisième ouvrage sur lequel il avait travaillé futr à peine ébauché, Sterling Hayden se sentant de plus en plus fatigué de vivre. Il avait du reste conscience que son alcoolisme et son mode de vie était équivalent d’un suicide un peu comme le personnage du Consul dans Under the volcano dont son ami Huston tirera un film. 

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    Naked alibi, Jerry Thorpe, 1954 

    L’ouvrage est donc très attachant, manifestement Philippe Garnier aime Sterling Hayden, sa démesure, son intempérance, sa posture de saint buveur, sa manière de fuir désespérée devant tout ce qui pourrait ressembler à un peu de bonheur ou un peu de réussite. C’est une approche très précise et très dense du personnage, accompagnée d’ailleurs par une iconographie abondante et très riche. Il n’aimait pas le cinéma et particulièrement les films dans lesquels il jouait, sauf les deux Kubirck et bien sûr Asphalt jungle. Mais la réussite d’un acteur ne dépend pas de ce que lui pense de ce qu’il est, mais de la façon dont le public le perçoit. Pour des raisons politiques, mais aussi à cause de son inconduite, il s’est exclu presque volontairement des grosses productions et d’une carrière qui aurait pu être plus florissante. Mais peut-être nous aurait-il moins intéressé. C’est le mystère du cinéma, d’autant qu’en le comparant à la fadeur actuelle des « stars » d’Hollywood, il se grandit très facilement, même si son masochisme naturel l’a poussé vers des extrêmes qui auraient dû le rabaisser. J’ai trouvé la fin très émouvante, pas seulement parce que c’est la fin, mais parce que Garnier s’appuie opportunément sur ce qu’écrivait Hayden, recopiant des passages entiers de ses lettres. 

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    Crime Wave, André de Toth, 1954 

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    The killing, Stanley Kubrick, 1956 

    Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019 

    Crime of passion, Gerd Oswald, 1957



    [1] Retour vers David Goodis, La Table ronde, 2016.

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 11 Février à 10:51

    On trouve sur yt une interview émouvante quand il était sur sa péniche à Paris.

    https://www.youtube.com/watch/NkjQnOWmTbQ

    2
    Jeudi 11 Février à 12:02

    oui, en effet, merci pour ce lien très intéressant

    3
    Yves
    Jeudi 11 Février à 12:02

    Bonjour!

    C'est toujours un plaisir de vous suivre. Merci!

    À propos de Philippe Garnier, même en considérant les limites que vous évoquez, il est tout de même, en France, un des rares auteurs sur le cinéma ou la littérature à être toujours intéressant. Un peu comme vous finalement.

    En étant un peu dur pour ses ex-collègues, j'irais même jusqu'à dire qu'il a été la seule raison qu'on pouvait avoir de lire encore Libé.

    À propos, je suppose que vous connaissez London Express de Peter Loughran, ovni de la Série Noire paru vers 1967. On ne trouve à peu près rien sur cet auteur supposé né à Liverpool sauf sur wikipédia en français. De là à imaginer qu'il n'existe pas et que le traducteur (Marcel Duhamel) est l'auteur dudit livre, il y a une certaine tentation. Avez-vous plus d'information que moi?

     

     

      • Jeudi 11 Février à 12:55

        Yves, Je ne suis pas dur avec Philippe Garnier, bien au contraire, je trouve son livre très intéressant, j'ai juste marqué quelques limites, ce n'est pas pareil ! Par ailleurs pour le Peter Loughram en effet c'est une sorte d'OVNI. Je n'en suis pas un spécialiste, mais certains avancent que ce serait un prête nom de Graham Greene qui aurait écrit aussi quelques J H Chase, ce qui expliquerait qu'il ait très peu écrit et publié. Je ne crois pas que ce sois du Duhamel. 

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